Je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un cirque, lorsque, pour la première fois, je fus invité à passer la soirée dans une de ces salles de spectacle, inconnues à la Chine.
Aussi, ma surprise fut-elle très grande.
Au milieu d’un immense édifice circulaire, tout environné de gradins, destinés à recevoir les spectateurs, un espace est réservé aux acteurs qui vont nous divertir ; acteurs de deux espèces : des hommes, puis des animaux.
Je n’attachai pas grande importance aux exercices de prestidigitation et d’acrobatie proprement dite : j’avais vu, dans mon pays, l’équivalent de toutes ces choses.
Mais bientôt, je devins attentif à des apparitions toutes nouvelles pour moi.
Voici d’abord un cheval, monté par une écuyère. La bête, admirablement guidée par l’amazone, trotte, galope, parcourt l’arène sablée, puis s’arrête ; elle s’avance alors, à pas comptés, suivant avec une régularité merveilleuse la mesure indiquée par la musique de l’orchestre ; dansant avec la précision d’une sylphide de ballet d’opéra. Étonné, je me demandai comment on pouvait arriver à donner à un simple cheval, l’enseignement nécessaire pour développer une telle perfection de mouvements. Mais, je n’étais pas au bout de mes surprises.
La scène se transforme. Des êtres bizarrement habillés, plus bizarrement peints et coiffés, et qu’on appelle clowns, entrent et miment les épisodes qui se passent dans une gare de chemin de fer.
— Un billet, s’il vous plaît !
— Quelle classe ? fait l’employé, d’un ton bourru.
— Première.
Grands saluts de l’employé qui, la casquette à la main, conduit le voyageur au coupé, lui ouvre la porte et l’aide à monter.
Un autre voyageur demande un billet de deuxième classe.
— Deuxième ? C’est là-bas, là-bas, tout au bout, crie l’employé, qui ne se dérange pas, cette fois.
Enfin, arrive le nègre Chocolat, qui sollicite modestement un billet de troisième classe.
— Le voilà ton billet, fait l’employé, et voilà, par-dessus le marché.
Et, d’un coup de pied magistral, il envoie l’infortuné Chocolat voltiger dans la direction des troisièmes.
Je trouvai qu’il y avait beaucoup de philosophie, dans ces farces des clowns, dans ces plaisanteries dont l’apparence triviale cache une leçon digne d’un maître de l’art comique.
Mais, voici autre chose. On dresse, sur la scène, des appareils de gymnastique minuscules. Sur les trapèzes, les échelles, les barres, les portiques, une troupe de chats vient se livrer à des exercices d’acrobatie, remarquablement exécutés. Et j’admire encore une fois, la patience des hommes qui ont pu discipliner et façonner à leur gré, l’animal indépendant et désobéissant par excellence, l’hôte demi-sauvage de nos maisons, le chasseur qui nous montre, dans la poursuite des souris et des oiseaux, qu’il a conservé tous les instincts féroces de son aïeul, l’habitant des bois.
Nouveau changement. Cette fois, c’est
« L’animal affamé qui se nourrit de glands »,
« L’animal affamé qui se nourrit de glands »,
« L’animal affamé qui se nourrit de glands »,
comme chantait Delille ; c’est un gros porc, grognant, geignant et criant, qui va nous faire voir son adresse.
Il court, va, grimpe, descend, saute, remonte, crève le papier d’un bond, passe dans des cerceaux enflammés, et fuit, grognant et criant de plus belle, sous les bravos du public. Monselet eût dit « cher ange », en voyant se trémousser ce petit-salé futur, ces jambons à venir.
Attention ! Le cirque vient de changer son arène en désert, partout entouré d’une grille de fer, qui en fait une cage immense. Une porte s’ouvre et quatre lions pénètrent tour à tour dans cette enceinte. Chacun sait que les grilles sont solides, un frémissement court néanmoins dans la foule, à la vue des puissants fauves qui sont là, si près, avec leur attitude hypocrite, dos courbé, œil de côté, grognements sourds.
Le dompteur a suivi les monstres. Il est le maître redouté. Ainsi, l’homme a pu arriver à maîtriser ces tyrans des forêts, à faire du roi des animaux son esclave soumis et obéissant ! Les lions bondissent, sautent des obstacles ; les voilà attachés à un char, qu’ils traînent en rugissant autour du théâtre. Parfois, une tentative de rébellion, à peine esquissée, la terrible cravache ne tarde pas à rétablir l’ordre.
Si pourtant, l’animal bien plus fort, se révoltait contre l’homme ; si, lassés de recevoir des coups, ces quatre rois dégradés allaient se redresser contre le dompteur et lui faire payer cher sa folie et leur abaissement ?
Je frissonne, à cette idée. Et pourtant ! Cela s’est vu plus d’une fois, m’a-t-on dit. Une distraction du maître ; un instant d’inattention, et la brute, déchaînée de nouveau, prend une épouvantable revanche.
J’éprouve un véritable soulagement, lorsque le dompteur, après avoir scrupuleusement rempli le programme, fait sortir ses élèves peu commodes.
Mais ce n’est pas fini. Voici quelque chose de plus extraordinaire encore. Car cette fois il s’agit, en même temps, d’assouplir la férocité et de calmer la terreur ; d’associer deux animaux dont la nature est si différente, qu’elle semble leur interdire toute action commune.
Ils se montrent, pourtant : sur un cheval, que la crainte d’être battu empêche seule de céder à une autre crainte, bondit un étrange cavalier. C’est encore le lion, c’est le roi du désert, que la volonté de l’homme vient de réduire au rôle d’écuyer du cirque. Lui aussi, la peur de la cravache le maintient, l’empêche de plonger griffes et dents dans le cou de sa monture. Et l’exercice se poursuit ; les deux animaux, sous l’œil du maître, renoncent à leurs instincts et collaborent comme deux frères, pour le plus grand plaisir de la foule, qui applaudit de nouveau, heureuse encore une fois de fêter le triomphe de l’énergie humaine sur les forces brutales de la nature.
J’ai dit qu’en Chine, nous ne connaissons pas les cirques. Nous ne pouvons, en effet, les connaître.
Le cirque moderne est une transformation des anciennes arènes, dans lesquelles Rome faisait lutter gladiateurs contre gladiateurs et jetait les captifs, ramassés dans ses expéditions guerrières, aux bêtes fauves amenées des contrées les plus lointaines.
L’adoucissement des mœurs a fait disparaître les plaisirs barbares de l’antiquité, dont le dernier reste subsiste dans les courses de taureaux.
Isolés du monde romain, nous n’avons pu être influencés par les habitudes des conquérants de la terre. Une seule fois, un contact faillit s’établir, au moment où nos troupes, arrivées près de la Caspienne, purent songer à se mesurer avec les descendants de Romulus.
Le conflit n’eut pas lieu. A l’abri dans notre monde, séparé du reste du globe, nous n’avons pu importer les jeux cruels de la ville aux sept collines.
Nous ne pouvons donc en conserver le souvenir, nous ne pouvons pas avoir actuellement le cirque moderne, qui ne pénétrera chez nous que lorsque, familiarisés avec la vie occidentale, un grand nombre de nos compatriotes voudront naturaliser dans l’Extrême-Orient, ce spectacle bien innocent aujourd’hui.
Nous ne connaissons pas non plus ces ménageries ambulantes, qui promènent, par les villes et les villages, les bêtes féroces, exposées à la curiosité publique. Nous ne possédons même pas l’ours dressé, que son conducteur fait danser, dans les villages de l’Autriche et de la Russie.
Le seul animal que l’on dresse, en Chine, c’est le singe. Habillés, coiffés, les singes sont habiles à exécuter toutes sortes de tours et font, comme chez Corvi, la tranquillité des parents et le bonheur des enfants du Céleste-Empire.
Si nous n’avons ni dompté, ni songé à dompter tant d’animaux de tout climat que l’Européen a soumis à ses caprices, je dois avouer d’autre part, que nous n’avons pas encore de ménagerie publique, telle que celle du Jardin des Plantes. Ménagerie d’ailleurs toute moderne en Europe même, institution utile et agréable à la fois et que, bientôt je l’espère, nous posséderons à notre tour.
Mais il faut ajouter ici, qu’il sera plus difficile à la Chine qu’à la France, de recruter les hôtes d’un musée vivant de ce genre. Les bateleurs, les ménageries roulantes, ont vu, sous la Révolution, leurs animaux, achetés par le gouvernement, servir de base au développement de la ménagerie actuelle.
Puisque nous n’avons pas cette ressource — les ménageries particulières n’existant pas — nous serons obligés de créer l’établissement de toutes pièces. Seuls les singes, avec leurs espèces si nombreuses dans nos climats asiatiques, pourraient nous fournir immédiatement un personnel en nombre suffisant, pour créer quelque chose d’analogue à leur immense palais du Jardin des Plantes, et égayer grands et petits par leurs cris, leurs gambades, leurs malices, les innombrables joyeusetés particulières à ces réductions bizarres de la forme humaine, maquettes inachevées du roi de l’univers.