Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.
RODOLPHE,à demi-voix:
Vieillard stupide, il l'aime!
Vieillard stupide, il l'aime!
Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (Haut, et du ton le plus sépulcral.) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
MADAME DE M***.—Tu es insupportable avec tes rires.
RODOLPHE.—Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre hilarité, afin que nous la partagions.
LE MARI.—Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes. (D'un ton tragique.) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?
RODOLPHE.—Je ne désire pas autre chose.
LE MARI,du même ton.—Tremblez! (Avec sa voix naturelle.) Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille.
RODOLPHE,digne.—Eh bien! monsieur?
LE MARI,avec l'accent de J. Prudhomme.—Vous êtes l'amant de ma femme.
MADAME DE M***.—Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me direz quand vous aurez fini.
RODOLPHE,jouant l'homme atterré.—L'amant de votre femme?
LE MARI,se frottant les mains.—Oui; vous ne saviez pas cela?
RODOLPHE,naïvement. (A part.)—J'en ai eu la première nouvelle. (Haut.) Mon Dieu non! et vous?
LE MARI.—Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1]de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.
[1]Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intituléle Cocu. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête périphrase:—Avez-vous le dernier de M. de Kock?—Dernier de M. de Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
[1]Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intituléle Cocu. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête périphrase:—Avez-vous le dernier de M. de Kock?—Dernier de M. de Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
RODOLPHE,vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin.—C'est d'un bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
LE MARI.—J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
RODOLPHE.—Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait cette découverte importante?
LE MARI.—C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur deVert-Vert, a dit quelque part:
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
Je suis parfaitement de son avis.
RODOLPHE,gravement.—Il faut être bien infâme pour…
LE MARI,tirant la lettre de sa poche.—Tenez, lisez-moi cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en tête.
RODOLPHE,un peu piqué dans son amour-propre d'auteur.—Il me semble que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple, correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
LE MARI.—Fi donc! il est d'une platitude…
MADAME DE M***,impatientée.—Messieurs, laissez là cette sotte conversation; c'est à périr d'ennui.
LE MARI,sans l'écouter. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages! A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable…
RODOLPHE,de l'air d'un grand homme méconnu.—Ah! monsieur, parfaitement incapable, sans fatuité…
MADAME DE M***,à part.—Est-il fat! il grille de raconter toute l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.
LE MARI,avec un clignement d'yeux excessivement malin.—Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la chose, mon jeune ami.
MADAME DE M***,d'un ton d'humeur très-marqué.—En voilà assez là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.
LE MARI,jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus solennelles.—Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.
RODOLPHE,sentencieusement.—C'est le parti le plus sage.
Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de la garde nationale ne font pas autrement les cocus.
Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!
O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop poncifs et trop académiques.
Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.
D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des remercîments et me décerne une couronne civique.
Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires comme un vautour à jeun.
Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin: ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.
Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop tard.
D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux éviter par-dessus toute chose.
Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans l'attitude physique et morale d'un homme anéanti.
Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.
RODOLPHE.—Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à ce que tu as devant toi.
ALBERT.—Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez en terre, comme un porc qui cherche des truffes.
RODOLPHE.—Merci de la comparaison; elle est flatteuse.
ALBERT.—Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte qui ne trouve que des rimes.
RODOLPHE.—De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court: une bonne rime est la moitié d'un vers.
ALBERT.—Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation.
RODOLPHE.—Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de chaque vers?
ALBERT.—Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière.
RODOLPHE.—Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner, et non autre part.
ALBERT.—Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir d'écho.
RODOLPHE.—Où allais-tu?
ALBERT.—Où allais-tu?
RODOLPHE.—Chez toi.
ALBERT.—Chez toi.
RODOLPHE.—Te demander de me rendre un service…
ALBERT,vivement, et ne faisant plus l'écho.—Mon cher ami, tu ne peux plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.
RODOLPHE.—Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te demande.
ALBERT.—Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel? Je te montrerai une botte…
RODOLPHE.—Hélas! ce n'est pas pour cela.
ALBERT.—Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies? je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.
RODOLPHE.—Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de M***?
ALBERT.—Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître.
RODOLPHE.—Tu connais aussi M. de M***?
ALBERT.—La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère.
RODOLPHE.—Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?
ALBERT.—Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite, ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra, ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu les premiers vers qu'elle ait bavés—ils étaient assez méchants, par parenthèse.—Tu vois que je suis parfaitement au courant.
RODOLPHE.—Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une fois dans ta vie.
ALBERT.—Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai marié.
RODOLPHE.—Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse. Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à une invitation à revenir le lendemain.
ALBERT.—Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche; il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas autrement en quoi je te puis rendre service.
RODOLPHE.—M'y voici. Tu es mon ami intime.
ALBERT.—C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents autres.
RODOLPHE.—Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***.
ALBERT.—A ta maîtresse?
RODOLPHE.—Oui.
ALBERT.—Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de moi.
RODOLPHE.—En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon?
ALBERT.—Passablement.
RODOLPHE.—Je n'ai pas envie de rire, je te jure.
ALBERT.—Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible.
RODOLPHE.—Qu'est-ce que cela te fait?
ALBERT.—Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta maîtresse: après?
RODOLPHE.—Ainsi, tu consens?
ALBERT.—Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement pour voir où tu en veux venir.
RODOLPHE.—Alors je suis jaloux: tu comprends.
ALBERT.—Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je comprenais.
RODOLPHE.—Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement, de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus, adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné. Qu'en dis-tu?
Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en riant comme un voleur qui voit pendre un juge.
Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une attitude majestueuse.
Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin.
Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et Mariette.
Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté; elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer. N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa chambre, dont elle ferma la porte en dedans.
Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien, abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.
Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole.
RODOLPHE.—Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un paquet sous le bras?
MARIETTE.—Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon congé.
RODOLPHE.—Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout? Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.
MARIETTE.—Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le motif pourquoi je vous quitte.
RODOLPHE.—Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton dernier quartier de gages?
MARIETTE.—Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.
RODOLPHE.—Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la mienne?
MARIETTE.—Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère.
RODOLPHE.—Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel est donc ce caprice?
MARIETTE.—Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution immuable.
RODOLPHE.—Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu resteras, Mariette.
MARIETTE.—Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous; mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.
RODOLPHE.—C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et avec moi encore!
MARIETTE.—Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette.
RODOLPHE.—Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir, étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons amis comme par le passé.
MARIETTE.—Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez embrasser madame de M***.
RODOLPHE.—J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.
MARIETTE.—Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est toujours la préférée!
RODOLPHE.—Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante, et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te préfère.
MARIETTE,laissant aller son paquet et se défendant faiblement.—Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez madame de M***; c'est une méchante femme.
RODOLPHE.—Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?
MARIETTE.—C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.
RODOLPHE.—S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et tu ne t'en étais pas encore avisée.
MARIETTE.—Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci, l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas?
RODOLPHE,à part.—Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se pose assez passionnément. (Haut et d'un ton caressant.) Pauvre Mariette! (A part.) C'est décidé, je quitte l'autre.
MARIETTE,pleurant.—Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible que vous êtes.
RODOLPHE,buvant ses larmes sur ses yeux.—Allons donc, enfant, avec tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que j'ai atteint l'âge de raison.
MARIETTE,lui passant timidement le bras autour du col.—Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse!
RODOLPHE,ému.—Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce n'est pas moi, j'espère.
MARIETTE.—Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais, croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à travers la persienne.
RODOLPHE.—Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus, étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?
MARIETTE.—Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
RODOLPHE.—Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (A part.) Il y a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
MARIETTE.—Vous me promettez donc…
RODOLPHE.—Sur tes yeux et ta bouche.
MARIETTE,avec explosion.—Je reste!
RODOLPHE.—Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace et fasse votre ouvrage.
MARIETTE.—Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une autre.
RODOLPHE.—Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (Il la prend sur ses genoux et la berce comme un petit enfant.)
IntratALBERT,l'homme positif.—Voilà un groupe qui se compose assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si elle le voyait.
RODOLPHE.—Je voudrais qu'elle le vît.
ALBERT.—Tu ne l'aimes donc plus?
RODOLPHE.—Est-ce que je l'ai aimée?
ALBERT.—A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste?
RODOLPHE.—Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue chez moi.
ALBERT.—C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette cure importante.
MARIETTE.—Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
ALBERT.—Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes!
MARIETTE.—Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.
RODOLPHE.—N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop bonne pour qu'il y ait le moindre danger.
ALBERT.—O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin. Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un poignard et un nom eniou eno, n'en avaient pas moins de colère et d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite. Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme. Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui, mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux trop, quoique tu sois un grand fou.
En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.
Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se retira fort tard.
Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.
Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer.
Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font quelque chose à l'affaire.
Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation!
Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles.
Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je vais vous l'expliquer tout au long.
Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique: cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères: c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.
J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.
Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiez pas hésité entrecelle-cietcelle-là.