Je ne connaissais encore la presse européenne que par la lecture de quelques journaux, lorsque mon ami me proposa de visiter un des établissements où l’industrie moderne met au jour ces puissants moteurs de l’opinion publique.
Venez, me dit-il. Il faut que vous assistiez à la genèse d’un numéro de journal ; que vous voyiez comment fonctionne, dans ses organes intérieurs, cette puissance née d’hier et qui, aujourd’hui, gouverne réellement notre monde européen.
Nous nous arrêtons, dans une rue de largeur moyenne, devant un immense édifice, qui ressemble à un palais plutôt qu’à une usine, et qu’on prendrait pour l’habitation d’un millionnaire, n’étaient d’immenses rouleaux de papier blanc qui, debout sur le trottoir, attendent que l’atelier les absorbe, pour les rendre sous forme de feuilles imprimées, découpées et pliées.
— Regardez tout ce papier, fit mon guide. C’est la pitance quotidienne de la feuille que vous allez voir imprimer. Le nombre des rouleaux vous indique un tirage d’environ deux cent mille exemplaires.
— Deux cent mille !
— Oh ! n’allez pas croire que ce soit là le maximum. Je pourrais vous en montrer, qui dépassent le million. Si je vous ai amené ici, c’est que j’ai des amis dans la maison et qu’il vous sera plus facile de tout voir et de tout comprendre.
Nous gravissons les marches d’un large escalier. Je suis tout étonné de n’y rencontrer que fort peu de personnes, moi qui m’attendais à trouver là tout le mouvement inséparable de la fiévreuse activité d’une grande feuille.
— Patientez un peu, fit mon ami. Les rédacteurs, à cette heure, sont tous à leur poste.
— Et le personnel de l’imprimerie ?
— Il fait usage d’un autre escalier, débouchant sur un des côtés de la maison. De cette manière, chacun est chez soi et l’on évite l’encombrement.
Nous entrons. Un garçon, à l’uniforme du journal, nous mène jusqu’à une porte, sur laquelle on lit ces mots : « Cabinet du Rédacteur en chef ».
Les présentations faites, et le but de ma visite exposé, nous commençons notre exploration.
Voici, d’abord, une vaste salle : la majeure partie en est occupée par une table immense, dont le bois disparaît sous les journaux amoncelés. Tout autour, une douzaine d’hommes de tout âge, sont assis, lisant, prenant des notes, écrivant. Notre entrée ne leur fait pas lever la tête ; ils sont bien trop pressés, pour perdre une seconde.
— Voyez-vous ce jeune homme brun, monocle à l’œil ? C’est le chef du reportage. Très actif, très adroit, ayant ses entrées partout et sachant se les procurer, quand il ne les a pas. Un seul défaut : lorsque les renseignements lui manquent, il se livre quelquefois à la production du canard…
— Du canard ?
— Vous n’y êtes pas. Le canard n’est pas l’oiseau savoureux que vous connaissez : c’est un volatile d’un genre tout spécial, qui naît dans quelques journaux à court de nouvelles. Pour intéresser le lecteur, on fabrique alors une bonne histoire à sensation, qui prend son vol par le monde : c’est le canard en question.
— Alors, je sais ce que c’est. Il y a peu de temps, une feuille très sérieuse pourtant, m’a servi de ce gibier. Vous savez que laGazette officiellede Pékin est rédigée sous l’inspiration directe du gouvernement ; ses rédacteurs se bornent à reproduire ce qu’on leur communique et, par conséquent, ne sont d’aucune façon responsables. Vous figurez-vous ma stupéfaction, lorsque je vois dans un grand journal que, depuis l’origine de notreGazette, deux cents de ses rédacteurs avaient été décapités ? J’étais indigné ! Comment peut-on publier de pareilles faussetés ?
— Bah ! Ce sont de petits détails, auxquels nous n’attachons pas trop d’importance. La rectification finit toujours par arriver : la vérité reprend ses droits ; l’inventeur du canard n’est pas décapité, lui non plus, mais se voit laver la tête de façon magistrale. Mais tenez, voici de quoi vous intéresser : Regardez ce gros homme, à figure si grave et dont chaque geste montre quelle importance il attache à ce qu’il fait. Comme il paraît pénétré de la grandeur de sa tâche ! Que pensez-vous qu’il fasse ?
— C’est sans doute la forte tête politique de l’endroit ?
— Vous gelez. C’est le rédacteur de l’article « La Mode du Jour ». Il est en train d’apprendre au public féminin comment on devra s’habiller cet été.
— Et celui-ci, qui, armé de gigantesques ciseaux, taille et découpe avec acharnement ?
— Il fait la cuisine.
La cuisine ! Je ne comprenais pas très bien, mais de crainte de paraître ridicule, je n’osai demander d’autres éclaircissements.
— Et son voisin, cet élégant, qui frise sa moustache ?
— Il fait le Cabinet.
Il me sembla que je rougissais. Mon ami ne me laissa pas le temps de l’interroger et continua :
— Tenez, là-bas, de l’autre côté de la table, vous voyez ce vieillard : il fait le Salon. Il est, en ce moment, dans son coup de feu. Mais il vous intéressera moins que cet autre personnage, qui n’a pas son pareil à Paris, pour faire les Chambres.
La cuisine ! le cabinet ! les chambres ! le salon ! Je ne savais ce que tous ces détails de ménage venaient faire dans un journal ; je commençais à croire que mon ami se moquait de moi, lorsqu’il ajouta, en me désignant un grand gaillard qui venait d’entrer comme un coup de vent :
— Ah ! voilà le titulaire du rez-de-chaussée. En retard, comme d’habitude. Il fait manquer le départ une ou deux fois par mois. Mais, que voulez-vous faire ? Il est indispensable et il le sait bien. Il n’y a que lui pour passionner le public et le tenir haletant.
Décidément je n’y étais pas. Je regardai monciceroned’un air si ébahi, qu’il se mit à rire de bon cœur.
— Je vous demande pardon, dit-il, mais je ne l’ai pas fait exprès et les mots ne sont pas de moi, pas plus que le jeu de mots, qui a déjà été commis souvent.
Et il m’expliqua ce qu’on entendait, dans le langage spécial de la presse, par les expressions qui avaient causé mon étonnement. A mon tour, je ris bien de cet amusant quiproquo.
A ce moment, le secrétaire de la rédaction vint nous rejoindre.
— Le numéro est à peu près fait, nous dit-il. Si vous voulez descendre avec moi, à l’imprimerie, je pense que ce que vous verrez pourra vous intéresser.
Nous suivons notre guide qui s’engage, avec nous, dans un escalier tournant, assez étroit.
Dans l’atelier, l’équipe, au grand complet, travaille fiévreusement. La main droite va, avec un mouvement d’une régularité automatique, d’une précision de machine intelligente, des petits casiers qui renferment les lettres, au composteur placé dans la main gauche, pendant que les yeux restent attachés aux petites bandes de papier découpé, qui contient la copie. Tout cela se fait dans un profond silence : on sent que tous les cerveaux sont absorbés par le travail. Seule, la machine à vapeur, placée dans la salle voisine, annonce sa présence par quelques ronflements.
J’assiste à la mise en page, au tirage des épreuves. Maintenant on serre les formes, que l’on porte au clichage. Puis, les demi-cylindres de métal sont appliqués sur les cylindres de la machine rotative, qu’on met en train.
— Tout va bien… Marchez ! Alors commence un spectacle qu’il faut avoir vu, pour se rendre compte de l’impression qu’il suggère.
Actionnée par les rubans de transmission, se met en marche la machine, qui va donner la consécration définitive à tous les efforts isolés que j’ai vu collaborer jusque-là.
L’énorme rouleau de papier, mis en place, commence à tourner, d’abord lentement ; puis il va plus vite ; puis il court avec une rapidité vertigineuse. En même temps, tournent les lourds cylindres qui portent les caractères ; les rouleaux qui les couvrent d’encre, tournent, eux aussi, du même coup. Entre les clichés, le papier, comme une anguille, se glisse, monte, descend, serpente, avec un mouvement si intelligent, qu’on croirait qu’il sait ce qu’il fait. Enfin, d’innombrables aiguilles le percent, le coupent, le séparent en feuilles ; celles-ci arrivent, huit à la fois, de chaque côté de la rotative, sur une espèce de grillage, qui semble une main gigantesque.
Elles vont, les deux mains, sans cesse ; elles comprennent qu’il faut qu’elles se dépêchent et elles travaillent avec ardeur. Elles s’élèvent, s’abaissent, abattant à chaque coup sur les planches leurs seize journaux et recommençant, recommençant toujours.
Je ne crois pas que l’industrie moderne possède un instrument plus apte à montrer sa toute-puissance.
Nous sortons enfin. Dans la rue, des voitures roulent, portant aux gares ou distribuant en ville et dans la banlieue, les numéros du journal. Les vendeurs des kiosques, les camelots se pressent : c’est à qui aura, le premier, les exemplaires dont il a besoin. C’est un mouvement bruyant, une agitation tumultueuse, qui se prolongera, longtemps encore, après notre départ, portant à la terre entière la pensée, qui venait d’éclore là.
Toute cette vision m’avait profondément ému. Seul enfin, je repassai dans mon esprit les scènes variées qui s’étaient déroulées devant mes yeux et me demandai comment cette imprimerie, découverte par mes compatriotes il y a des milliers d’années, avait pu prendre un si merveilleux développement, dans cette Europe qui n’avait pourtant réinventé la presse qu’il y a peu de siècles.
Je me dis que, pour opérer toutes ces merveilles, il avait suffi à un observateur de génie de remarquer ce fait si minime en apparence : que la vapeur d’un peu d’eau bouillant devant lui, soulevait le couvercle de la bouillotte. Et je compris qu’une nouvelle ère s’était alors ouverte pour l’humanité et que la science avait pris définitivement possession du globe terrestre.