A mon arrivée en Europe, j’avais été frappé de voir que le commerce et l’industrie y étaient organisés tout autrement qu’en Chine.
Mines, usines, forges, chantiers, chemins de fer, filatures, tissages, fabriques de toutes sortes : tout cela est gigantesque en Europe. Une usine est une ville, qu’anime tout un peuple d’ouvriers.
Jamais je n’avais rien vu de tel, dans notre vieille Chine, où la grande industrie n’existe pas. Chez nous, pas de ces énormes constructions où des milliers d’hommes se démènent, ou plutôt, sont menés, avec la régularité automatique d’une machine aux bras innombrables ; pas beaucoup de mécanique non plus, et par suite, pas de division du travail, ni d’uniformité dans les objets à fabriquer.
Notre industrie, pratiquée en tout petit, par chaque famille, est privée des puissantes ressources de la science européenne. En revanche, elle est plus libre dans ses mouvements, et ses produits, jamais identiques, ont un caractère bien net d’inspiration individuelle.
De même, notre commerce se fait encore en petit, à la vieille manière. Chacun vend sa spécialité, l’article qu’il connaît le mieux.
Jugez quelle fut ma surprise, lorsqu’on me parla de ces grands magasins de Paris, où l’on peut, en quelques instants, se fournir non seulement de tous les objets nécessaires pour se vêtir des pieds à la tête, mais encore de l’ameublement complet et de tous les ustensiles indispensables à la commodité et au luxe de l’intérieur domestique.
Un beau jour, j’allai, avec un de mes amis, visiter une de ces espèces de réductions de l’Exposition universelle.
Sur la chaussée, s’aligne une file interminable de voitures, qui ont amené là d’élégantes visiteuses. A la porte, grande ouverte, il m’est difficile de me frayer un passage, tant est pressée la foule qui se hâte pour entrer ou sortir.
Je réussis, enfin, à pénétrer dans l’immense édifice.
Ce que je vis là, c’était, en effet une Exposition en miniature. Tout ce que l’imagination peut rêver y était accumulé dans un ordre parfait ; depuis les fils de fabrique française, jusqu’aux tapis turcs et aux nattes Chinoises ; depuis le verre de Clichy jusqu’à la glace de Venise. Linge, vêtements, jouets, meubles, bijoux, livres, literie ; que sais-je encore ? L’œil, au premier abord, ne sait où se fixer, sur quel objet porter son attention.
Nous nous dirigeâmes vers le rayon de la soierie, où je voyais briller une immense broderie chinoise.
J’oubliais de vous dire que mon guide avait amené avec lui son fils, âge de six à sept ans, qui paraissait se trouver là comme chez lui et ne partageait en rien mon étonnement.
L’enfant, sur notre passage, avisa un employé de la maison, immobile et qui semblait regarder toute cette foule, pour voir si tout se passait dans l’ordre voulu.
— Je suis sûr que vous voulez savoir s’il y a encore des ballons, fit l’employé, en souriant.
Le jeune garçon ne dit rien : mais ses yeux parlaient pour lui.
Son interlocuteur disparut et revint aussitôt avec un superbe ballon en baudruche, sur lequel se pavanait un oiseau au plumage éclatant. Notre petit ami prit son ballon et nous poursuivîmes notre marche.
« Est-ce qu’on paye à la sortie ? fis-je, étonné.
— C’est à cause du ballon que vous m’adressez cette question, je le vois bien ! Nous ne le payerons pas. C’est un cadeau que la maison offre à ses visiteurs ; autrement dit, c’est une réclame.
— Et qu’est-ce qu’une réclame ?
— C’est, d’une manière générale, tout moyen bon à attirer l’acheteur. La réclame opère du reste, de mille façons : par affiches, annonces, envoi de catalogues, cadeaux et demi-cadeaux.
— Demi-cadeaux ?
— Oui, demi-cadeaux. Tenez : voici, par exemple une pièce de soie : elle coûte quatre francs le mètre à la maison, qui vous revend le mètre pour un franc. Tranquillisez-vous du reste : le magasin n’y perd rien. Ce qu’il vous donne de la main gauche, il saura bien vous le reprendre de la main droite. C’est grâce à ces avantages réels sur un article, que vous vous laissez entraîner à en acheter cinquante autres, sur lesquels le vendeur regagne cent fois ce qu’il vous a donné.
Je trouvai cela très ingénieux. Mais un point me rendait perplexe.
— Si l’on vous donne des ballons, que font les gens qui en vendaient ?
— Ils n’en vendent plus et font ce qu’ils peuvent. Autrefois, on en rencontrait par dizaines dans les rues de Paris. Aujourd’hui, il n’y en a plus. C’est un métier tué. Il reste quelques gros fabricants, qui fournissent aux grands magasins la matière première de leurs attrayants cadeaux.
Malgré moi je ne pus m’empêcher de plaindre les pauvres gens dont toute l’industrie se trouvait ruinée par cette agréable innovation.
— Vous avez raison, reprit mon compagnon d’excursion. Mais nous n’y pouvons rien. Remarquez, d’ailleurs, que le cas dont nous venons de parler n’est pas isolé. Le grand commerce détruit le petit, non seulement par ce qu’il donne, mais encore par ce qu’il vend. Disposant de gros capitaux il achète par grandes quantités, paye moins cher et peut revendre à un bon marché tel que, pour les petits la concurrence devient impossible.
— J’ai vu de gros arbres, au feuillage si touffu, qu’à leur ombre aucune plante ne pouvait pousser. Tout étouffait, faute de sucs nourriciers, d’air et de soleil.
— C’est exactement un fait de même ordre. Les grands magasins ont mangé les petits. A un moment donné, nous en voyions sombrer des centaines à la fois. Et ce n’est pas fini. Ceux qui ont résisté jusqu’ici sont bien entamés. Encore cette absorption n’est-elle pas arrivée à son maximum. Peu à peu, tous les genres de commerce qui sont encore indépendants viendront s’engouffrer dans ces immenses établissements. La lutte se portera, tour à tour, sur tous les articles qu’elle n’a pu atteindre jusqu’ici. Et, nous verrons partout même résultat : les faibles dévorés par les forts.
— Mais, alors, c’est la ruine de la plus grande partie des petits commerçants que vous prévoyez.
— Non. C’est leur ruine à tous : ruine inévitable, et qui n’est plus qu’une question de temps.
— Et, ne pouvez-vous rien faire pour empêcher ces désastres ?
— Absolument rien. Le public va fatalement au bon marché et crée lui-même les ruines qu’il déplore. Prenez, par exemple, un commerçant quelconque, qui se plaint, pour sa partie, de la concurrence des grands magasins. Vous l’y verrez courir tout le premier, pour y acheter ce qu’il ne vend pas lui-même, à meilleur prix que dans une petite boutique. Le bon petit commerce d’autrefois a fait son temps. Il est condamné à mort, comme la petite industrie, comme les petits peuples qui deviennent nécessairement la proie de leurs puissants voisins.
— Savez-vous que ce tableau n’est pas consolant pour l’avenir des masses, en Europe. Que deviendront ces milliers de faibles ruinés par les forts ?
— Je n’en sais rien. L’avenir lointain nous est caché par des voiles que personne ne peut soulever. Quant au présent, il est sous nos yeux et rien de plus facile que de s’en rendre compte. Ce que je viens de vous montrer n’est pas autre chose, d’ailleurs, que l’application au commerce de principes établis par un grand savant anglais, Ch. Darwin, pour tous les êtres créés par la nature. En tout et partout, les mieux organisés détruisent ceux qui sont moins favorablement doués. Une hirondelle gobe des milliers de mouches ; un brochet digère des milliers de goujons, et un grand magasin avale des milliers de petits commerces. C’est la loi de nature, à laquelle, tôt ou tard, rien n’échappe. Vous, en Chine, vous en êtes préservés jusqu’à ce jour : mais votre tour viendra.
— En attendant, heureux le pays de Confucius, de ne connaître encore, ni combat pour la vie, ni faibles mangés par les forts, ni grosse industrie, ni grands magasins !