J’ai lu, il y a quelques jours, dans les journaux, l’annonce d’une nouvelle mais curieuseLigue contre le Mariage, fondée tout récemment, en Angleterre, par l’initiative de MmeMona Caird.
On parlait en même temps de demandes d’adhésion, adressées à MM. A. Dumas et E. Zola.
Bien que très surpris de cette création sans précédent, je ne voulais pas me prononcer avant de connaître l’opinion de ces deux écrivains : aujourd’hui, grâce auFigaro, j’ai devant les yeux le résumé des réponses par eux adressées auDaily Telegraph.
M. Zola ne s’intéresse pas beaucoup à la question du mariage, qu’il considère comme une institution vieille et mauvaise, autant que l’Église, et qui n’existera que tant qu’on n’aura pas trouvé quelque chose de meilleur pour la remplacer.
Quant à M. Dumas, il laisse la question complètement indécise et en abandonne la solution aux intéressés : se mariera qui voudra, d’après lui ; il n’y a pas de loi qui vous force à vous marier ; il n’en est même pas qui contraigne le séducteur à épouser la fille séduite : les adversaires du mariage n’ont donc pas à rechercher l’appui de la loi, qui ne fait rien ni pour eux, ni contre eux.
Vraiment, je m’attendais à quelque chose de plus net… et de plus énergique : les passages cités plus haut m’ont donc causé une grande déception.
Je ne sais pas par quelle institution préférable M. Zola espère voir remplacer le mariage et je regrette que l’auteur nous laisse dans l’ignorance sur ce point. Il a l’air de ne tolérer l’union matrimoniale que jusqu’à nouvel ordre et sous toutes réserves. A-t-il l’intention de hâter la fin du monde ? Je ne le pense pas. Veut-il nous voir revenir à la promiscuité de l’état barbare ? Mais alors il faudrait d’abord en finir avec la civilisation. Voyez-vous d’ici un monde entier de relations sexuelles établies dans le méli-mélo le plus absolu ? Certes, M. Zola ne peut pas plus désirer la réalisation de l’une que de l’autre des deux hypothèses que nous venons d’émettre. Il ne veut pas ! Alors que veut-il ? Nous n’en savons rien, et il me paraît qu’il n’en sait pas grand’chose lui-même : il ne se prononce pas, il n’entrevoit pas de moyen destiné à remplacer ce mariage qu’il déclare vieilli. Il ne peut donc prétendre avoir répondu à la question de MmeMona Caird.
Je comprends qu’on propose de remplacer certaines institutions politiques ou administratives lorsque, devenues trop vieilles, elles ne concordent plus avec le caractère des temps modernes. Mais le mariage n’est pas une institution : c’est un besoin de nature auquel l’être humain est forcé de se conformer, et qu’on a simplement entouré de quelques garanties, pour mieux assurer le bonheur des époux et de leur descendance. L’État ou l’Église n’est qu’un témoin, un simple auxiliaire, adjoint à l’acte. Si vous voulez remplacer ce témoin par un autre, je n’y vois pas d’inconvénient : mais annihiler le mariage, qui est vieux comme le monde, ce ne serait plus une théorie politique ou religieuse, mais la négation même de la nécessité de nature qui pousse l’homme et la femme à s’unir, pour vivre ensemble et se perpétuer. Pourquoi ne pas créer, alors, uneLigue contre le boire et le manger? On en retrouverait aussi l’idée dans la plus haute antiquité tout comme celle de la chasteté absolue ; et quelle utilité dans cette Ligue, autrement rationnelle que celle contre le mariage : plus de nourriture, plus de travail, plus de peines, de luttes économiques, de guerre entre nations pauvres et peuples riches, de combats entre patrons et ouvriers : l’humanité, sans agriculture, sans éleveurs, sans boulangers, bouchers, restaurants, marchands de vins, etc. ; sans faim ni soif, sans intérêt ni capital, vivrait désormais dans un rêve idéal, dégagé de toute absorption grossière ; dans cette contemplation perpétuelle du Beau infini, qui charme les extases du fakir indou.
Supprimer le mariage, sans anéantir le peuple, ressemble beaucoup à l’abolition de la discipline dans l’armée, qui n’existe que par la discipline : la contradiction, ici, est dans la proposition même. Je sais que quelques personnes ont fait ce rêve, d’avoir une armée parfaitement organisée, sans la discipline, essence même de toute l’organisation : voit-on l’étrange corps de troupes constitué, non pas même par le suffrage de tous, mais, ce qui est bien différent, par la fantaisie de chacun : quelle entente, quelle direction, quelle unité d’armement, de tactique, de stratégie !
M. Dumas est, lui, un peu plus humanitaire : tout en n’encourageant pas le mariage, il dit à ses semblables que la loi ne les oblige pas, qu’ils sont, par conséquent, libres de se marier ou de ne pas se marier. Le pauvre Panurge est bien servi : Marie-toi, ne te marie pas !
J’admire la générosité avec laquelle l’auteur nous laisse la liberté de choisir. Malheureusement, tout en parlant de lois, il a, lui aussi, oublié celle de la nature. Que conseille-t-il à ceux qui ne se marieront pas ? Que recommande-t-il à qui se marie ? Sur les deux points, il est également muet, et je le regrette, et pour nous, et pour lui.
Si la loi ne nous oblige pas à nous marier, c’est que la nature ne se laisse pas dicter de lois : il n’est pas de constitution qui nous ait imposé de faire deux ou trois repas par jour : cela ne nous empêche pas de boire et manger. Et personne ne s’avisera de dire à l’affamé : « Mangez, ou ne mangez pas ! »
Chez les sauvages à peine sortis de l’état primitif, dont aucune loi ne règle l’existence, qui ne payent pas d’impôts, ne font pas de service militaire, etc., etc., le mariage existe, et, d’après les récits des voyageurs, il est, dans certaines régions, célébré en grande pompe.
La loi se trouvait d’autant plus désarmée, que la loi de nature exerce ici une action plus puissante ; que sa voix impérieuse rend inutile et superflue toute réglementation législative. Le mariage, en effet, est une obligation naturelle plus inévitable qu’aucune obligation civile. Il est une institution si nécessaire, qu’il s’impose aux hommes avec tous les caractères d’un acte obligatoire. Bien plus : la tendance qui nous pousse à nous unir, pour vivre de l’existence normale et « croître et multiplier », peut se passer de toutes les voies de droit : nous avons déjà vu qu’elle n’avait nullement besoin d’être établie par une législation civile ; mais, résultat autrement étonnant : le droit naturel, ici, fonctionne aussi comme droit criminel ; il possède sa sanction particulière, ses pénalités propres ; il frappe infailliblement le coupable, que rien, pas même la fuite, ne peut soustraire au châtiment. Il a sa statistique pénale fournie par la comparaison des résultats de célibat avec ceux du mariage. Terrible enseignement qui devrait faire ouvrir les yeux et les bras aux célibataires les plus endurcis. C’est d’abord toute la série des manies inséparables de la qualité de vieux garçon et de vieille fille. Puis viennent les maladies, plus ou moins sérieuses, produits d’une existence contraire à la nature des choses, et dont la plus grave, frappe dans sa raison même, le coupable de célibat trop prolongé ; enfin la peine de mort, ne sera jamais, ici, abolie dans aucun pays, par aucun régime ! « Célibataire, tu abrèges ta vie, tu es ton propre bourreau ! » crie la statistique impitoyable.
Ne voit-on pas que le législateur n’a rien à faire dans notre cas : qu’il est incompétent ; qu’il ne saurait jamais inventer d’obligation plus forte que celle trouvée par la nature, ni de châtiments plus redoutables que les maux dont elle frappe ceux qui s’insurgent contre ses décrets ? Une loi ne constituerait qu’un pléonasme inutile et impuissant ; inutile pour faire des mariages ; impuissant à les empêcher : et cela, fort heureusement pour le pauvre genre humain : la liste des méfaits du célibat est déjà bien assez grosse.
Chez nous, la liberté individuelle n’existe pas et aucune loi n’ordonne le mariage : la loi n’a fait que régulariser les cérémonies coutumières auxquelles le peuple se conforme tout naturellement, sans savoir si la législation s’est, oui ou non, mêlée de la question. Cela n’empêche pas le mariage d’être florissant en Chine et d’y augmenter notre population dans une proportion qui n’a rien à envier à aucune autre partie du globe. En Europe, chacun est libre et, par une contradiction étonnante, l’on est assez naïf pour subordonner la question du mariage aux lois. Ce serait, surtout, bien drôle, si l’on voyait les gendarmes ou les huissiers arriver en troupes, pour vous forcer à épouser : et, logiquement, on devrait en arriver là, chez des nations où la loi favorise le mariage de toute la puissance de son autorité : ce qui, du reste, n’empêche pas la population de rester stationnaire. Le mariage, tel qu’il se pratique en Europe est profondément illogique : il devrait avoir pour conclusion nécessaire… le mariage obligatoire. On a fait, il faut l’avouer, quelques progrès dans ce sens ; chacun le sait : il était question, il y a peu de temps, d’un impôt sur les célibataires : conclusion légitime d’un état social où la loi intervient pour régler jusqu’aux moindres choses qui peuvent intéresser les époux.
Je ne sais plus dans quel journal j’ai lu autrefois qu’un général, en congédiant ses soldats, leur adressa ce petit discours : « Allez et tâchez de faire augmenter la population de la France : sinon, nous serons forcés de faire venir des Chinois ! »
C’est là, certainement, le comble du mariage par l’État et je ne crois pas que les utopistes les plus singuliers aient rien inventé de plus bizarre et de plus logique, ni trouvé de système à la fois plus insensé et plus rempli d’esprit de suite.
Si vous voulez maintenir les formalités religieuses ou civiles, imitez ce général, mille fois plus conséquent avec lui-même que M. Zola dans son pessimisme sceptique, et M. Dumas dans son indifférence. Prétendez-vous, au contraire, supprimer toutes ces réglementations ? faites comme chez nous : rendez au mariage son véritable caractère : celui d’une institution de famille, faite pour la famille, par la famille.
Le mariage, contracté avec les formalités religieuses et civiles qui l’accompagnent actuellement en Europe, présente des inconvénients et, pis que cela, des dangers terribles ; au lieu de protéger l’union et l’harmonie de la famille, il est devenu une cause de discordes, de haines, de procès, de scandales sans fin : il se résout, définitivement, en un conflit incessant d’intérêts opposés.
Je crois que le mariage doit et peut être autre chose : qu’il redevienne, comme il l’est dans mon pays, un acte purement familial, et toutes les difficultés seront aplanies ; les discordes, évitées ; les procès, inutiles ; les scandales, impossibles. C’est la meilleure des solutions, et la seule.
Les religions passent, les constitutions s’effacent : la famille reste, immortelle comme la loi de nature qui l’a appelée à l’existence.