Chapter 7

XIXUne dernière menace

XIXUne dernière menace

Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient d'une façon régulière. On entendait au loin le fracas des cartouches de dynamite, faisant éclater le filon carbonifère. Ici, c'étaient les coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; là, le grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles de grès ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air aspiré par les machines fusait à travers les galeries d'aération. Les portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussées. Dans les tunnels inférieurs, les trains de wagonnets, mus mécaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles à l'heure, et les timbres automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relâche, halées par les énormes tambours des machines installées à la surface du sol. Les disques, poussés à plein feu, éclairaient vivement Coal-city.

L'exploitation était donc conduite avec la plus grande activité. Le filon s'égrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une partie des mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les équipes de jour travaillaient sans perdre une heure.

Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s'étaient installés dans la cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumée. Il fumait sa pipe bourrée d'excellent tabac de France. Lorsque les deux époux causaient, c'était pour parler de Nell, de leur garçon, de James Starr, de cette excursion à la surface de la terre. Où étaient-ils ? Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans éprouver la nostalgie de la houillère, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?

En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit soudain entendre. C'était à croire qu'une énorme cataracte se précipitait dans la houillère.

Simon Ford et Madge s'étaient levés brusquement.

Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se gonflèrent. Une haute vague, déferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se briser contre le mur du cottage.

Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entraînée au premier étage de l'habitation.

En même temps, des cris s'élevaient de toutes parts dans Coalcity, menacée par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du lac.

La terreur était au comble. Déjà quelques familles de mineurs, à demi affolées, se précipitaient vers le tunnel, pour gagner les étages supérieurs. On pouvait craindre que la mer n'eût fait irruption dans la houillère, dont les galeries s'enfonçaient jusque sous le canal du Nord. La crypte, si vaste qu'elle fût, aurait été entièrement noyée. Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eût échappé à la mort.

Mais, au moment où les premiers fuyards atteignaient l'orifice du tunnel, ils se trouvèrent en face de Simon Ford, qui avait aussitôt quitté le cottage.

« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre cité devait être envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et personne ne lui échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout danger paraît être écarté.

— Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux du fond ? s'écrièrent quelques-uns des mineurs.

— Il n'y a rien à craindre pour eux, répondit Simon Ford. L'exploitation se fait à un étage supérieur au lit du lac ! »

Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de l'eau s'était produit subitement; mais, réparti à l'étage inférieur de la vaste houillère, il n'avait eu d'autre effet que de surélever de quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'était donc pas compromise, et l'on pouvait espérer que l'inondation, entraînée dans les plus basses profondeurs de la houillère, encore inexploitées, n'aurait fait aucune victime.

Quant à cette inondation, si elle était due à l'épanchement d'une nappe intérieure à travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau du sol s'était précipité par son lit effondré jusqu'aux derniers étages de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant à penser qu'il s'agissait là d'un simple accident, tel qu'il s'en produit quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.

Mais, le soir même, on savait à quoi s'en tenir. Les journaux du comté publiaient le récit de cet étrange phénomène, dont le lac Katrine avait été le théâtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait à des dégâts matériels dans la Nouvelle-Aberfoyle.

Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'était subitement effondré. Ses eaux avaient fait irruption à travers une large fissure jusque dans la houillère. Au lac favori du romancier écossais, il ne restait plus de quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, — du moins dans toute sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà à quoi il était réduit, là où son lit se trouvait en contrebas de la portion effondrée.

Quel retentissement eut cet événement bizarre ! C'était la première fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'à rayer celui-ci des cartes du Royaume-Uni, jusqu'à ce qu'on l'eût rempli de nouveau — par souscription publique —, après avoir préalablement bouché la fissure. Walter Scott en fût mort de désespoir, — s'il eût encore été de ce monde !

Après tout, l'accident était explicable. En effet, entre la profonde cavité et le lit du lac, l'étage des terrains secondaires se réduisait à une mince couche, par suite d'une disposition géologique particulière du massif.

Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause naturelle, James Starr, Simon et Harry Ford se demandèrent, eux, s'il ne fallait pas l'attribuer à la malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus de force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc recommencer ses entreprises contre les exploitants de la riche houillère ?

Quelques jours après, James Starr en causait au cottage avec le vieil overman et son fils.

« Simon, dit-il, suivant moi, bien que le fait puisse s'expliquer de lui-même, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catégorie de ceux dont nous recherchons encore la cause !

— Je pense comme vous, monsieur James, répondit Simon Ford; mais, si vous m'en croyez, n'ébruitons rien et faisons notre enquête nous-mêmes.

— Oh ! s'écria l'ingénieur, j'en connais le résultat d'avance !

— Eh ! quel sera-t-il ?

— Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le malfaiteur !

— Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se cache-t-il ? Un seul être, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener à bien une idée aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ? vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque génie de la houillère, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! »

Il va sans dire que Nell, autant que possible, était tenue en dehors de ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au désir qu'on avait de ne lui en rien laisser soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois, qu'elle partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa figure attristée portait la marque des combats intérieurs qui l'agitaient.

Quoi qu'il en soit, il fut résolu que James Starr, Simon et Harry Ford retourneraient sur le lieu même de l'éboulement, et qu'ils essaieraient de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur projet. A qui n'eût pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument inadmissible.

Quelques jours après, tous trois, montant un léger canot que manœuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du lac Katrine.

Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient été attaqués à coups de mine. Les traces noircies étaient encore visibles, car les eaux avaient baissé par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver jusqu'à la base de la substruction.

Cette chute d'une portion des voûtes du dôme avait été préméditée, puis exécutée de main d'homme.

« Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eût ouvert passage aux eaux d'une mer !

— Oui ! s'écria le vieil overman avec un sentiment de fierté, il n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais, encore une fois, quel intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine de notre exploitation ?.

— C'est incompréhensible, répondit James Starr. Il ne s'agit pas là d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre où ils s'abritent, se répandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels méfaits, depuis trois ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s'agit pas, non plus, comme j'y ai pensé quelquefois, de contrebandiers ou de faux monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignoré de ces immenses cavernes leur coupable industrie, et intéressés par suite à nous en chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a juré la perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouée ! Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre qu'il prépare ses embûches, mais l'intelligence qu'il y déploie fait de lui un être redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous tous les secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à toutes nos recherches ! C'est un homme du métier, un habile parmi les habiles, à coup sûr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa façon d'opérer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se porter ? Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'éteint pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se passe est l'œuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à vos plus lointains souvenirs ! »

Simon Ford ne répondit pas. On voyait que l'honnête overman, avant de s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passé. Enfin, relevant la tête :

« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait de mal à personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un ennemi, un seul !

— Ah ! s'écria l'ingénieur, si Nell voulait enfin parler !

— Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry, je vous en supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquête ! N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens déjà anxieuse et tourmentée. Il est certain pour moi que son cœur contient à grand-peine un secret qui l'étouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle n'a rien à dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez instruits aussitôt.

— Soit, Harry, répondit l'ingénieur, et cependant ce silence, si Nell sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! »

Et comme Harry allait se récrier :

« Sois tranquille, ajouta l'ingénieur. Nous ne dirons rien à celle qui doit être ta femme.

— Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon père !

— Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton mariage se fera. — vous tiendrez lieu de père à Nell, monsieur James ?

— Comptez sur moi, Simon », répondit l'ingénieur.

James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent rien du résultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la houillère, l'effondrement des voûtes resta à l'état de simple accident. Il n'y avait qu'un lac de moins en Écosse.

Nell avait peu à peu repris ses occupations habituelles. De cette visite à la surface du comté, elle avait gardé d'impérissables souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette initiation à la vie du dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine où, femme, elle continuerait de demeurer, après y avoir vécu enfant et jeune fille.

Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluèrent au cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier à y apporter les siens. On le surprenait aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une fête à laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.

Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le mariage, la Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été. On eût dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient principalement dans les travaux du fond, sans que la véritable cause pût en être connue.

Ainsi, un incendie dévora le boisage d'une galerie inférieure, et on retrouva la lampe que l'incendiaire avait employée. Harry et ses compagnons durent risquer leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de détruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les extincteurs, remplis d'une eau chargée d'acide carbonique, dont la houillère était prudemment pourvue.

Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture des étançons d'un puits, et James Starr constata que ces étançons avaient été préalablement attaqués à la scie. Harry, qui surveillait les travaux sur ce point, fut enseveli sous les décombres et n'échappa que par miracle à la mort.

Quelques jours après, sur le tramway à traction mécanique, le train de wagonnets sur lequel Harry était monté, tamponna un obstacle et fut culbuté. On reconnut ensuite qu'une poutre avait été placée en travers de la voie.

Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu'une sorte de panique se déclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la présence de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.

« Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! répétait Simon Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! »

On recommença les recherches. La police du comté se tint sur pied nuit et jour, mais elle ne put rien découvrir. James Starr défendit à Harry, que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer jamais seul hors du centre des travaux.

On en agit de même à l'égard de Nell, à laquelle, sur les instances de Harry, on cachait, néanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui pouvaient lui rappeler le souvenir du passé. Simon Ford et Madge la gardaient jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas une remarque, pas une plainte ne lui échappa. Se disait-elle que si l'on en agissait ainsi, c'était dans son intérêt ? Oui, probablement. Toutefois, elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait étaient réunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature, d'ordinaire plus réservée qu'expansive. La nuit une fois passée, elle était debout, avant tous les autres. Son inquiétude la reprenait dès le matin, à l'heure de la sortie pour les travaux du fond.

Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fût un fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrévocable, la malveillance, devenue inutile, désarmerait, et que Nell ne se sentirait en sûreté que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience était d'ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par Simon Ford et Madge. Chacun comptait les jours.

La vérité est que chacun était sous le coup des plus sinistres pressentiments. Cet ennemi caché, qu'on ne savait où prendre et comment combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne lui était sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage d'Harry et de la jeune fille pouvait donc être l'occasion de quelque machination nouvelle de sa haine.

Un matin, huit jours avant l'époque convenue pour la cérémonie, Nell, poussée sans doute par quelque sinistre pressentiment, était parvenue à sortir la première du cottage, dont elle voulait observer les abords.

Arrivée au seuil, un cri d'indicible angoisse s'échappa de sa bouche.

Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge, Simon et Harry près de la jeune fille.

Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé, les traits empreints d'une épouvante inexprimable. Hors d'état de parler, son regard était fixé sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa main crispée y désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la nuit et dont la vue la terrifiait :

« Simon Ford, tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères ! Harry, ton fils, m'a volé Nell ! Malheur à vous ! malheur à tous ! malheur à la Nouvelle-Aberfoyle ! »

«  SILFAX. »

« Silfax ! s'écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.

— Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait alternativement de son père à la jeune fille.

— Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »

Et tout son être frémissait en murmurant ce nom, pendant que Madge, s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force à sa chambre.

James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la phrase menaçante :

« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait écrit la lettre contradictoire de la vôtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax ! Je vois à votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ? »

XXLe pénitent

XXLe pénitent

Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil overman.

C'était celui du dernier « pénitent » de la fosse Dochart.

Autrefois, avant l'invention de la lampe de sûreté, Simon Ford avait connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d'un énorme harfang, sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son périlleux métier en portant une mèche enflammée là où la main de Silfax ne pouvait atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps que lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui n'avait plus pour parent que lui, son arrière-grand-père. Cette enfant, évidemment, c'était Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vécu dans quelque secret abîme, jusqu'au jour où Nell fut sauvée par Harry.

Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment de pitié et de colère, communiqua à l'ingénieur et à son fils ce que la vue de ce nom de Silfax venait de lui révéler.

Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l'être mystérieux vainement cherché dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !

« Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingénieur.

— Oui, en vérité, répondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'était déjà plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi. Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne craindre ni l'eau ni le feu ! C'était par goût qu'il avait choisi le métier de pénitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession avait dérangé ses idées. On le disait méchant, et il n'était peut-être que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la houillère comme pas un, — aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des années.

— Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : « Tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères » ?

— Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps déjà, Silfax, dont la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours été dérangée, prétendait avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur devenait-elle de plus en plus farouche à mesure que la fosse Dochart, — sa fosse ! — s'épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps ! — Tu dois te. souvenir de cela, Madge ?

— Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.

— Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le nom de Silfax sur cette porte; mais, je le répète, je le croyais mort, et je ne pouvais imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant cherché, fût l'ancien pénitent de la fosse Dochart !

— En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a révélé à Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son égoïsme de fou, il aura voulu s'en constituer le défenseur, vivant dans la houillère, la parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que vous me demandiez en toute hâte au cottage. De là, cette lettre contradictoire de la vôtre; de là, après mon arrivée, le bloc de pierre lancé contre Harry et les échelles détruites du puits Yarow; de là, l'obturation des fissures à la paroi du nouveau gisement; de là, enfin, notre séquestration, puis notre délivrance, qui s'est accomplie grâce à la secourable Nell, sans doute, à l'insu et malgré ce Silfax !

— Vous venez de raconter les choses comme elles ont évidemment dû se passer, monsieur James, répondit Simon Ford. Le vieux pénitent est certainement fou, maintenant !

— Cela vaut mieux, dit Madge.

— Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête, car ce doit être une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse songer à lui sans épouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas voulu dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a dû passer près de ce vieillard !

— Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang, non moins sauvage que lui ! Car, bien sûr, il n'est pas mort, cet oiseau ! Ce ne peut être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a failli couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et Nell !...

— Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa petite-fille avec notre fils semble avoir exaspéré la rancune et redoublé la rage de Silfax !

— Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir volé le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir porté son irritation au comble ! reprit Simon Ford.

— Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union ! s'écria Harry. Si étranger qu'il soit à la vie commune, on finira bien par l'amener à reconnaître que la nouvelle existence de Nell vaut mieux que celle qu'il lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis sûr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous parviendrions à lui faire entendre raison !...

— On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! répondit l'ingénieur. Mieux vaut sans doute connaître son ennemi que l'ignorer, mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, à l'heure qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intérêt même de son grand-père, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui que pour nous, que nous puissions mettre à néant ses sinistres projets.

— Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry, que Nell ne vienne de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera dès que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la reconduire dans sa chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller chercher...

— C'est inutile, Harry », dit d'une voix ferme et claire la jeune fille, qui entrait au moment même dans la grande salle du cottage.

Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait pleuré; mais on la sentait résolue à la démarche que sa loyauté lui commandait en ce moment.

« Nell ! s'était écrié Harry, en s'élançant vers la jeune fille.

— Harry, répondit Nell, qui d'un geste arrêta son fiancé, ton père, ta mère et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne l'enfant que vous avez accueillie sans la connaître et qu'Harry pour son malheur, hélas ! a tirée de l'abîme.

— Nell ! s'écria Harry.

— Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence à Harry.

— Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais connu de mère que le jour où je suis entrée ici, ajouta-t-elle en regardant Madge.

— Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille Écossaise.

— Je n'ai jamais connu de père que le jour où j'ai vu Simon Ford, reprit Nell, et d'ami que le jour où la main d'Harry a touché la mienne ! Seule, j'ai vécu pendant quinze ans, dans les recoins les plus reculés de la mine, avec mon grand-père. Avec lui, c'est beaucoup dire. Par lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu'il disparut de l'ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces profondeurs que lui seul connaissait. A sa façon, il était alors bon pour moi, quoique effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors; mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes années, j'ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m'a bien désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça d'abord par un autre animal, — un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien était gai. Il aboyait. Grand-père n'aimait pas la gaieté. Il avait horreur du bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt. Grand-père avait pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit horreur; mais cet oiseau, malgré la répulsion qu'il m'inspirait, me prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en était venu à m'obéir mieux qu'à son maître, et cela même m'inquiétait pour lui. Grand-père était jaloux. Le harfang et moi, nous nous cachions le plus que nous pouvions d'être trop bien ensemble ! Nous comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi ! C'est de vous qu'il s'agit...

— Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses comme elles te viennent.

— Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu d'un très mauvais œil votre voisinage dans la houillère. L'espace ne manquait pas, cependant. C'était loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des refuges. Cela lui déplaisait de vous sentir là. Quand je le questionnais sur les gens de là-haut, son visage s'assombrissait, il ne répondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais où sa colère éclata, ce fut quand il s'aperçut que, ne vous contentant plus du vieux domaine, vous sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si vous parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue de lui seul jusqu'alors, vous péririez ! Malgré son âge, sa force est encore extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.

— Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui s'était interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.

— Après votre première tentative, reprit Nell, dès que grand père vous vit pénétrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillère; mais je ne pus supporter l'idée que des chrétiens allaient mourir de faim dans ces profondeurs, et, au risque d'être prise sur le fait, je parvins à vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !... J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il était si difficile de tromper la surveillance de mon grand-père ! vous alliez mourir ! Jack Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a permis que je les aie rencontrés ce jour-là ! Je les entraînai jusqu'à vous. Au retour, mon grand-père me surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que j'allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable pour moi. Les idées de mon grand-père s'égarèrent tout à fait. Il se proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans un accès de démence sans nom, il me descendit dans l'abîme où vous m'avez trouvée, et il disparut, après avoir vainement appelé l'harfang, qui resta fidèlement près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l'ignore ! Tout ce que je sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrivé, mon Harry, et quand tu m'as sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux Silfax ne peut pas être la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta vie, de votre vie à tous !

— Nell ! s'écria Harry.

— Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne près de mon grand-père. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une âme incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je serais la plus misérable des créatures si j'hésitais à l'accomplir. Adieu ! et merci ! vous m'avez fait connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu'il arrive, pensez que mon cœur tout entier restera au milieu de vous ! »

A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'étaient levés.

« Quoi, Nell ! s'écrièrent-ils avec désespoir, tu voudrais nous quitter ! »

James Starr les écarta d'un geste plein d'autorité, et, allant droit à Nell, il lui prit les deux mains.

« C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire; mais voici ce que nous avons à te répondre. Nous ne te laisserons pas partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous crois-tu donc capables de cette lâcheté d'accepter ton offre généreuse ? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, après tout, un homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos précautions. Cependant, peux-tu, dans l'intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le mettre hors d'état de nuire, et peut-être le ramener à la raison.

— Vous voulez l'impossible, répondit Nell. Mon grand-père est partout et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais vu endormi. Quand il avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma résolution, monsieur Starr, je savais tout ce que vous pouviez me répondre. Croyez-moi ! Il n'y a qu'un moyen de désarmer mon grand-père : c'est que je parvienne à le retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées, depuis la lettre écrite à M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il n'avait pas l'inexplicable faculté de tout savoir. Mon grand-père, autant que je puis en juger, est, dans sa folie même, un homme puissant par l'esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me dire de grandes choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompée que sur un point : c'est quand il m'a fait croire que tous les hommes étaient perfides, lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanité tout entière. Lorsque Harry m'a rapportée dans ce cottage, vous avez pensé que j'étais ignorante seulement ! J'étais plus que cela. J'étais épouvantée ! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commencé à ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles, mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimée et respectée de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je les ai crus d'abord les esclaves, lorsque pour la première fois j'ai vu toute la population d'Aberfoyle venir à la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu et le remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit : « Mon grand-père m'a trompée ! » Mais aujourd'hui, éclairée par ce que vous m'avez appris, je pense qu'il s'est trompé lui-même ! Je vais donc reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois. Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si, en retournant vers lui, je ne le ramènerai pas à la vérité ? »

Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait lui être bon d'ouvrir son cœur tout entier à ses amis, au moment où, dans sa généreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter pour toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de larmes, elle se tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :

« Ma mère, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble fille que vous venez d'entendre ?

— Je penserais, répondit Madge, que cet homme est un lâche, et, s'il était mon fils, je le renierais, je le maudirais !

— Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où que tu ailles, je te suivrai. Si tu persistes à partir, nous partirons ensemble...

— Harry ! Harry ! » s'écria Nell.

Mais l'émotion était trop forte. On vit blêmir les lèvres de la jeune fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingénieur, Simon et Harry de la laisser seule avec elle.

XXILe mariage de Nell

XXILe mariage de Nell

On se sépara, mais il fut d'abord convenu que les hôtes du cottage seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax était trop directe pour qu'il n'en fût pas tenu compte. C'était à se demander si l'ancien pénitent ne disposait pas de quelque moyen terrible qui pouvait anéantir toute l'Aberfoyle.

Des gardiens armés furent donc postés aux diverses issues de la houillère, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout étranger à la mine dut être amené devant James Starr, afin qu'il pût constater son identité. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au courant des menaces dont la colonie souterraine était l'objet. Silfax n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison à craindre. On fit connaître à Nell toutes les mesures de sûreté qui venaient d'être prises, et, sans qu'elle fût rassurée complètement, elle retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution d'Harry de la suivre partout où elle irait, avait plus que tout contribué à lui arracher la promesse de ne pas s'enfuir.

Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell et d'Harry, aucun incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se départir de la surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique, qui avait failli compromettre l'exploitation.

Cependant James Starr continuait à faire rechercher le vieux Silfax. Le vindicatif vieillard ayant déclaré que Nell n'épouserait jamais Harry, on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empêcher ce mariage. Le mieux aurait été de s'emparer de sa personne, tout en respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc minutieusement recommencée. On fouilla les galeries jusque dans les étages supérieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à Irvine. On supposait avec raison que c'était par le vieux château que Silfax communiquait avec l'extérieur et qu'il s'approvisionnait des choses nécessaires à sa misérable existence, soit en achetant, soit en maraudant. Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée que quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la houillère, avait pu être allumé par Silfax et produire ce phénomène. Il ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.

James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un être insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part au vieil overman, qui devint bientôt plus inquiet que lui.

Enfin le jour arriva.

Silfax n'avait pas donné signe de vie.

Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été suspendus. Chefs et ouvriers tenaient à rendre hommage au vieil overman et à son fils. Ce n'était que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et persévérants, qui avaient rendu à la houillère la prospérité d'autrefois.

C'était à onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, élevée sur la rive du lac Malcolm, que la cérémonie allait s'accomplir.

A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras à sa mère, Simon Ford donnant le bras à Nell.

Suivaient l'ingénieur James Starr, impassible en apparence, mais au fond s'attendant à tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.

Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les notables de Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spéciale de la Nouvelle-Aberfoyle.

Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du mois d'août, qui sont particulièrement pénibles dans les pays du Nord. L'air orageux pénétrait jusque dans les profondeurs de la houillère, où la température s'était élevée d'une façon anormale. L'atmosphère s'y saturait d'électricité, à travers les puits d'aération et le vaste tunnel de Malcolm.

On aurait pu constater — phénomène assez rare — que le baromètre, à Coal-city, avait baissé d'une quantité considérable. C'était à se demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas éclater sous la voûte de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.

Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se préoccupait des menaces atmosphériques du dehors.

Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus beaux habits pour la circonstance.

Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle était coiffée d'un « toy », comme les anciennes matrones, et sur ses épaules flottait le « rokelay », sorte de mantille quadrillée que les Écossaises portent avec une certaine élégance.

Nell s'était promis de ne rien laisser voir des agitations de sa pensée. Elle défendit à son cœur de battre, à ses secrètes angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint à montrer à tous un visage calme et recueilli.

Elle était simplement mise, et la simplicité de son vêtement, qu'elle avait préféré à des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme de sa personne. Sa seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs variées, dont se parent ordinairement les jeunes Calédoniennes.

Simon Ford avait un habit que n'aurait pas désavoué le digne bailli Nichol Jarvie, de Walter Scott.

Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait été luxueusement décorée.

Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés par des courants plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphère lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.

Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient aussi de vives lueurs, et les vitraux coloriés brillaient comme des kaléidoscopes de feux.

C'était le révérend William Hobson qui devait officier. A la porte même de Saint-Gilles, il attendait l'arrivée des époux.

Le cortège approchait, après avoir majestueusement contourné la rive du lac Malcolm.

En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, précédés du révérend Hobson, se dirigèrent vers le chevet de Saint-Gilles.

La bénédiction céleste fut d'abord appelée sur toute l'assistance; puis, Harry et Nell restèrent seuls devant le ministre, qui tenait le livre sacré à la main.

« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?

— Je le jure, répondit le jeune homme d'une voix forte.

— Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour époux Harry Ford, et... »

La jeune fille n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une immense clameur retentissait au-dehors.

Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du lac Malcolm, à cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement, sans explosion, comme si sa chute eût été préparée à l'avance. Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que personne ne savait exister là.

Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un canot, qu'une poussée vigoureuse lança à la surface du lac.

Sur ce canot, un vieillard, vêtu d'une sombre cagoule, les cheveux hérissés, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait debout.

Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme, protégée par la toile métallique de l'appareil.

En même temps, d'une voix forte, le vieillard criait :

« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »

En ce moment, la légère odeur qui caractérise l'hydrogène protocarboné se répandit dans l'atmosphère.

Et s'il en était ainsi, c'est que la chute du rocher avait livré passage à une énorme quantité de gaz explosif, emmagasiné dans d'énormes « soufflards » dont les schistes obturaient l'orifice. Les jets de grisou fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de cinq à six atmosphères.

Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait brusquement ouverts, de manière à rendre détonante l'atmosphère de la crypte.

Cependant James Starr et quelques autres, quittant précipitamment la chapelle, s'étaient élancés sur la rive.

« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria l'ingénieur, qui, ayant compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme à la porte de Saint-Gilles.

« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en poussant son canot plus avant sur les eaux du lac.

Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait précipitamment quitté la chapelle.

« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait James Starr.

Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là, prêt à accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le mariage de Nell et d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les ruines de la houillère.

Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang, dont le plumage blanc était taché de points noirs.

Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du lac, qui nagea vigoureusement vers le canot.

C'était Jack Ryan. Il s'efforçait d'atteindre le fou, avant que celui-ci n'eût accompli son œuvre de destruction.

Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, après avoir arraché la mèche allumée, il la promena dans l'air.

Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterrée.

James Starr, résigné, s'étonnait que l'explosion, inévitable, n'eût pas déjà anéanti la Nouvelle-Aberfoyle.

Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le grisou, trop léger pour se maintenir dans les basses couches, s'était accumulé vers les hauteurs du dôme.

Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte la mèche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de la fosse Dochart, commença à monter vers la haute voûte, que le vieillard lui montrait de la main.

Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vécu !...

A ce moment, Nell s'échappa des bras d'Harry.

Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la rive du lac, jusqu'à la lisière des eaux.

« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, à moi ! viens à moi ! »

L'oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais soudain, ayant reconnu la voix de Nell, il avait laissé tomber la mèche enflammée dans les eaux du lac, et, traçant un large cercle, il était venu s'abattre aux pieds de la jeune fille.

Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'était mélangé à l'air, n'avaient pas été atteintes !

Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le dernier que jeta le vieux Silfax.

A l'instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot, le vieillard, voyant sa vengeance lui échapper, s'était précipité dans les eaux du lac.

« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s'écria Nell d'une voix déchirante.

Harry l'entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut bientôt rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs reprises.

Mais ses efforts furent inutiles.

Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'étaient à jamais refermées sur le vieux Silfax.


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