The Project Gutenberg eBook ofLes Noces ChimiquesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Les Noces ChimiquesAuthor: Christian RosencreutzRelease date: April 1, 2005 [eBook #7854]Most recently updated: October 17, 2014Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks, and the OnlineDistributed Proofreading team*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOCES CHIMIQUES ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Les Noces ChimiquesAuthor: Christian RosencreutzRelease date: April 1, 2005 [eBook #7854]Most recently updated: October 17, 2014Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks, and the OnlineDistributed Proofreading team
Title: Les Noces Chimiques
Author: Christian Rosencreutz
Author: Christian Rosencreutz
Release date: April 1, 2005 [eBook #7854]Most recently updated: October 17, 2014
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks, and the OnlineDistributed Proofreading team
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOCES CHIMIQUES ***
DECHRISTIAN ROSENCREUTZ
ANNÉE 1459
Les secrets perdent leur valeur;la profanation détruit la grâce.
Donc: ne jette pas les perles aux porcs,et ne fais pas à un âne un lit de roses.
STRASBOURG
Chez les Héritiers de feu Lazare ZetznerAnnée M. DC. XVI
Un soir, quelque temps avant Pâques, j'étais assis devant ma table et je m'entretenais, selon mon habitude, longuement avec mon Créateur, dans une humble prière. Je méditais profondément les grands secrets, que le Père de la Lumière, dans sa majesté, m'a laissé contempler en grand nombre, plein du désir de préparer dans mon coeur un pain azyme sans tache, avec l'aide de mon agneau de Pâques bien-aimé. Soudain le vent vint à souffler avec tant de violence qu'il me sembla que la montagne dans laquelle ma demeure était creusée, s'écroulerait sous la rafale.
Cependant, comme cette tentative du diable, qui m'a accablé de bien des peines, resta sans succès, je repris courage et persévérai dans ma méditation. Tout à coup je me sens touché au dos; j'en fus si effrayé que je n'osai me retourner, quoiqu'en même temps j'en ressentisse une joie comme la faiblesse humaine n'en peut connaître que dans de semblables circonstances.
Comme on continuait à me tirer par mes vêtements, à plusieurs reprises, je finis cependant par me retourner et je vis une femme admirablement belle, vêtue d'une robe bleue parsemée délicatement d'étoiles d'or, tel le ciel. Dans sa main droite elle tenait une trompette en or, sur laquelle je lus aisément un nom, que l'on me défendit de révéler par la suite; dans sa main gauche elle serrait un gros paquet de lettres, écrites dans toutes les langues, qu'elle devait distribuer dans tous les pays comme je l'ai su plus tard. Elle avait des ailes grandes et belles, couvertes d'yeux sur toute leur étendue; avec ces ailes elle s'élançait et volait plus vite que l'aigle.
Peut-être aurais-je pu faire d'autres remarques encore, mais, comme elle ne resta que très peu de temps près de moi tandis que j'étais encore plein de terreur et de ravissement, je n'en vis pas davantage. Car, dès que je me retournai, elle feuilleta son paquet de lettres, en prit une et la déposa sur la table avec une profonde révérence; puis elle me quitta sans m'avoir dit une parole. Mais en prenant son essor, elle sonna de sa trompette avec une telle force que la montagne entière en résonna et que je n'entendis plus ma propre voix pendant près d'un quart d'heure.
Ne sachant quel parti prendre dans cette aventure inattendue, je tombai à genoux et priai mon Créateur qu'il me sauvegardât de tout ce qui pourrait être contraire à mon salut éternel. Tout tremblant de crainte je pris alors la lettre et je la trouvai plus pesante que si elle avait été toute en or. En l'examinant avec soin, je découvris le sceau minuscule qui la fermait et qui portait une croix délicate avec l'inscription:In hoc signo+vinces.
Dès que j'eus aperçu ce signe je repris confiance car ce sceau n'aurait pas plu au diable qui certes n'en faisait pas usage. Je décachetai donc vivement la lettre et je lus les vers suivants, écrits en lettres d'or sur champ bleu:
Aujourd'hui, aujourd'hui, aujourd'hui,Ce sont les noces du roi;Si tu es né pour y prendre partElu par Dieu pour la joie,Va vers la montagneQui porte trois templesVoir les événements.Prends garde à toi,Examine-toi toi-même.Si tu ne t'es pas purifié assidûmentLes noces te feront dommage.Malheur à qui s'attarde là-bas.Que celui qui est trop léger s'abstienne.
Au-dessous comme signature:
Sponsus et Sponsa.
A la lecture de cette lettre je faillis m'évanouir; mes cheveux se dressèrent et une sueur froide baigna tout mon corps. Je comprenais bien qu'il était question du mariage qui m'avait été annoncé dans une vision formelle sept ans auparavant; je l'avais attendu et souhaité ardemment pendant longtemps et j'en avais trouvé le terme en calculant soigneusement les aspects de mes planètes; mais jamais je n'avais soupçonné qu'il aurait lieu dans des conditions si graves et si dangereuses.
En effet, je m'étais imaginé que je n'avais qu'à me présenter au mariage pour être accueilli en convive bienvenu et voici que tout dépendait de l'élection divine. Je n'étais nullement certain d'être parmi les élus; bien plus, en m'examinant, je ne trouvais en moi qu'inintelligence et ignorance des mystères, ignorance telle que je n'étais même pas capable de comprendre le sol que foulaient mes pieds et les objets de mes occupations journalières; à plus forte raison je ne devais pas être destiné à approfondir et à connaître les secrets de la nature. A mon avis, la nature aurait pu trouver partout un disciple plus méritant, à qui elle eût pu confier son trésor si précieux, quoique temporel et périssable. De même je m'aperçus que mon corps, mes moeurs extérieures et l'amour fraternel pour mon prochain n'étaient pas d'une pureté bien éclatante; ainsi, l'orgueil de la chair perçait encore par sa tendance vers la considération et la pompe mondaines et le manque d'égards pour mon prochain. J'étais encore constamment tourmenté par la pensée d'agir pour mon profit, de me bâtir des palais, de me faire un nom immortel dans le monde et autres choses semblables.
Mais ce furent surtout les paroles obscures, concernant les trois temples, qui me donnèrent une grand inquiétude; mes méditations ne parvinrent pas à les éclaircir, et, peut-être, ne les aurais-je jamais comprises si la clef ne m'en avait été donnée d'une manière merveilleuse. Ballotté ainsi entre la crainte et l'espérance, je pesais le pour et le contre; mais je n'arrivais qu'à constater ma faiblesse et mon impuissance. Me sentant incapable de prendre une décision quelconque, rempli d'effroi par cette invitation, je cherchai enfin une solution par ma voie habituelle, la plus certaine: je m'abandonnai au sommeil après une prière sévère et ardente, dans l'espoir que mon ange voudrait m'apparaître avec la permission divine pour mettre un terme à mes doutes, ainsi que cela m'avait été déjà accordé quelques fois auparavant. Et il en fut encore ainsi, à la louange de Dieu, pour mon bien et pour l'exhortation et l'amendement cordial de mon prochain.
Car, à peine m'étais-je endormi, qu'il me sembla que j'étais couché dans une tour sombre avec une multitude d'autres hommes; et, là, attachés à de lourdes chaînes nous grouillions comme des abeilles sans lumière, même sans la plus faible lueur; et cela aggravait encore notre affliction. Aucun de nous ne pouvait voir quoi que ce fut et cependant j'entendais mes compagnons s'élever constamment les uns contre les autres, parce que la chaîne de l'un était tant soit peu plus légère que celle de l'autre; sans considérer qu'il n'y avait pas lieu de se mépriser beaucoup mutuellement, car nous étions tous de pauvres sots.
Après avoir subi ces peines pendant assez longtemps, nous traitant réciproquement d'aveugles et de prisonniers, nous entendîmes enfin sonner de nombreuses trompettes et battre le tambour avec un tel art que nous en fûmes apaisés et réjouis dans notre croix. Pendant que nous écoutions, le toit de la tour fut soulevé et un peu de lumière put pénétrer jusqu'à nous. C'est alors que l'on put nous voir tomber les uns sur les autres, car tout ce monde remuait en désordre, de sorte que celui qui nous dominait tantôt était maintenant sous nos pieds. Quant à moi, je ne restai pas inactif non plus mais je me glissai parmi mes compagnons et, malgré mes liens pesants, je grimpai sur une pierre dont j'avais réussi à, m'emparer; mais là aussi je fus attaqué par les autres et je les repoussai en me défendant de mon mieux des mains et des pieds. Nous étions convaincus que nous serions tous libérés mais il en fut autrement.
Lorsque les Seigneurs qui nous regardaient d'en haut par l'orifice de la tour se furent égayés quelque peu de cette agitation et de ces gémissements, un vieillard tout blanc nous ordonna de nous taire, et, dès qu'il eut obtenu le silence, il parla, si ma mémoire est fidèle, en ces termes:
Si le pauvre genre humainVoulait ne pas se révolter,Il recevrait beaucoup de biensD'une véritable mère,Mais refusant d'obéir,Il reste avec ses soucis,Et demeure prisonnier.Toutefois, ma chère mère ne veut pasLeur tenir rigueur pour leur désobéissance;Et laisse ses biens précieuxArriver à la lumière trop souvent,Quoiqu'ils y parviennent très rarement,Afin qu'on les apprécie;Sinon on les considère comme fables.C'est pourquoi, en l'honneur de la fête,Que nous célébrons aujourd'hui,Pour qu'on lui rende grâce plus souventElle veut faire une bonne oeuvre.On descendra la corde;Celui qui s'y suspendraSera délivré.
A peine eut-il achevé ce discours, que la vieille dame ordonna à ses serviteurs de lancer la corde dans la tour à sept reprises et de la ramener avec ceux qui auront pu la saisir.
Oh Dieu! que ne puis-je décrire avec plus de force l'angoisse qui nous étreignit alors, car nous cherchions tous à nous emparer de la corde et par cela même nous nous en empêchions mutuellement. Sept minutes s'écoulèrent, puis une clochette tinta; à ce signal les serviteurs ramenèrent la corde pour la première fois avec quatre des nôtres. A ce moment j'étais bien loin de pouvoir saisir la corde, puisque, pour mon grand malheur, j'étais monté sur une pierre contre la paroi de la tour, comme je l'ai dit; de cet endroit je ne pouvais saisir la corde qui descendait au milieu.
La corde nous fut tendue une seconde fois; mais beaucoup parmi nous avaient des chaînes trop lourdes et des mains trop délicates pour y rester accrochés, et, en tombant ils en entraînaient beaucoup d'autres qui se seraient peut-être maintenus. Hélas! j'en vis qui, ne pouvant se saisir de la corde en arrachaient d'autres, tant nous fûmes envieux dans notre grande misère. Mais je plaignis surtout ceux qui étaient tellement lourds que leurs mains s'arrachèrent de leurs corps sans qu'ils parvinssent à monter.
Il arriva donc qu'en cinq allées et venues, bien peu furent délivrés; car à l'instant même où le signal était donné, les serviteurs ramenaient la corde avec une telle rapidité que la plupart de ceux qui l'avaient saisie tombaient les uns sur les autres. La cinquième fois notamment la corde fut retirée à vide de sorte que beaucoup d'entre nous, dont moi-même désespéraient de leur délivrance; nous implorâmes donc Dieu pour qu'il eût pitié de nous et nous sortit de cette ténèbre puisque les circonstances étaient propices; et quelques-uns ont été exaucés.
Comme la corde balançait pendant qu'on la retirait elle vint à passer près de moi, peut-être par la volonté divine; je la suivis au vol et m'assis par-dessus tous les autres; et c'est ainsi que j'en sortis contre toute attente. Ma joie fut telle que je ne sentis pas les blessures qu'une pierre aiguë me fit à la tête pendant la montée; je ne m'en aperçus qu'au moment où, à mon tour, je dus aider les autres délivrés à retirer la corde pour la septième et dernière fois; alors, par l'effort déployé, le sang se répandit sur tous mes vêtements, sans que je le remarquasse, dans ma joie.
Après ce dernier retrait de la corde, ramenant un plus grand nombre de prisonniers, la dame chargea son très vieux fils (dont l'âge m'étonnait grandement) d'exhorter les prisonniers restant dans la tour; celui-ci, après une courte réflexion, prit la parole comme suit:
Chers enfants Qui êtes là-bas, Voici terminé Ce qui était prévu depuis longtemps. Ce que la grâce de ma mère A accordé à vos frères Ne leur enviez point. Des temps joyeux viendront bientôt, Où tous seront égaux; Il n'y aura plus ni pauvre ni riche. Celui à qui on a commandé beaucoup Devra apporter beaucoup, Celui à qui on a confié beaucoup Devra rendre des comptes sévères. Cessez donc vos plaintes amères; Qu'est-ce que quelques jours.
Dès qu'il eût achevé ce discours, la toiture fut replacée sur la tour. Alors l'appel des trompettes et des tambours retentit de nouveau, mais leur éclat ne parvenait pas à dominer les gémissements des prisonniers de la tour qui s'adressaient à tous ceux qui étaient dehors; et cela me fit venir les larmes aux yeux.
La vieille dame prit place à côté de son fils sur le siège disposé à son intention et fit compter les délivrés. Quand elle en eut appris le nombre et l'eut marqué sur une tablette en or, elle demanda le nom de chacun qui fut noté par un page. Elle nous regarda ensuite, soupira et dit à son fils (ce que j'entendis fort bien): «Ah! que je plains les pauvres hommes dans la tour; puisse Dieu me permettre de les délivrer tous». Le fils répondit: «Mère, Dieu l'a ordonné ainsi et nous ne devons pas lui désobéir. Si nous étions tous seigneurs et possesseurs des biens de la terre, qui donc nous servirait quand nous sommes à table?». A cela, sa mère ne répliqua rien.
Mais bientôt elle reprit: «Délivrez donc ceux-ci de leurs chaînes». Cela fut fait rapidement et l'on me débarrassa presque le dernier. Alors, quoiqu'ayant observé d'abord la façon de se comporter de mes compagnons, je ne pus me retenir de m'incliner devant la vieille dame et de remercier Dieu, qui, par son intermédiaire, avait bien voulu me transporter de la ténèbre à la lumière, dans sa grâce paternelle. Les autres suivirent mon exemple et la dame s'inclina.
Enfin chacun reçut comme viatique une médaille, commémorative en or; elle portait sur l'endroit l'effigie du soleil levant, sur l'envers, si ma mémoire est fidèle, les trois lettres D. L. S..
[Deus Lux Solis vel Laus Semper:Dieu lumière du Soleil ouA Dieu louange toujours.]
Puis on nous congédia en nous exhortant à servir notre prochain pour la louange de Dieu, et à tenir secret ce qui nous avait été confié; nous en fîmes la promesse et nous nous séparâmes.
Or, je ne pouvais marcher qu'avec difficulté, à cause des blessures produites par les anneaux qui m'avaient encerclé les pieds et je boîtais des deux jambes. La vieille dame s'en aperçut, en rit, me rappela et me dit: «Mon fils, ne t'attriste pas pour cette infirmité, mais souviens-toi de tes faiblesses et remercie Dieu qui t'a-laissé parvenir à cette lumière élevée, tandis que tu séjournes encore en ce monde, dans ton imperfection; supporte ces blessures en souvenir de moi».
A ce moment, les trompettes sonnèrent inopinément; j'en fus tellement saisi que je m'éveillai. C'est alors seulement que je m'aperçus que j'avais rêvé. Toutefois, j'avais été si fortement impressionné que ce songe me préoccupe encore aujourd'hui et qu'il me semble que je sens encore les plaies de mes pieds.
En tous cas, je compris que Dieu me permettait d'assister aux noces occultes; je lui en rendis grâce, en sa majesté divine, dans ma foi filiale, et je le priai de me garder toujours dans sa crainte, de remplir quotidiennement mon coeur de sagesse et d'intelligence et de me conduire enfin, par sa grâce, jusqu'au but désiré, malgré mon peu de mérite.
Puis je me préparai au voyage; je me vêtis de ma robe de lin blanche et je ceignis un ruban couleur de sang passant sur les épaules et disposé en croix. J'attachai quatre roses rouges à mon chapeau, espérant que tous ces signes distinctifs me feraient remarquer plus vite dans la foule. Comme aliment, je pris du pain, du sel et de l'eau; j'en usai par la suite dans certains cas, à plusieurs reprises, non sans utilité, en suivant le conseil d'un sage.
Mais avant de quitter ma caverne, prêt pour le départ et paré de mon habit nuptial, je me prosternai à genoux et priai Dieu qu'Il permît que tout ce qui allait advenir fût pour mon bien; puis je Lui fis la promesse de me servir des révélations qui pourraient m'être faites, non pour l'honneur et la considération mondaines, mais pour répandre Son nom et pour l'utilité de mon prochain. Ayant fait ce voeu, je sortis de ma cellule, plein d'espoir et de joie.
A peine étais-je entré dans la forêt qu'il me sembla que le ciel entier et tous les éléments s'étaient déjà parés pour les noces; je crus entendre les oiseaux chanter plus agréablement et je vis les jeunes cerfs sauter si joyeusement qu'ils réjouirent mon coeur et l'incitèrent à chanter. Je chantai donc à haute voix:
Sois joyeux, cher petit oiseau;Pour louer ton créateurElève ta voix claire et fine,Ton Dieu est très puissant;Il t'a préparé ta nourritureEt te la donne juste en temps voulu,Sois satisfait ainsi.
Pourquoi donc serais-tu chagrin,Pourquoi t'irriter contre DieuDe t'avoir fait petit oiseau?Pourquoi raisonner dans ta petite têteParce qu'il ne t'a pas fait homme?Oh! tais-toi, il a profondément médité cela,Sois satisfait ainsi.
Que ferais-je, pauvre ver de terreSi je voulais discuter avec Dieu?Chercherais-je à forcer l'entrée du cielPour ravir le grand art par violence?Dieu ne se laisse pas bousculer;Que l'indigne s'abstienne.Homme, sois satisfait.
S'il ne t'a pas fait empereurN'en soit pas offensé;Tu aurais peut-être méprisé son nomEt de cela seul il se soucie.Les yeux de Dieu sont clairvoyants;Il voit au fond de ton coeurDonc tu ne le tromperas pas.
Et mon chant, partant du fond de mon coeur se répandit à travers la forêt en résonnant de toutes parts. Les montagnes me répétèrent les dernières paroles au moment où, sortant de la forêt, j'entrais dans une belle prairie. Sur ce pré s'élançaient trois beaux cèdres dont les larges rameaux projetaient une ombre superbe. Je voulus en jouir aussitôt car malgré que je n'eusse pas fait beaucoup de chemin, j'étais accablé par l'ardeur de mon désir; je courus donc aux arbres pour me reposer un peu.
Mais en approchant de plus près j'aperçus un écriteau fixé à un arbre et voici les mots écrits en lettres élégantes que je lus:
«Etranger, salut: Peut-être as-tu entendu parler des Noces du Roi, dans ce cas, pèse exactement ces paroles: Par nous, le Fiancé t'offre le choix de quatre routes, par toutes lesquelles tu pourras parvenir au Palais du Roi, à condition de ne pas t'écarter de sa voie. La première est courte, mais dangereuse, elle passe à travers divers écueils que tu ne pourras éviter qu'à grand peine; l'autre, plus longue, les contourne, elle est plane et facile si à l'aide de l'aimant tu ne te laisse détourner, ni à droite, ni à gauche. La troisième est en vérité la voie royale, divers plaisirs et spectacles de notre Roi te rendent cette voie agréable. Mais à peine un sur mille peut arriver au but par celle-là. Par la quatrième, aucun homme ne peut parvenir au Palais du Roi, elle est rendue impossible car elle consume et ne peut convenir qu'aux corps incorruptibles. Choisis donc parmi ces trois voies celle que tu veux, et suis la avec constance. Sache aussi que quelle que soit celle que tu as choisie, en vertu d'un Destin immuable, tu ne peux abandonner ta résolution, et revenir en arrière sans le plus grand danger pour ta vie.
Voilà ce que nous avons voulu que tu saches, mais prends garde aussi d'ignorer que tu déploreras d'avoir suivi cette voie pleine de périls: En effet s'il doit t'arriver de te rendre coupable du moindre délit contre les lois de notre Roi, je te prie pendant qu'il en est encore temps de retourner au plus vite chez toi, par le même chemin que tu as suivi pour venir».
[Hospes salve: si quid tibi forsitan de nuptiis Regis auditum. Verba haec perpende. Quatuor viarum optionem per nos tibi sponsus offert, per quas omnes, modo non in devias delabaris, ad Regiam ejus aulam pervenire possis. Prima brevis est, sed periculosa, et quae te in varios scopulos deducet, ex quibus vix te expedire licebit. Altera longior, quae circumducet te, non abducet, plana ea est, et facilis, si te Magnetis auxilio, neque ad dextrum, neque finistrum abduci patieris. Tertia, vere Regia est, quae per varias Regis nostri delicias et spectacula viam tibi reddet jucundam. Sed quod vix millesimo hactenus obtigit. Per quartam nemini hominum licebit ad Regiam pervenire, ut pote, quae consumens, et non nisi corporibus incorruptibilibus conveniens est. Elige nunc ex tribus quam velis, et in ea constans permane. Scito autem quamcunque ingressus fueris: ab immutabili Fato tibi ita destinatum, nec nisi cum maximo vitae periculo regredi fas esse.
Haec sunt quae te suivisse eolvimus: sed heus cave ignores, quanto cum periculo te huie viae commiseris: nam si te vel minimi delicti contra Regis nostri leges nosti obnoxium: quaeso dum adhuc licet pereandem viam, qua accessisti: domum te confer quam citissime.]
Dès que j'eus lu cette inscription, ma joie s'évanouit; et après avoir chanté si joyeusement je me mis à pleurer amèrement; car je voyais bien les trois routes devant moi. Je savais qu'il m'était permis d'en choisir une; mais en entreprenant la route de pierres et de rocs, je m'exposais à me tuer misérablement dans une chute; en préférant la voie longue je pouvais m'égarer dans les chemins de traverse ou rester en route pour toute autre cause dans ce long voyage. Je n'osais pas espérer non plus, qu'entre mille je serais précisément celui qui pouvait choisir la voie royale. La quatrième route s'ouvrait également devant moi; mais elle était tellement remplie de feu et de vapeur que je ne pouvais en approcher, même de loin.
Dans cette incertitude je réfléchissais s'il ne valait pas mieux renoncer à mon voyage; d'un part, je considérais mon indignité; mais d'autre part, le songe me consolait par le souvenir de la délivrance de la tour, sans que je pusse cependant m'y fier d'une manière absolue. J'hésitais encore sur le parti à prendre, lorsque mon corps, accablé de fatigue, réclama sa nourriture. Je pris donc mon pain et le coupai. Alors une colombe, blanche comme la neige, perchée sur un arbre et dont la présence m'avait échappée jusqu'à ce moment, me vit et descendit; peut-être en était-elle coutumière. Elle s'approcha tout doucement de moi et je lui offris de partager mon repas avec elle; elle accepta, et cela me permit d'admirer sa beauté, tout à mon aise.
Mais un corbeau noir, son ennemi, nous aperçut; il s'abattit sur la colombe pour s'emparer de sa part de nourriture, sans prêter la moindre attention à ma présence. La colombe n'eut d'autre ressource que de fuir et ils s'envolèrent tous deux vers le midi. J'en fus tellement irrité et affligé que je poursuivis étourdiment le corbeau insolent et je parcourus ainsi, sans y prendre garde, presque la longueur d'un champ dans cette direction; je chassai le corbeau et je délivrai la colombe.
A ce moment seulement, je me rendis compte que j'avais agi sans réflexion; j'étais entré dans une voie qu'il m'était interdit d'abandonner dorénavant sous peine d'une punition sévère. Je m'en serais consolé si je n'avais regretté vivement d'avoir laissé ma besace et mon pain au pied de l'arbre sans pouvoir les reprendre; car dès que je voulais me retourner, le vent me fouettait avec tant de violence qu'il me jetait aussitôt à terre; par contre en poursuivant mon chemin je ne sentais plus la tourmente. Je compris alors que m'opposer au vent, c'était perdre la vie.
Je me mis donc en route en portant patiemment ma croix, et, comme le sort en était jeté, je pris la résolution de faire tout mon possible pour arriver au but avant la nuit. Maintes fausses routes se présentaient devant moi; mais je les évitai grâce à ma boussole, en refusant de quitter d'un pas le méridien, malgré que le chemin fût fréquemment si rude et si peu praticable que je croyais m'être égaré. Tout en cheminant, je pensais sans cesse à la colombe et au corbeau, sans parvenir à en comprendre la signification.
Enfin je vis au loin un portail splendide, sur une haute montagne; je m'y hâtais malgré qu'il fût très, très éloigné de ma route, car le soleil venait de se cacher derrière les montagnes sans que j'eusse pu apercevoir une ville au loin. J'attribue cette découverte à Dieu seul qui aurait bien pu me laisser continuer mon chemin sans m'ouvrir les yeux, car j'aurais pu le dépasser facilement sans le voir.
Je m'en approchai, dis-je, avec la plus grande hâte et quand j'y parvins les dernières lueurs du crépuscule me permirent encore d'en distinguer l'ensemble.
Or c'était un Portail Royal admirable, fouillé de sculptures représentant des mirages et des objets merveilleux dont plusieurs avaient une signification particulière, comme je l'ai su plus tard. Tout en haut le fronton portait ces mots:
LOIN D'ICI, ÉLOIGNEZ-VOUS PROFANES.[Procul hinc, procul ite prophani]
avec d'autres inscriptions dont on m'a défendu sévèrement de parler.
Au moment où j'arrivai au portail, un inconnu, vêtu d'un habit bleu du ciel, vint à ma rencontre. Je le saluai amicalement et il me répondit de même en me demandant aussitôt ma lettre d'invitation. Oh! combien fus-je joyeux alors de l'avoir emportée avec moi car j'aurais pu l'oublier aisément, ce qui, d'après lui, était arrivé à d'autres. Je la lui présentai donc aussitôt; non seulement il s'en montra satisfait, mais à ma grande surprise, il me dit en s'inclinant: «Venez, cher frère, vous êtes mon hôte bienvenu». Il me pria ensuite de lui dire mon nom, je lui répondis que j'étais le frère de laRose-Croix Rouge, il en témoigna une agréable surprise. Puis il me demanda: «Mon frère, n'auriez-vous pas apporté de quoi acheter un insigne?» Je lui répliquai que je n'étais guère fortuné mais que je lui offrirais volontiers ce qui pourrait lui plaire parmi les objets en ma possession. Sur sa demande, je lui fis présent de ma fiole d'eau, et il me donna en échange un insigne en or qui ne portait que ces deux lettres: S.C. [Sanctitate constantia, Sponsus Charus, Spes Charitas: Constance par la sainteté; Fiancé par amour; Espoir par la charité.] Il m'engagea à me souvenir de lui dans le cas où il pourrait m'être utile. Sur ma question il m'indiqua le nombre des convives entrés avant moi; enfin, par amitié, il me remit une lettre cachetée pour le gardien suivant.
Tandis que je m'attardais à causer avec lui, la nuit vint; on alluma sous la porte un grand falot afin que ceux qui étaient encore en route pussent se diriger. Or le chemin qui conduisait au château se déroulait entre deux murs; il était bordé de beaux arbres portant fruits. On avait suspendu une lanterne à un arbre sur trois de chaque côté de la route et une belle vierge vêtue d'une robe bleue venait allumer toutes ces lumières avec une torche merveilleuse; et je m'attardais plus qu'il n'était sage à admirer ce spectacle d'une beauté parfaite.
Enfin l'entretien prit fin et après avoir reçu les instructions utiles je pris congé du premier gardien. Tout en cheminant je fus pris du désir de savoir ce que contenait la lettre; mais comme je ne pouvais croire à une mauvaise intention du gardien je résistai à la tentation.
J'arrivai ainsi à la deuxième porte qui était presque semblable à la première; elle n'en différait que par les sculptures et les symboles secrets. Sur le fronton on lisait:
DONNEZ ET L'ON VOUS DONNERA.[Date et dabitur vobis.]
Un lion féroce, enchaîné sous cette porte, se dressa dès qu'il m'aperçut et tenta de bondir sur moi en rugissant; il réveilla ainsi le second gardien qui était couché sur une dalle en marbre; celui-ci me pria d'approcher sans crainte. Il chassa le lion, prit la lettre que lui je tendis en tremblant et me dit en s'inclinant profondément: «Bienvenu en Dieu soit l'homme que je désirais voir depuis longtemps». Ensuite il me présenta un insigne et me demanda si je pouvais l'échanger. Comme je ne possédais plus rien que mon sel, je lui offris et il accepta en me remerciant. Cet insigne ne portait encore que deux lettres: S. M. [Studio merentis; Sal memor; Sponso mittendus; Sal mineralis; Sal menstrualis:Désir de mériter; Sel du souvenir; Produit par le fiancé; Sel minéral; Sel des menstrues.]
Comme je m'apprêtais à converser avec lui également, on sonna dans le château; alors le gardien me pressa de courir de toute la vitesse de mes jambes, sinon tout mon travail et mes efforts seraient vains car on commençait déjà à éteindre toutes les lumières en haut. Je me mis immédiatement à courir, sans saluer le gardien car je craignais d'arriver trop tard, non sans raison.
En effet, quelque rapide que fût ma course, la vierge me rejoignait déjà et derrière elle on éteignait toutes les lumières. Et je n'aurais pu rester dans le bon chemin si elle n'avait fait arriver une lueur de son flambeau jusqu'à moi. Enfin, poussé par l'angoisse, je parvins à entrer juste derrière elle; à cet instant même les portes furent refermées si brusquement que le bas de mon vêtement fut pris; et je dus l'y abandonner car ni moi ni ceux qui appelaient à ce moment au dehors, ne pûmes obtenir du gardien de la porte qu'il l'ouvrît de nouveau; il prétendit avoir remis les clefs à la vierge, qui les aurait emportées dans la cour.
Je me retournai encore pour examiner la porte; c'était un chef-d'oeuvre admirable et le monde entier n'en possédait pas une qui l'égalât. A côté de la porte se dressaient deux colonnes; l'une d'elles portait une statue souriante, avec l'inscription: CONGRATULATEUR [Congratulor.]; sur l'autre la statue cachait sa figure tristement et au-dessous on lisait: JE COMPATIS [Condoleo]. En un mot, on voyait des sentences et des images tellement obscures et mystérieuses que les plus sages de la terre n'eussent pu les expliquer; mais, pourvu que Dieu le permette, je les décrirai tous sous peu et je les expliquerai.
En passant sous la porte il m'avait fallu dire mon nom, qui fut inscrit le dernier sur le parchemin destiné au futur époux. Alors seulement le véritable insigne de convive me fut donné; il était un peu plus petit que les autres mais beaucoup plus pesant. Les trois lettres suivantes y étaient gravées: S.P.N.[Salus per naturam; Sponsi praesentandus nuptiis: Santé par la nature; offert aux noces du fiancé.]; ensuite on me chaussa d'une paire de souliers neufs, car le sol entier du château était dallé de marbre clair. Comme il m'était loisible de donner mes vieux souliers à l'un des pauvres qui s'asseyaient fréquemment mais très décemment sous la porte, j'en fis présent à un vieillard.
Quelques instants après, deux pages tenant des flambeaux, me conduisirent dans une chambrette et me prièrent de me reposer sur un banc; ce que je fis, tandis qu'ils disposaient les flambeaux dans deux trous pratiqués dans le sol; puis ils s'en allèrent, me laissant seul.
Tout à coup, j'entendis près de moi un bruit sans cause apparente et voici que je me sentis saisi par plusieurs hommes à la fois; ne les voyant pas je fus bien obligé de les laisser agir à leur gré. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils étaient perruquiers; je les priai alors de ne plus me secouer ainsi et je déclarai que je me prêterais à tout ce qu'ils voudraient. Ils me rendirent aussitôt la liberté de mes mouvements et l'un d'eux, tout en restant invisible, me coupa adroitement les cheveux sur le sommet de la tête; il respecta cependant mes longs cheveux blanchis par l'âge sur mon front et sur mes tempes.
J'avoue que, de prime abord, je faillis m'évanouir; car je croyais que Dieu m'avait abandonné à cause de ma témérité au moment où je me sentis soulevé si irrésistiblement.
Enfin, les perruquiers invisibles ramassèrent soigneusement les cheveux coupés et les emportèrent; les deux pages revinrent alors et se mirent à rire de ma frayeur. Mais à peine eurent-ils ouvert la bouche qu'une petite clochette tinta, pour réunir l'assemblée ainsi qu'on me l'apprit.
Les pages me précédèrent donc avec leurs flambeaux et me conduisirent à la grande salle, à travers une infinité de couloirs, de portes et d'escaliers. Une foule de convives se pressait dans cette salle; on y voyait des empereurs, des rois, des princes et des seigneurs, des nobles et des roturiers, des riches et des pauvres et toutes sortes de gens; j'en fus extrêmement surpris en songeant en moi-même: «Ah! suis-je assez fou! pourquoi m'être tant tourmenté pour ce voyage! Voici des compagnons que je connais fort bien et que je n'ai jamais estimés; les voici donc tous, et moi, avec toutes mes prières et mes supplications, j'y suis entré le dernier, et à grand'peine!»
Ce fut encore le diable qui m'inspira ces pensées et bien d'autres semblables, malgré tous mes efforts pour le chasser.
De ci et de là, ceux qui me connaissaient m'appelaient: «Frère Rosencreutz, te voilà donc arrivé aussi?»--«Oui, mes frères». répondis-je, «La grâce de Dieu m'a fait entrer également». Ils rirent de ma réponse et me trouvèrent ridicule d'invoquer Dieu pour une chose aussi simple. Comme je questionnais chacun sur le chemin qu'il avait suivi--plusieurs avaient dû descendre le long des rochers,--des trompettes invisibles sonnèrent l'heure du repas. Alors chacun se plaça selon le rang auquel il croyait avoir droit; si bien que moi et d'autres pauvres gens avons trouvé à peine une petite place à la dernière table.
Alors les deux pages entrèrent, et l'un d'eux récita de si admirables prières que mon coeur en fut réjoui; cependant quelques-uns des grands seigneurs n'y prêtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s'amusaient avec d'autres plaisanteries de ce genre.
Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats étaient si bien présentés qu'il me semblait que chaque convive avait son valet.
Lorsque ces gens-là furent rassasiés et que le vin leur eût ôté la honte du coeur, ils se vantèrent tous et prônèrent leur puissance. L'un parla d'essayer ceci, l'autre cela, et les plus sots crièrent les plus fort; maintenant encore je ne puis m'empêcher de m'irriter, quand je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j'ai entendu raconter. Pour finir ils changèrent de place; ça et là un courtisan se glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions d'éclat telles que la force de Samson ou d'Hercule n'eût pas suffi pour les accomplir. Tel voulait délivrer Atlas de son fardeau, tel autre parlait de retirer leCerbèretricéphale des enfers; bref chacun divaguait à sa manière. La folie des grands seigneurs était telle qu'ils finissaient par croire à leurs propres mensonges et l'audace des méchants ne connut plus de bornes, de sorte qu'ils ne tinrent aucun compte des coups qu'ils reçurent sur les doigts comme avertissement. Enfin, comme l'un d'eux se vanta de s'être emparé d'une chaîne d'or, les autres continuèrent tous dans ce sens. J'en vis un qui prétendait entendre bruisser les cieux; un autre pouvait voir lesIdées Platoniciennes; un troisième voulait compter lesAtomes de Démocriteet bien d'autres connaissaient le mouvement perpétuel.
A mon avis, plusieurs avaient une bonne intelligence, mais, pour leur malheur, ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes. Pour finir, il y en avait un qui voulait tout simplement nous persuader qu'il voyait les valets qui nous servaient, et il aurait discuté longtemps encore, si l'un de ces serveurs invisibles ne lui avait appliqué un soufflet sur sa bouche menteuse, de sorte que, non seulement lui, mais encore bon nombre de ses voisins, devinrent muets comme des souris.
Mais, à ma grande satisfaction, tous ceux que j'estimais, gardaient le silence dans ce bruit; ils n'élevaient point la voix, car ils se considéraient comme gens inintelligents, incapables de saisir le secret de la nature, dont, au surplus, ils se croyaient tout à fait indignes. Dans ce tumulte, j'aurais presque maudit le jour de mon arrivée en ce lieu, car je voyais avec amertume que les gens méchants et légers étaient comblés d'honneurs, tandis que moi, je ne pouvais rester en paix à mon humble place; en effet, un de ces scélérats me raillait en me traitant de fou achevé. Comme j'ignorais qu'il y eût encore une porte par laquelle nous devions passer, je m'imaginais que je resterais ainsi en butte aux railleries et au mépris pendant toute la durée des noces; je ne pensais cependant pas avoir tellement démérité du fiancé ou de la fiancée et j'estimais qu'ils auraient pu trouver quelqu'un d'autre pour tenir l'emploi de bouffon à leurs noces. Hélas! c'est à ce manque de résignation que l'inégalité du monde pousse les coeurs simples; et c'est précisément cette impatience que mon rêve m'avait montrée sous le symbole de la claudication.
Et les vociférations augmentaient de plus en plus. Déjà, certains voulaient nous donner pour vrai des visions forgées de toutes pièces et des songes d'une fausseté évidente.
Par contre mon voisin était un homme calme et de bonnes manières; après avoir causé de choses très sensées il me dit enfin: «Vois, mon frère; si en ce moment quelque nouvel arrivant voulait faire entrer tous ces endurcis dans le droit chemin, l'écouterait-on?»--«Certes non», répondis-je;--«C'est ainsi», dit-il «que le monde veut à toute force être abusé et ferme ses oreilles à ceux qui ne cherchent que son bien. Regarde donc ce flatteur et observe par quelles comparaisons ridicules et par quelles déductions insensées il capte l'attention de son entourage; là-bas un autre se moque des gens avec des mots mystérieux inouis. Mais, crois m'en, il arrivera un temps où l'on ôtera les masques et les déguisements pour montrer à tous, les fourbes qu'ils cachaient; alors on reviendra peut-être à ceux que l'on avait dédaignés».
Et le tumulte devaient de plus en plus violent. Soudain une musique délicieuse, admirable, telle que je n'en avais entendue de ma vie, s'éleva dans la salle; et, pressentant des événements inattendus, toute l'assemblée se tut. La mélodie montait d'un ensemble d'instruments à corde avec une harmonie si parfaite que j'en restai comme figé, tout absorbé en moi-même, au grand étonnement de mon voisin; et elle nous tint sous son charme près d'une demi-heure durant laquelle nous gardâmes le silence; du reste quelques-uns ayant eu l'intention de parler furent aussitôt corrigés par une main invisible; en ce qui me concernait, renonçant à voir les musiciens je cherchais à voir leurs instruments.
Une demi-heure s'était écoulée lorsque la musique cessa subitement sans que nous eussions pu voir d'où elle provenait.
Mais voici qu'une fanfare de trompettes et un roulement de tambours éclatèrent à l'entrée de la salle et ils résonnèrent avec une telle maëstria que nous nous attendions à voir entrer l'empereur romain en personne. Nous vîmes la porte s'ouvrir d'elle-même, et alors l'éclat de la fanfare devint tel que nous pouvions à peine le supporter. Cependant des lumières entrèrent dans la salle, par milliers, me semblait-il; elles se mouvaient toutes seules, dans leur rang, ce qui ne laissa de nous effrayer. Puis, vinrent les deux pages portant des flambeaux; ils précédaient une vierge de grande beauté qui approchait, portée sur un admirable siège d'or. En cette vierge, il me sembla reconnaître celle qui avait précédemment allumé puis éteint les lumières; de même je crus reconnaître dans ses serviteurs ceux qui étaient de garde sous les arbres bordant la route. Elle ne portait plus sa robe bleue, mais sa tunique était étincelante, blanche comme la neige, ruisselante d'or, et d'un tel éclat que nous ne pouvions la regarder avec persistance. Les vêtements des deux pages étaient semblables; toutefois leur éclat était moindre.
Dès que la vierge fut parvenue au centre de la salle, elle descendit de son siège et toutes les lumières s'abaissèrent comme pour la saluer. Nous nous levâmes tous aussitôt sans quitter notre place.
Elle s'inclina devant nous et après avoir reçu nos hommages, elle commença d'une voix adorable le discours suivant:
Le roi, mon gracieux seigneur,Qui n'est plus très loin maintenant,Ainsi que sa très chère fiancée,Confiée à son honneur,Ont vu avec une grande joieVotre arrivée tantôt.Ils honorent chacun de vousDe leur faveur, à tout instant,Et souhaitent du fond du coeurQue vous réussissiez; à toute heure.Afin qu'à la joie de leurs noces futuresNe fût mêlée l'affliction d'aucun.
Puis elle s'inclina de nouveau avec courtoisie, ses lumières l'imitèrent et elle continua comme suit:
Vous savez par l'invitationQue nul homme n'a été appelé iciQui n'eût reçu tous les dons précieuxDe Dieu, depuis longtemps,Et qui ne fût paré suffisammentComme cela convient en cette circonstance.Mes maîtres ne veulent pas croireQue quelqu'un pût être assez audacieux,Vu les conditions si sévères,De se présenter, à moinsQu'il ne se fût préparé par leurs nocesDepuis de longues années.Ils conservent donc bon espoirEt vous destinent tous les biens, à tous;Ils se réjouissent de ce qu'en ces temps difficilesIls trouvent réunis ici tant de personnes.Cependant les hommes sont si audacieuxQue leur grossièreté ne les retient pas.Ils s'introduisent dans des lieux,Où ils ne sont pas appelés.
Donc, pour que les fourbes ne puissent donner le change, Pour qu'aucun imposteur ne se glisse parmi les autres, Et afin qu'ils puissent célébrer bientôt, sans rien cacher
Des noces pures,On installera pour demainLa balance des Artistes;Alors, chacun s'apercevra facilementDe ce qu'il a négligé d'acquérir chez lui.Si quelqu'un dans cette foule, à présentN'est pas sûr de lui entièrement,Qu'il s'en aille vivement;Car s'il advient qu'il reste ici,Toute grâce sera perdue pour lui.Et demain il sera châtié.Quant à ceux qui veulent sonder leur conscience,Ils resteront aujourd'hui dans cette salle.Ils seront libres jusqu'à demain,Mais qu'ils ne reviennent jamais ici.Mais que celui qui est certain de son passéSuive son serviteurQui lui montrera son appartement.Qu'il s'y repose aujourd'huiDans l'attente de la balance et de la gloire.Aux autres le sommeil apporterait mainte douleur;Qu'ils se contentent donc de rester iciCar mieux vaudrait fuirQue d'entreprendre ce qui dépasse les forces.On espère que chacun agira pour le mieux.
Dès qu'elle eut terminé ce discours, elle s'inclina encore et reprit gaiement son siège; aussitôt les trompettes sonnèrent de nouveau mais elles ne purent étouffer les soupirs anxieux de beaucoup. Puis les invisibles la reconduisirent; cependant ça et là, quelques petites lumières demeurèrent dans la salle; l'une d'elles vint même se placer derrière l'un de nous.
Il n'est pas aisé de dépeindre nos pensées et nos gestes, expressions de tant de sentiments contradictoires. Cependant la plupart des convives se décida enfin à tenter l'épreuve de la balance, puis, en cas d'échec de s'en aller de là en paix (ce qu'ils croyaient possible).
Ma décision fut bientôt prise; comme ma conscience me démontrait mon inintelligence et mon indignité, je pris le parti de rester dans la salle avec les autres et de me contenter du repas auquel j'avais pris part, plutôt que de poursuivre et de m'exposer aux tourments et aux dangers à venir. Donc, après que quelques-uns eussent été conduits par leurs lumières dans leurs appartements (chacun dans le sien comme je l'ai su plus tard), nous restâmes au nombre deneuf, dont mon voisin de table, celui qui m'avait adressé la parole.
Une heure passa sans que notre lumière nous quittât; alors l'un des pages déjà nommés arriva, chargé de gros paquets de cordes et nous demanda d'abord si nous étions décidés à rester là. Comme nous répondîmes affirmativement en soupirant, il conduisit chacun de nous à un endroit désigné, nous lia puis se retira avec notre petite lumière, nous laissant, pauvres abandonnés, dans la nuit profonde. C'est à ce moment surtout que l'angoisse étreignit plusieurs d'entre nous; moi-même je ne pus empêcher mes larmes de couler. Accablés de douleur et d'affliction nous gardâmes un profond silence quoique personne ne nous eût défendu de converser. Par surcroît, les cordes étaient tressées avec un tel art que personne ne put les couper et moins encore les dénouer et les retirer de ses pieds. Je me consolais néanmoins en pensant qu'une juste rétribution et une grande honte attendaient beaucoup de ceux qui goûtaient le repos tandis qu'il nous était permis d'expier notre témérité en une seule nuit.
Enfin, malgré mes tourments je m'endormis, brisé par la fatigue; par contre la majeurs partie de mes compagnons ne put trouver de repos. Dans ce sommeil, j'eus un songe; quoiqu'il n'ait pas une signification importante je pense qu'il n'est pas inutile de le rapporter.
Il me semblait que j'étais sur une montagne et que je voyais s'étendre devant moi une large vallée. Une foule innombrable était assemblée dans cette vallée, et chaque individu était suspendu par un fil attaché sur sa tête; ces fils partaient du ciel. Or, les uns étaient suspendus très haut, d'autres très bas et plusieurs étaient sur la terre même. Dans les airs volait un homme tenant des ciseaux à la main et coupant des fils de-ci et de-là. Alors ceux qui étaient près du sol tombaient sans bruit; mais la chute des plus élevés fit trembler la terre. Quelques-uns eurent la bonne fortune de voir le fil descendre de sorte qu'ils touchèrent le sol avant qu'il ne fut coupé.
Ces chutes me mirent en gaieté; quand je vis des présomptueux, pleins d'ardeur pour assister aux noces, s'élancer dans les airs, y planer un long moment, puis tomber honteusement en entraînant du même coup quelques voisins, je me réjouis de tout mon cour. Je fus heureux également quand l'un des modestes qui s'était contenté de la terre fut détaché sans bruit, de sorte que ses voisins même ne s'en aperçurent point. Je goûtais ce spectacle avec le plus grand contentement, quand un de mes compagnons me poussa si maladroitement que je m'éveillai en sursaut, fort mécontent. Je réfléchis cependant à mon songe et je le racontai à mon frère qui était également couché près de moi. Il m'écouta avec satisfaction et souhaita que cela fût l'heureux présage d'un secours.
C'est en nous entretenant de cet espoir que nous passâmes le reste de la nuit en appelant le jour de tous nos désirs.
Le jour pointa. Dès que le soleil parut derrière la montagne pour accomplir sa tâche dans la hauteur du ciel, nos vaillants combattants commencèrent à sortir de leur lit et à se préparer peu à peu pour l'épreuve. Ils arrivèrent dans la salle, l'un après l'autre, se souhaitèrent mutuellement le bonjour et s'empressèrent de nous demander si nous avions bien dormi; en voyant nos liens beaucoup nous raillèrent; il leur semblait risible que nous nous fussions soumis par peur, plutôt que d'avoir osé à tout hasard, comme eux; toutefois, quelques-uns dont le coeur ne cessait de battre fort, se gardaient de les approuver. Nous nous excusâmes de notre inintelligence, en exprimant l'espoir qu'on nous laisserait bientôt partir libres et que cette raillerie nous servirait de leçon à l'avenir; puis nous leur fîmes remarquer qu'eux, par contre, n'étaient pas encore libres à coup sûr et qu'il se pourrait qu'ils eussent de grands dangers à surmonter.
Enfin, quand nous fûmes tous réunis, nous entendîmes comme la veille l'appel des trompettes et des tambours. Nous nous attendions à voir paraître le fiancé; mais quant à cela beaucoup ne l'ont jamais vu.
C'était encore la vierge d'hier, vêtue entièrement de velours rouge et ceinte d'un ruban blanc; une couronne verte de lauriers paraît admirablement son front. Sa suite était formée, non plus de lumières, mais d'environ deux cents hommes armés, tous vêtus de rouge et de blanc, comme elle. Se levant avec grâce, elle s'avança vers les prisonniers et, nous ayant salués, elle dit brièvement: «Mon maître sévère est satisfait de constater que quelques-uns parmi vous se sont rendus compte de leur misère; aussi en serez-vous récompensés». Et lorsqu'elle me reconnut à mon habit elle rit et dit: «Toi aussi tu t'es soumis au joug? Et moi qui croyais que tu t'étais si bien préparé! ». Avec ces paroles elle me fit venir les larmes aux yeux.
Sur ce, elle fit délier nos cordes, puis elle ordonna de nous attacher deux par deux et de nous conduire à l'emplacement qui nous était réservé d'où nous pourrions facilement voir la balance; puis elle ajouta: «Il se pourrait que le sort de ceux-ci fût préférable à celui de plusieurs des audacieux qui sont encore libres».
Cependant la balance, tout en or, fut suspendue au centre de la salle; à côté d'elle on disposa une petite table portant sept poids. Le premier était assez gros; sur ce poids on en avait posé quatre plus petits; enfin deux gros poids étaient placés à part. Relativement à leur volume, les poids étaient si lourds qu'aucun esprit humain ne pourrait le croire ou le comprendre.
Puis la vierge se tourna vers les hommes armés, dont chacun portait une corde à côté de son épée et les divisa en sept sections conformément au nombre des poids; elle choisit un homme dans chaque section pour poser les poids sur la balance, puis elle retourna à son trône surélevé.
Aussitôt, s'étant inclinée elle prononça les paroles suivantes:
Si quelqu'un pénètre dans l'atelier d'un peintre,Et sans rien comprendre à la peintureA la prétention d'en discourir avec emphase,Il est la risée de tous.
Celui donc qui pénètre dans l'Ordre des ArtistesEt, sans avoir été élu,Se vante de ses ouvres,Est la risée de tous.
Aussi, ceux qui monteront sur la balanceSans peser autant que les poids,Et seront soulevés avec fracasSeront la risée de tous.
Dès que la vierge eut achevé, l'un des pages invita ceux qui devaient tenter l'épreuve à se placer suivant leur rang et à monter l'un après l'autre sur le plateau de la balance. Aussitôt l'un des empereurs vêtu d'un habit luxueux, se décida; il s'inclina d'abord devant la vierge et monta. Alors chaque préposé posa son poids dans l'autre plateau et l'empereur résista à l'étonnement de tous. Toutefois le dernier poids fut trop lourd pour lui et le souleva, ce qui l'affligea au point que la vierge même parut en avoir pitié; aussi fit-elle signe aux siens de se taire. Puis le bon empereur fut lié et remis à la sixième section.
Après lui vint un empereur qui se campa fièrement sur la balance; comme il cachait un grand et gros livre sous son vêtement, il se croyait bien certain d'avoir le poids requis. Mais il compensa à peine le troisième poids et le suivant l'enleva sans miséricorde. Dans sa frayeur il laissa échapper son livre et tous les soldats se mirent à rire. Il fut donc lié et confié à la garde de la troisième section. Plusieurs empereurs lui succédèrent et eurent le même sort; leur échec provoqua le rire et ils furent liés.
Après eux s'avança un empereur de petite taille, portant une barbiche brune et crépue. Après la révérence d'usage il monta également et fut trouvé tellement constant que l'on n'aurait sans doute pas pu le soulever avec plus de poids encore. Alors la vierge se leva vivement, s'inclina devant lui et lui fit mettre un vêtement de velours rouge; elle lui donna en outre une branche de laurier, dont elle avait une provision à côté d'elle et le pria de s'asseoir sur les marches de son trône.
Il serait trop long de raconter comment se comportèrent les autres empereurs, les rois et les seigneurs, mais je ne dois pas omettre de relater que bien peu d'entre eux sont sortis victorieux de l'épreuve. Toutefois, contre mon attente, bien des vertus devinrent manifestes: ceux-ci résistèrent à tel ou tel poids ceux-là à deux, d'autres à trois, quatre ou cinq. Mais bien peu avaient la véritable perfection; et tous ceux qui échouèrent furent la risée des soldats rouges.
Quand les nobles, les savants et autres eurent également subi l'épreuve, et que dans chaque état on eut trouvé tantôt un, tantôt deux justes, souvent aucun, ce fut le tour de messeigneurs les fourbes et des flatteurs, faiseurs deLapis Spitalauficus. On les posa sur la balance avec de telles railleries que, malgré mon affliction, je faillis éclater de rire et que même les prisonniers ne purent s'en empêcher. Car à ceux-là, pour la plupart on n'accorda même pas un jugement sévère; mais ils furent chassés de la balance à coups de fouet et conduits à leurs sections près des autres prisonniers.
De toute cette grande foule il subsista un si petit nombre que je rougirais de le révéler. Parmi les élus il y eut aussi des personnes haut placées mais les unes comme les autres furent honorées d'un vêtement de velours, et d'une branche de laurier.
Quand tous eurent passé par cette épreuve sauf nous, pauvres chiens enchaînés deux par deux, un capitaine s'avança et dit: «Madame, s'il plaisait à votre Honneur, on pourrait peser ces pauvres gens qui avouent leur inaptitude, sans risque pour eux, mais pour notre plaisir seulement; peut-être trouverait-on quelque juste parmi eux».
Tout d'abord cette proposition ne laissa de me chagriner, car, dans ma peine, j'avais au moins la consolation de ne pas être exposé honteusement et chassé de la balance à coups de fouet. J'étais convaincu que beaucoup de ceux qui étaient prisonniers maintenant eussent préféré passer dix nuits dans la salle où nous avions couché que de subir un échec si pitoyable. Mais comme la vierge donna son assentiment il fallut bien se soumettre. Nous fûmes donc déliés et posés l'un après l'autre. Quoique mes compagnons échouassent le plus souvent, on leur épargna les sarcasmes et les coups de fouet et ils se rangèrent de côté, en paix.
Mon camarade passa le cinquième; il persista admirablement à la satisfaction de beaucoup d'entre nous et à la grande joie du capitaine qui avait proposé l'épreuve; il fut donc honoré par la vierge selon la coutume.
Les deux suivants étaient trop légers.
J'étais le huitième. Lorsque tout tremblant je pris place sur la balance, mon camarade, déjà vêtu de son habit de velours m'engagea d'un regard affectueux, et, même, la vierge eut un léger sourire. Je résistai à tous les poids; la vierge ordonna alors d'employer la force pour me soulever et trois hommes pesèrent encore sur l'autre plateau; ce fut en vain.
Aussitôt l'un des pages se leva et clama d'une voix éclatante:
«C'est lui».
L'autre page répliqua: «Qu'il jouisse donc de sa liberté». La vierge acquiesça, et, non seulement je fus reçu avec les cérémonies habituelles, mais, de plus, l'on m'autorisa à délivrer un des prisonniers à mon choix. Sans me plonger dans de longues réflexions, je choisis le premier des empereurs, dont l'échec me faisait pitié depuis longtemps. Il fut délié aussitôt et on le rangea près de nous en lui accordant tous les honneurs.
Au moment où le dernier prenait place sur la balance--dont les poids furent trop lourds pour lui--, la vierge aperçut les roses que j'avais détachées de mon chapeau et que je tenais à la main; elle me fit la grâce de me les demander par son page et je les lui donnai avec joie.
C'est ainsi que le premier acte se termina à dix heures du matin; sa fin fut marquée par une sonnerie de trompettes, invisibles pour nous à ce moment.
En attendant le jugement, les sections emmenèrent leurs prisonniers. Le conseil fut composé des cinq préposés et de nous-mêmes, et l'affaire fut exposée par la vierge faisant office de présidente; puis on demanda à chacun son avis sur la punition à infliger aux prisonniers.
La première opinion émise fut de les punir tous de mort, les uns plus durement que les autres, attendu qu'ils avaient eu l'audace de se présenter malgré qu'ils connussent les conditions requises, clairement énoncées.
D'autres proposèrent de les retenir prisonniers. Mais ces propositions ne furent approuvées ni par la présidente ni par moi. Finalement on prit une décision conforme à l'avis émis par l'empereur que j'avais délivré, par un prince, par mon camarade et par moi: les premiers, seigneurs de rang élevé, seraient conduits discrètement hors du château; les seconds seraient congédiés avec plus de mépris; les suivants seraient déshabillés et mis dehors tout nus; les quatrièmes seraient fouettés par les verges ou chassés par les chiens; mais ceux qui avaient reconnu leur indignité et renoncé à l'épreuve hier soir, repartiraient sans punition. Enfin, les audacieux qui s'étaient conduits si honteusement au repas d'hier, seraient punis de prison ou de mort selon la gravité de leurs forfaits.
Cet avis eut l'assentiment de la vierge et fut accepté définitivement; on accorda en outre un repas aux prisonniers. On leur fit part aussitôt de cette faveur et le jugement fut fixé à douze heures de l'après-midi. Cette décision prise, l'assemblée se sépara.
La vierge se retira avec les siens dans sa retraite coutumière; on nous fit servir une collation sur la première table de la salle avec la prière de nous contenter de cela jusqu'à ce que l'affaire fut complètement terminée; ensuite on nous conduirait devant le saint fiancé et la fiancée, ce que nous apprîmes avec joie.
Cependant les prisonniers furent amenés dans la salle; on les plaça selon leur rang avec la recommandation de se conduire plus décemment qu'auparavant; mais cette exhortation était superflue car ils avaient perdu leur arrogance. Et je puis affirmer, non par flatterie, mais par amour de la vérité, que les personnes de rang élevé savaient en général mieux se résigner de cet échec inattendu, car, quoique assez dure, leur punition était juste. Les serviteurs leur restaient invisibles, tandis qu'ils étaient devenus visibles pour nous; cette constatation nous fut une grande joie.
Mais, quoique la fortune nous eût favorisés, nous ne nous estimions cependant pas supérieurs aux autres et nous les engagions à reprendre courage en leur disant qu'ils ne seraient pas traités trop durement. Ils auraient voulu connaître la sentence; mais nous étions tenus au silence de sorte qu'aucun de nous ne pouvait les renseigner. Cependant nous les consolions de notre mieux et nous les invitions à boire avec nous dans l'espoir que le vin les égayerait.
Notre table était recouverte de velours rouge et les coupes étaient en or et argent; ce qui ne laissait d'étonner et d'humilier les autres. Avant que nous eussions pris place à table, les deux pages vinrent présenter à chacun de nous, de la part du fiancé, une Toison d'or portant l'image d'un Lion volant, en nous priant de nous en parer pour le repas. Ils nous exhortèrent à maintenir dûment la réputation et la gloire de l'Ordre;--Car S. M. nous conférait l'Ordre dès cet instant, et nous confirmerait bientôt cet honneur avec la solennité convenable.--Nous reçûmes la Toison avec le plus grand respect et nous nous engageâmes à exécuter fidèlement ce qu'il plairait à Sa Majesté de nous ordonner.
En outre, le page tenait la liste de nos demeures; je ne chercherais pas à cacher la mienne si je ne craignais qu'on ne me taxât d'orgueil, péché, qui cependant ne peut surmonter l'épreuve du quatrième poids.
Or, comme nous étions traités d'une manière merveilleuse, nous demandâmes à l'un des pages s'il nous était permis de faire porter quelques aliments à nos amis prisonniers, et, comme il n'y avait aucun empêchement à cela, nous leur en fûmes porter abondamment par les serviteurs, toujours invisibles pour eux. Ils ignoraient donc, de ce fait, d'où leur venaient les aliments; c'est pourquoi je voulus en porter moi-même à l'un d'eux; mais aussitôt l'un des serviteurs qui se trouvaient derrière moi m'en dissuada amicalement. Il m'assura que si l'un des pages avait compris mon intention, le roi en serait informé et me punirait certainement; mais comme personne ne s'en était aperçu, sinon lui, il ne se trahirait point. Toutefois, il m'invita à mieux garder le secret de l'Ordre dorénavant. Et en me parlant ainsi, le serviteur me rejeta si violemment sur mon siège, que j'y restai comme brisé pendant longtemps. Néanmoins je le remerciai de son avertissement bienveillant, dans la mesure où mon trouble et mon effroi le permirent.
Bientôt les trompettes sonnèrent; comme nous avions remarqué que cette sonnerie annonçait la vierge, nous nous apprêtâmes à la recevoir. Elle apparut sur son trône, avec le cérémonial habituel, précédée de deux pages qui portaient, le premier une coupe en or, l'autre un parchemin. Elle se leva avec grâce, prit la coupe des mains du page et nous la remit par ordre du Roi afin que nous la fassions circuler en son honneur. Le couvercle de cette coupe représentait une Fortune exécutée avec un art parfait; elle tenait dans sa main un petit drapeau rouge déployé. Je bus; mais la vue de cette image me remplit de tristesse car j'avais éprouvé la perfidie de la fortune.
La vierge était parée, comme nous, de la Toison d'or et du Lion, je présumai donc qu'elle devait être la présidente de l'Ordre. Quand nous lui demandâmes le nom de cet Ordre, elle nous répondit, qu'elle ne nous le révélerait qu'après le jugement des prisonniers et l'exécution de la sentence; car leurs yeux étaient encore fermés pour la lumière de cette révélation, et les événements heureux qui nous étaient survenus ne pouvaient être pour eux que pierres d'achoppement et objets de scandale, quoique les faveurs que l'on nous avait accordées ne fussent rien en comparaison des honneurs qui nous étaient réservés.
Puis, des mains du second page, elle prit le parchemin; il était divisé en deux parties. S'adressant alors au premier groupe de prisonniers la vierge lut à peu près ce qui suit: Les prisonniers devaient confesser qu'ils avaient ajouté foi trop aisément aux enseignements mensongers des faux livres; qu'ils s'étaient cru beaucoup trop méritants; de sorte, qu'ils avaient osé se présenter dans ce palais où ils n'avaient jamais été conviés; que, peut-être, la plupart comptaient y trouver de quoi vivre ensuite avec plus de pompe et d'ostentation; en outre, qu'ils s'étaient excités mutuellement pour s'enfoncer dans cette honte et qu'ils méritaient une punition sévère pour tout cela.
Et ils le confessèrent avec humilité et soumission.
Puis le discours s'adressa plus durement aux prisonniers de la deuxième catégorie. Ils étaient convaincus en leur intérieur d'avoir composé de faux livres, trompé leur prochain et abaissé ainsi l'honneur royal aux yeux du monde. Ils n'ignoraient pas de quelles figures impies et trompeuses ils avaient fait usage. Ils n'avaient même pas épargné laTrinité Divine; bien plus, ils avaient tenté de s'en servir pour duper tout le monde. Mais maintenant les procédés qu'ils avaient employés pour tendre des pièges aux vrais convives pour leur substituer des insensés, étaient mis à découvert. En outre, nul n'ignorait qu'ils se plaisaient dans la prostitution, l'adultère, l'ivrognerie et autres vices qui sont tous contraires à l'ordre public de ce royaume. En somme, ils savaient qu'ils avaient abaissé, auprès des humbles, la Majesté Royale même; ils devaient donc confesser qu'ils étaient des fourbes, des menteurs et des scélérats notoires, qu'ils méritaient d'être séparés des honnêtes gens et d'être punis sévèrement.
Nos gaillards ne convinrent pas volontiers de tout cela; mais, comme la vierge les menaçait de mort, tandis que le premier groupe les accusait véhémentement et se plaignait d'une seule voix d'avoir été dupé par eux, ils finirent par avouer, pour échapper à de plus grands maux. Cependant ils prétendaient que l'on ne devait pas les traiter avec une rigueur excessive car les grands seigneurs, désireux d'entrer dans le château les avait alléchés par de belles promesses pour obtenir leur aide; cela les avait amenés à ruser de mille manières pour happer l'appât, et, de fil en aiguille, ils avaient été entraînés jusque-là. Ainsi donc, à leur avis, ils n'avaient pas démérité plus que les seigneurs, parce qu'ils n'avaient pas réussi. Car les seigneurs auraient dû comprendre qu'ils ne se seraient pas exposés à de grands dangers en escaladant les murs avec eux, contre une faible rémunération, s'ils avaient pu entrer en toute sécurité. D'autre part, certains livres avaient été édités si fructueusement que ceux qui se trouvaient dans le besoin se crurent autorisés à exploiter cette source de bénéfices. Ils espéraient donc que, si l'on voulait rendre un jugement équitable et, sur leur demande pressante, examiner leur cas avec soin, l'on chercherait en vain une action blâmable à leur charge, car ils avaient agi en serviteurs des seigneurs.--C'est avec, de tels arguments qu'ils cherchaient à s'excuser.
Mais on leur répondit que Sa Majesté Royale était décidée à les punir tous, toutefois avec plus ou moins de sévérité; car les raisons qu'ils invoquaient étaient, en effet, véridiques en partie, c'est pourquoi les seigneurs ne resteraient point sans punition. Mais ceux qui, de leur propre initiative avaient proposé leurs services, et ceux qui avaient circonvenu et entraîné des ignorants malgré leur volonté, devaient se préparer à mourir. Le même sort serait réservé à ceux qui avaient lésé Sa Majesté Royale par leur mensonges, ce dont ils pouvaient se convaincre eux-mêmes par leurs écrits et leurs livres.
Alors ce furent des plaintes lamentables, des pleurs, des supplications, des prières et des prosternations, qui cependant demeurèrent sans effet. Et je fus étonné de voir que la vierge supporta cela si vaillamment, tandis que, pleins de commisération, nous ne pûmes retenir nos larmes, quoique beaucoup d'entre eux nous eussent infligé maints peines et tourments. Loin de s'attendrir elle fit chercher par son page tous les chevaliers qui s'étaient rangés près de la balance. On leur ordonna de s'emparer de leurs prisonniers et de les conduire en file dans le jardin, chaque soldat devait se placer à côté de son prisonnier. Je remarquai, non sans étonnement, avec quelle aisance chacun reconnut le sien. Ensuite mes compagnons de la nuit précédente furent autorisés à sortir librement dans le jardin pour assister à l'exécution de la sentence.
Dès qu'ils furent sortis, la vierge descendit de son trône et nous invita à nous asseoir sur les marches afin de paraître au jugement. Nous obéîmes sans tarder en abandonnant tout sur la table, hormis la coupe que la vierge confia à un page. Alors le trône se souleva tout entier et s'avança avec une telle douceur qu'il nous sembla planer dans l'air; nous arrivâmes ainsi dans le jardin et nous nous levâmes.
Le jardin ne présentait aucune particularité; toutefois des arbres avaient été distribués avec art et une source délicieuse y jaillissait d'une fontaine, décorée d'images merveilleuses, d'inscriptions et de signes étranges; j'en parlerai plus amplement dans le prochain livre s'il plaît à Dieu.
Un amphithéâtre en bois orné d'admirables décors avait été dressé dans ce jardin. Il y avait quatre gradins superposés; le premier, d'un luxe plus resplendissant était masqué par un rideau en taffetas blanc; nous ignorions donc si quelqu'un s'y trouvait à ce moment. Le second était vide et à découvert; les deux derniers étaient de nouveau cachés à nos regards par des rideaux de taffetas rouge et bleu.
Lorsque nous fûmes près de cet édifice la vierge s'inclina très bas; nous en fûmes très impressionnés, car cela signifiait clairement que le Roi et la Reine n'étaient pas loin. Nous saluâmes donc également. Puis la vierge nous conduisit par l'escalier au second gradin, où elle prit la première place, les autres conservant leur ordre.