A LA BOURSE

Au milieu d’une grande place, qu’enveloppe une grille de fer aux portes nombreuses, se dresse une espèce de temple élevé, comme les anciens Grecs avaient l’habitude d’en consacrer à leurs divinités.

Un large escalier conduit au monument. Nous montons.

L’édifice proprement dit est entouré d’une large colonnade, où la foule se presse déjà. Foule singulièrement affairée, en proie à une excitation fébrile, se démenant avec une activité intense.

Des colonnades et de l’intérieur du temple, une rumeur confuse s’élance vers le ciel. Des appellations bizarres, des cris, des vociférations, mêlent leurs bruits et étourdissent l’oreille du visiteur qui n’a pas l’habitude de ce milieu tout particulier.

C’est la Bourse. C’est ici que l’on vend et que l’on achète les objets les plus divers, transformés pour la commodité des transactions, en papier de tous noms et de toutes couleurs.

A l’intérieur du palais se voit une espèce de cercle, dans lequel ne pénètre pas qui veut. C’est lacorbeille, emplacement réservé aux agents de change, par les mains desquels la loi veut que toute vente passe, pour devenir définitive.

Ils sont là, à leur poste ; la bataille est déjà engagée et si emportés sont leurs mouvements, si singuliers les mots qu’ils se jettent à la figure et dont je ne parviens pas à saisir le sens, que je m’attends, à chaque instant, à les voir en venir aux mains.

Mais il n’en est rien. C’est à grands cris et à coups de crayons hâtivement donnés sur un carnet, que ces lutteurs tentent, non pas la fortune des combats, mais les combats de la fortune.

Cela dure quelques heures. Puis, tout ce qui est à vendre est vendu, ou à peu près. Les acheteurs ont pris ce qu’ils voulaient prendre. Les hommes au carnet abandonnent l’enceinte sacrée, où il n’y a plus rien à faire et, le combat fini faute de combattants, rentrent chez eux pour terminer les opérations engagées et les inscrire sur leurs livres.

Au dehors, sous les colonnades, le mouvement est loin d’être achevé. La bataille continue furieusement, pendant quelque temps encore, dans lacoulisse, sans doute ainsi nommée parce que les coulissiers ne sont pas admis à la corbeille, qui est le véritable théâtre, et sont réduits à guerroyer sous les colonnades extérieures.

Les coulissiers sont les ennemis jurés des agents de change, privilégiés dont ils ne peuvent se passer, en certains cas.

En pénétrant dans la Bourse, je croyais, assez naïvement, qu’on venait là pour échanger ses valeurs contre de l’argent et réciproquement. Cela est vrai, pour ce que l’on appelle les opérations au comptant, dans lesquelles l’un donne son papier, que l’autre paye avec ses fonds.

Mais c’est tout autre chose, dès qu’il s’agit de ce qui se nomme le marché à terme. Ici, des deux contractants, l’un vend les valeurs qu’il ne possède point et l’autre paye avec de l’argent qu’il n’a pas.

Quelque étrange qui puisse paraître cette définition, elle est exacte.

En effet, les opérations à terme consistent essentiellement à vendre des actions et obligations au cours du jour de la vente, mais pour les livrer seulement dans un délai déterminé ; durant l’intervalle, le papier baisse ou monte. S’il baisse, le vendeur gagne ; s’il monte, le vendeur perd : dans les deux cas, le gain ou la perte se compose de la différence entre le prix au jour de la vente, et la valeur au jour fixé pour la livraison.

C’est, comme on voit, un véritable jeu de hasard. Et, comme il n’est point de jeu de hasard sans gens habiles à corriger la fortune, il se produit souvent des hausses et des baisses amenées sans aucune raison sérieuse, par toutes sortes de moyens plus ou moins adroits.

J’ai reconnu là, notre jeu des Trente-six bêtes, sous une autre forme et avec cette différence, que les bêtes sont plus de trente-six.

Les valeurs qui se négocient à lacorbeillesont inscrites sur une liste, ditecote de la Bourse. Celles dont les agents de change ne veulent pas se charger, restent entre les mains des banquiers et sont portées sur une autre liste, ditecote de la Banque. On ne se figure pas aisément le nombre de milliards représentés par des bouts de papiers, qui sont quotidiennement l’objet du négoce. Chemins de fer, fonds d’État, canaux, mines, boucheries, restaurants, journaux, tout se vend et s’achète, sous forme de petites feuilles imprimées et illustrées de charmantes vignettes, aux dessins les plus diversement combinés.

Parmi tous ces titres, il en est un grand nombre qui ne sont l’objet que de négociations sérieuses, au comptant. D’autres, au contraire, spécialement affectionnés par la spéculation, donnent lieu à un jeu effréné. En un jour, en une heure, en une minute, la même valeur, se démenant comme une balance folle, monte, descend, hausse encore, baisse de nouveau, fait vingt fortunes, accumule cent ruines, sur cet effroyable champ de bataille de l’argent. Une fausse nouvelle, lancée par le télégraphe, propagée par la presse, ou colportée de bouche en bouche, déplace tout d’un coup des centaines de millions. Menaces de guerre, état des récoltes, décisions des pouvoirs constitués, grèves, élections, tout agit sur la Bourse, fait subir au prix des fonds des variations aussi instantanées… et souvent aussi trompeuses que celles déterminées par la pression atmosphérique sur le vif-argent du baromètre.

A gauche du large escalier sont installés le télégraphe et le téléphone. Une salle spéciale est réservée à la téléphonie à grande distance, qui permet aux combattants de la finance de communiquer instantanément avec les grandes villes industrielles et commerciales de la France et de quelques pays limitrophes. Aux heures de bourse, il n’est pas facile de téléphoner, si grand est le nombre de ceux qui se pressent au bureau, afin d’utiliser, pour leur fortune ou leur ruine, le merveilleux instrument qui porte la parole au loin, avec la rapidité de la foudre.

Nous descendons. Pendant qu’aux portes de la grille les camelots crient les journaux, vos yeux se fixent sur un groupe singulier. Ce sont surtout de bonnes femmes d’un certain âge, munies de cabas ; assises sur les pliants qu’elles ont apportés, ces spéculatrices attendent à la porte du temple, dont l’accès leur est interdit.

A côté, courent des hommes qui arrêtent les passants, pour leur proposer des valeurs sans valeur. Ce sont des titres de Compagnies défuntes, de Sociétés mises en faillite ou sur le point de l’être. Chose incroyable, il existe entre la grille et l’escalier, une coulisse de la coulisse, qui achète et vend ces non-valeurs, fait la hausse et la baisse sur ces morts de la bataille financière !

Si nous faisons le tour du monument, nous rencontrons d’abord quelques groupes, parmi lesquels des orateurs font, en plein air, la critique des événements politiques du jour. Puis nous nous trouvons au pied d’un escalier qui tourne le dos à celui par lequel nous venons de descendre.

Sous la colonnade et jusque sur les marches, sont établis les représentants de la presse financière : rédacteurs d’organes spéciaux, ou des bulletins financiers des journaux. Ils prennent là le mot d’ordre pour la campagne à ouvrir, décident contre quels fonds ils partiront en guerre ou quelle valeur ils recommanderont au lecteur, habitué à se guider dans ses achats et ses ventes, d’après les conseils de son journal préféré.

La Bourse ne présente pas toujours le spectacle d’activité fiévreuse auquel nous venons d’assister. Lorsque, par suite d’une cause quelconque, les affaires dorment, il faut pourtant être là, comme un soldat qui ne quitte jamais son poste, alors même qu’il n’y a pas d’ennemi à combattre.

Alors, les esclaves de la Bourse charment leurs loisirs de mille manières. Au dehors, sous les colonnades, les braves gens jouent parfois à se lancer mutuellement leurs chapeaux en l’air : exercice de gymnastique très salutaire peut-être, mais qui n’est pas du goût de tous et qu’Aristote n’eût pas recommandé, au fameux chapitre des chapeaux.

A l’intérieur, on est plus grave, mais tout aussi enfant. On s’amuse à toutes sortes de tours d’adresse fort innocents ; on exerce son talent sur de petits joujoux inventés par l’imagination inépuisable de la petite industrie parisienne : questions de tous genres ; casse-têtes divers.

Mais tout cela ne vaut que dans les moments de calme. Lorsque le marché est actif, le jour ne voit pas la fin du travail fiévreux des boursiers. Le soir, lapetite Bourseréunit une seconde fois les joueurs, qui là, souvent, modifient les cours de la journée, réédifient ce qu’ils ont détruit ou renversent leurs constructions à peine échafaudées.

Et le lendemain, au matin, ces enfiévrés de l’or recommencent leur travail de Pénélope, se mettent de nouveau à l’œuvre, entraînés dans leur ronde infernale comme ces damnés que nous représentent les poètes mélancoliques du moyen âge.

A ce jeu, quelques-uns font fortune et ont la sagesse de se retirer de la bagarre et d’aller tranquillement vivre de leurs rentes. Mais je crois que ceux-là constituent de rares exceptions. La plupart se passionnent pour ce jeu absorbant : ils aiment ses péripéties terribles de hausse et de baisse ; ils aiment à friser l’abîme chaque jour ; ils aiment les émotions par lesquelles les font passer la crainte de succomber et l’espoir de vaincre. Ces fanatiques vont, tant qu’ils peuvent aller ; et, si la fortune leur sourit, ils n’en restent pas moins sur la brèche jusqu’au dernier jour, heureux de vivre dans ce milieu surexcité, dans cette mêlée où ils se sont jetés d’abord pour chercher la richesse et dont les hasards, les déceptions, les coups heureux, les alternatives de succès et de revers sont devenus pour eux un besoin irrésistible.


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