XVLES GENETS

1889.

Sur ces balais—stupidement—dressés du solS'est abattu tout un doux vol.Pour se poser—sur ces balais,—dans la campagne,Des papillons viennent d'Espagne.Des papillons—qui sont des fleurs,—des fleurs qui sontDes papillons! Essaim? Buisson?Sont-ils des fleurs?—Sentez leur souffle!—Ou bien sont-ellesDes papillons? Voyez leurs ailes!Papillons-fleurs;—ces papillons—se sont, légers,Sur chaque brindille étagés!Les gros en bas,—et, tout en haut—de chaque tige,Le plus petit de tous voltige!Et tout ce vol—de papillons—tout palpitantsS'installe là pour quelque temps.Et maintenant,—les vieux balais—ont une housse,Et répandent une odeur douce:Ça sent si bon—que c'est toujours—comme si onAttendait la procession!Et cette odeur—s'en va troubler—toute la lande,Car le vent fait la propagande.Balais! balais!—qui vous eût dit,—balais piteux,Que vous seriez si capiteux?Et tout d'un coup—(mais quel besoin—des fleurs ont-ellesÉtant des fleurs, d'avoir des ailes?)L'essaim doré,—qui se souvient—d'être espagnol,Prend au vent d'Espagne son vol!Que reste-t-il—de l'or vivant,—des ailes douces?Quelques noires petites gousses!Vous n'avez plus—qu'à frissonner,—genêts frileux,En nous offrant, des balais bleus,Des balais bleus—pour balayer—devant nos portesL'amas prochain des feuilles mortes!Balais! balais!—pauvres genêts,—vous êtes laids!Vous n'êtes plus que des balais!Et vainement—vous murmurez,—ne pouvant croireA la fuite de tant de gloire:«Qu'est-ce que c'est—que ces fleurs-là—qui fuient aux ventsIl faut consulter les Savants!»«Que voulez-vous!»—vous répondront—leurs voix cassées,«C'est des papilionacées!«Il faut avoir,—quand on a peur—de ces douleurs,Des fleurs qui ne soient que des fleurs!«Mais quand on veut—des fleurs en or—ayant des ailes,On sait à quoi s'attendre d'elles!»

Sur ces balais—stupidement—dressés du solS'est abattu tout un doux vol.

Sur ces balais—stupidement—dressés du sol

S'est abattu tout un doux vol.

Pour se poser—sur ces balais,—dans la campagne,Des papillons viennent d'Espagne.

Pour se poser—sur ces balais,—dans la campagne,

Des papillons viennent d'Espagne.

Des papillons—qui sont des fleurs,—des fleurs qui sontDes papillons! Essaim? Buisson?

Des papillons—qui sont des fleurs,—des fleurs qui sont

Des papillons! Essaim? Buisson?

Sont-ils des fleurs?—Sentez leur souffle!—Ou bien sont-ellesDes papillons? Voyez leurs ailes!

Sont-ils des fleurs?—Sentez leur souffle!—Ou bien sont-elles

Des papillons? Voyez leurs ailes!

Papillons-fleurs;—ces papillons—se sont, légers,Sur chaque brindille étagés!

Papillons-fleurs;—ces papillons—se sont, légers,

Sur chaque brindille étagés!

Les gros en bas,—et, tout en haut—de chaque tige,Le plus petit de tous voltige!

Les gros en bas,—et, tout en haut—de chaque tige,

Le plus petit de tous voltige!

Et tout ce vol—de papillons—tout palpitantsS'installe là pour quelque temps.

Et tout ce vol—de papillons—tout palpitants

S'installe là pour quelque temps.

Et maintenant,—les vieux balais—ont une housse,Et répandent une odeur douce:

Et maintenant,—les vieux balais—ont une housse,

Et répandent une odeur douce:

Ça sent si bon—que c'est toujours—comme si onAttendait la procession!

Ça sent si bon—que c'est toujours—comme si on

Attendait la procession!

Et cette odeur—s'en va troubler—toute la lande,Car le vent fait la propagande.

Et cette odeur—s'en va troubler—toute la lande,

Car le vent fait la propagande.

Balais! balais!—qui vous eût dit,—balais piteux,Que vous seriez si capiteux?

Balais! balais!—qui vous eût dit,—balais piteux,

Que vous seriez si capiteux?

Et tout d'un coup—(mais quel besoin—des fleurs ont-ellesÉtant des fleurs, d'avoir des ailes?)

Et tout d'un coup—(mais quel besoin—des fleurs ont-elles

Étant des fleurs, d'avoir des ailes?)

L'essaim doré,—qui se souvient—d'être espagnol,Prend au vent d'Espagne son vol!

L'essaim doré,—qui se souvient—d'être espagnol,

Prend au vent d'Espagne son vol!

Que reste-t-il—de l'or vivant,—des ailes douces?Quelques noires petites gousses!

Que reste-t-il—de l'or vivant,—des ailes douces?

Quelques noires petites gousses!

Vous n'avez plus—qu'à frissonner,—genêts frileux,En nous offrant, des balais bleus,

Vous n'avez plus—qu'à frissonner,—genêts frileux,

En nous offrant, des balais bleus,

Des balais bleus—pour balayer—devant nos portesL'amas prochain des feuilles mortes!

Des balais bleus—pour balayer—devant nos portes

L'amas prochain des feuilles mortes!

Balais! balais!—pauvres genêts,—vous êtes laids!Vous n'êtes plus que des balais!

Balais! balais!—pauvres genêts,—vous êtes laids!

Vous n'êtes plus que des balais!

Et vainement—vous murmurez,—ne pouvant croireA la fuite de tant de gloire:

Et vainement—vous murmurez,—ne pouvant croire

A la fuite de tant de gloire:

«Qu'est-ce que c'est—que ces fleurs-là—qui fuient aux ventsIl faut consulter les Savants!»

«Qu'est-ce que c'est—que ces fleurs-là—qui fuient aux vents

Il faut consulter les Savants!»

«Que voulez-vous!»—vous répondront—leurs voix cassées,«C'est des papilionacées!

«Que voulez-vous!»—vous répondront—leurs voix cassées,

«C'est des papilionacées!

«Il faut avoir,—quand on a peur—de ces douleurs,Des fleurs qui ne soient que des fleurs!

«Il faut avoir,—quand on a peur—de ces douleurs,

Des fleurs qui ne soient que des fleurs!

«Mais quand on veut—des fleurs en or—ayant des ailes,On sait à quoi s'attendre d'elles!»

«Mais quand on veut—des fleurs en or—ayant des ailes,

On sait à quoi s'attendre d'elles!»

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.On entend encor fuser quelques trilles.La couleur du ciel commence à muer.Des coups d'ailes font encor remuerLa vigne des murs, le lierre des grilles.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Les échanges vifs que faisaient les branchesD'oiselets lancés comme des volantsDeviennent plus mous, deviennent plus lents.La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Le doux crépuscule a jeté sa cendre;Les lointains sont bleus et vont se noyant;Et la feuille d'or, tout en tournoyant,Du grand peuplier se met à descendre.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Une cloche tinte, une chèvre bêle.Une fille passe, et chante, et suit l'eau.Le chant que l'on chante à cette heure est beau;La fille qui passe à cette heure est belle.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Les pas des marcheurs attardés se pressent.Un rameau, quitté par son chanteur fol,Est encor tremblant de l'élan du vol.Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent?Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.La clarté s'esquive, et déjà l'on douteSi l'objet qu'on voit est loin ou tout près.S'en revenant seul, lentement, des prés,Un poney velu traverse la route.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Un alignement de petites meulesDonne aux champs l'aspect de camps endormis.L'heure est aux amants, et non aux amis.Les cœurs vont par deux, les âmes vont seules.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.La vie est soudain comme une inconnueQui fixe sur vous de trop larges yeux.Il semble que tout soit insidieux.On s'entend parler d'une voix émue.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.On s'entend parler d'une voix de songeDont on ignorait la sonorité.C'est l'heure charmante où la véritéA tout à fait l'air d'être du mensonge.Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.Et si maintenant la rainette chanteAux bords ébréchés des petits bassins,C'est que, sur ton cœur ayant des desseins,Cette heure a besoin d'être trop touchante…Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

On entend encor fuser quelques trilles.La couleur du ciel commence à muer.Des coups d'ailes font encor remuerLa vigne des murs, le lierre des grilles.

On entend encor fuser quelques trilles.

La couleur du ciel commence à muer.

Des coups d'ailes font encor remuer

La vigne des murs, le lierre des grilles.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Les échanges vifs que faisaient les branchesD'oiselets lancés comme des volantsDeviennent plus mous, deviennent plus lents.La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches.

Les échanges vifs que faisaient les branches

D'oiselets lancés comme des volants

Deviennent plus mous, deviennent plus lents.

La lune, au ciel clair, met ses cornes blanches.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Le doux crépuscule a jeté sa cendre;Les lointains sont bleus et vont se noyant;Et la feuille d'or, tout en tournoyant,Du grand peuplier se met à descendre.

Le doux crépuscule a jeté sa cendre;

Les lointains sont bleus et vont se noyant;

Et la feuille d'or, tout en tournoyant,

Du grand peuplier se met à descendre.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Une cloche tinte, une chèvre bêle.Une fille passe, et chante, et suit l'eau.Le chant que l'on chante à cette heure est beau;La fille qui passe à cette heure est belle.

Une cloche tinte, une chèvre bêle.

Une fille passe, et chante, et suit l'eau.

Le chant que l'on chante à cette heure est beau;

La fille qui passe à cette heure est belle.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Les pas des marcheurs attardés se pressent.Un rameau, quitté par son chanteur fol,Est encor tremblant de l'élan du vol.Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent?

Les pas des marcheurs attardés se pressent.

Un rameau, quitté par son chanteur fol,

Est encor tremblant de l'élan du vol.

Où vont ces oiseaux qui tous disparaissent?

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

La clarté s'esquive, et déjà l'on douteSi l'objet qu'on voit est loin ou tout près.S'en revenant seul, lentement, des prés,Un poney velu traverse la route.

La clarté s'esquive, et déjà l'on doute

Si l'objet qu'on voit est loin ou tout près.

S'en revenant seul, lentement, des prés,

Un poney velu traverse la route.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Un alignement de petites meulesDonne aux champs l'aspect de camps endormis.L'heure est aux amants, et non aux amis.Les cœurs vont par deux, les âmes vont seules.

Un alignement de petites meules

Donne aux champs l'aspect de camps endormis.

L'heure est aux amants, et non aux amis.

Les cœurs vont par deux, les âmes vont seules.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

La vie est soudain comme une inconnueQui fixe sur vous de trop larges yeux.Il semble que tout soit insidieux.On s'entend parler d'une voix émue.

La vie est soudain comme une inconnue

Qui fixe sur vous de trop larges yeux.

Il semble que tout soit insidieux.

On s'entend parler d'une voix émue.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

On s'entend parler d'une voix de songeDont on ignorait la sonorité.C'est l'heure charmante où la véritéA tout à fait l'air d'être du mensonge.

On s'entend parler d'une voix de songe

Dont on ignorait la sonorité.

C'est l'heure charmante où la vérité

A tout à fait l'air d'être du mensonge.

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Et si maintenant la rainette chanteAux bords ébréchés des petits bassins,C'est que, sur ton cœur ayant des desseins,Cette heure a besoin d'être trop touchante…

Et si maintenant la rainette chante

Aux bords ébréchés des petits bassins,

C'est que, sur ton cœur ayant des desseins,

Cette heure a besoin d'être trop touchante…

Derniers petits chants et derniers ébatsDes oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

Derniers petits chants et derniers ébats

Des oiseaux, le soir, dans les arbres bas.

1891.

Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigradeQue l'on n'aimerait pas avoir pour camarade.Touffu, férocement espiègle, et reniflant.Un ours qui jetterait un homme sur le flancD'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes,Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes;Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout,Et qui, s'il se montrait soudainement debout,Ferait, comme devant la nuit le crépuscule,S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule:Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs,Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs,Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie,Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie,Leurs intrépides reins, leur imployable dos,Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.Et cet ours, au regard terriblement oblique,Danse la mazurka sur la place publique.L'homme qui tout petit à sa mère le prit,Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit,Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde,Et roule du tambour, et tire sur la cordeQui s'attache à l'anneau de la narine en sang,Et lui chante un refrain monotone et dansant;Et docile, et craignant de perdre la cadence,Le formidable ours brun de la montagne danse…Soulevant le gros rire épais des hommes saouls,Il danse, sous la pluie insultante des sous.Une bosse de chair et de fourrure saleLui ballotte au sommet de l'épine dorsale;Et de peur de déplaire à cet homme, cet oursFait, devant l'honorable assistance, des tours.L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite.L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite,Sitôt que la mazurke est dansée, à polker:Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquerLa mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte,Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte;A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant;A manier un peu sa trique de géant:L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse,Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce;A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'oursMarche, allongeant des pas silencieux et lourds;A faire le bourgeois riche qui se promène:Et l'ours, caricature horriblement humaine,Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité,Déposant sur sa tête énorme, de côté,Un tout petit chapeau de paille ridicule,L'ours vient faire un salut au public—qui recule!Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris;Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les crisEt les piétinements le laissent immobile…Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile,Grommelle en la sentant légère dans sa main,Relève l'ours encor couché sur le cheminEn donnant à l'anneau deux coups de corde brusques,Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques,Ramasse son gourdin, rajuste son tambour,Et part, suivi d'enfants.Ainsi de bourg en bourg,Ainsi de ville en ville.Et je n'ai pas, en somme,Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigradeQue l'on n'aimerait pas avoir pour camarade.Touffu, férocement espiègle, et reniflant.Un ours qui jetterait un homme sur le flancD'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes,Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes;Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout,Et qui, s'il se montrait soudainement debout,Ferait, comme devant la nuit le crépuscule,S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule:Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs,Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs,Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie,Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie,Leurs intrépides reins, leur imployable dos,Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.

Martin, ours. Une bête énorme. Un plantigrade

Que l'on n'aimerait pas avoir pour camarade.

Touffu, férocement espiègle, et reniflant.

Un ours qui jetterait un homme sur le flanc

D'un seul revers de patte, et, de deux coups de griffes,

Mettrait toutes ses chairs palpitantes en chiffes;

Un ours dont un géant ne viendrait pas à bout,

Et qui, s'il se montrait soudainement debout,

Ferait, comme devant la nuit le crépuscule,

S'évanouir Samson et se dissoudre Hercule:

Car Hercule, l'athlète aux puissantes sueurs,

Et Samson, le plus grand parmi les grands tueurs,

Ne seraient, dans les bras de la bête assaillie,

Malgré leur corps trapu, leurs muscles en saillie,

Leurs intrépides reins, leur imployable dos,

Qu'un giclement de sang et qu'un craquement d'os.

Et cet ours, au regard terriblement oblique,Danse la mazurka sur la place publique.

Et cet ours, au regard terriblement oblique,

Danse la mazurka sur la place publique.

L'homme qui tout petit à sa mère le prit,Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit,Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde,Et roule du tambour, et tire sur la cordeQui s'attache à l'anneau de la narine en sang,Et lui chante un refrain monotone et dansant;Et docile, et craignant de perdre la cadence,Le formidable ours brun de la montagne danse…Soulevant le gros rire épais des hommes saouls,Il danse, sous la pluie insultante des sous.

L'homme qui tout petit à sa mère le prit,

Son montreur, l'apostrophe en faisant de l'esprit,

Dit qu'on peut l'approcher, le toucher, sans qu'il morde,

Et roule du tambour, et tire sur la corde

Qui s'attache à l'anneau de la narine en sang,

Et lui chante un refrain monotone et dansant;

Et docile, et craignant de perdre la cadence,

Le formidable ours brun de la montagne danse…

Soulevant le gros rire épais des hommes saouls,

Il danse, sous la pluie insultante des sous.

Une bosse de chair et de fourrure saleLui ballotte au sommet de l'épine dorsale;Et de peur de déplaire à cet homme, cet oursFait, devant l'honorable assistance, des tours.L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite.L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite,Sitôt que la mazurke est dansée, à polker:Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquerLa mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte,Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte;A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant;A manier un peu sa trique de géant:L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse,Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce;A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'oursMarche, allongeant des pas silencieux et lourds;A faire le bourgeois riche qui se promène:Et l'ours, caricature horriblement humaine,Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité,Déposant sur sa tête énorme, de côté,Un tout petit chapeau de paille ridicule,L'ours vient faire un salut au public—qui recule!Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris;Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les crisEt les piétinements le laissent immobile…Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile,Grommelle en la sentant légère dans sa main,Relève l'ours encor couché sur le cheminEn donnant à l'anneau deux coups de corde brusques,Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques,Ramasse son gourdin, rajuste son tambour,Et part, suivi d'enfants.

Une bosse de chair et de fourrure sale

Lui ballotte au sommet de l'épine dorsale;

Et de peur de déplaire à cet homme, cet ours

Fait, devant l'honorable assistance, des tours.

L'homme n'a qu'à parler, et l'ours obéit vite.

L'ours ne se fait jamais prier. L'homme l'invite,

Sitôt que la mazurke est dansée, à polker:

Et l'ours polke; à valser: l'ours valse; à mieux marquer

La mesure: l'ours marque avec sa patte, et volte,

Gracieux comme un ours qui fait le désinvolte;

A s'asseoir: l'ours se met, grave, sur son séant;

A manier un peu sa trique de géant:

L'ours a l'air, s'escrimant dans le vide qu'il rosse,

Sa trique entre les bras, d'un gros guignol féroce;

A montrer «comment l'ours marche en montagne»: l'ours

Marche, allongeant des pas silencieux et lourds;

A faire le bourgeois riche qui se promène:

Et l'ours, caricature horriblement humaine,

Se lève sur ses pieds; puis, plein de dignité,

Déposant sur sa tête énorme, de côté,

Un tout petit chapeau de paille ridicule,

L'ours vient faire un salut au public—qui recule!

Et puis, l'ours roule et tangue et feint d'être un peu gris;

Et puis, l'ours fait le mort, et les coups et les cris

Et les piétinements le laissent immobile…

Et puis, l'homme à chacun va tendre sa sébile,

Grommelle en la sentant légère dans sa main,

Relève l'ours encor couché sur le chemin

En donnant à l'anneau deux coups de corde brusques,

Lance à la bête un coup de pied, reprend ses frusques,

Ramasse son gourdin, rajuste son tambour,

Et part, suivi d'enfants.

Ainsi de bourg en bourg,Ainsi de ville en ville.

Ainsi de bourg en bourg,

Ainsi de ville en ville.

Et je n'ai pas, en somme,Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Et je n'ai pas, en somme,

Compris pourquoi cet ours ne mangeait pas cet homme.

Saint-Béat, 189…

Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues,Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues,Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir,Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir,Du haut d'un col, avant de descendre les rampes,Luire,—et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes,Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,—Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que siL'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres;Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires,On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup;De sorte que nos cœurs, oubliant, tout d'un coup,Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles,Ne font pas, au lointain, des lumières moins bellesQue les lampes, les feux, les chandelles du bon,Et que l'affreux signal qu'allume un vagabondEt la douce fenêtre au seul rideau de sergeQu'éclaire saintement le coucher d'une viergeSont deux étoiles d'or identiques,—nos cœurs,Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueursNe sont plus, dans la nuit, que d'autres existences,Nos cœurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distancesVous ne différez guère, ô pires, des meilleurs,Aiment également tous ces lointains veilleurs!

Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues,Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues,Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir,Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir,Du haut d'un col, avant de descendre les rampes,Luire,—et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes,Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,—Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que siL'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres;Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires,On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup;De sorte que nos cœurs, oubliant, tout d'un coup,Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles,Ne font pas, au lointain, des lumières moins bellesQue les lampes, les feux, les chandelles du bon,Et que l'affreux signal qu'allume un vagabondEt la douce fenêtre au seul rideau de sergeQu'éclaire saintement le coucher d'une viergeSont deux étoiles d'or identiques,—nos cœurs,Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueursNe sont plus, dans la nuit, que d'autres existences,Nos cœurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distancesVous ne différez guère, ô pires, des meilleurs,Aiment également tous ces lointains veilleurs!

Les clartés qui, là-bas, piquant les ombres bleues,

Révèlent qu'un menu village, à bien des lieues,

Doit au flanc rond de quelque colline s'asseoir,

Les clartés, tout d'un coup, que nous voyons, ce soir,

Du haut d'un col, avant de descendre les rampes,

Luire,—et qui sont, là-bas, les chandelles, les lampes,

Les feux d'une gaîté, d'un travail, d'un souci,—

Ces clartés, tout d'un coup, nous rappellent que si

L'on rêve au bord des ciels, on vit au ras des terres;

Que si l'on rêve un peu sur les monts solitaires,

On vit, dans les vallons, on vit, on vit beaucoup;

De sorte que nos cœurs, oubliant, tout d'un coup,

Que les feux du méchant, ses lampes, ses chandelles,

Ne font pas, au lointain, des lumières moins belles

Que les lampes, les feux, les chandelles du bon,

Et que l'affreux signal qu'allume un vagabond

Et la douce fenêtre au seul rideau de serge

Qu'éclaire saintement le coucher d'une vierge

Sont deux étoiles d'or identiques,—nos cœurs,

Pour lesquels, tout d'un coup, ces petites lueurs

Ne sont plus, dans la nuit, que d'autres existences,

Nos cœurs qui, tout d'un coup, sentent qu'à ces distances

Vous ne différez guère, ô pires, des meilleurs,

Aiment également tous ces lointains veilleurs!

Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?… d'où?On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme.Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.Il porte un vieux chapeau qui paraît être—commeCeux que portent les champignons—en amadou.Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nommeLe Mendiant Fleuri. C'est tout.Il a cette folie, il a cette jolieFolie: il se fleurit. Il se déguise en Mai.Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet.Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y metDu lilas, un pavot. Si c'est une folie,Cet affreux vagabond des routes se permetLa même que vous, Ophélie!Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeauxComme les champs en ont aux creux de leurs ornières.A ses poches il a des touffes printanièresComme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières,Il a du thym dans ses sabots.Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche,Reborde un vieux revers avec des serpolets,Pique de la tremblette aux fentes des ourlets,Enrichit de bleuets roses et violetsSa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche;Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets,Une pipe d'aristoloche!Qu'il est beau quand il va de maison en maison,Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte!La flore du moment sur lui frissonne toute.Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute,Comme un calendrier vivant, à l'horizon!De sorte qu'il suffit de le voir sur la routePour savoir quelle est la saison!Il réussit parfois des toilettes charmantes.Je lui connus un col d'aspérule, un camailDe scabieuse ayant un chardon pour fermail.Qu'il est beau quand il va de portail en portail,Et que, chargé de coquelourdes et de menthes,On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail,Passer dans les herbes fumantes!

Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?… d'où?On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme.Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.Il porte un vieux chapeau qui paraît être—commeCeux que portent les champignons—en amadou.Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nommeLe Mendiant Fleuri. C'est tout.

Il n'est pas du pays. D'où peut-il être?… d'où?

On ne sait pas. C'est un mystérieux bonhomme.

Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.

Il porte un vieux chapeau qui paraît être—comme

Ceux que portent les champignons—en amadou.

Eut-il un nom? Lequel? On l'ignore. On le nomme

Le Mendiant Fleuri. C'est tout.

Il a cette folie, il a cette jolieFolie: il se fleurit. Il se déguise en Mai.Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet.Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y metDu lilas, un pavot. Si c'est une folie,Cet affreux vagabond des routes se permetLa même que vous, Ophélie!

Il a cette folie, il a cette jolie

Folie: il se fleurit. Il se déguise en Mai.

Son chapeau d'amadou porte un phlox pour plumet.

Dès qu'il découvre un trou dans sa veste, il y met

Du lilas, un pavot. Si c'est une folie,

Cet affreux vagabond des routes se permet

La même que vous, Ophélie!

Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeauxComme les champs en ont aux creux de leurs ornières.A ses poches il a des touffes printanièresComme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières,Il a du thym dans ses sabots.

Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux

Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières.

A ses poches il a des touffes printanières

Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.

Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,

Des boutons d'or. Au lieu des pailles coutumières,

Il a du thym dans ses sabots.

Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche,Reborde un vieux revers avec des serpolets,Pique de la tremblette aux fentes des ourlets,Enrichit de bleuets roses et violetsSa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche;Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets,Une pipe d'aristoloche!

Il reprise sa cape en ajonc qui s'accroche,

Reborde un vieux revers avec des serpolets,

Pique de la tremblette aux fentes des ourlets,

Enrichit de bleuets roses et violets

Sa pauvre barbe dont le chanvre s'effiloche;

Puis, fume, luxueux, parmi tous ces bleuets,

Une pipe d'aristoloche!

Qu'il est beau quand il va de maison en maison,Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte!La flore du moment sur lui frissonne toute.Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute,Comme un calendrier vivant, à l'horizon!De sorte qu'il suffit de le voir sur la routePour savoir quelle est la saison!

Qu'il est beau quand il va de maison en maison,

Chamarré d'herbe-aux-gueux, d'airelle et de spargoutte!

La flore du moment sur lui frissonne toute.

Qu'il est beau quand il passe, en fleurs, et qu'il s'ajoute,

Comme un calendrier vivant, à l'horizon!

De sorte qu'il suffit de le voir sur la route

Pour savoir quelle est la saison!

Il réussit parfois des toilettes charmantes.Je lui connus un col d'aspérule, un camailDe scabieuse ayant un chardon pour fermail.Qu'il est beau quand il va de portail en portail,Et que, chargé de coquelourdes et de menthes,On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail,Passer dans les herbes fumantes!

Il réussit parfois des toilettes charmantes.

Je lui connus un col d'aspérule, un camail

De scabieuse ayant un chardon pour fermail.

Qu'il est beau quand il va de portail en portail,

Et que, chargé de coquelourdes et de menthes,

On le voit, rouge et vert comme un saint de vitrail,

Passer dans les herbes fumantes!

O bizarre bonhomme, ô vagabond falot,Misère dont toujours embaumait le passage,Vieillesse où le muguet attachait un grelot,O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage!Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux,Marques la déchirure avec une jonquille,On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux,Tant la guirlande est belle autour de ta béquille!Cynique éblouissant, héroïque et finaud,Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense,Tes courageuses fleurs au facile tonneau,Diogène charmant de nos routes de France!Inconscient donneur d'une grande leçon,Merci, fou gracieux, poète et philosophe,D'oser, sous le soleil, enseigner la façonD'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe!Il nous apprend, ton humble et rustique talent,Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes!Alors, pourquoi traîner sa vie en étalantDes misères, des trous, des tares, des lacunes?Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeauQu'on tend vers le passant—ou qu'on tend vers la gloire?Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,Ils font bien, les bergers, de te verser à boire!Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hierVont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose.Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier.Ton gilet a son lys? Mon cœur aura sa rose!J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doitPrésenter au prochain nulle image cruelle,Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigtPour y mettre la fleur qui va la rendre belle!Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquetDe sa blessure, au lieu que d'en être malade,Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet,Il convient d'élargir la simple estafilade.On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti.Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manièreD'être reconnaissant au buisson qui, gentil,Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière!Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau,Il faut en profiter pour se fleurir encore.Plus on est malheureux, plus on doit être beau!Faisons tous nos malheurs en corolles éclore!Servons-nous du malheur.—Un jour, un jardinierM'a dit cette parole ingénue et profonde:«Si Job avait planté des fleurs sur son fumier,Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!»

O bizarre bonhomme, ô vagabond falot,Misère dont toujours embaumait le passage,Vieillesse où le muguet attachait un grelot,O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage!

O bizarre bonhomme, ô vagabond falot,

Misère dont toujours embaumait le passage,

Vieillesse où le muguet attachait un grelot,

O Mendiant Fleuri, gueux parfumé, fou, sage!

Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux,Marques la déchirure avec une jonquille,On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux,Tant la guirlande est belle autour de ta béquille!

Brave pauvre, qui, loin d'être un pauvre honteux,

Marques la déchirure avec une jonquille,

On t'est reconnaissant, presque, d'être boiteux,

Tant la guirlande est belle autour de ta béquille!

Cynique éblouissant, héroïque et finaud,Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense,Tes courageuses fleurs au facile tonneau,Diogène charmant de nos routes de France!

Cynique éblouissant, héroïque et finaud,

Je ne saurais assez préférer, quand j'y pense,

Tes courageuses fleurs au facile tonneau,

Diogène charmant de nos routes de France!

Inconscient donneur d'une grande leçon,Merci, fou gracieux, poète et philosophe,D'oser, sous le soleil, enseigner la façonD'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe!

Inconscient donneur d'une grande leçon,

Merci, fou gracieux, poète et philosophe,

D'oser, sous le soleil, enseigner la façon

D'accommoder de fleurs les restes de l'étoffe!

Il nous apprend, ton humble et rustique talent,Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes!Alors, pourquoi traîner sa vie en étalantDes misères, des trous, des tares, des lacunes?

Il nous apprend, ton humble et rustique talent,

Ce qu'on peut faire avec quelques fleurs, quelques-unes!

Alors, pourquoi traîner sa vie en étalant

Des misères, des trous, des tares, des lacunes?

Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeauQu'on tend vers le passant—ou qu'on tend vers la gloire?Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,Ils font bien, les bergers, de te verser à boire!

Pourquoi ne pas avoir un iris au chapeau

Qu'on tend vers le passant—ou qu'on tend vers la gloire?

Ah! Mendiant Fleuri, quand rentre le troupeau,

Ils font bien, les bergers, de te verser à boire!

Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hierVont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose.Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier.Ton gilet a son lys? Mon cœur aura sa rose!

Que ton moyen me plaît! Tous mes accrocs d'hier

Vont aujourd'hui, du moins, servir à quelque chose.

Si tu fais le faraud, moi je ferai le fier.

Ton gilet a son lys? Mon cœur aura sa rose!

J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doitPrésenter au prochain nulle image cruelle,Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigtPour y mettre la fleur qui va la rendre belle!

J'ai compris qu'il ne faut, qu'on ne peut, qu'on ne doit

Présenter au prochain nulle image cruelle,

Puisqu'on n'a qu'à rouvrir sa blessure du doigt

Pour y mettre la fleur qui va la rendre belle!

Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquetDe sa blessure, au lieu que d'en être malade,Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet,Il convient d'élargir la simple estafilade.

Bonhomme, j'ai compris qu'il faut être coquet

De sa blessure, au lieu que d'en être malade,

Et que, même, parfois, pour y mettre un bouquet,

Il convient d'élargir la simple estafilade.

On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti.Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manièreD'être reconnaissant au buisson qui, gentil,Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière!

On n'a plus peur de rien lorsqu'on prend ce parti.

Et l'on acquiert bientôt la grâce, et la manière

D'être reconnaissant au buisson qui, gentil,

Pour la fleur qu'il vous tend vous fait la boutonnière!

Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau,Il faut en profiter pour se fleurir encore.Plus on est malheureux, plus on doit être beau!Faisons tous nos malheurs en corolles éclore!

Dès qu'on est décousu par un poignard nouveau,

Il faut en profiter pour se fleurir encore.

Plus on est malheureux, plus on doit être beau!

Faisons tous nos malheurs en corolles éclore!

Servons-nous du malheur.—Un jour, un jardinierM'a dit cette parole ingénue et profonde:«Si Job avait planté des fleurs sur son fumier,Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!»

Servons-nous du malheur.—Un jour, un jardinier

M'a dit cette parole ingénue et profonde:

«Si Job avait planté des fleurs sur son fumier,

Il aurait eu les fleurs les plus belles du monde!»

1891.

Ayant longtemps suivi le sentier de montagne,Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne,Et j'avais pris, au bout du pont,La place où bien souvent, près du troupeau qui broute,J'écoute ce que dit le douanier, et j'écouteCe que le muletier répond.Toujours la même scène ingénument éclate:Le petit gabelou galonné d'écarlate,Avec un sourire entendu,Écoute le récit que l'autre lui rabâche,Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche.Trouve le flacon défendu.Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres.Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres,Avec le grillon alternaitComme un berger d'églogue avec un autre alterne.Déjà le voiturier allumait sa lanterne.Tout le soir sentait le genêt.Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire,Glabres, la cigarette au coin de leur sourire,Vont à pas souples et prudents;De ces filles riaient, si brunes, sous les branches,Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches:Leurs espadrilles et leurs dents.Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque,Un de ces paysans dont le regard s'embusqueSous un béret qui se rabat.Feignant de ramasser des pompons de platane,Il trottinait, courbé, derrière un petit âneQui portait un sac sur son bât.L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre.—Au moment où le vieux allait passer peut-être,Inoffensif et toussotant,Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague,L'âne fit un écart. Et soudain une dagueTomba sur le sol en tintant.Une très vieille dague espagnole.—Et puis, commeL'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme,Des bonds de poulain andalou,On vit un ancien casque en forme d'astrolabeEt deux longs éperons de style presque arabeTomber aux pieds du gabelou.Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes,Ruait,—chaque ruade éparpilla des armes!Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air,Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles,Un envol de rivets, de tassettes, de mailles,Un feu d'artifice de fer!Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe,Des armes que cachait ce vieillard qui se courbeEt craintivement s'amoindrit?Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée?Ou bien veut-on passer une armure voléeA l'Armeria de Madrid?Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle?La courroie a souvent fait place à la ficelle,Les boucles n'ont plus d'ardillons.Quelle est cette rapière?… Oh! comme elle est usée!La coquille brimballe autour de la fusée!La garde est veuve de quillons!Une jambe de fer dont le genou se rouilleEn rencontrant le roc un instant s'agenouille;Et, de ce fantastique sac,On croit voir, sur le sol rose de crépuscule,Tomber un chevalier qui se désarticuleAvec un bruit de bric-à-brac!La rondache, roulant comme un cerceau superbe,S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbeOù le rejoint un vieux houseau.L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre,Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptèreVidé par le bec d'un oiseau.Enfin, de ce ballot que chaque bond déballeJaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale,Une sorte d'astre échancré,On ne sait quel plateau de balance fantasque,Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque,Fourbi comme un vase sacré!Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digneQu'on prend quand on observe à regret la consigne,Le douanier recula d'un pas.Puis—que pouvaient avoir de terrible ces armesQu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?—Puis il dit: «Ça ne passe pas!»Chacun aida le vieux. Une fille d'aubergeRamassa la rondache, un enfant la flamberge;Et, lorsque tout fut ramassé,Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre,Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître,S'éloigna, pesant et cassé.Et le douanier s'en fut boire avec une filleL'anisette espagnole où trempe une brindilleQu'entoure du sucre candi.Moi, je suivis le vieux.—Il allait, le dos triste.Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste.—Et je vis qu'il avait grandi.Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette,Droit,—comme s'il savait aussi bien qu'un poèteQue, lorsqu'on se retrouve seul,Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère,—N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père,Mais d'un seigneur et d'un aïeul.Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse.Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?…»Et, tout d'un coup, je dis:«Mais c'est!…» Et me mis à courir à travers la campagne,Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne,Plus le vieil homme grandissait.Il jeta son béret, hocha sa tête grise;Puis, comme s'il avait entendu dans la briseLe nom que je n'avais pas dit,Il posa sur le sol ses armes en silence,Se coiffa fièrement du plateau de balance,Et, se retournant, m'attendit.Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande.Basse sur l'horizon, la lune était si grandeQue tout prenait un air sorcier.Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne,M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane,Et jambé comme un échassier.Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste,La beauté de son front, la largeur de son geste,Et la jeunesse de ses yeux.Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre:Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombreEn disant le nom de ce vieux!A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvreUn long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre,Sourit un peu de mon émoi,Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre,Il ôta gravement sa cymbale de cuivre,Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.»Je vis sa tête, avec l'auréole immortelleQue lui font, en tournant sans cesse derrière elle,Les ailes des moulins à vent!Mais: «Seigneur bachelier…», prononça-t-il, tandis que,Très digne, il remettait sur sa tête le disque,Pardonnez à votre Servant«Si la profession qu'il exerce l'obligeA demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je,Car je doute qu'un bachelier—Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!—Prenne un armet auquel la mentonnière manquePour l'obscur bassin d'un barbier!»Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades,En ce langage où la sierra mit ses cascadesEt l'Alhambra ses rossignols:«Seigneur!…» et je renonce à traduire le flegme,La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme,Et les jeux de mots espagnols;«Seigneur! mon œil vous scrute au moment qu'il vous toise:Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoiseEst de celles que nous aimons.Eh bien?… prétendra-t-on encor que j'exagèreQuand je dis que je suis Chevalier Errant?—J'erreDepuis soixante ans dans ces monts.«Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque,Des pays catalans jusqu'à ce pays basqueDont les pommiers sont pleins de gui.Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes,Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes,Avec Zumalacarrégui.«Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune,Buvant le lait de chèvre et le rayon de luneAu creux de l'âme et de la main,Dormant contre la meule où l'on plante une perche,J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je chercheUn passage, un col, un chemin!«Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporteJe ne sais quelle odeur de conscience morteQue n'aimerait pas Amadis.Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe.Je devine combien s'épaissit et siropeLe sang latin, si clair jadis!«Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terneCaraculiambro de l'époque moderne,L'Égoïsme, père d'Ennui,Fait régner sur le monde une nuit si grognonneQue les coiffes de la duègne QuintagnoneSont moins noires que cette nuit!«Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie,Aller remettre un peu le siècle à la folie!Il a besoin de me revoirEt de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue.Ma lance doit piquer l'humanité fourbuePour la pousser à l'abreuvoir!«Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère,Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terreQu'ils ne sont jamais lumineux,Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race,Aller jeter un clou de ma vieille cuirassePour les rendre ferrugineux!«En vérité, Seigneur bachelier de mon âme,Je ne suis pas content d'une Europe qui blâmeLes héroïsmes superflus.Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense.Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France,Et la France ne m'aime plus!«Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille.Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille.Elle s'en méfie aujourd'hui.Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croireQu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloireDont le geste au gouffre conduit.«Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge,Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe,L'oubli de soi, l'amour féal,Et la façon dont on se fait des Dulcinées!Mais, hélas! il y a toujours des PyrénéesPour les colporteurs d'idéal!«Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière.Et comme on le sait bien, on veille à la frontière;Et toujours, quand je veux sortir,Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche,La grande armure me trahit, que rien n'empêcheDe briller ou de retentir!«C'est en vain qu'enlevant ma chère carapaceJe la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe,Ou sous des branches de genêt:De maudits enchanteurs habitant des guéritesSavent percer de l'œil les formes hypocrites,Et toujours on la reconnaît!«Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique.Que j'exporte une armure ancienne et magnifiqueSans la déclarer!… C'est ainsiQue toujours, quand le Sort injuste me querelle,On veut me l'expliquer de façon naturelle.Mais je ne suis pas fou. Merci!«Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque,Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque!J'aurais vite joué le tour.Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore…»Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore.«… Que Rossinante est mort, un jour!«Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine.Et savez-vous la fin que réservait leur haineA la monture d'un héros?Elle qu'à voir la mort j'avais habituée,Elle est morteles yeux bandés!—On l'a tuéeDans une course de taureaux!»Une larme coula sur la Triste Figure.«Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugureUne chevalerie à pied,Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre;Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre,Vive Dieu! pour me copier!«Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnesPasser pour aller faire en France des campagnes,Je jure de ne plus m'asseoir.Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre GrâceNe sait pas…» Et sa Voix soudain devint plus basse.«… Que Dulcinée est morte, un soir.«Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe,Mon existence à moi ne vaut plus une arrobeDe raisin sec de Malaga!Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvreSonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'œuvrePour laquelle on vous délégua.«Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre!Car vous ne savez pas…» Sa voix devint plus sombre.«… Que Sancho vit encore. Il vit!Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade.J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camaradeLe gros homme qui me servit!«On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes!Tandis que contre moi la peur met ses gendarmesQu'elle voudrait qu'on centuplât!Et partout, à présent, le Pança sur le mondeA si soigneusement roulé sa panse rondeQu'à présent, partout, tout est plat!«Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire.On l'acclame quand il crache dans l'écritoireDe Gid-Hamed-Ben-Engeli.Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe.Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe:«L'enthousiasme est aboli!»«On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge.Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe.Il se lave. On le décrassa.Il soupe avec des rois chez les femmes superbes.Il fait des mots au lieu de dire des proverbes.Mais c'est toujours Sancho Pança!«Il amuse les gens assez vils pour permettreQu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître,Et son père le grand Manchot!Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire,De me voir sur le seuil paraître pour lui dire:«Taisez-vous. Vous êtes Sancho!»«Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune.Car on profite mal d'une bonne fortuneQuand on s'en étonne tout bas.Il sait bien quelles sont les choses éternelles,Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes:Les pattes ne voleront pas!«Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline!Triste comme une nuit sans bruit de mandolineEt long comme un jour sans combat!Je ne peux pas aller interrompre son règne!Et sans cesse je sens, à mon vieux cœur qui saigne,Que quelque rêve au loin s'abat!«Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure!Mais ce serait faiblir, admettre une entamure.Mon armure est comme mon nom.Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être?Non, car je rougirais de ne plus reconnaîtreLa forme de mon ombre! Non,«Car à sa silhouette on doit rester fidèle!La mienne me convient si c'est à cause d'elleQu'à la sottise je déplus!Qui me dessinerait un bon harnois de guerre?Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire,Et Gustave Doré n'est plus!«Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude,Il me faudrait un page, un complice qui rôde,Par les rocs, le long des ruisseaux…Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande?Puisque pour la passer mon armure est trop grande,Nous la passerons par morceaux!«En un pareil combat la ruse est exemplaire!Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaireQue Votre Grâce me blâmâtD'oser requérir d'elle une souplesse adroite,Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droiteQu'un fuseau de Guadarrama!«Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose.Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande causePeut-être un service renduQuand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire,On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruireUn paladin inattendu!«Si vous faites cela pour la moustache blancheDu Très Ingénieux Hidalgo de la Manche,Si vous me consacrez un peuDe cette jeune ardeur que le ciel vous octroie,Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joieVous regarderez le ciel bleu!«Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies!Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des foliesEt cueillir les fleurs du buisson?Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance!On peut dans un bouquet passer un fer de lance,Un signal dans une chanson!«Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine!Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine,Sont là, d'argent, d'or et d'airain!A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière?Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière?Ou bien veux-tu le gorgerin?»Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure!J'hésitais… Mais je vis sur la Triste FigureUne telle déception Que:«Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!»M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure,«A votre disposition!»—«Choisis donc!…» Un rayon toucha comme un doigt pâleLe plateau de balance—ou la vieille cymbale—Ou l'espèce d'astre échancré,La chose qui luisait sur le crâne fantasque,L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque,Fourbi comme un vase sacré!Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffeDe Pantafilando! par le bonnet d'AlquifeEt par l'âme de Galaor!Je choisis—car la seule illusion m'enivre,Et l'objet qui de tous était le plus en cuivrePour moi sera le plus en or!—«Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure,A soulevé le plus de rire et de murmure!C'est ton armet. Donne-le-moi!Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense,Il convient que ce soit par lui que je commence!Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.«Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe!Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbeDont parfois j'arrachais un brin,Le soir même, furtif, et de ma veste bruneL'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune,J'emportais l'armet de Mambrin!Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque,Intéressé par l'œuvre, égayé par le risque,Je suis toujours sur le sentier;Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête,Et je chante… Et je dis que je suis un poète;Mais je suis un contrebandier.

Ayant longtemps suivi le sentier de montagne,Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne,Et j'avais pris, au bout du pont,La place où bien souvent, près du troupeau qui broute,J'écoute ce que dit le douanier, et j'écouteCe que le muletier répond.

Ayant longtemps suivi le sentier de montagne,

Distrait, j'avais gagné la frontière d'Espagne,

Et j'avais pris, au bout du pont,

La place où bien souvent, près du troupeau qui broute,

J'écoute ce que dit le douanier, et j'écoute

Ce que le muletier répond.

Toujours la même scène ingénument éclate:Le petit gabelou galonné d'écarlate,Avec un sourire entendu,Écoute le récit que l'autre lui rabâche,Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche.Trouve le flacon défendu.

Toujours la même scène ingénument éclate:

Le petit gabelou galonné d'écarlate,

Avec un sourire entendu,

Écoute le récit que l'autre lui rabâche,

Puis va vers la charrette, et, sous un cuir de bâche.

Trouve le flacon défendu.

Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres.Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres,Avec le grillon alternaitComme un berger d'églogue avec un autre alterne.Déjà le voiturier allumait sa lanterne.Tout le soir sentait le genêt.

Ce jour-là, c'était l'heure où s'enflamment les vitres.

Le grillon, dont l'amour fait chanter les élytres,

Avec le grillon alternait

Comme un berger d'églogue avec un autre alterne.

Déjà le voiturier allumait sa lanterne.

Tout le soir sentait le genêt.

Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire,Glabres, la cigarette au coin de leur sourire,Vont à pas souples et prudents;De ces filles riaient, si brunes, sous les branches,Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches:Leurs espadrilles et leurs dents.

Parfois, de ces garçons passaient qui, sans rien dire,

Glabres, la cigarette au coin de leur sourire,

Vont à pas souples et prudents;

De ces filles riaient, si brunes, sous les branches,

Que, dans l'ombre, on ne peut voir que deux choses blanches:

Leurs espadrilles et leurs dents.

Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque,Un de ces paysans dont le regard s'embusqueSous un béret qui se rabat.Feignant de ramasser des pompons de platane,Il trottinait, courbé, derrière un petit âneQui portait un sac sur son bât.

Et j'aperçus venir un vieillard maigre et brusque,

Un de ces paysans dont le regard s'embusque

Sous un béret qui se rabat.

Feignant de ramasser des pompons de platane,

Il trottinait, courbé, derrière un petit âne

Qui portait un sac sur son bât.

L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre.—Au moment où le vieux allait passer peut-être,Inoffensif et toussotant,Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague,L'âne fit un écart. Et soudain une dagueTomba sur le sol en tintant.

L'âne disparaissait sous le grand sac champêtre.

—Au moment où le vieux allait passer peut-être,

Inoffensif et toussotant,

Le douanier n'ayant eu vers lui qu'un regard vague,

L'âne fit un écart. Et soudain une dague

Tomba sur le sol en tintant.

Une très vieille dague espagnole.—Et puis, commeL'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme,Des bonds de poulain andalou,On vit un ancien casque en forme d'astrolabeEt deux longs éperons de style presque arabeTomber aux pieds du gabelou.

Une très vieille dague espagnole.—Et puis, comme

L'âne faisait, malgré les efforts du pauvre homme,

Des bonds de poulain andalou,

On vit un ancien casque en forme d'astrolabe

Et deux longs éperons de style presque arabe

Tomber aux pieds du gabelou.

Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes,Ruait,—chaque ruade éparpilla des armes!Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air,Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles,Un envol de rivets, de tassettes, de mailles,Un feu d'artifice de fer!

Et comme l'âne, ému par ces nouveaux vacarmes,

Ruait,—chaque ruade éparpilla des armes!

Et, tout le sac s'ouvrant dans l'air,

Ce fut, pendant qu'au bruit accouraient des marmailles,

Un envol de rivets, de tassettes, de mailles,

Un feu d'artifice de fer!

Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe,Des armes que cachait ce vieillard qui se courbeEt craintivement s'amoindrit?Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée?Ou bien veut-on passer une armure voléeA l'Armeria de Madrid?

Quoi! c'étaient, dans ce sac, sous une avoine fourbe,

Des armes que cachait ce vieillard qui se courbe

Et craintivement s'amoindrit?

Prépare-t-on la guerre au fond de la vallée?

Ou bien veut-on passer une armure volée

A l'Armeria de Madrid?

Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle?La courroie a souvent fait place à la ficelle,Les boucles n'ont plus d'ardillons.Quelle est cette rapière?… Oh! comme elle est usée!La coquille brimballe autour de la fusée!La garde est veuve de quillons!

Quelle armure est-ce là qui tombe et se bosselle?

La courroie a souvent fait place à la ficelle,

Les boucles n'ont plus d'ardillons.

Quelle est cette rapière?… Oh! comme elle est usée!

La coquille brimballe autour de la fusée!

La garde est veuve de quillons!

Une jambe de fer dont le genou se rouilleEn rencontrant le roc un instant s'agenouille;Et, de ce fantastique sac,On croit voir, sur le sol rose de crépuscule,Tomber un chevalier qui se désarticuleAvec un bruit de bric-à-brac!

Une jambe de fer dont le genou se rouille

En rencontrant le roc un instant s'agenouille;

Et, de ce fantastique sac,

On croit voir, sur le sol rose de crépuscule,

Tomber un chevalier qui se désarticule

Avec un bruit de bric-à-brac!

La rondache, roulant comme un cerceau superbe,S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbeOù le rejoint un vieux houseau.L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre,Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptèreVidé par le bec d'un oiseau.

La rondache, roulant comme un cerceau superbe,

S'échappe. Un gantelet crispe ses doigts sur l'herbe

Où le rejoint un vieux houseau.

L'âne bondit toujours. Et cependant, à terre,

Une cuirasse a l'air d'un grand coléoptère

Vidé par le bec d'un oiseau.

Enfin, de ce ballot que chaque bond déballeJaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale,Une sorte d'astre échancré,On ne sait quel plateau de balance fantasque,Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque,Fourbi comme un vase sacré!

Enfin, de ce ballot que chaque bond déballe

Jaillit un cuivre étrange, une vieille cymbale,

Une sorte d'astre échancré,

On ne sait quel plateau de balance fantasque,

Luisant, plat comme un plat, martelé comme un casque,

Fourbi comme un vase sacré!

Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digneQu'on prend quand on observe à regret la consigne,Le douanier recula d'un pas.Puis—que pouvaient avoir de terrible ces armesQu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?—Puis il dit: «Ça ne passe pas!»

Et quand tout eut roulé devant lui, de l'air digne

Qu'on prend quand on observe à regret la consigne,

Le douanier recula d'un pas.

Puis—que pouvaient avoir de terrible ces armes

Qu'un vieillard ramassait en les couvrant de larmes?—

Puis il dit: «Ça ne passe pas!»

Chacun aida le vieux. Une fille d'aubergeRamassa la rondache, un enfant la flamberge;Et, lorsque tout fut ramassé,Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre,Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître,S'éloigna, pesant et cassé.

Chacun aida le vieux. Une fille d'auberge

Ramassa la rondache, un enfant la flamberge;

Et, lorsque tout fut ramassé,

Le vieux, s'étant laissé sur les bras tout remettre,

Car l'âne en bondissant avait fui loin du maître,

S'éloigna, pesant et cassé.

Et le douanier s'en fut boire avec une filleL'anisette espagnole où trempe une brindilleQu'entoure du sucre candi.Moi, je suivis le vieux.—Il allait, le dos triste.Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste.—Et je vis qu'il avait grandi.

Et le douanier s'en fut boire avec une fille

L'anisette espagnole où trempe une brindille

Qu'entoure du sucre candi.

Moi, je suivis le vieux.—Il allait, le dos triste.

Bientôt, il se crut seul sous le ciel d'améthyste.

—Et je vis qu'il avait grandi.

Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette,Droit,—comme s'il savait aussi bien qu'un poèteQue, lorsqu'on se retrouve seul,Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère,—N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père,Mais d'un seigneur et d'un aïeul.

Oui, l'homme, maintenant, haussant sa silhouette,

Droit,—comme s'il savait aussi bien qu'un poète

Que, lorsqu'on se retrouve seul,

Il n'est pas de fierté que l'on ne récupère,

—N'avait plus l'air d'un paysan et d'un grand-père,

Mais d'un seigneur et d'un aïeul.

Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse.Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?…»Et, tout d'un coup, je dis:«Mais c'est!…» Et me mis à courir à travers la campagne,Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne,Plus le vieil homme grandissait.

Le vent du sud soufflait sa brûlante caresse.

Et je suivais ce vieux en murmurant: «Serait-ce?…»

Et, tout d'un coup, je dis:

«Mais c'est!…» Et me mis à courir à travers la campagne,

Pâle de voir que, plus il entrait en Espagne,

Plus le vieil homme grandissait.

Il jeta son béret, hocha sa tête grise;Puis, comme s'il avait entendu dans la briseLe nom que je n'avais pas dit,Il posa sur le sol ses armes en silence,Se coiffa fièrement du plateau de balance,Et, se retournant, m'attendit.

Il jeta son béret, hocha sa tête grise;

Puis, comme s'il avait entendu dans la brise

Le nom que je n'avais pas dit,

Il posa sur le sol ses armes en silence,

Se coiffa fièrement du plateau de balance,

Et, se retournant, m'attendit.

Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande.Basse sur l'horizon, la lune était si grandeQue tout prenait un air sorcier.Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne,M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane,Et jambé comme un échassier.

Nous étions seuls, tous deux, au milieu d'une lande.

Basse sur l'horizon, la lune était si grande

Que tout prenait un air sorcier.

Et le vieux, dépouillant sa cape paysanne,

M'apparut, sec, vêtu d'une stricte basane,

Et jambé comme un échassier.

Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste,La beauté de son front, la largeur de son geste,Et la jeunesse de ses yeux.Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre:Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombreEn disant le nom de ce vieux!

Alors, je reconnus sa pauvre soubreveste,

La beauté de son front, la largeur de son geste,

Et la jeunesse de ses yeux.

Et je crus que j'allais trouver des mots sans nombre:

Mais, tremblant, je ne pus que m'incliner dans l'ombre

En disant le nom de ce vieux!

A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvreUn long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre,Sourit un peu de mon émoi,Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre,Il ôta gravement sa cymbale de cuivre,Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.»

A son nom, il grandit encor, mit sur sa lèvre

Un long doigt sarmenteux qui grelottait de fièvre,

Sourit un peu de mon émoi,

Puis, avec le plus noble et touchant savoir-vivre,

Il ôta gravement sa cymbale de cuivre,

Et me dit: «Eh bien! oui, c'est moi.»

Je vis sa tête, avec l'auréole immortelleQue lui font, en tournant sans cesse derrière elle,Les ailes des moulins à vent!Mais: «Seigneur bachelier…», prononça-t-il, tandis que,Très digne, il remettait sur sa tête le disque,Pardonnez à votre Servant

Je vis sa tête, avec l'auréole immortelle

Que lui font, en tournant sans cesse derrière elle,

Les ailes des moulins à vent!

Mais: «Seigneur bachelier…», prononça-t-il, tandis que,

Très digne, il remettait sur sa tête le disque,

Pardonnez à votre Servant

«Si la profession qu'il exerce l'obligeA demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je,Car je doute qu'un bachelier—Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!—Prenne un armet auquel la mentonnière manquePour l'obscur bassin d'un barbier!»

«Si la profession qu'il exerce l'oblige

A demeurer coiffé d'un armet. Armet, dis-je,

Car je doute qu'un bachelier

—Le fût-il de Paris, qui vaut bien Salamanque!—

Prenne un armet auquel la mentonnière manque

Pour l'obscur bassin d'un barbier!»

Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades,En ce langage où la sierra mit ses cascadesEt l'Alhambra ses rossignols:«Seigneur!…» et je renonce à traduire le flegme,La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme,Et les jeux de mots espagnols;

Il se tut un instant. Puis, parlant par saccades,

En ce langage où la sierra mit ses cascades

Et l'Alhambra ses rossignols:

«Seigneur!…» et je renonce à traduire le flegme,

La morgue qui redonde, et le ton d'apophtegme,

Et les jeux de mots espagnols;

«Seigneur! mon œil vous scrute au moment qu'il vous toise:Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoiseEst de celles que nous aimons.Eh bien?… prétendra-t-on encor que j'exagèreQuand je dis que je suis Chevalier Errant?—J'erreDepuis soixante ans dans ces monts.

«Seigneur! mon œil vous scrute au moment qu'il vous toise:

Vous n'êtes pas bien grand, mais votre âme courtoise

Est de celles que nous aimons.

Eh bien?… prétendra-t-on encor que j'exagère

Quand je dis que je suis Chevalier Errant?—J'erre

Depuis soixante ans dans ces monts.

«Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque,Des pays catalans jusqu'à ce pays basqueDont les pommiers sont pleins de gui.Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes,Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes,Avec Zumalacarrégui.

«Je les ai parcourus de la Rhune à Vénasque,

Des pays catalans jusqu'à ce pays basque

Dont les pommiers sont pleins de gui.

Là, j'ai des Douze Pairs vu les douze ombres tristes,

Et j'ai causé, du temps des batailles carlistes,

Avec Zumalacarrégui.

«Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune,Buvant le lait de chèvre et le rayon de luneAu creux de l'âme et de la main,Dormant contre la meule où l'on plante une perche,J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je chercheUn passage, un col, un chemin!

«Fredonnant le vieil air des Rois de Pampelune,

Buvant le lait de chèvre et le rayon de lune

Au creux de l'âme et de la main,

Dormant contre la meule où l'on plante une perche,

J'erre, j'erre, Seigneur, dans ces monts où je cherche

Un passage, un col, un chemin!

«Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporteJe ne sais quelle odeur de conscience morteQue n'aimerait pas Amadis.Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe.Je devine combien s'épaissit et siropeLe sang latin, si clair jadis!

«Je voudrais les franchir. Car la brise m'apporte

Je ne sais quelle odeur de conscience morte

Que n'aimerait pas Amadis.

Moi qui ne vieillis pas, je sens vieillir l'Europe.

Je devine combien s'épaissit et sirope

Le sang latin, si clair jadis!

«Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terneCaraculiambro de l'époque moderne,L'Égoïsme, père d'Ennui,Fait régner sur le monde une nuit si grognonneQue les coiffes de la duègne QuintagnoneSont moins noires que cette nuit!

«Oui, ce morne géant qu'il faut tuer, ce terne

Caraculiambro de l'époque moderne,

L'Égoïsme, père d'Ennui,

Fait régner sur le monde une nuit si grognonne

Que les coiffes de la duègne Quintagnone

Sont moins noires que cette nuit!

«Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie,Aller remettre un peu le siècle à la folie!Il a besoin de me revoirEt de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue.Ma lance doit piquer l'humanité fourbuePour la pousser à l'abreuvoir!

«Je veux franchir ces monts. Je veux, puisqu'il m'oublie,

Aller remettre un peu le siècle à la folie!

Il a besoin de me revoir

Et de reboire une eau qu'il n'a plus guère bue.

Ma lance doit piquer l'humanité fourbue

Pour la pousser à l'abreuvoir!

«Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère,Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terreQu'ils ne sont jamais lumineux,Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race,Aller jeter un clou de ma vieille cuirassePour les rendre ferrugineux!

«Et quant aux vils ruisseaux où l'on se désaltère,

Je dois, dans leur eau grise où roule tant de terre

Qu'ils ne sont jamais lumineux,

Je dois, dans leur eau fade où s'affaiblit la race,

Aller jeter un clou de ma vieille cuirasse

Pour les rendre ferrugineux!

«En vérité, Seigneur bachelier de mon âme,Je ne suis pas content d'une Europe qui blâmeLes héroïsmes superflus.Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense.Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France,Et la France ne m'aime plus!

«En vérité, Seigneur bachelier de mon âme,

Je ne suis pas content d'une Europe qui blâme

Les héroïsmes superflus.

Il est temps que j'y entre, et c'est à quoi je pense.

Mais on n'y peut entrer qu'en passant par la France,

Et la France ne m'aime plus!

«Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille.Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille.Elle s'en méfie aujourd'hui.Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croireQu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloireDont le geste au gouffre conduit.

«Je ne dis pas cela parce qu'elle me raille.

Jadis, elle raillait tendrement ma ferraille.

Elle s'en méfie aujourd'hui.

Des gens, pour nous brouiller, veulent lui faire croire

Qu'un redresseur de torts n'est qu'un chercheur de gloire

Dont le geste au gouffre conduit.

«Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge,Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe,L'oubli de soi, l'amour féal,Et la façon dont on se fait des Dulcinées!Mais, hélas! il y a toujours des PyrénéesPour les colporteurs d'idéal!

«Ah! je voudrais sortir d'Espagne, où je me ronge,

Pour m'en aller rapprendre au vieux monde le songe,

L'oubli de soi, l'amour féal,

Et la façon dont on se fait des Dulcinées!

Mais, hélas! il y a toujours des Pyrénées

Pour les colporteurs d'idéal!

«Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière.Et comme on le sait bien, on veille à la frontière;Et toujours, quand je veux sortir,Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche,La grande armure me trahit, que rien n'empêcheDe briller ou de retentir!

«Dès qu'elle me verrait j'aurais la France entière.

Et comme on le sait bien, on veille à la frontière;

Et toujours, quand je veux sortir,

Quand, déguisé, baissant le front, je me dépêche,

La grande armure me trahit, que rien n'empêche

De briller ou de retentir!

«C'est en vain qu'enlevant ma chère carapaceJe la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe,Ou sous des branches de genêt:De maudits enchanteurs habitant des guéritesSavent percer de l'œil les formes hypocrites,Et toujours on la reconnaît!

«C'est en vain qu'enlevant ma chère carapace

Je la mets dans un sac, parfois, pour qu'elle passe,

Ou sous des branches de genêt:

De maudits enchanteurs habitant des guérites

Savent percer de l'œil les formes hypocrites,

Et toujours on la reconnaît!

«Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique.Que j'exporte une armure ancienne et magnifiqueSans la déclarer!… C'est ainsiQue toujours, quand le Sort injuste me querelle,On veut me l'expliquer de façon naturelle.Mais je ne suis pas fou. Merci!

«Je sais, vous me direz qu'on croit que je trafique.

Que j'exporte une armure ancienne et magnifique

Sans la déclarer!… C'est ainsi

Que toujours, quand le Sort injuste me querelle,

On veut me l'expliquer de façon naturelle.

Mais je ne suis pas fou. Merci!

«Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque,Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque!J'aurais vite joué le tour.Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore…»Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore.«… Que Rossinante est mort, un jour!

«Que n'ai-je, pour franchir la douane et sa baraque,

Le zèbre sur lequel chevauchait Muzaraque!

J'aurais vite joué le tour.

Mais je n'ai qu'un ânon. Car Votre Grâce ignore…»

Il s'arrêta. Sa voix soudain fut moins sonore.

«… Que Rossinante est mort, un jour!

«Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine.Et savez-vous la fin que réservait leur haineA la monture d'un héros?Elle qu'à voir la mort j'avais habituée,Elle est morteles yeux bandés!—On l'a tuéeDans une course de taureaux!»

«Un jour, on me l'a pris. On m'a fait cette peine.

Et savez-vous la fin que réservait leur haine

A la monture d'un héros?

Elle qu'à voir la mort j'avais habituée,

Elle est morteles yeux bandés!—On l'a tuée

Dans une course de taureaux!»

Une larme coula sur la Triste Figure.«Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugureUne chevalerie à pied,Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre;Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre,Vive Dieu! pour me copier!

Une larme coula sur la Triste Figure.

«Voilà pourquoi, Seigneur bachelier, j'inaugure

Une chevalerie à pied,

Mais qui rendrait jaloux Palmerin d'Angleterre;

Et Roland reviendrait qu'il mettrait pied à terre,

Vive Dieu! pour me copier!

«Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnesPasser pour aller faire en France des campagnes,Je jure de ne plus m'asseoir.Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre GrâceNe sait pas…» Et sa Voix soudain devint plus basse.«… Que Dulcinée est morte, un soir.

«Jusqu'à ce que je puisse à travers ces montagnes

Passer pour aller faire en France des campagnes,

Je jure de ne plus m'asseoir.

Je n'ai plus d'autre but, d'ailleurs. Car Votre Grâce

Ne sait pas…» Et sa Voix soudain devint plus basse.

«… Que Dulcinée est morte, un soir.

«Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe,Mon existence à moi ne vaut plus une arrobeDe raisin sec de Malaga!Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvreSonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'œuvrePour laquelle on vous délégua.

«Depuis qu'en son cercueil j'ai disposé sa robe,

Mon existence à moi ne vaut plus une arrobe

De raisin sec de Malaga!

Mais il faut qu'un talon écraseur de couleuvre

Sonne aux chemins du monde. Il faut accomplir l'œuvre

Pour laquelle on vous délégua.

«Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre!Car vous ne savez pas…» Sa voix devint plus sombre.«… Que Sancho vit encore. Il vit!Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade.J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camaradeLe gros homme qui me servit!

«Je dois rapprendre aux gens des choses en grand nombre!

Car vous ne savez pas…» Sa voix devint plus sombre.

«… Que Sancho vit encore. Il vit!

Celui-là ne meurt pas. Et même il monte en grade.

J'eus tort d'aimer jadis comme un bon camarade

Le gros homme qui me servit!

«On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes!Tandis que contre moi la peur met ses gendarmesQu'elle voudrait qu'on centuplât!Et partout, à présent, le Pança sur le mondeA si soigneusement roulé sa panse rondeQu'à présent, partout, tout est plat!

«On l'a laissé passer, lui qui n'avait pas d'armes!

Tandis que contre moi la peur met ses gendarmes

Qu'elle voudrait qu'on centuplât!

Et partout, à présent, le Pança sur le monde

A si soigneusement roulé sa panse ronde

Qu'à présent, partout, tout est plat!

«Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire.On l'acclame quand il crache dans l'écritoireDe Gid-Hamed-Ben-Engeli.Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe.Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe:«L'enthousiasme est aboli!»

«Sancho règne! Il raconte en farce mon histoire.

On l'acclame quand il crache dans l'écritoire

De Gid-Hamed-Ben-Engeli.

Sur ses genoux cagneux la Beauté se dégrafe.

Il promulgue sa loi, qui n'a qu'un paragraphe:

«L'enthousiasme est aboli!»

«On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge.Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe.Il se lave. On le décrassa.Il soupe avec des rois chez les femmes superbes.Il fait des mots au lieu de dire des proverbes.Mais c'est toujours Sancho Pança!

«On ne reconnaît plus le drôle. Il a du linge.

Les ciseaux ont passé dans sa barbe de singe.

Il se lave. On le décrassa.

Il soupe avec des rois chez les femmes superbes.

Il fait des mots au lieu de dire des proverbes.

Mais c'est toujours Sancho Pança!

«Il amuse les gens assez vils pour permettreQu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître,Et son père le grand Manchot!Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire,De me voir sur le seuil paraître pour lui dire:«Taisez-vous. Vous êtes Sancho!»

«Il amuse les gens assez vils pour permettre

Qu'il trahisse à la fois le grand Manchois son maître,

Et son père le grand Manchot!

Mais il tremble toujours, pendant qu'il les fait rire,

De me voir sur le seuil paraître pour lui dire:

«Taisez-vous. Vous êtes Sancho!»

«Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune.Car on profite mal d'une bonne fortuneQuand on s'en étonne tout bas.Il sait bien quelles sont les choses éternelles,Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes:Les pattes ne voleront pas!

«Il le sait bien, qu'il l'est! C'est ce qui l'importune.

Car on profite mal d'une bonne fortune

Quand on s'en étonne tout bas.

Il sait bien quelles sont les choses éternelles,

Et qu'on peut s'amuser à démoder les ailes:

Les pattes ne voleront pas!

«Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline!Triste comme une nuit sans bruit de mandolineEt long comme un jour sans combat!Je ne peux pas aller interrompre son règne!Et sans cesse je sens, à mon vieux cœur qui saigne,Que quelque rêve au loin s'abat!

«Mais, hélas! triste et long j'erre sur la colline!

Triste comme une nuit sans bruit de mandoline

Et long comme un jour sans combat!

Je ne peux pas aller interrompre son règne!

Et sans cesse je sens, à mon vieux cœur qui saigne,

Que quelque rêve au loin s'abat!

«Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure!Mais ce serait faiblir, admettre une entamure.Mon armure est comme mon nom.Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être?Non, car je rougirais de ne plus reconnaîtreLa forme de mon ombre! Non,

«Je ne pourrais passer qu'en laissant mon armure!

Mais ce serait faiblir, admettre une entamure.

Mon armure est comme mon nom.

Et j'en irais là-bas prendre une autre, peut-être?

Non, car je rougirais de ne plus reconnaître

La forme de mon ombre! Non,

«Car à sa silhouette on doit rester fidèle!La mienne me convient si c'est à cause d'elleQu'à la sottise je déplus!Qui me dessinerait un bon harnois de guerre?Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire,Et Gustave Doré n'est plus!

«Car à sa silhouette on doit rester fidèle!

La mienne me convient si c'est à cause d'elle

Qu'à la sottise je déplus!

Qui me dessinerait un bon harnois de guerre?

Je n'ai pas confiance au goût de l'antiquaire,

Et Gustave Doré n'est plus!

«Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude,Il me faudrait un page, un complice qui rôde,Par les rocs, le long des ruisseaux…Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande?Puisque pour la passer mon armure est trop grande,Nous la passerons par morceaux!

«Ah! pour porter là-bas tout l'attirail en fraude,

Il me faudrait un page, un complice qui rôde,

Par les rocs, le long des ruisseaux…

Veux-tu faire avec moi, fils, de la contrebande?

Puisque pour la passer mon armure est trop grande,

Nous la passerons par morceaux!

«En un pareil combat la ruse est exemplaire!Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaireQue Votre Grâce me blâmâtD'oser requérir d'elle une souplesse adroite,Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droiteQu'un fuseau de Guadarrama!

«En un pareil combat la ruse est exemplaire!

Il ne laisserait pas, Seigneur, de me déplaire

Que Votre Grâce me blâmât

D'oser requérir d'elle une souplesse adroite,

Car tout le monde sait que j'ai l'âme aussi droite

Qu'un fuseau de Guadarrama!

«Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose.Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande causePeut-être un service renduQuand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire,On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruireUn paladin inattendu!

«Ce n'est qu'un rôle obscur qu'ici je vous propose.

Mais, Seigneur, vous aurez à quelque grande cause

Peut-être un service rendu

Quand, passé par tronçons que nul n'aura vu luire,

On verra tout d'un coup, là-bas, se reconstruire

Un paladin inattendu!

«Si vous faites cela pour la moustache blancheDu Très Ingénieux Hidalgo de la Manche,Si vous me consacrez un peuDe cette jeune ardeur que le ciel vous octroie,Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joieVous regarderez le ciel bleu!

«Si vous faites cela pour la moustache blanche

Du Très Ingénieux Hidalgo de la Manche,

Si vous me consacrez un peu

De cette jeune ardeur que le ciel vous octroie,

Je jure, bachelier, qu'avec bien plus de joie

Vous regarderez le ciel bleu!

«Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies!Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des foliesEt cueillir les fleurs du buisson?Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance!On peut dans un bouquet passer un fer de lance,Un signal dans une chanson!

«Allons, donne ta main! A moi tu t'affilies!

Quoi? Tu ne sais, dis-tu, que chanter des folies

Et cueillir les fleurs du buisson?

Chante, et cueille des fleurs d'un air de nonchalance!

On peut dans un bouquet passer un fer de lance,

Un signal dans une chanson!

«Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine!Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine,Sont là, d'argent, d'or et d'airain!A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière?Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière?Ou bien veux-tu le gorgerin?»

«Voici l'heure! La nuit paillette sa basquine!

Mes armes, qu'un reflet d'étoiles damasquine,

Sont là, d'argent, d'or et d'airain!

A quoi fais-tu passer aujourd'hui la frontière?

Veux-tu le soleret? Veux-tu la cubitière?

Ou bien veux-tu le gorgerin?»

Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure!J'hésitais… Mais je vis sur la Triste FigureUne telle déception Que:«Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!»M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure,«A votre disposition!»

Il ouvrait ses longs bras à l'immense envergure!

J'hésitais… Mais je vis sur la Triste Figure

Une telle déception Que:

«Perle de l'honneur! Miroir de la bravoure!»

M'écriai-je, en prenant un air d'Estramadoure,

«A votre disposition!»

—«Choisis donc!…» Un rayon toucha comme un doigt pâleLe plateau de balance—ou la vieille cymbale—Ou l'espèce d'astre échancré,La chose qui luisait sur le crâne fantasque,L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque,Fourbi comme un vase sacré!

—«Choisis donc!…» Un rayon toucha comme un doigt pâle

Le plateau de balance—ou la vieille cymbale—

Ou l'espèce d'astre échancré,

La chose qui luisait sur le crâne fantasque,

L'objet plat comme un plat, martelé comme un casque,

Fourbi comme un vase sacré!

Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffeDe Pantafilando! par le bonnet d'AlquifeEt par l'âme de Galaor!Je choisis—car la seule illusion m'enivre,Et l'objet qui de tous était le plus en cuivrePour moi sera le plus en or!—

Et je dis: «Par le cor de Roland! par la griffe

De Pantafilando! par le bonnet d'Alquife

Et par l'âme de Galaor!

Je choisis—car la seule illusion m'enivre,

Et l'objet qui de tous était le plus en cuivre

Pour moi sera le plus en or!—

«Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure,A soulevé le plus de rire et de murmure!C'est ton armet. Donne-le-moi!Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense,Il convient que ce soit par lui que je commence!Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.

«Je choisis, Chevalier, ce qui, de ton armure,

A soulevé le plus de rire et de murmure!

C'est ton armet. Donne-le-moi!

Puisque tu l'as couvert d'un ridicule immense,

Il convient que ce soit par lui que je commence!

Je n'ai pas peur. Et j'ai la foi.

«Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe!Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbeDont parfois j'arrachais un brin,Le soir même, furtif, et de ma veste bruneL'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune,J'emportais l'armet de Mambrin!

«Je jure que ceci n'est pas un plat à barbe!

Donne!» Et le long des rocs tout fleuris de joubarbe

Dont parfois j'arrachais un brin,

Le soir même, furtif, et de ma veste brune

L'empêchant d'accrocher quelque rayon de lune,

J'emportais l'armet de Mambrin!

Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque,Intéressé par l'œuvre, égayé par le risque,Je suis toujours sur le sentier;Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête,Et je chante… Et je dis que je suis un poète;Mais je suis un contrebandier.

Et depuis lors, dans l'ombre où passe un vent morisque,

Intéressé par l'œuvre, égayé par le risque,

Je suis toujours sur le sentier;

Je cueille des bouquets, je marche, je m'arrête,

Et je chante… Et je dis que je suis un poète;

Mais je suis un contrebandier.


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