XVI

La vanité est si bien ancrée dans le cœur de l'homme, et même de l'homme de lettres, que la mienne cherchait une indemnité dans cette abdication volontaire et cette retraite à la campagne. Je me rappelais complaisamment Dioclétien plantant des laitues, Charles-Quint réglant des horloges et gouvernant un couvent: je ne croyais pas pousser bien loin la similitude; mais ces illustres exemples me consolaient. Par suite d'un de ces partis extrêmes où se complaisent les imaginationsvives, il me semblait que plus la civilisation raffinée m'avait fait subir de chagrins et de mécomptes, plus la vie littéraire m'avait montré l'espèce humaine sous ses aspects méchants ou perfides, plus aussi j'allais trouver dans les mœurs rustiques d'innocence, de sécurité et de douceur. Aspirer à pleins poumons l'air vif et pur de mes montagnes, me rasséréner dans la solitude, dans une intime familiarité avec les beautés de la nature, faire un peu de bien autour de moi pour donner un but sérieux et utile à mon oisiveté contemplative, tel fut le programme de ma nouvelle existence.

Dans les commencements, tout alla bien: on était à la fin de septembre, c'est-à-dire à la plus belle saison de notre Midi. Je ne me lassais pas de mes promenades à travers ces délicieux paysages qui se déroulent comme une immense corbeille aux pieds du Ventoux, et auxquels il ne manque que des auberges, un Guide Joanne et le lointain pour rivaliser avec la Suisse. La température était douce, le ciel bleu, les couchers de soleil magnifiques. Chaque arbre commençait à prendre sa teinte particulière: ces belles teintes d'automne, plus réjouissantes à l'œil du paysagiste que la pâle et uniforme verdure du printemps. J'avais un chien, qui, bien différent de mes confrères les lettrés, me rendait le bien pour le mal, une caresse pour un coup de pied. Je chassais, et, comme je voyais très-peu de gibier et n'en tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'appétit que de remords. Chaque jour, j'avais le plaisir defaire dans ces sites agrestes et solitaires quelque nouvelle découverte qui était bien mienne, car il n'y avait là ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces découvertes n'étaient pas les seules: afin de ne pas rester tout à fait désœuvré, je me mis à relire mes auteurs classiques, détail singulièrement négligé dans notre vie d'improvisation et de fièvre, dont les limites littéraires ne vont guère que de Lamartine à M. About, comme son parcours matériel ne va que du boulevard du Temple à la Madeleine. Je ne tardai pas àdécouvrirqu'il y avait peut-être plus d'esprit dansGil Blasque dans lesMariages de Paris; que la prose de Pascal, de Fénelon, de la Bruyère, bien que moins imagée que celle de MM. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor, pouvait en balancer les mérites; que ce pauvre Boileau lui-même ne manquait pas de bons sens; qu'on pouvait lire Racine, même après Victor Hugo, et qu'il n'était pas impossible que, pour le naturel et le charme, madame de Sévigné fût préférable à madame de Girardin.

En somme, il y eut là pour moi quelques semaines de bien-être intellectuel et physique, pendant lesquelles ni Virgile, ni Gessner, ni Florian, ne me parurent avoir surfait les délices de la vie champêtre et la pureté des mœurs pastorales. J'avais réappris par cœur leO fortunatos nimium... et je le récitais aux échos de nos charmantes collines de Flassan et de Gigondas.

Bientôt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait quelque chose qui me gâtait un peu la campagne: cequelque chose, c'étaient les campagnards. Je ne vous étonnerai pas si je vous dis que ma longue absence et mon exclusive préoccupation de littérature avaient introduit dans mon très-modeste domaine une foule d'abus qui se traduisaient soit en pertes d'argent, soit en désagréments de toutes sortes. Ici, c'était un fermier à figure patriarcale qui, sous prétexte qu'il cultivait de père en filsmoncarré de terre, avait fini par le regarder comme sa propriété et cessait depuis longtemps d'en payer la rente. Là, c'était un paysan à l'air candide qui avait pris la douce habitude de cueillir chez moi de l'herbe pour ses bestiaux, du bois pour son ménage, des légumes pour son pot-au-feu, de lafeuillepour ses vers à soie, et qui demeurait stupéfait quand je lui demandais sur tout cela mon droit de propriétaire. D'honnêtes cultivateurs, de naïfs villageois, des femmes, des enfants, allant travailler à leurs champs, avaient trouvé tout simple d'abréger leur itinéraire en passant par mon avenue, par mon chemin, sous mes fenêtres, et jusque dans mon jardin, où les haies vives étaient mortes et où un joli petit sentier avait été peu à peu tracé à travers mes plates-bandes: si bien que, tous les matins, avant l'aurore, nous étions réveillés par un affreux bruit de charrettes, avec accompagnement de jurons, et que je ne pouvais entr'ouvrir mes croisées ou mettre le nez à ma porte sans voir un gros bonhomme trottinant sur son âne le long de mes marronniers, une vieille femme, dans un costume non prévu par Greuze, butinant son fagot dans mes allées,ou des marmots joufflus, mais malpropres, piétinant dans mon ruisseau, se roulant sur mon pré, grimpant sur mes arbres, et ramassant par distraction mes poires et mes abricots.

Ma sœur Ursule, rentrée dans son élément, dressait l'inventaire des abus à réformer, des chiffres à rétablir sur leur véritable base. Je ne sais pourquoi ces réformes m'effrayaient encore plus que les abus ne m'étaient désagréables. Il était clair que mon absence et mon insouciance me faisaient perdre un bon quart de mon revenu, c'est-à-dire un millier d'écus; mais ces mille écus représentaient pour moi d'interminables discussions où j'avais la certitude de n'être pas le plus fort. A ce premier ennui s'en joignit un autre: comme les paysans me rencontraient souvent me promenant un livre à la main, ils en conclurent que j'étais avocat. Dès lors, tous les recoins de ma vallée de prédilection, tous les replis de ces collines, tous les bouquets d'arbres de ces bois, devinrent, à mes dépens, des cabinets de consultation. Au moment où j'en étais au plus bel endroit de mes rêveries, de mes contemplations ou de mes lectures, je voyais tout à coup surgir devant moi un grand gaillard qui m'abordait en se grattant la tête et me narrait verbeusement comme quoi on lui avait fait tort, dans la succession de son beau-père, d'une somme de trois francs cinquante centimes; comme quoi le percepteur le forçait de payer l'impôt d'une parcelle de terrain qui n'était plus portée sur le cadastre, ou comment le maire voulait lui faire enleverson fumier, qu'il s'était habitué à manipuler dans la rue. La situation ne tarda pas à se dessiner d'une façon plus précise. Le maire exerçait ses fonctions depuis dix ans, ce qui veut dire qu'il avait à peu près autant d'ennemis qu'il existait de maisons dans le village. Moi absent, nul n'avait osé lever l'étendard de la révolte; car le paysan est, avant tout, circonspect, et il supporte patiemment tous les déboires tant qu'il a peur; mais mon arrivée donna le signal d'un déchaînement universel, et ce fut à qui me dénoncerait le tyran de Gigondas. Simon Breloque,—c'était le nom du redouté magistrat,—était un oppresseur, un persécuteur, un pacha, exerçant son autorité à la turque, et traitant ses administrés comme un vil bétail. Il ruinait la commune par des dépenses insensées que lui suggérait une vanité féroce: il avait voulu mettre Gigondas sur le pied d'un chef-lieu de canton, avoir une plantation d'arbres verts, des rues praticables, une horloge, un garde champêtre habillé à neuf, un hôtel de ville et trois réverbères. Pour subvenir à ces prodigalités, il aliénait les bois communaux, molestait les troupeaux, écrasait le pauvre monde et multipliait les centimes additionnels. Quiconque faisait mine de lui résister était sûr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon procès-verbal qui lui coûtait gros et l'humiliait devant ses concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commençaient-ils à bouillonner dans ces cervelles villageoises. On parlait de tirer des coups de fusil, de se barricader dans ses maisons, de se transporter enmasse à la sous-préfecture et de demander la tête du maire. Puis on me prenait par l'amour-propre, exactement comme s'il se fût agi pour moi d'une lutte contre leSiècleou leFigaro. Simon Breloque disait publiquement qu'il était plus riche que moi, que son vin était meilleur que le mien, qu'il avait plus d'influence que je n'en aurais jamais, que sa maison, placée au point culminant du village, était le véritable château, et qu'il se faisait fort de prouver que quatre platanes, considérés de temps immémorial comme miens, appartenaient à la commune. Ces propos, sans m'émouvoir beaucoup, m'agaçaient les nerfs, et je reconnus là, pour la centième fois, combien l'homme, même le plus fier des prétendues supériorités de son esprit, s'accoutume vite au rétrécissement de son cadre et y ajuste aisément, en miniature, les passions qui l'agitaient sur un plus grand théâtre. Simon Breloque devint à mes yeux quelque chose comme un Gustave Planche ou un Sainte-Beuve en écharpe tricolore. C'était, en réalité, un paysan enrichi dans l'exploitation d'unepérièrequ'il avait eue presque pour rien et qui avait fourni d'excellentes pierres aux constructions du voisinage: il possédait les qualités et les défauts de l'emploi: actif, intelligent, énergique, mais dur, méprisant pour les pauvres diables qui n'avaient pas su s'enrichir, et les accablant de son luxe, qui consistait à manger des canards et des lapins pendant qu'ils mangeaient des haricots. Son argent d'abord, puis la bonne chère, et enfin les dignités municipales, luiavaient porté à la tête. J'aurais dû l'étudier comme un type: ma sottise fut de l'accepter comme un rival et un adversaire.

Au bout de six mois, employés à cette guerre d'observation, une idée grotesque, impossible, logique pourtant, s'empara de mon esprit et n'en délogea plus. Il fallait à tout prix renverser Simon Breloque, qui, le dimanche, à la messe paroissiale, prenait décidément des airs trop superbes en s'installant dans le banc de la mairie et en me voyant relégué sur une chaise dans une obscure chapelle. Comment le remplacer? Les plaignants abondaient à Gigondas, mais les capacités manquaient. Ceux des habitants qui savaient lire et écrire (il y en avait cinq ou six) étaient conseillers municipaux; ils passaient pour avoir subi la délétère influence de Simon Breloque, qui en avait fait des suppôts d'arbitraire, aussi souples que les sénateurs (romains) sous les empereurs. Pour triompher de cette oligarchie villageoise, il était nécessaire de frapper un grand coup, de mettre en avant un nom sans réplique, et moi seul, à quatre kilomètres à la ronde, étais capable de mener à bien cette difficile entreprise. Voilà du moins ce que me disaient mes flatteurs; je n'avais pas l'air de les comprendre, mais je les laissais dire. De là à me laisser persuader et à envisager sans terreur, dans un avenir possible, la succession de Breloque me tombant sur les épaules et me ceignant les reins, il n'y avait qu'un pas: ce pas fut franchi. Mon sous-préfet, homme d'esprit, fut enchanté de l'idée de compterparmi ses maires de village un membre de la Société des gens de lettres; il pensa peut-être que la gravité administrative prévaudrait en moi sur ce naturel frondeur, incorrigible chez les vieux journalistes. Je fis bien quelques façons; mais, encore une fois, il y avait là quelque chose qui sentait le Dioclétien, le Charles-Quint, le Denys de Syracuse, et qui ne me déplaisait pas. Je n'avais pas voulu être le second à laRevue des Deux Mondes; j'allais être le premier de mon village: César n'eût ni mieux dit ni mieux fait. Bref, après quelques délais indispensables pour obtenir poliment la démission de Breloque, je fus nommé maire de Gigondas.

Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse, afin de vous dire quelques mots des deux sujets dont notre littérature a le plus abusé et qui m'impatientent le plus quand je les vois revenir dans les œuvres contemporaines; lemoiet l'argent: mais ces quelques mots sont nécessaires à la suite de mon récit. Nous avions, Ursule et moi, à peu près douze mille francs de rente, ce qui nous suffisait pour vivre à Paris, mais sans faire la plus légère économie. On liait, comme on le dit, les deux bouts; rien de plus. Or je songeai, en revenant à Gigondas, que nous allions y mener un train de princes avec une dépense annuelle de six mille francs, et qu'après deux années de ce système économique nous aurions devant nous une année de revenu que nous pourrions affecter à un grand voyage en Italie et en Terre-sainte; objet desdésirs passionnés, mais sans espoir, de ma bonne et dévote Ursule. Je voulais lui en faire la surprise, et ç'avait été là un des motifs qui m'avaient décidé à cette courageuse retraite. Ceci posé, je reprends ma narration.

L'allégresse des habitants de Gigondas, en apprenant la chute de Simon Breloque et ma nomination, ne connut pas de bornes: ce fut du délire, et je pus boire à longs traits à la coupe fragile de la popularité. Le jour de mon installation restera à jamais gravé en lettres d'or dans les fastes de la commune. Quatre arcs de triomphe enguirlandés et pavoisés, avec des inscriptions inspirées par la circonstance, furent dressés sur mon passage. Dès le matin, des boîtes annoncèrent, par leurs détonations triomphales, qu'une grande journée venait de se lever sur Gigondas. Tous les yeux versaient des larmes de joie; toutes les bouches criaientVive M. le Maire!A la grand'messe, qui fut chantée par les choristes de la paroisse et accompagnée par deux violons, une clarinette, un tambourin et un ophicléide du chef-lieu de canton, je crus vraiment qu'on allait m'encenser et glisser mon nom dans leDomine salvum fac. Je fis ce que m'imposaient mes nouveaux devoirs dans ces moments solennels. J'offris un pain bénit gigantesque, confectionné par le meilleur pâtissier de la ville voisine. Ensuite les chantres et les musiciens trouvèrent, au sortir de la messe, dans le jardin du curé, une table chargée de rafraîchissements substantiels. Mais fallait-il abandonner aux horreursde la faim et de la soif les gosiers moins bien traités par la nature, les déshérités du plain-chant et de la clarinette? Non. On mit des rallonges, on en mit beaucoup, et bientôt tout le village put prendre part à ces agapes fraternelles où l'on mangeait, où l'on buvait d'autant plus que l'on était plus enthousiaste et plus heureux. La soirée ne fut pas moins belle. On improvisa un bal sur ma prairie, au grand déplaisir d'Ursule, qui n'aimait pas la danse et qui calculait que le regain allait être détruit d'avance sous les pieds légers des danseurs. Mais ce fut à peine un petit nuage dans ce jour radieux. Lesvivat!les cris de joie, éclataient avec une furie toujours nouvelle et desséchaient ces robustes poitrines qui se réconfortaient par des libations incessantes. D'immenses galettes, des gâteaux de Savoie, de fabuleux jambons, des pâtés homériques, de colossales brochettes de dindes et de poulets, s'étalaient sur des tréteaux rustiques. On défonçait des tonneaux de bière. Le punch flambait à droite, le vin de Tavel circulait à gauche; les estomacs délicats se contentaient de curaçao et de limonade gazeuse. Au coucher du soleil, les populations environnantes, attirées par la rumeur publique et l'électricité des joies populaires, accoururent en foule, et j'eus l'orgueilleux bonheur de posséder quatre mille enthousiastes, quatre mille admirateurs, quatre mille convives au lieu de cinq cents. A neuf heures, un transparent à mon chiffre illumina ma façade et fut le signal d'un splendide feu d'artifice; des verres de couleur, des lampions en astragales, serpentèrentle long de ma grille et scintillèrent à travers le feuillage. Des fusées, saluées par d'enivrantes clameurs, montèrent dans l'espace et firent pâlir les étoiles. Là il y eut encore un de ces petits accidents que la Providence se plaît à mêler aux triomphes de ce monde, pour nous avertir de leur fragilité. Une fusée mal éteinte tomba sur un banc de paille et y mit le feu. Le propriétaire se désolait; je le rassurai en lui déclarant que le dommage était tout naturellement à ma charge. Ce trait de générosité se communiquant de proche en proche, mit le comble à l'ivresse générale: on cria plus fort que jamais; on me donna une quinzaine de sérénades; on chanta; on dansa des farandoles et des rondes; on monta sur les chaises; on en cassa quelques-unes; on mangea de nouveau, on but encore; on trouva, pour célébrer les vertus de M. le maire, desut dièzeinconnus à Tamberlick.

Enfin, à minuit, comblé de félicité et de migraine, brisé d'émotion, saturé de courbature, je dis adieu à mon peuple, qui chantait et buvait toujours. Je me couchai, et je rêvai que le brigadier de la gendarmerie m'amenait, pieds et poings liés, MM. Taxile Delord, Assolant et Ulbach, et les forçait de crierVive M. le Maire!

Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allégresse: en voici à peu près les chiffres:

On m'avait fait grâce des centimes.

Nous disons trois mille quatre cent soixante francs, c'est-à-dire plus d'un trimestre de notre budget parisien.

J'inaugurais assez mal mon système économique, mais j'étais le plus fêté, le plus acclamé, le plus triomphant, le plus populaire, le plus glorieux des maires de village.

Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées pures, radieuses et triomphales, comme le fut celle de mon installation? C'est le lendemain. J'eus un lendemain; hélas! j'en eus même plusieurs: et voyez l'influence de ma prédestination! Ce fut par la littérature que mes tribulations commencèrent: ma première persécutrice fut Marguerite de Bourgogne.

Ceci mérite explication.

A peine établi dans ma dictature municipale et rustique, j'avais fait maison nette. C'est l'usage en pareil cas, et les royautés qui commencent sont obligées de satisfaire à la fois les ambitions et les rancunes de ceux qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci avait même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la période d'irritation populaire qui s'était terminée par la chute de mon prédécesseur. Un paysan peu lettré étant venu me dénoncer un des innombrables abus qui exaspéraient la population, je lui avais répondu d'un air superbe:

«Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile!s'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai les écuries d'Augias!»

A ces derniers mots, le paysan me contempla avec une expression de stupeur que je ne remarquai pas d'abord. Or, justement, il y avait dans la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez commun dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme tous les cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui fut redit, et l'agita si terriblement, qu'il passa deux nuits sans fermer l'œil. Le surlendemain, il vint me trouver, un énorme balai à la main, et me dit confidentiellement: «Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront de la balayer vous-même.»

Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde champêtre, qui m'avait été signalé comme l'âme damnée de mon prédécesseur, et qui, trois mois auparavant, avait dressé un procès-verbal contre l'oncle d'une de mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à M. le préfet pour lui demander un garde champêtre qui fît honneur à ma commune, un garde qui ne ressemblât pas au premier venu. Je ne fus que trop bien servi.

Quelques jours après, au moment où nous venions de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre, nerveux, découplé, évidé comme un chien de chasse, etdont la tête semblait avoir été moulée dans une poire à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire de satisfaction intérieure. Il avait été successivement zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant, grandeutilitéà Carcassonne, et agent de police. A son tour, il s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me regarda comme le cocher de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une place de palefrenier. Cependant il parut se résigner, et je ne tardai pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A peine mon adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua, avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements, étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne lui restait plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq francs, et que, pour garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus unebague en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes, contractées pendant une longue maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement), élevaient le chiffre total de son passif à six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans ces professions aventureuses où la dignité de l'homme et de la femme reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces quelques centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement à me les rendre sur ses économies futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et, pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne, à la commune de Gigondas et à son maire un garde champêtre comme on n'en avait jamais vu.

Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de mon ovation; ma sœur Ursule s'était récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique de mes grandeurs, m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus effrayantes. Mon premier mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant, me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait comptésur le maire de Gigondas et que le maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce pas pour moi un éternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de paillasse ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent: je vidai mon tiroir, tout en me disant que mes plus besoigneux confrères de la république des lettres ne m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction la plus édifiante, et son service commença.

Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement allongées et sur ma table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus minces délits, les contraventions les plus impalpables, étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé se poster sur la grande route qui passe derrière le village; et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singede Florian, d'allumer sa lanterne, tout charretier endormi sur son véhicule, tout berger laissant une de ses brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés. Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer cesverbaux, c'est à moi que Cauvin avait réservé l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait à mes regards effarés! une terreur morne avait succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On se serait cru à Venise au plus formidable moment du conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur. «Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire unbonhomme(bonhomme, un membre de la Société des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés, persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!» Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis,comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent, trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie ailleurs.

J'éclatai.

—Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés publiques!...

J'étais furieux.

—Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur le curé.

—Monsieur le curé!...

—Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer laTour de Nesle...

Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur d'un malheur, à lui faire rendre saplaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il allait leur jouer laTour de Nesle.

Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les habitués de laveilléeétaient accourus pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une manière de jouer laTour de Nesle, qui en atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figuraitla reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage:

—Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!...

Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé.

Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché, afin de prévenir les effets de cette incroyable accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation les tirades de son rôle:

—Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué laTour de Nesle, une pièce ous'qu'on parle très-mal de la rélizion et des reines de France... «C'était zunvieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»

Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils croyaient échappé des petites-maisons.

Je me précipitai comme une trombe.

—Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère, sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le maire de Gigondas... Ce scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné ce képi... LaTour de Nesle!... Ce n'est pas vrai... M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu, à la fin?...

Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin, il ne bougea pas, et me répondit effrontément:

—Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir.

La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur Cauvin, qui me faisait face; je le retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de pied qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point àla tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe:

—Coups et outrages à un agent de la force publique dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi.

Puis il referma la porte.

On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur. L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de laTour de Nesle, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.

C'était un peu cher.

A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire, que je crois indispensable à la clarté de mon récit.

Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers, des cailloux, dessafras, la stérilité, la sécheresse, des landes incultes, de maigresgarrigues, quelques épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet.

Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église, communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers. Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est pitié de voir de malheureuses bêtes,—c'est des chevaux que je parle,—essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine.

Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que, par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cetteeau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.

C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement progressif, avait aisément compris à quel point cette situation, compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi dustatu quoet de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription, il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche dedessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs couvents de la ville. M. Jules Mayran,—c'était le nom de l'ingénieur,—encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver, laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes lesgarriguessituées derrière le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir,un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné, moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux, main-d'œuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher de l'église.

Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque chose de pareil ausans dotd'Harpagon. Quant au bon vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait un fils sous les drapeaux, se vit refuser uncertificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!

Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de souscriptionvolontairese couvritspontanémentde croix en guise de signatures.

Telle était la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver une fois de plus l'inanité des grandeurs de ce monde, l'instabilité des choses terrestres et le néant des projets de la sagesse humaine. Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle avec lui?That is the question, disaient en patois les Hamlet de Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment que cette fontaine était un bienfait pour la commune, m'attribuer l'idée de la laisser tomber dans l'eau, c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux projet n'était pas tout à fait la même que celle de mon prédécesseur. D'abord, je n'en étais pas l'inventeur; ma gloire y était engagée de moins près que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire,puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possédait sa fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait été si vif dans cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mêmes raisons que Breloque pour compter sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran? N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on l'excédant, à présent que la commune est épuisée, et que nous rentrons, Dieu merci, dans la voie sévère des économies?

Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces doutes en annonçant que j'entendais accepter sans réserve la succession de mon devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regardé comme un bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me traçait mon devoir, que toutes les pièces venaient de m'être renvoyées de la préfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles soulevèrent une explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui me rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours après les habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'étaient pas une vaine amorce jetée à la crédulité publique.

Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres, le sable, la chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla conjuré pour me rendre cette œuvre plus pénible,cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été sans doute à mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur le plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix lieues à la ronde. Au bout d'une semaine il y eut rixe et gourmades réglées entre ses ouvriers et les habitants. La population, qui payait de ses deniers, prétendait avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir, cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés en ingénieurs honoraires, stationnaient sur le chantier, critiquaient ceci, blâmaient cela, gourmandaient l'un, raillaient l'autre, et oubliaient à qui mieux mieux le vers célèbre sur les facilités de la critique et les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient, etmafontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait provisoirement à la tour de Babel gouvernée par le roi Pétaud. Au milieu de ces tiraillements, les travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois pour creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient dix semaines de plus que n'en indiquait le devis. Le chiffre des journées s'accumulait d'une manière effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me demandait de continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le même homme: on eût dit une eau bouillante changée subitement en eau glacée. Sa foi robuste semblait chancelante: la certitude des huit litres par seconde n'était plus qu'une probabilité. Il ne faisait que de rares apparitions sur le théâtre de mes ennuis, regardait négligemment, grondait les maçons du bout des lèvres,promenait sa toise au hasard, puis tournait invinciblement les yeux vers une certaine fenêtre, festonnée de vigne et de houblon, où apparaissait de temps à autre une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je soupçonnais parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes soucis pour le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je lui en vouloir, moi qui, avant d'être maire, avais écrit des romans? Rien de plus équitable: j'étais puni par où j'avais péché.

Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les accidents, les retards, lessuppléments, se multipliaient à l'infini; c'étaient tantôt un conduit qui s'éboulait, tantôt un pan de mur qui s'écroulait, tantôt un tuyau qui éclatait. Il semblait que chaque lendemain fût occupé à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il devint manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs en coûterait dix mille. Ma pauvre sœur Ursule jetait les hauts cris. Ce n'était plus une brèche, c'était une ruine. Cette fontaine devenait un gouffre où allait se précipiter une grosse moitié de notre revenu. D'un autre côté, comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore! mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique était commandée, et le mécanicien n'entendait pas qu'elle lui restât sur les bras. Mes administrés,—mes enfants!—n'auraient-ils pas éternellement le droit de me demander compte de leurs espérances déçues, de leur souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient soif; et, en attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée par les maçons, la nouvelle n'existant pas encore,c'était chez moi que bêtes et gens venaient s'abreuver. Il y avait là de quoi faire prendre la campagne en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la rêverie, s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue qui piétinait, criait, jurait, obstruait mes allées, brisait mes arbustes, salissait mon lavoir, écrasait mes fleurs, regardait derrière mes vitres et changeait mon jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme Décius, dans l'abîme béant? Je me remémorais les noms de tous les grands bienfaiteurs de l'humanité, et je rougissais de honte en songeant au prix de quels sacrifices—souvent de quels martyres—ils avaient acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations comme un reste d'égoïsme littéraire ou mondain, et je me déterminai à passer outre.

Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense. Tout finit en ce monde, même les ouvrages interminables. Au bout d'un an la roue était placée, les tuyaux posés, les constructions achevées, la fontaine bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf, ne demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses trésors. L'ingénieur vint d'un air triomphant me prévenir que je n'avais qu'à fixer le jour de l'inauguration. Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de mon avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête, qui mêlerait toutes les ivresses du passé à toutes les joies de l'avenir!

Une fois résigné sur la question d'argent, j'avaisrésolu de faire grandement les choses, et voici comment je réglai le programme de la journée: un bal champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le premier quadrille avec la fille du percepteur des contributions, et, à un signal donné par le chef d'orchestre, la fontaine se mettrait à couler pendant que nous exécuterions, ma danseuse et moi, une brillantepastourelle. Je ne prétendais pas copier les magnificences du troisième acte de laJuiveet changer en vin le premier tribut de la source de Gigondas; mais du moins j'aurais soin que les bons villageois eussent constamment, pendant ce jour mémorable, du vin à mettre dans leur eau. Puis, après les premiers ébats, nous descendrions chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous étions en nombre, d'unesauterieau piano dans mon salon tapissé de toutes les fleurs de l'automne, comme un reposoir de procession.

Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner. Les plaies d'argent se cicatrisaient à vue d'œil; je ne songeais plus qu'à ma gloire et au bonheur de mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur ma félicité: que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu depuis le commencement de l'été, une sécheresse implacable qui tarissait les rivières, épuisait les torrents, supprimait les sources, et m'inspirait sur le volume d'eau de ma fontaine des doutes invraisemblables, mais poignants. Quoique bien appauvri par mes profusionsmunicipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et dix louis d'une trombe. Vœux inutiles! Les jours succédaient aux jours, l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés Réaumur aux trente degrés centigrade. Je voyais bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais tout cela ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que la chute d'eau fût assez forte pour que les pistons jouassent, pour que la roue tournât, pour que les tuyaux se remplissent; une ou deux fois je questionnai M. Jules: mais pouvais-je en obtenir une réponse catégorique? Il pressait la publication des bans et achetait la corbeille. «Alea jacta est!» avait dit un grand poëte en se préparant à noyer son pays. «Alea jacta est!» disais-je en m'apprêtant à désaltérer le mien.

Je sus bientôt que l'inauguration demafontaine prenait dans le pays les proportions d'un événement. La province n'est pas difficile en fait de distractions et de commérages, et, depuis un an, il était clair que je préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames,curieux de savoir comment je concilierais le culte des Muses avec mes fonctions municipales. Un journaliste du chef-lieu n'avait pas peu contribué à ces flatteuses rumeurs en publiant sur mon installation triomphale un article fulgurant, où il peignait entre autres les vieillards de Gigondas éperdus d'émotion, ivres de joie, enflammés de vin de Tavel, embrassant, faute de mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs grands-pères avaient plantés. Cette accolade donnée au règne végétal par le règne animal avait fait fortune, et d'écho en écho était arrivée jusqu'à mes confrères parisiens, qui en avaient ri aux larmes. Cette fois, ce même journaliste, ami et camarade de Jules Mayran, notre jeune ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches et écrivit l'article suivant:

«Sursum! sursum!le grand œuvre de la décentralisation littéraire et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les paroles, la musique et les décors sont dus, comme on sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette, engagé pour les secondes basses-tailles, a cru devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout nous fait croire que ces légères difficultés seront levées pour la saison prochaine, et ce jour-là nosdilettantin'auront plus rien à envier à la moderne Babylone.Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un roman, laBergère du Ventoux, écrit par un membre de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les productions indigestes des Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale que pour le goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes communes de notre département, la commune de Gigondas, a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué, M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette même plume qui a signé tant de fines critiques et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre ville, M. Jules Mayran, il a fait construire une machine qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau que, de temps immémorial, les malheureux habitants étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne. Ce magnifique travail est maintenant terminé. C'est dimanche prochain, 15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle œuvre de décentralisation aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera, nous en sommes sûrs, de charmantes surprises à ses visiteurs.Utile dulci!Nous présumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour êtrecertains que l'élite de notrefashion, les dames les plus haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fête de prendre leur part de cette splendide journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent descendu de ses sphères idéales pour devenir le bienfaiteur de l'humanité.Sursum! sursum!»

On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font précéder leur entrée par untremolode violoncelles et de violons, l'entréeen fonctions de ma fontaine était aussi annoncée par une assez belle ritournelle.

Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes. Non-seulement il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé en plein octobre, donnait à la campagne un faux air d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre marquait dix-huit degrés à sept heures du matin. Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers une répétition générale, afin d'être sûrs que notreprima donna—l'eau—ne manquerait pas sa réplique.

En ce moment le fils Chapuzot,—c'est le nom du mécanicien,—jeune garçon de quatorze à quinze ans, accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant à part:

—Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire tourner la roue!...

Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes, un caissier venir annoncer à son maître que sa maison est en faillite, au moment où s'allument les lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières voitures? Ma situation était tout aussi tragique, et je sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire? Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze, et la fête commencer à midi.

—Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles.

—Mais, monsieur le maire, c'est impossible.

—Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe. Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends dans quelques heures le préfet, le général et les plus belles dames de la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tête!

Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide mouillait mes tempes; et cependant je fus beau de dissimulation stoïque; je me retournai vers mon adjoint etmes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque marmoréen, je leur dis:

—Ce n'est rien, messieurs; tout va bien.

Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté ne se démentit pas un instant; mais j'enviai les jeunes Lacédémoniens, qui n'avaient à cacher qu'un renard dans leur poitrine.

Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui mit tout le monde d'accord—excepté les chantres—pour remercier Dieu des bienfaits de cette journée. A la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot: il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos pompes vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt nous vîmes poindre les premières voitures, et, si j'avais pu, dans ce moment de crise, être accessible aux fumées de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être satisfait. Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire avaient ce jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif letoutParis des premières représentations. Autorités, notabilités, beautés, élégances, tout affluait. Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce charmante pour le critique changé en maire, que la plus lettrée de ces dames appela le loup devenu berger. Elles voulurent—notez ce fait important—descendre, en se promenant, jusqu'à monchâteau, faire connaissance avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque, situées au rez-de-chaussée. La table était dressée d'avance, et elles daignèrent approuver lesnappes damassées, d'une éclatante blancheur, les fleurs et les fruits artistement groupés dans des vases de Chine, le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême. Puis elles se passèrent en minaudant mes livres de main en main, et admirèrent les reliures de Durut et de Bauzonnet, avec force compliments pour le propriétaire. Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya le piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la chaleur allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent de leurs châles, de leurs écharpes, de leurs fourrures, de leurs mantelets, qu'elles déposèrent sur les divans. C'étaient des gazouillements joyeux, de frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré tous mes efforts, je répondais avec une préoccupation visible qu'elles eurent la bonté d'attribuer aux fatigues administratives ou aux distractions poétiques.

Midi approchait; nous remontâmes sur la place, qu'avait envahie une foule compacte. Les musiciens préludaient sur leurs instruments: la salle de bal, recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis, attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre, le doyen de la fabrique, se tenaient près de la fontaine, où il ne manquait plus que de l'eau. C'était à ma danseuse que j'avais réservé l'honneur de tourner le robinet. Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas fait oublier mon premier engagement, et je présentai galamment ma main gantée de blanc à mademoiselle Eugénie Blanchard, fille du percepteur des contributions. Le général et la préfète voulurent bien nous fairevis-à-vis. J'avais l'œil fixé sur l'horloge de la mairie, dont l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon cœur palpitait; ma danseuse rougissait comme une pivoine. C'était un de ces instants solennels qui sont à la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos collines.

L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment où je battais un triomphant six-quatre devant la préfète, midi sonna. Je m'arrêtai net; un long frémissement parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le désir, l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle Eugénie, passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha de la fontaine et tourna le robinet.... L'orchestre jouait déjà les premières mesures de l'air:Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?...

Rien ne coula. Rien!RIEN!RIEN! En ce moment, il me sembla que Shakspeare s'était trompé, et que Banquo s'appelait Desmousseaux de Givré.

Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut dans toutes ces poitrines. Mes courtisans se hâtèrent d'affirmer que l'eau n'avait pas eu le temps de monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint se pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous assura qu'il entendait distinctement le bouillonnement de l'eau qui montait. Je me penchai à mon tour, et j'entendis en effet quelque chose comme un bruit souterrain, pareil à celui que produit la pioche d'un mineur. Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit et sur cette espérance. Ces cinq minutes envolées, les visages s'allongèrent d'une façon effrayante. Il fallutbien convenir que ce bruit consolateur, au lieu de se rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent mon front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent plusieurs mèches de mes cheveux. Je n'osais plus regarder autour de moi; ma main serrait convulsivement la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot; je croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures. Un silence de glace avait succédé au joyeux murmure de la fête. L'orchestre se taisait; mes administrés étaient au désespoir, et mes invités réprimaient une forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide, j'appelais tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui vînt rompre, fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable.

Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia dans ma servante, qui se précipita haletante sur la place, en criant:

—Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans votre salon!

A ces mots magiques, l'espèce d'enchantementqui nous tenait immobiles comme Bartholo dans le finale duBarbier de Sévillecessa subitement. Nous descendîmes, nous roulâmes comme une avalanche au bas de la côte. Un poignant spectacle nous y attendait.

Voici ce qui était arrivé.

L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les naïades, ses mythologiques patronnes, avait déjoué traîtreusement les efforts de la science. Délogée dubassin où elle coulait depuis des siècles, violentée par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée sans la dompter, elle s'était ouvert une issue, pendant que nous ajustions les tuyaux neufs destinés à la recevoir, et cette issue souterraine l'avait peu à peu conduite jusqu'au mur de mon rez-de-chaussée. Ce mur était vieux comme tout le reste de la maison: cependant l'irruption n'aurait pas été si soudaine, si les gamins du village, excités depuis le matin par mes ordres et par mes promesses, n'avaient tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes d'un meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique, mais s'obstinant à ne pas monter, l'eau avait suivi sa pente naturelle, et, élargissant une voie déjà frayée, elle était venue battre de sa masse poussée par le jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures lui avaient suffi pour y faire sa trouée, et, par un redoublement d'ironie, à l'instant même où, d'après mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds au-dessus du parquet, à travers une tapisserie des batailles d'Alexandre. Deux gravures, l'Entrée d'Henri IV à ParisetAtala, violemment décrochées, nageaient pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano, les tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient à des noyés dont on n'aperçoit plus que les jambes. Les albums, les cahiers de musiques, leskeepsakes, les tapis, les potiches, les cadres, lestentures, se confondaient dans un inexprimable chaos. De cette première station l'eau était arrivée dans la salle à manger et dans la bibliothèque, y exerçant des ravages plus cruels encore. Là où l'on avait salué, le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves flottant au gré de l'onde. Adieu mon beau linge, si religieusement soigné par ma pauvre Ursule! Adieu les fruits et les fleurs! Adieu les vases et les buires! Mon bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet d'îles battues par la vague. Les jambons, les galantines, les volailles, le gibier, les soufflés, les compotes, les crèmes, prenaient un bain, côte à côte avec mes beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas! tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter d'en être quitte à si bon marché. Les divans du salon avaient été renversés comme les autres meubles, et vous n'avez pas oublié que mes élégantes visiteuses y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris de douleur et de colère auprès desquels une condamnation capitale doit ressembler à un madrigal. «Grand Dieu! le mantelet de madame la préfète!—Ciel! le cachemire de madame la baronne!—Bonté divine! l'écharpe en dentelle de madame la marquise!—Maman, mon boa!—Maman, mon chapeau de paille d'Italie!»—Toutes ces merveilles d'élégance féminine nageaient ou se noyaient dans cette miniature du Déluge.

Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments qui suivirent. Je ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne voyais plus. Ursule offrait une image de la statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas. Il me sembla que j'entendais des exclamations, des éclats de rire, puis mes invités demandant d'une voix brève leurs voitures, puis le bruit de ces voitures qui s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que j'avais un violent accès de fièvre, donna ordre que l'on me hissât dans ma chambre, que l'on me fît mettre immédiatement au lit, que l'on me servît une potion calmante et qu'on fermât hermétiquement mes fenêtres. Ses ordres furent exécutés comme sur une machine inerte. Toutefois, comme le senslittérairerésiste chez moi aux plus terribles catastrophes, j'eus le temps, avant d'être emporté, d'ouïr les deux mots suivants, qui furent comme l'oraison funèbre de mon programme:

—On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas nous ait reçus sèchement, murmura le préfet.

—C'est tout à fait une hospitalité d'homme de lettres, dit la Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait être qu'une fable.


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