VIIILE VIEUX PION

Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle vaParler! que cette voix va tinter, qu'on rêvaD'argent! que cette voix d'argent va me répondre!Que la Lune a senti sa patience fondre,Et qu'elle va répondre!… Et j'attends, haletant,Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintantComme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,La Lune me répond froidement:«Continue!»

Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle vaParler! que cette voix va tinter, qu'on rêvaD'argent! que cette voix d'argent va me répondre!Que la Lune a senti sa patience fondre,Et qu'elle va répondre!… Et j'attends, haletant,Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintantComme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,La Lune me répond froidement:

Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle va

Parler! que cette voix va tinter, qu'on rêva

D'argent! que cette voix d'argent va me répondre!

Que la Lune a senti sa patience fondre,

Et qu'elle va répondre!… Et j'attends, haletant,

Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintant

Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,

La Lune me répond froidement:

«Continue!»

«Continue!»

… Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eûssiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien… Mais ouvrant cette boîte eûssiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue…RABELAIS.

… Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eûssiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien… Mais ouvrant cette boîte eûssiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue…

RABELAIS.

Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosopheAux coudes rapiécés, pauvre être marmiteuxDont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe,Disait un long passé d'hivers calamiteux,Je te revois. Ton crâne avait une houppette,Une seule, au milieu, de poils,—et tu louchais.Et longuement, avec un fracas de trompette,Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.Je te revois, dans le préau, sous les arcades,Grave, déambuler, et j'ai la visionDe ton accoutrement pendant ces promenadesOù tu marchais au flanc de ma division;De ta longue, oh! si longue et noire redingote,Dans laquelle plus d'un avait déjà sué;De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte,Si fantastiquement bleuâtre et bossué!Ton haleine odorait le vin et la bouffarde,Et, quand tu paraissais à l'étude du soir,Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde,Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.Pochard mélancolique au crâne vénérable,Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin,Et, frappant un grand coup de règle sur la table,Tu glapissais: «Messieurs, silence!…» Mais en vain.Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettesQu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez.Et ton étude alors marchait sur des roulettes…Plus de punitions ni de pensums donnés!On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèvesCharbonnaient ton profil grotesque sur le mur.Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves.Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème!A nul autre que moi tu ne l'as avoué.—Comment donc avais-tu, lamentable bohème,Au fond de ce collège, en province, échoué?Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis tristeEn repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu?C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste,Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre,Tu fus pris d'une joie attendrie, et je visComme un rayonnement sur ta face de pitre,Et tu me contemplais avec des yeux ravis!Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autresJouaient en criaillant aux barres, nous causions.Les conversations exquises que les nôtres!Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique,C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler.Tu commentais, dans ton langage poétique,Homère,—et je voyais la grande mer s'enfler,Les galères en ligne avec leurs belles proues,Et les cnémides d'or des Grecs étincelants,Et je voyais passer, le rose sur les joues,La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents!Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle:J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux,Les clochettes dont la chanson tintinnabuleDans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses,Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau,Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses,Syringe qui se change en flexible roseau,En roseau chuchoteur et qui devient lui-mêmeUne flûte à six trous entre les doigts de Pan,Io, génisse blanche et que Jupiter aime,Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon!Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme,Que le gandin pédant dont nous suivions les cours,Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme,Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête,Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissaitLes livres défendus de plus d'un grand poète,O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,Dans un discours français trouvait, en suffoquant,Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie,Quelque néologisme horriblement choquant;Il pâlissait de mon audace épouvantable,Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit…Mais il ne s'est jamais douté que le coupable,Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi!Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderneIrrégularité, celui qui me poussaFut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne.Diogène poussif et Silène poussah!O bohème déchu dont le sort fut si rude,Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi,Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude,Et liras-tu ces vers de ton petit ami?Grand poète incompris, ivrogne de génie,Toi qui me prédisais un si bel avenir,Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie,Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être,Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être,Toi que j'ai tant aimé… doux pochard… Pif-Luisant!

Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosopheAux coudes rapiécés, pauvre être marmiteuxDont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe,Disait un long passé d'hivers calamiteux,

Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosophe

Aux coudes rapiécés, pauvre être marmiteux

Dont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe,

Disait un long passé d'hivers calamiteux,

Je te revois. Ton crâne avait une houppette,Une seule, au milieu, de poils,—et tu louchais.Et longuement, avec un fracas de trompette,Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.

Je te revois. Ton crâne avait une houppette,

Une seule, au milieu, de poils,—et tu louchais.

Et longuement, avec un fracas de trompette,

Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.

Je te revois, dans le préau, sous les arcades,Grave, déambuler, et j'ai la visionDe ton accoutrement pendant ces promenadesOù tu marchais au flanc de ma division;

Je te revois, dans le préau, sous les arcades,

Grave, déambuler, et j'ai la vision

De ton accoutrement pendant ces promenades

Où tu marchais au flanc de ma division;

De ta longue, oh! si longue et noire redingote,Dans laquelle plus d'un avait déjà sué;De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte,Si fantastiquement bleuâtre et bossué!

De ta longue, oh! si longue et noire redingote,

Dans laquelle plus d'un avait déjà sué;

De ton chapeau gibus bon pour mettre à la hotte,

Si fantastiquement bleuâtre et bossué!

Ton haleine odorait le vin et la bouffarde,Et, quand tu paraissais à l'étude du soir,Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde,Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.

Ton haleine odorait le vin et la bouffarde,

Et, quand tu paraissais à l'étude du soir,

Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde,

Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.

Pochard mélancolique au crâne vénérable,Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin,Et, frappant un grand coup de règle sur la table,Tu glapissais: «Messieurs, silence!…» Mais en vain.

Pochard mélancolique au crâne vénérable,

Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin,

Et, frappant un grand coup de règle sur la table,

Tu glapissais: «Messieurs, silence!…» Mais en vain.

Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettesQu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez.Et ton étude alors marchait sur des roulettes…Plus de punitions ni de pensums donnés!

Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettes

Qu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez.

Et ton étude alors marchait sur des roulettes…

Plus de punitions ni de pensums donnés!

On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèvesCharbonnaient ton profil grotesque sur le mur.Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves.Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.

On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèves

Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur.

Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves.

Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.

Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème!A nul autre que moi tu ne l'as avoué.—Comment donc avais-tu, lamentable bohème,Au fond de ce collège, en province, échoué?

Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème!

A nul autre que moi tu ne l'as avoué.

—Comment donc avais-tu, lamentable bohème,

Au fond de ce collège, en province, échoué?

Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis tristeEn repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu?C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste,Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.

Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste

En repensant à toi. Qu'es-tu donc devenu?

C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste,

Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.

Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre,Tu fus pris d'une joie attendrie, et je visComme un rayonnement sur ta face de pitre,Et tu me contemplais avec des yeux ravis!

Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre,

Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis

Comme un rayonnement sur ta face de pitre,

Et tu me contemplais avec des yeux ravis!

Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autresJouaient en criaillant aux barres, nous causions.Les conversations exquises que les nôtres!Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.

Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres

Jouaient en criaillant aux barres, nous causions.

Les conversations exquises que les nôtres!

Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.

Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique,C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler.Tu commentais, dans ton langage poétique,Homère,—et je voyais la grande mer s'enfler,

Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique,

C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler.

Tu commentais, dans ton langage poétique,

Homère,—et je voyais la grande mer s'enfler,

Les galères en ligne avec leurs belles proues,Et les cnémides d'or des Grecs étincelants,Et je voyais passer, le rose sur les joues,La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents!

Les galères en ligne avec leurs belles proues,

Et les cnémides d'or des Grecs étincelants,

Et je voyais passer, le rose sur les joues,

La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents!

Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle:J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux,Les clochettes dont la chanson tintinnabuleDans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.

Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle:

J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux,

Les clochettes dont la chanson tintinnabule

Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux.

Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses,Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau,Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses,Syringe qui se change en flexible roseau,

Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses,

Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau,

Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses,

Syringe qui se change en flexible roseau,

En roseau chuchoteur et qui devient lui-mêmeUne flûte à six trous entre les doigts de Pan,Io, génisse blanche et que Jupiter aime,Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon!

En roseau chuchoteur et qui devient lui-même

Une flûte à six trous entre les doigts de Pan,

Io, génisse blanche et que Jupiter aime,

Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paon!

Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme,Que le gandin pédant dont nous suivions les cours,Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme,Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!

Merci, vieux, qui, plus jeune encor, malgré ton asthme,

Que le gandin pédant dont nous suivions les cours,

Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme,

Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!

Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête,Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissaitLes livres défendus de plus d'un grand poète,O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!

Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tête,

Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait

Les livres défendus de plus d'un grand poète,

O toi qui m'as fait lire en cachette Musset!

Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,Dans un discours français trouvait, en suffoquant,Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie,Quelque néologisme horriblement choquant;

Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,

Dans un discours français trouvait, en suffoquant,

Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie,

Quelque néologisme horriblement choquant;

Il pâlissait de mon audace épouvantable,Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit…Mais il ne s'est jamais douté que le coupable,Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi!

Il pâlissait de mon audace épouvantable,

Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit…

Mais il ne s'est jamais douté que le coupable,

Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi!

Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderneIrrégularité, celui qui me poussaFut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne.Diogène poussif et Silène poussah!

Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderne

Irrégularité, celui qui me poussa

Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne.

Diogène poussif et Silène poussah!

O bohème déchu dont le sort fut si rude,Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi,Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude,Et liras-tu ces vers de ton petit ami?

O bohème déchu dont le sort fut si rude,

Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi,

Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude,

Et liras-tu ces vers de ton petit ami?

Grand poète incompris, ivrogne de génie,Toi qui me prédisais un si bel avenir,Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie,Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.

Grand poète incompris, ivrogne de génie,

Toi qui me prédisais un si bel avenir,

Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie,

Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.

Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être,Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être,Toi que j'ai tant aimé… doux pochard… Pif-Luisant!

Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être,

Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,

Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être,

Toi que j'ai tant aimé… doux pochard… Pif-Luisant!

1889.

Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne,Contents de peu, point exigeants,Heureux d'une rime qui sonne,Heureux d'un beau vers entendu,D'une ballade commencée,D'une chimère caressée,D'un penser finement rendu.De bon sens peut-être indigents,Détestant tout ce qui raisonne,Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!Qu'on laisse aux pauvres songe-creux,Aux rimeurs, aux penseurs étiques,Les choses qui les font heureux,Leurs rêves et leurs esthétiques!Laissez-nous poursuivre à l'écartNotre amoureuse musardise;Pour tout ce qui n'est pas de l'artNous sommes pleins de balourdise;Nous sommes inintelligentsHors de nos vers…Qu'on nous pardonne,Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!Sans savoir compter jusqu'à troisNous nous en allons dans la vie;Nous sommes des esprits étroitsQui n'avons qu'une seule envie.Et nous fuyons dans nos jardinsLes contacts blessants du vulgaire,Lui rendant dédains pour dédains…Mais ne lui cherchant pas la guerre!Aussi, daignez être indulgentsAu songe-creux qui déraisonne…Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!

Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne,Contents de peu, point exigeants,Heureux d'une rime qui sonne,Heureux d'un beau vers entendu,D'une ballade commencée,D'une chimère caressée,D'un penser finement rendu.De bon sens peut-être indigents,Détestant tout ce qui raisonne,Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne,

Contents de peu, point exigeants,

Heureux d'une rime qui sonne,

Heureux d'un beau vers entendu,

D'une ballade commencée,

D'une chimère caressée,

D'un penser finement rendu.

De bon sens peut-être indigents,

Détestant tout ce qui raisonne,

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Qu'on laisse aux pauvres songe-creux,Aux rimeurs, aux penseurs étiques,Les choses qui les font heureux,Leurs rêves et leurs esthétiques!Laissez-nous poursuivre à l'écartNotre amoureuse musardise;Pour tout ce qui n'est pas de l'artNous sommes pleins de balourdise;Nous sommes inintelligentsHors de nos vers…Qu'on nous pardonne,Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!

Qu'on laisse aux pauvres songe-creux,

Aux rimeurs, aux penseurs étiques,

Les choses qui les font heureux,

Leurs rêves et leurs esthétiques!

Laissez-nous poursuivre à l'écart

Notre amoureuse musardise;

Pour tout ce qui n'est pas de l'art

Nous sommes pleins de balourdise;

Nous sommes inintelligents

Hors de nos vers…

Qu'on nous pardonne,

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Sans savoir compter jusqu'à troisNous nous en allons dans la vie;Nous sommes des esprits étroitsQui n'avons qu'une seule envie.Et nous fuyons dans nos jardinsLes contacts blessants du vulgaire,Lui rendant dédains pour dédains…Mais ne lui cherchant pas la guerre!Aussi, daignez être indulgentsAu songe-creux qui déraisonne…Nous sommes de bien douces gensQui ne faisons mal à personne!

Sans savoir compter jusqu'à trois

Nous nous en allons dans la vie;

Nous sommes des esprits étroits

Qui n'avons qu'une seule envie.

Et nous fuyons dans nos jardins

Les contacts blessants du vulgaire,

Lui rendant dédains pour dédains…

Mais ne lui cherchant pas la guerre!

Aussi, daignez être indulgents

Au songe-creux qui déraisonne…

Nous sommes de bien douces gens

Qui ne faisons mal à personne!

Février 1888.

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes,—Tandis que jour et nuit nous nous évertuonsA vouloir l'exprimer, et que nous nous tuonsAu labeur de fixer son image impossible,Nous regarde souffrir et demeure impassible.Donc, j'étais amoureux de la grande forêt.Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait;Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures;Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures,Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins,De ses fourrés touffus et peuplés de lapinsDont on voit brusquement fuir les petits derrières,Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières…Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entierLe jour que j'avais fait un pas dans le sentierQui la traverse toute en partant de l'orée.Je l'avais aussitôt follement adorée.On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs!On y sentait un tas de si bonnes odeurs!Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées,Des endroits noirs semblaient habités par les fées!On avait peur. Enfin ma tête s'égarait…Et j'étais amoureux de la grande forêt!Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,De ses mousses, de ses insectes voltigeant,De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent,Des enchevêtrements épineux de ses haies,De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies,De sa mystérieuse et solennelle paix;Puis aussi de ses coins dans les taillis épais,De ses coins retirés qui semblent des alcôvesAvec des lits fleuris de petites fleurs mauves!Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peursQuand les bras sarmenteux des arbustes grimpeursViennent en s'étirant vous accrocher la manche,Où l'on se croit suivi soudain quand une brancheVous fait, malicieuse, un brusque frôlement,Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement!J'aimais cette forêt.Bien souvent le poèteS'éprend ainsi, se met une folie en têteDont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peuLorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peutPosséder cette idée ou cet objet qu'il aime,Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème.C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désirDe prendre la forêt dans mes vers, de saisirSon charme, son parfum, son silence, et de rendreL'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,Une source, un recoin moussu, quelque oiseletQui le long du sentier, par terre, sautelait,Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre…Je mourais du désir d'exprimer tout cela!C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours làDans la forêt, notant le moindre frisson d'aile.Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoirSur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir,Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystèreEt cette forte odeur de feuillage et de terreQu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil:Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil,Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes,De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,Et comment la rosée à leur bout vient perler,Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!»Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses,Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais!Je ne possédai pas la forêt que j'aimais!Et mon amour devint alors de la souffrance.Je fus pris tout d'un coup d'une désespéranceAffreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois,Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois,Je voulais découvrir les mots exacts pour direL'églantier qui fleurit, la brise qui soupire,Le mystère si calme et frais du clair-obscur,Les petits airs penchés des clochettes d'azurQui se livrent, sans doute, à quelque babillage,Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir!J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courageS'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage!Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffantD'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant!Et les branches étaient doucement frémissantes,Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentesN'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs.Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleursD'abeilles, de frelons… J'étais couché dans l'herbe:Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,La forêt verdoyait, fleurissait et chantait!La Nature est toujours la grande indifférente;De tous les maux humains elle reste ignorante.Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyantQu'elle les regardait en ne s'apitoyantJamais, et que devant leurs souffrances cruellesSes fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor!Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes,Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites!C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir,La toujours insensible et sereine Nature,Ou paraître savoir tout au moins sa torture?Mais non!—Et si jadis, forêt, grande forêt,Si, dans son désespoir, celui qui t'adoraitÉtait allé se pendre, un soir, à quelque branche,Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil!Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuilDe leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales!Calmes auraient souri tes hautes digitales!Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébatsEt n'auraient pas jasé ni chansonné plus basEn voyant balancer ma longue forme brune!Et quand un ironique et blanc rayon de luneM'aurait comme vêtu du linceul des défunts,Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfumsN'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes,—Tandis que jour et nuit nous nous évertuonsA vouloir l'exprimer, et que nous nous tuonsAu labeur de fixer son image impossible,Nous regarde souffrir et demeure impassible.

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,

Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes,

—Tandis que jour et nuit nous nous évertuons

A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons

Au labeur de fixer son image impossible,

Nous regarde souffrir et demeure impassible.

Donc, j'étais amoureux de la grande forêt.Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait;Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures;Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures,Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins,De ses fourrés touffus et peuplés de lapinsDont on voit brusquement fuir les petits derrières,Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières…Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entierLe jour que j'avais fait un pas dans le sentierQui la traverse toute en partant de l'orée.Je l'avais aussitôt follement adorée.On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs!On y sentait un tas de si bonnes odeurs!Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées,Des endroits noirs semblaient habités par les fées!On avait peur. Enfin ma tête s'égarait…Et j'étais amoureux de la grande forêt!Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,De ses mousses, de ses insectes voltigeant,De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent,Des enchevêtrements épineux de ses haies,De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies,De sa mystérieuse et solennelle paix;Puis aussi de ses coins dans les taillis épais,De ses coins retirés qui semblent des alcôvesAvec des lits fleuris de petites fleurs mauves!

Donc, j'étais amoureux de la grande forêt.

Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait;

Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures;

Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures,

Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins,

De ses fourrés touffus et peuplés de lapins

Dont on voit brusquement fuir les petits derrières,

Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières…

Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier

Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier

Qui la traverse toute en partant de l'orée.

Je l'avais aussitôt follement adorée.

On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs!

On y sentait un tas de si bonnes odeurs!

Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées,

Des endroits noirs semblaient habités par les fées!

On avait peur. Enfin ma tête s'égarait…

Et j'étais amoureux de la grande forêt!

Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,

De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,

De ses mousses, de ses insectes voltigeant,

De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent,

Des enchevêtrements épineux de ses haies,

De ses mûrons, de ses framboises, de ses baies,

De sa mystérieuse et solennelle paix;

Puis aussi de ses coins dans les taillis épais,

De ses coins retirés qui semblent des alcôves

Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves!

Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peursQuand les bras sarmenteux des arbustes grimpeursViennent en s'étirant vous accrocher la manche,Où l'on se croit suivi soudain quand une brancheVous fait, malicieuse, un brusque frôlement,Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement!

Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peurs

Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs

Viennent en s'étirant vous accrocher la manche,

Où l'on se croit suivi soudain quand une branche

Vous fait, malicieuse, un brusque frôlement,

Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement!

J'aimais cette forêt.

J'aimais cette forêt.

Bien souvent le poèteS'éprend ainsi, se met une folie en têteDont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peuLorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peutPosséder cette idée ou cet objet qu'il aime,Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème.C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désirDe prendre la forêt dans mes vers, de saisirSon charme, son parfum, son silence, et de rendreL'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,Une source, un recoin moussu, quelque oiseletQui le long du sentier, par terre, sautelait,Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre…Je mourais du désir d'exprimer tout cela!

Bien souvent le poète

S'éprend ainsi, se met une folie en tête

Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu

Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut

Posséder cette idée ou cet objet qu'il aime,

Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème.

C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désir

De prendre la forêt dans mes vers, de saisir

Son charme, son parfum, son silence, et de rendre

L'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,

Une source, un recoin moussu, quelque oiselet

Qui le long du sentier, par terre, sautelait,

Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,

Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre…

Je mourais du désir d'exprimer tout cela!

C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours làDans la forêt, notant le moindre frisson d'aile.Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoirSur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir,Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystèreEt cette forte odeur de feuillage et de terreQu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil:Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil,Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes,De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,Et comment la rosée à leur bout vient perler,Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!»

C'est pourquoi je me dis: «Je serai toujours là

Dans la forêt, notant le moindre frisson d'aile.

Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,

Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoir

Sur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir,

Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystère

Et cette forte odeur de feuillage et de terre

Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil:

Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil,

Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes,

De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,

Et comment la rosée à leur bout vient perler,

Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,

Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses!»

Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses,Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais!Je ne possédai pas la forêt que j'aimais!Et mon amour devint alors de la souffrance.Je fus pris tout d'un coup d'une désespéranceAffreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois,Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois,Je voulais découvrir les mots exacts pour direL'églantier qui fleurit, la brise qui soupire,Le mystère si calme et frais du clair-obscur,Les petits airs penchés des clochettes d'azurQui se livrent, sans doute, à quelque babillage,Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir!J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courageS'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage!Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffantD'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant!Et les branches étaient doucement frémissantes,Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentesN'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs.Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleursD'abeilles, de frelons… J'étais couché dans l'herbe:Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,La forêt verdoyait, fleurissait et chantait!

Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses,

Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais!

Je ne possédai pas la forêt que j'aimais!

Et mon amour devint alors de la souffrance.

Je fus pris tout d'un coup d'une désespérance

Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois,

Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois,

Je voulais découvrir les mots exacts pour dire

L'églantier qui fleurit, la brise qui soupire,

Le mystère si calme et frais du clair-obscur,

Les petits airs penchés des clochettes d'azur

Qui se livrent, sans doute, à quelque babillage,

Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,

Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,

Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir!

J'étais vaincu, brisé! Soudain, tout mon courage

S'en allait! Je pleurais d'impuissance et de rage!

Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffant

D'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant!

Et les branches étaient doucement frémissantes,

Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes

N'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs.

Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs

D'abeilles, de frelons… J'étais couché dans l'herbe:

Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,

Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,

La forêt verdoyait, fleurissait et chantait!

La Nature est toujours la grande indifférente;De tous les maux humains elle reste ignorante.Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyantQu'elle les regardait en ne s'apitoyantJamais, et que devant leurs souffrances cruellesSes fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor!Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes,Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites!C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir,La toujours insensible et sereine Nature,Ou paraître savoir tout au moins sa torture?

La Nature est toujours la grande indifférente;

De tous les maux humains elle reste ignorante.

Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant

Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant

Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles

Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,

Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor!

Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,

Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes,

Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites!

C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.

Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir,

La toujours insensible et sereine Nature,

Ou paraître savoir tout au moins sa torture?

Mais non!—Et si jadis, forêt, grande forêt,Si, dans son désespoir, celui qui t'adoraitÉtait allé se pendre, un soir, à quelque branche,Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil!Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuilDe leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales!Calmes auraient souri tes hautes digitales!Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébatsEt n'auraient pas jasé ni chansonné plus basEn voyant balancer ma longue forme brune!Et quand un ironique et blanc rayon de luneM'aurait comme vêtu du linceul des défunts,Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfumsN'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

Mais non!—Et si jadis, forêt, grande forêt,

Si, dans son désespoir, celui qui t'adorait

Était allé se pendre, un soir, à quelque branche,

Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,

S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil!

Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuil

De leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales!

Calmes auraient souri tes hautes digitales!

Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébats

Et n'auraient pas jasé ni chansonné plus bas

En voyant balancer ma longue forme brune!

Et quand un ironique et blanc rayon de lune

M'aurait comme vêtu du linceul des défunts,

Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums

N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,

Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde!

Bellevue, 1888.

Il bouquinait un vieux Hugo de chez HetzelAu seuil d'une taverne. Étant de cette raceQui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel,Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.Je crois l'entendre encor dans le soir violetMaudire l'esthétisme et les Muses absconses.Je crois le voir encor s'arrêter.—«Mille dious!»Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,«Notre premier devoir est de chanter pour tous!Foin d'un art compliqué pour petite chapelle!«Quand l'importance du cheveu que vous sciezEn huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie,Pourquoi vous figurer que des initiésPeuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie?«Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire,D'y confondre certains qui n'en sont pas, les cœursQui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.«Aimez ces dédaignés et ces silencieuxQui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste,Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux,Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!«Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,Et leur simplicité quelquefois justicière;Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas comprisCe n'était, bien souvent, que tours de gibecière,«Ah! ne préférez pas ces soi-disant expertsQui pèsent au carat les beautés précieusesA ces âmes qui pour répercuter les versOnt la sonorité des âmes spacieuses!»

Il bouquinait un vieux Hugo de chez HetzelAu seuil d'une taverne. Étant de cette raceQui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel,Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.

Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel

Au seuil d'une taverne. Étant de cette race

Qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel,

Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.

Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.Je crois l'entendre encor dans le soir violetMaudire l'esthétisme et les Muses absconses.

Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.

Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.

Je crois l'entendre encor dans le soir violet

Maudire l'esthétisme et les Muses absconses.

Je crois le voir encor s'arrêter.—«Mille dious!»Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,«Notre premier devoir est de chanter pour tous!Foin d'un art compliqué pour petite chapelle!

Je crois le voir encor s'arrêter.—«Mille dious!»

Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,

«Notre premier devoir est de chanter pour tous!

Foin d'un art compliqué pour petite chapelle!

«Quand l'importance du cheveu que vous sciezEn huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie,Pourquoi vous figurer que des initiésPeuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie?

«Quand l'importance du cheveu que vous sciez

En huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie,

Pourquoi vous figurer que des initiés

Peuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie?

«Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire,D'y confondre certains qui n'en sont pas, les cœursQui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.

«Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,

Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire,

D'y confondre certains qui n'en sont pas, les cœurs

Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.

«Aimez ces dédaignés et ces silencieuxQui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste,Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux,Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!

«Aimez ces dédaignés et ces silencieux

Qui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste,

Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux,

Tant ils ont bien senti passer le vol auguste!

«Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,Et leur simplicité quelquefois justicière;Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas comprisCe n'était, bien souvent, que tours de gibecière,

«Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,

Et leur simplicité quelquefois justicière;

Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas compris

Ce n'était, bien souvent, que tours de gibecière,

«Ah! ne préférez pas ces soi-disant expertsQui pèsent au carat les beautés précieusesA ces âmes qui pour répercuter les versOnt la sonorité des âmes spacieuses!»

«Ah! ne préférez pas ces soi-disant experts

Qui pèsent au carat les beautés précieuses

A ces âmes qui pour répercuter les vers

Ont la sonorité des âmes spacieuses!»

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait,Dessous les toits, et dans une affreuse mansardeAux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde.J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps,Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotantsChaque jour, et sa lèvre était plus violette.

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait,Dessous les toits, et dans une affreuse mansardeAux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde.J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps,Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotantsChaque jour, et sa lèvre était plus violette.

C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait,

Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde

Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde.

J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps,

Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotants

Chaque jour, et sa lèvre était plus violette.

Il me disait:«Surtout, ne sois jamais poète.Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.Tu le vois, je suis vieux, exténué, renduAvant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève:Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoiNe pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,Le foyer, une femme et des enfants, l'estimeDe son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,Tu le peux, et c'est sans danger.«Mais si, le soir,Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoirSur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendreLa chanson de la brise, et si tu vas t'étendrePar les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos,En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,Si le rythme t'émeut, si ton être tressailleQuand s'envole une strophe, et si ton cœur défailleQuand un ami te lit des vers à haute voix,Si le désir te prend, devant ce que tu vois,De l'exprimer avec une forme parfaite,Si tu sens vaguement s'agiter un poèteEn toi, n'hésite pas! étouffe dans ton cœurCe serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur…Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.Le métier de poète est un métier de dupe.Ah! mon expérience est amère! Longtemps,J'ai subi les dédains, les affronts irritantsDes sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie!Je marchais, ébloui toujours par la magieDe mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel!Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fielPour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohèmeInoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême,Et nourri seulement des viandes de l'esprit;Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.J'étais le vagabond poète qui balade,Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,Et qui va devant lui, sans souci des hivers,Heureux de se chanter à lui-même ses vers!Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heureSonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau méprisQue nous avons d'abord pour le goût du vulgaireTombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre?On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plusDes veilles sans profit, des travaux superflus.J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:Et c'est à lui que va la multitude vile.C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin!Mon cœur veut déverser son trop-plein d'amertume.Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthumeQuelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,La Gloire, cette femme, a souvent des remordsDe ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre…Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeauxDe cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âgeD'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet;Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît!Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,Quelques rayons sur ma future apothéose!Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autantCommencer tout de suite, et je mourrai content.J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,Dites-vous: quand l'idée est trop originaleOn la repousse?… Eh bien! si c'est là le récifOù j'échouai, je veux bien faire du poncif.Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»«Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueuxParlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux!

Il me disait:

Il me disait:

«Surtout, ne sois jamais poète.Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.Tu le vois, je suis vieux, exténué, renduAvant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève:Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoiNe pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,Le foyer, une femme et des enfants, l'estimeDe son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,Tu le peux, et c'est sans danger.

«Surtout, ne sois jamais poète.

Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.

Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu

Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.

La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève:

Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi

Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?

Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,

Le foyer, une femme et des enfants, l'estime

De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!

N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,

S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,

Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,

Tu le peux, et c'est sans danger.

«Mais si, le soir,Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoirSur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendreLa chanson de la brise, et si tu vas t'étendrePar les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos,En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,Si le rythme t'émeut, si ton être tressailleQuand s'envole une strophe, et si ton cœur défailleQuand un ami te lit des vers à haute voix,Si le désir te prend, devant ce que tu vois,De l'exprimer avec une forme parfaite,Si tu sens vaguement s'agiter un poèteEn toi, n'hésite pas! étouffe dans ton cœurCe serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur…Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.Le métier de poète est un métier de dupe.Ah! mon expérience est amère! Longtemps,J'ai subi les dédains, les affronts irritantsDes sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie!Je marchais, ébloui toujours par la magieDe mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel!Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fielPour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohèmeInoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême,Et nourri seulement des viandes de l'esprit;Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.J'étais le vagabond poète qui balade,Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,Et qui va devant lui, sans souci des hivers,Heureux de se chanter à lui-même ses vers!Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heureSonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau méprisQue nous avons d'abord pour le goût du vulgaireTombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre?On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plusDes veilles sans profit, des travaux superflus.J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:Et c'est à lui que va la multitude vile.C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin!Mon cœur veut déverser son trop-plein d'amertume.Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthumeQuelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,La Gloire, cette femme, a souvent des remordsDe ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre…Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeauxDe cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âgeD'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet;Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît!Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,Quelques rayons sur ma future apothéose!Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autantCommencer tout de suite, et je mourrai content.J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,Dites-vous: quand l'idée est trop originaleOn la repousse?… Eh bien! si c'est là le récifOù j'échouai, je veux bien faire du poncif.Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»

«Mais si, le soir,

Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir

Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre

La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre

Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos,

En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,

Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille

Quand s'envole une strophe, et si ton cœur défaille

Quand un ami te lit des vers à haute voix,

Si le désir te prend, devant ce que tu vois,

De l'exprimer avec une forme parfaite,

Si tu sens vaguement s'agiter un poète

En toi, n'hésite pas! étouffe dans ton cœur

Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur…

Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.

Le métier de poète est un métier de dupe.

Ah! mon expérience est amère! Longtemps,

J'ai subi les dédains, les affronts irritants

Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie!

Je marchais, ébloui toujours par la magie

De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel!

Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel

Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème

Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême,

Et nourri seulement des viandes de l'esprit;

Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,

J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!

J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,

Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,

Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.

J'étais le vagabond poète qui balade,

Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,

Et qui va devant lui, sans souci des hivers,

Heureux de se chanter à lui-même ses vers!

Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure

Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.

J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.

C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mépris

Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire

Tombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre?

On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus

Des veilles sans profit, des travaux superflus.

J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:

Et c'est à lui que va la multitude vile.

C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!

Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin!

Mon cœur veut déverser son trop-plein d'amertume.

Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume

Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,

La Gloire, cette femme, a souvent des remords

De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.

Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre…

Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?

C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux

De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!

Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge

D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet;

Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît!

Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,

Quelques rayons sur ma future apothéose!

Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant

Commencer tout de suite, et je mourrai content.

J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,

Dites-vous: quand l'idée est trop originale

On la repousse?… Eh bien! si c'est là le récif

Où j'échouai, je veux bien faire du poncif.

Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,

C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»

«Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueuxParlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux!

«Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux

Parlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux!

«Car c'est une tristesse noireDe vieillir toujours méconnu.Alors, n'ayant pas eu la gloireDans cette vie, on n'a rien eu.«Comme on a passé sa jeunesseA chasser la chimère, on n'aRien récolté pour sa vieillesse,Et quand l'heure affreuse sonna,«L'heure de la tristesse, l'heureDes ressouvenirs étouffants,On se vit pauvre, sans demeure,Et vieux grand-père sans enfants.«Trimer, c'est bon quand on est jeune.Mais on change en se faisant vieux.On ne supporte plus le jeûne,On songe qu'on serait bien mieux«Dans un intérieur confortableQue sous un plafond d'où ça pleut;On songe que se mettre à tableDoit être un plaisir, quand on peut!«On songe qu'une chambre chaudeDoit être agréable, le soir,Avec une femme qui rôdeAutour de vous, blonde, en peignoir;«Qu'il est doux, lorsque le vent souffle,D'être, béat, au coin du feu;Tout en rôtissant sa pantoufle,De somnoler un petit peu;«Qu'il est doux de prendre ses aises,De mettre aux chenets son talon,D'avoir, au lieu de quatre chaises,De bons fauteuils dans son salon!«Ah! que de choses on regretteLorsqu'on eut des rêves trop grands!Musicien, peintre, poète,Ce sont de fichus métiers. Prends«Quelque bon métier qui rapporte;Mets sur ton oreille un crayonOu des panonceaux sur ta porte,Et ne cherche pas le rayon!«Ne fais jamais d'art! Ne t'ingèreJamais de penser du nouveau!Fume un gros cigare. Digère.Et crains les rhumes de cerveau!«Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.Pas de vers, je te le défends.Vis comme un coq en pâte. Engraisse.Fais des ribambelles d'enfants!«Du reste, je te dis ces choses,Mon pauvre ami, mais je sais bienQue les conseils des vieux morosesNe serviront jamais de rien,«Et que, si le diable t'y pousse,Tu seras poète, gamin!—Mais j'ai parlé trop, et je tousse…Embrasse-moi vite. A demain!»

«Car c'est une tristesse noireDe vieillir toujours méconnu.Alors, n'ayant pas eu la gloireDans cette vie, on n'a rien eu.

«Car c'est une tristesse noire

De vieillir toujours méconnu.

Alors, n'ayant pas eu la gloire

Dans cette vie, on n'a rien eu.

«Comme on a passé sa jeunesseA chasser la chimère, on n'aRien récolté pour sa vieillesse,Et quand l'heure affreuse sonna,

«Comme on a passé sa jeunesse

A chasser la chimère, on n'a

Rien récolté pour sa vieillesse,

Et quand l'heure affreuse sonna,

«L'heure de la tristesse, l'heureDes ressouvenirs étouffants,On se vit pauvre, sans demeure,Et vieux grand-père sans enfants.

«L'heure de la tristesse, l'heure

Des ressouvenirs étouffants,

On se vit pauvre, sans demeure,

Et vieux grand-père sans enfants.

«Trimer, c'est bon quand on est jeune.Mais on change en se faisant vieux.On ne supporte plus le jeûne,On songe qu'on serait bien mieux

«Trimer, c'est bon quand on est jeune.

Mais on change en se faisant vieux.

On ne supporte plus le jeûne,

On songe qu'on serait bien mieux

«Dans un intérieur confortableQue sous un plafond d'où ça pleut;On songe que se mettre à tableDoit être un plaisir, quand on peut!

«Dans un intérieur confortable

Que sous un plafond d'où ça pleut;

On songe que se mettre à table

Doit être un plaisir, quand on peut!

«On songe qu'une chambre chaudeDoit être agréable, le soir,Avec une femme qui rôdeAutour de vous, blonde, en peignoir;

«On songe qu'une chambre chaude

Doit être agréable, le soir,

Avec une femme qui rôde

Autour de vous, blonde, en peignoir;

«Qu'il est doux, lorsque le vent souffle,D'être, béat, au coin du feu;Tout en rôtissant sa pantoufle,De somnoler un petit peu;

«Qu'il est doux, lorsque le vent souffle,

D'être, béat, au coin du feu;

Tout en rôtissant sa pantoufle,

De somnoler un petit peu;

«Qu'il est doux de prendre ses aises,De mettre aux chenets son talon,D'avoir, au lieu de quatre chaises,De bons fauteuils dans son salon!

«Qu'il est doux de prendre ses aises,

De mettre aux chenets son talon,

D'avoir, au lieu de quatre chaises,

De bons fauteuils dans son salon!

«Ah! que de choses on regretteLorsqu'on eut des rêves trop grands!Musicien, peintre, poète,Ce sont de fichus métiers. Prends

«Ah! que de choses on regrette

Lorsqu'on eut des rêves trop grands!

Musicien, peintre, poète,

Ce sont de fichus métiers. Prends

«Quelque bon métier qui rapporte;Mets sur ton oreille un crayonOu des panonceaux sur ta porte,Et ne cherche pas le rayon!

«Quelque bon métier qui rapporte;

Mets sur ton oreille un crayon

Ou des panonceaux sur ta porte,

Et ne cherche pas le rayon!

«Ne fais jamais d'art! Ne t'ingèreJamais de penser du nouveau!Fume un gros cigare. Digère.Et crains les rhumes de cerveau!

«Ne fais jamais d'art! Ne t'ingère

Jamais de penser du nouveau!

Fume un gros cigare. Digère.

Et crains les rhumes de cerveau!

«Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.Pas de vers, je te le défends.Vis comme un coq en pâte. Engraisse.Fais des ribambelles d'enfants!

«Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.

Pas de vers, je te le défends.

Vis comme un coq en pâte. Engraisse.

Fais des ribambelles d'enfants!

«Du reste, je te dis ces choses,Mon pauvre ami, mais je sais bienQue les conseils des vieux morosesNe serviront jamais de rien,

«Du reste, je te dis ces choses,

Mon pauvre ami, mais je sais bien

Que les conseils des vieux moroses

Ne serviront jamais de rien,

«Et que, si le diable t'y pousse,Tu seras poète, gamin!—Mais j'ai parlé trop, et je tousse…Embrasse-moi vite. A demain!»

«Et que, si le diable t'y pousse,

Tu seras poète, gamin!

—Mais j'ai parlé trop, et je tousse…

Embrasse-moi vite. A demain!»

Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère.Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière,Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où.Et je songeais: «Jamais je ne serai poète!Car je n'ai pas le cœur assez brave, et ma têteS'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pasTraîner cette existence affreuse, à chaque pasMe blesser aux cailloux aiguisés de la route.L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute!Mais je veux travailler à faire mon bonheur.Cet homme avait raison. Il m'a donné la peurDu calvaire qu'il faut gravir pour être artiste.Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!»Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs,Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,S'éveillaient au soleil, et que les verts cytisesInvitaient sous leur ombre à des fainéantises;Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satinDe Chine; que c'était l'adorable matin,L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie.Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie,J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts…—Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.

Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère.Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière,Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où.Et je songeais: «Jamais je ne serai poète!Car je n'ai pas le cœur assez brave, et ma têteS'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pasTraîner cette existence affreuse, à chaque pasMe blesser aux cailloux aiguisés de la route.L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute!Mais je veux travailler à faire mon bonheur.Cet homme avait raison. Il m'a donné la peurDu calvaire qu'il faut gravir pour être artiste.Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!»Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs,Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,S'éveillaient au soleil, et que les verts cytisesInvitaient sous leur ombre à des fainéantises;Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satinDe Chine; que c'était l'adorable matin,L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie.Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie,J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts…

Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère.

Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière,

Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,

Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où.

Et je songeais: «Jamais je ne serai poète!

Car je n'ai pas le cœur assez brave, et ma tête

S'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pas

Traîner cette existence affreuse, à chaque pas

Me blesser aux cailloux aiguisés de la route.

L'Art, oh! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute!

Mais je veux travailler à faire mon bonheur.

Cet homme avait raison. Il m'a donné la peur

Du calvaire qu'il faut gravir pour être artiste.

Je veux vivre impassible et vieillir égoïste!»

Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs,

Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,

S'éveillaient au soleil, et que les verts cytises

Invitaient sous leur ombre à des fainéantises;

Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satin

De Chine; que c'était l'adorable matin,

L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie.

Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie,

J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts…

—Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.

—Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.

1887.

A l'heure où l'invisible orchestre des cigalesN'exerce pas encor ses petites cymbales,Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin,Par les sentiers pierreux de la blanche colline,En jouant un vieil air lentement s'achemineLe tambourineur, beau comme un pâtre latin.Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguillesQui rendent les sentiers glissants, il fait des trillesSur le fin gaboulet, comme un merle siffleur.Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante,Il s'en va pour donner une aubade galanteA la belle qui l'a choisi pour cajoleur.Il souffle dans son fifre un air très gai de danse,Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence,La peau du tambourin qui ronfle sourdement.Le petit galoubet d'ivoire rossignole,Et le tambourin suit l'alerte farandoleD'un monotone, un peu triste, accompagnement.Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble!Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble:Le tambourin sonore et grave, c'est mon cœur,Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde!Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde,Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!

A l'heure où l'invisible orchestre des cigalesN'exerce pas encor ses petites cymbales,Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin,Par les sentiers pierreux de la blanche colline,En jouant un vieil air lentement s'achemineLe tambourineur, beau comme un pâtre latin.

A l'heure où l'invisible orchestre des cigales

N'exerce pas encor ses petites cymbales,

Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin,

Par les sentiers pierreux de la blanche colline,

En jouant un vieil air lentement s'achemine

Le tambourineur, beau comme un pâtre latin.

Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguillesQui rendent les sentiers glissants, il fait des trillesSur le fin gaboulet, comme un merle siffleur.Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante,Il s'en va pour donner une aubade galanteA la belle qui l'a choisi pour cajoleur.

Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguilles

Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles

Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur.

Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante,

Il s'en va pour donner une aubade galante

A la belle qui l'a choisi pour cajoleur.

Il souffle dans son fifre un air très gai de danse,Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence,La peau du tambourin qui ronfle sourdement.Le petit galoubet d'ivoire rossignole,Et le tambourin suit l'alerte farandoleD'un monotone, un peu triste, accompagnement.

Il souffle dans son fifre un air très gai de danse,

Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence,

La peau du tambourin qui ronfle sourdement.

Le petit galoubet d'ivoire rossignole,

Et le tambourin suit l'alerte farandole

D'un monotone, un peu triste, accompagnement.

Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble!Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble:Le tambourin sonore et grave, c'est mon cœur,Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde!Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde,Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!

Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble!

Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble:

Le tambourin sonore et grave, c'est mon cœur,

Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde!

Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde,

Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur!

1888.

L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence,Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,Leur assiette de Chine où de l'or se balance.D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger,Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse,Leur gros bouton bronzé qui commence à nagerEst une cassolette avant d'être un calice.D'autres, encor plus loin du moment de surgir,Promesse de boutons par l'eau glauque couverte,Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verteQu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.Il en est d'achevés que leur tige me tend,Complètement éclos, comme, sur cet étang,Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau…Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse,Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,D'autres pensers germés mystérieusement,Qui montent en secret vers leur achèvement,Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.

L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence,Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,Leur assiette de Chine où de l'or se balance.

L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence,

Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs.

Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants,

Leur assiette de Chine où de l'or se balance.

D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger,Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse,Leur gros bouton bronzé qui commence à nagerEst une cassolette avant d'être un calice.

D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger,

Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse,

Leur gros bouton bronzé qui commence à nager

Est une cassolette avant d'être un calice.

D'autres, encor plus loin du moment de surgir,Promesse de boutons par l'eau glauque couverte,Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verteQu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.

D'autres, encor plus loin du moment de surgir,

Promesse de boutons par l'eau glauque couverte,

Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte

Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.Il en est d'achevés que leur tige me tend,Complètement éclos, comme, sur cet étang,Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.

Il en est d'achevés que leur tige me tend,

Complètement éclos, comme, sur cet étang,

Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.

D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau…Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse,Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.

D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau…

Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse,

Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse,

Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.

Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,D'autres pensers germés mystérieusement,Qui montent en secret vers leur achèvement,Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.

Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde,

D'autres pensers germés mystérieusement,

Qui montent en secret vers leur achèvement,

Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.

En Mai, quand les brises roucoulent,Quand fleurissent toutes les fleurs,Les papillons sont grands buveurs:Les petits papillons se soûlent.Souvent, au crépuscule gris,A l'heure où le couchant se clore,On en voit balocher encore:C'est tout simplement qu'ils sont gris.Le regard les suit et s'étonneDe les voir, dans le jour tombant,S'en aller d'un vol titubant,D'un vol qui zigzague et festonne.Les pauvrets se sont attardésA boire dans toutes les roses;Pour chasser les ennuis morosesIls se sont un peu pochardés.Au sortir de leur chrysalideFaisant dehors leurs premiers pas,Pour les parfums n'avaient-ils pasEncor la tête assez solide?Avaient-ils des chagrins d'amour,Ces papillons? Voulaient-ils boirePour se consoler d'un déboire?Mon Dieu, ça se voit chaque jour!Ou par des amis en goguetteSe laissèrent-ils emmenerDe fleur en fleur biberonner,Comme de guinguette en guinguette?Eux, les élégants papillons,Si corrects près des marguerites,Ils sont, en regagnant leurs gîtes,Dépoudrés de leurs vermillons!Et gris à rouler sous les roses,Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux,Ils s'en reviennent deux par deux…Et voilà qu'ils disent des choses!…Ils se détaillent leurs amours,Se vantent de leurs prétentaines,Mettent de travers leurs antennes,S'attendrissent, font des discours;Eux, les doux frôleurs de corolles,Les petits Platons de l'air pur,Amis des lys et de l'azur,Ils racontent des gaudrioles!Quand les nectars et les rayonsOnt troublé leur âme sensible,Il n'y a rien de plus terribleQue l'ivresse des papillons!Dons Juans récitant leurs listes,Ils révèlent soudain aux fleursQuelles âmes d'écornifleursIls cachaient, ces idéalistes!Battant des ailes de pastel,Chacun, avant la nuit, aspireUn dernier lys avec sa spire,Ainsi que l'on hume un cocktail!Les roses ayant une essenceQui grise mieux que le trois-six,Ce qu'au buisson dit leTircisEst de la plus rare indécence.LesMachaonssont déchaînés.Et les hautainesAtalantesNe fuient qu'avec des ailes lentesQui semblent leur dire: «Venez!»LeMars, gai comme un soir de solde,Dit auTabac d'Espagne: «Ohé!»LeDaphnischange de Chloé.LeTristanse trompe d'Ysolde.A demain matin les pardons!Il faudra qu'on s'y reconnaisse.Mais, ce soir, plus d'uneVanessePour les phlox trahit les chardons.Un obscur papillon d'avoineTutoie un lilas de jardin.Le papillon du chou, soudain,Appelle: «Mon chou!» la pivoine.Le désordre règne. Il n'y aPlus de lois ni de protocoles.L'Argusparle argot. «Tu me colles!»Dit l'Argynneau pétunia.LeDemi-Deuiln'est plus sévère.Et: «Ma primevère n'est pasGrande», dit leSylvaintout bas,«Mais je bois dans ma primevère!»

En Mai, quand les brises roucoulent,Quand fleurissent toutes les fleurs,Les papillons sont grands buveurs:Les petits papillons se soûlent.

En Mai, quand les brises roucoulent,

Quand fleurissent toutes les fleurs,

Les papillons sont grands buveurs:

Les petits papillons se soûlent.

Souvent, au crépuscule gris,A l'heure où le couchant se clore,On en voit balocher encore:C'est tout simplement qu'ils sont gris.

Souvent, au crépuscule gris,

A l'heure où le couchant se clore,

On en voit balocher encore:

C'est tout simplement qu'ils sont gris.

Le regard les suit et s'étonneDe les voir, dans le jour tombant,S'en aller d'un vol titubant,D'un vol qui zigzague et festonne.

Le regard les suit et s'étonne

De les voir, dans le jour tombant,

S'en aller d'un vol titubant,

D'un vol qui zigzague et festonne.

Les pauvrets se sont attardésA boire dans toutes les roses;Pour chasser les ennuis morosesIls se sont un peu pochardés.

Les pauvrets se sont attardés

A boire dans toutes les roses;

Pour chasser les ennuis moroses

Ils se sont un peu pochardés.

Au sortir de leur chrysalideFaisant dehors leurs premiers pas,Pour les parfums n'avaient-ils pasEncor la tête assez solide?

Au sortir de leur chrysalide

Faisant dehors leurs premiers pas,

Pour les parfums n'avaient-ils pas

Encor la tête assez solide?

Avaient-ils des chagrins d'amour,Ces papillons? Voulaient-ils boirePour se consoler d'un déboire?Mon Dieu, ça se voit chaque jour!

Avaient-ils des chagrins d'amour,

Ces papillons? Voulaient-ils boire

Pour se consoler d'un déboire?

Mon Dieu, ça se voit chaque jour!

Ou par des amis en goguetteSe laissèrent-ils emmenerDe fleur en fleur biberonner,Comme de guinguette en guinguette?

Ou par des amis en goguette

Se laissèrent-ils emmener

De fleur en fleur biberonner,

Comme de guinguette en guinguette?

Eux, les élégants papillons,Si corrects près des marguerites,Ils sont, en regagnant leurs gîtes,Dépoudrés de leurs vermillons!

Eux, les élégants papillons,

Si corrects près des marguerites,

Ils sont, en regagnant leurs gîtes,

Dépoudrés de leurs vermillons!

Et gris à rouler sous les roses,Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux,Ils s'en reviennent deux par deux…Et voilà qu'ils disent des choses!…

Et gris à rouler sous les roses,

Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux,

Ils s'en reviennent deux par deux…

Et voilà qu'ils disent des choses!…

Ils se détaillent leurs amours,Se vantent de leurs prétentaines,Mettent de travers leurs antennes,S'attendrissent, font des discours;

Ils se détaillent leurs amours,

Se vantent de leurs prétentaines,

Mettent de travers leurs antennes,

S'attendrissent, font des discours;

Eux, les doux frôleurs de corolles,Les petits Platons de l'air pur,Amis des lys et de l'azur,Ils racontent des gaudrioles!

Eux, les doux frôleurs de corolles,

Les petits Platons de l'air pur,

Amis des lys et de l'azur,

Ils racontent des gaudrioles!

Quand les nectars et les rayonsOnt troublé leur âme sensible,Il n'y a rien de plus terribleQue l'ivresse des papillons!

Quand les nectars et les rayons

Ont troublé leur âme sensible,

Il n'y a rien de plus terrible

Que l'ivresse des papillons!

Dons Juans récitant leurs listes,Ils révèlent soudain aux fleursQuelles âmes d'écornifleursIls cachaient, ces idéalistes!

Dons Juans récitant leurs listes,

Ils révèlent soudain aux fleurs

Quelles âmes d'écornifleurs

Ils cachaient, ces idéalistes!

Battant des ailes de pastel,Chacun, avant la nuit, aspireUn dernier lys avec sa spire,Ainsi que l'on hume un cocktail!

Battant des ailes de pastel,

Chacun, avant la nuit, aspire

Un dernier lys avec sa spire,

Ainsi que l'on hume un cocktail!

Les roses ayant une essenceQui grise mieux que le trois-six,Ce qu'au buisson dit leTircisEst de la plus rare indécence.

Les roses ayant une essence

Qui grise mieux que le trois-six,

Ce qu'au buisson dit leTircis

Est de la plus rare indécence.

LesMachaonssont déchaînés.Et les hautainesAtalantesNe fuient qu'avec des ailes lentesQui semblent leur dire: «Venez!»

LesMachaonssont déchaînés.

Et les hautainesAtalantes

Ne fuient qu'avec des ailes lentes

Qui semblent leur dire: «Venez!»

LeMars, gai comme un soir de solde,Dit auTabac d'Espagne: «Ohé!»LeDaphnischange de Chloé.LeTristanse trompe d'Ysolde.

LeMars, gai comme un soir de solde,

Dit auTabac d'Espagne: «Ohé!»

LeDaphnischange de Chloé.

LeTristanse trompe d'Ysolde.

A demain matin les pardons!Il faudra qu'on s'y reconnaisse.Mais, ce soir, plus d'uneVanessePour les phlox trahit les chardons.

A demain matin les pardons!

Il faudra qu'on s'y reconnaisse.

Mais, ce soir, plus d'uneVanesse

Pour les phlox trahit les chardons.

Un obscur papillon d'avoineTutoie un lilas de jardin.Le papillon du chou, soudain,Appelle: «Mon chou!» la pivoine.

Un obscur papillon d'avoine

Tutoie un lilas de jardin.

Le papillon du chou, soudain,

Appelle: «Mon chou!» la pivoine.

Le désordre règne. Il n'y aPlus de lois ni de protocoles.L'Argusparle argot. «Tu me colles!»Dit l'Argynneau pétunia.

Le désordre règne. Il n'y a

Plus de lois ni de protocoles.

L'Argusparle argot. «Tu me colles!»

Dit l'Argynneau pétunia.

LeDemi-Deuiln'est plus sévère.Et: «Ma primevère n'est pasGrande», dit leSylvaintout bas,«Mais je bois dans ma primevère!»

LeDemi-Deuiln'est plus sévère.

Et: «Ma primevère n'est pas

Grande», dit leSylvaintout bas,

«Mais je bois dans ma primevère!»

Le soleil hume la roséeQui s'évapore lentement.Vers lui, dans le matin charmant,Elle monte, vaporisée,L'aurore fait le firmamentD'une teinte exquise et rosée.Le soleil hume la roséeQui s'évapore lentement.Sur chaque brin d'herbe est poséeUne goutte arc-en-cieliséeDe plus de feux qu'un diamant…Et, comme il en est très gourmand,Le soleil hume la rosée.

Le soleil hume la roséeQui s'évapore lentement.Vers lui, dans le matin charmant,Elle monte, vaporisée,

Le soleil hume la rosée

Qui s'évapore lentement.

Vers lui, dans le matin charmant,

Elle monte, vaporisée,

L'aurore fait le firmamentD'une teinte exquise et rosée.Le soleil hume la roséeQui s'évapore lentement.

L'aurore fait le firmament

D'une teinte exquise et rosée.

Le soleil hume la rosée

Qui s'évapore lentement.

Sur chaque brin d'herbe est poséeUne goutte arc-en-cieliséeDe plus de feux qu'un diamant…Et, comme il en est très gourmand,Le soleil hume la rosée.

Sur chaque brin d'herbe est posée

Une goutte arc-en-cielisée

De plus de feux qu'un diamant…

Et, comme il en est très gourmand,

Le soleil hume la rosée.

Le jour s'annonce à l'OrientDe pourpre se coloriant;Le doigt du matin souriantOuvre les roses;Et sous la garde d'un gaminQui tient une gaule à la main,On voit passer sur le cheminLes cochons roses,Le rose rare au ton charmantQu'à l'horizon, en ce moment,Là-bas, au fond du firmament,On voit s'étendre,Ne réjouit pas tant les yeux,N'est pas si frais et si joyeuxQue celui des cochons soyeuxD'un rose tendre.Le zéphyr, ce doux maraudeur,Porte plus d'un parfum rôdeur,Et, dans la matinale odeurDes églantines,Les petits cochons transportésOnt d'exquises vivacitésEt d'insouciantes gaîtésPresque enfantines.Heureux, poussant de petits cris,Ils vont par les sentiers fleuris,Et ce sont des jeux et des risRemplis de grâces;Ils vont, et tous ces corps charnusSont si roses qu'ils semblent nus,Comme ceux d'amours ingénusAux formes grasses.Des points noirs dans ce rose clairSemblant des truffes dans leur chairLeur donnent vaguement un airDe galantine,Et leur petit trottinementA cette graisse, incessamment,Communique un tremblotementDe gélatine.Le long du ruisseau floflottantIls suivent, tout en ronflotant,La blouse au large dos flottantDe toile bleue;Ils trottent, les petits cochons,Les gorets gras et folichonsRemuant les tire-bouchonsQue fait leur queue.Et quand les champs sans papillonsExhaleront de leurs sillonsLes plaintes douces des grillonsToujours pareilles,Les cochons, rentrant au bercail,Défileront sous le portail,Agitant le double éventailDe leurs oreilles.Puis, quand, là-bas, à l'Occident,Croulera le soleil ardent,A l'heure où le soir descendantTouche les roses,Paisiblement couchés en rond,Près de l'auge peinte en marron,Bien repus, ils s'endormiront,Les cochons roses.

Le jour s'annonce à l'OrientDe pourpre se coloriant;Le doigt du matin souriantOuvre les roses;Et sous la garde d'un gaminQui tient une gaule à la main,On voit passer sur le cheminLes cochons roses,

Le jour s'annonce à l'Orient

De pourpre se coloriant;

Le doigt du matin souriant

Ouvre les roses;

Et sous la garde d'un gamin

Qui tient une gaule à la main,

On voit passer sur le chemin

Les cochons roses,

Le rose rare au ton charmantQu'à l'horizon, en ce moment,Là-bas, au fond du firmament,On voit s'étendre,Ne réjouit pas tant les yeux,N'est pas si frais et si joyeuxQue celui des cochons soyeuxD'un rose tendre.

Le rose rare au ton charmant

Qu'à l'horizon, en ce moment,

Là-bas, au fond du firmament,

On voit s'étendre,

Ne réjouit pas tant les yeux,

N'est pas si frais et si joyeux

Que celui des cochons soyeux

D'un rose tendre.

Le zéphyr, ce doux maraudeur,Porte plus d'un parfum rôdeur,Et, dans la matinale odeurDes églantines,Les petits cochons transportésOnt d'exquises vivacitésEt d'insouciantes gaîtésPresque enfantines.

Le zéphyr, ce doux maraudeur,

Porte plus d'un parfum rôdeur,

Et, dans la matinale odeur

Des églantines,

Les petits cochons transportés

Ont d'exquises vivacités

Et d'insouciantes gaîtés

Presque enfantines.

Heureux, poussant de petits cris,Ils vont par les sentiers fleuris,Et ce sont des jeux et des risRemplis de grâces;Ils vont, et tous ces corps charnusSont si roses qu'ils semblent nus,Comme ceux d'amours ingénusAux formes grasses.

Heureux, poussant de petits cris,

Ils vont par les sentiers fleuris,

Et ce sont des jeux et des ris

Remplis de grâces;

Ils vont, et tous ces corps charnus

Sont si roses qu'ils semblent nus,

Comme ceux d'amours ingénus

Aux formes grasses.

Des points noirs dans ce rose clairSemblant des truffes dans leur chairLeur donnent vaguement un airDe galantine,Et leur petit trottinementA cette graisse, incessamment,Communique un tremblotementDe gélatine.

Des points noirs dans ce rose clair

Semblant des truffes dans leur chair

Leur donnent vaguement un air

De galantine,

Et leur petit trottinement

A cette graisse, incessamment,

Communique un tremblotement

De gélatine.

Le long du ruisseau floflottantIls suivent, tout en ronflotant,La blouse au large dos flottantDe toile bleue;Ils trottent, les petits cochons,Les gorets gras et folichonsRemuant les tire-bouchonsQue fait leur queue.

Le long du ruisseau floflottant

Ils suivent, tout en ronflotant,

La blouse au large dos flottant

De toile bleue;

Ils trottent, les petits cochons,

Les gorets gras et folichons

Remuant les tire-bouchons

Que fait leur queue.

Et quand les champs sans papillonsExhaleront de leurs sillonsLes plaintes douces des grillonsToujours pareilles,Les cochons, rentrant au bercail,Défileront sous le portail,Agitant le double éventailDe leurs oreilles.

Et quand les champs sans papillons

Exhaleront de leurs sillons

Les plaintes douces des grillons

Toujours pareilles,

Les cochons, rentrant au bercail,

Défileront sous le portail,

Agitant le double éventail

De leurs oreilles.

Puis, quand, là-bas, à l'Occident,Croulera le soleil ardent,A l'heure où le soir descendantTouche les roses,Paisiblement couchés en rond,Près de l'auge peinte en marron,Bien repus, ils s'endormiront,Les cochons roses.

Puis, quand, là-bas, à l'Occident,

Croulera le soleil ardent,

A l'heure où le soir descendant

Touche les roses,

Paisiblement couchés en rond,

Près de l'auge peinte en marron,

Bien repus, ils s'endormiront,

Les cochons roses.


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