Vienne, le 5 janvier.—Je lis dans les journaux de ce matin que le gouvernement des Etats-Unis vient d’allouer à chacun des deux membres de la commission de la Paix cent mille dollars pour les six semaines qu’ils ont passées à Paris. J’espère que ce fait est vrai; je me donne la satisfaction de le considérer comme tel. Cette générosité constitue en effet un précédent qui sera certainement bien accueilli en Amérique. Un précédent a toujours sa valeur, surtout lorsqu’il offre la particularité de fixer l’attention d’une nation tout entière. Lorsqu’un précédent sort victorieux des discussions provoquées par sa création, il a toutes les chances de devenir un fait accompli.
Nous constatons, en effet, que l’édifice de la justice publique repose, de la base au sommet, sur des précédents; mais il n’en est pas de même des autres détails de notre civilisation. Un précédentpeut mourir au berceau ou survivre; c’est uniquement une question de chance. S’il est immédiatement imité, on peut dire qu’il a une chance de vivre; s’il est imité deux fois, trois fois, il attire alors l’attention; quatre fois, cinq fois ou six fois, il a toute chance de subsister pendant un siècle entier. Lorsqu’une ville lance une mode, une nouvelle danse, une forme de chapeau, et qu’elle provoque l’imitation de la ville voisine, on peut dire que ce précédent a le pied à l’étrier.
De même, lorsqu’un prince couronné introduit un précédent, ce précédent attire immédiatement l’attention générale, et ses chances de réussite deviennent presque toujours une certitude.
Depuis longtemps, nous souffrons de l’existence et de la persistance de deux précédents désastreux; l’un d’eux résulte de la déplorable habitude que nous avons d’allouer des émoluments dérisoires aux représentants de notre République à l’étranger; l’autre précédent consiste à les obliger à paraître officiellement en public dans des tenues qui, non seulement manquent de grâce et de dignité, mais qui offrent un contraste lugubre, navrant avec les costumes portés par les représentants des autres puissances. Actuellement, la tenue officielle d’un ambassadeur américain mérite bien ce reproche. A toute réception d’une cour européenne, les représentants des puissances étrangères portent des uniformes qui les distinguent du commun des mortels et indiquent qu’ils personnifient leur patrie. Notre représentant au contraire s’exhibe dans une lugubre queue de pie noire qui n’évoque aucune idée de nationalité. Cette tenue se rencontre dans tous les pays, on pourrait la désigner sous le nom de «Chemise de nuit internationale»; elle n’offre aucune signification particulière, mais notre gouvernement prétend lui en donner une; à son sens, elle est l’emblème de la simplicité, de la modestie et de la bonhomie républicaines. Mais cette ostentation de simplicité ne trompe personne. Une statue qui croit faire preuve de modestie en s’affublant d’une feuille de vigne manque complètement son effet. Dans une réunion publique notre queue de pie lugubre équivaut à une déclaration disgracieuse et peu polie d’indépendance. Elle semble vouloir dire: «A Rome nous nous moquons pas mal des usages de Rome; nous refusons de respecter votre goût et vos traditions et de faire le moindre sacrifice à vos coutumes; nous ne tenons nullement à nous plier aux formalités de la courtoisie, nous préférons notre manière de faire et nous prétendons l’implanter ici.»
Ceci n’est pas exactement la disposition d’esprit de l’Amérique, mais ces uniformes nous font du tort: Quand un étranger vient chez nous, choque nos coutumes et nos habitudes, nous nous déclarons offensés à juste titre; notre gouvernement ordonne à ses ambassadeurs de porter à l’étranger une tenue officielle qui offense nos voisins; tout le discrédit de ce fait retombe sur la nation.
Avant Franklin, nous n’imposions pas à nos fonctionnaires publics une tenue aussi peu distinguée; ce changement ne serait pas survenu si Franklin eût été un homme ordinaire. Mais, aux yeux du monde, il personnifiait une figure si imposante que la moindre de ses actions ou de ses attitudes attirait l’attention universelle et créait un précédent. A propos des uniformes, le représentant qui succéda à Franklin et tous les suivants durent imiter leur illustre prédécesseur. La coutume s’en établit; or, toute coutume est une pétrification; pour la déloger il faut la dynamite. Nous nous imaginons que notre bizarre costume officiel doit symboliser notre simplicité républicaine (qualité que nous n’avons jamais possédée et que nous sommes trop vieux pour acquérir maintenant), mais nous nous trompons; c’est le précédent créé par Franklin qui a consacré l’usage naturel et inconscient de ce costume. Au lieu de donner à nos amiraux et à nos généraux dans toutes les exhibitions publiques de superbes uniformes chamarrés d’or et de couleurs brillantes, le gouvernement aurait pu leur imposer la queue de pie avec la cravate blanche et les faire ressembler à des ambassadeurs ou à des laquais.
Peu importe si je me trompe en attribuant à Franklin la paternité de notre curieuse tenue officielle; je le crois de taille à supporter ce lourd fardeau.
A mon avis, toutes les fois que nous nommons un ambassadeur ou un ministre, nous devrions lui conférer temporairement le rang d’amiral ou de général, et l’autoriser à porter aux réceptions officielles à l’étranger l’uniforme correspondant.
Je trouve peu compatible avec la dignité des Etats-Unis d’Amérique que leurs représentants s’exhibent dans des tenues qui les rendent grotesques; c’est précisément l’effet qu’ils produisent lorsqu’ils apparaissent aux splendides réceptions des cours continentales dans leur lugubre accoutrement. Un homme timide, modeste et correct, souffre forcément de cette situation, car il ne peut se dérober aux regards de la multitude.
J’émets cette critique dans l’intérêt de notreorgueil et notre dignité nationales. Notre représentant est notre drapeau, il personnifie la République, les Etats-Unis d’Amérique; et quand nos représentants viennent à passer nous ne voulons pas qu’ils provoquent la risée publique; pour cela il faut qu’ils soient convenablement et correctement habillés.
Notre gouvernement est très inconséquent au sujet des tenues officielles. Quand il a pour représentant un civil qui n’a jamais été soldat, il le condamne à porter la queue de pie et la cravate blanche; mais si ce civil a été soldat, il l’autorise à porter l’uniforme du grade qu’il possédait. Quand le général Sickles était ministre en Espagne, il portait toujours dans les réceptions officielles le grand uniforme de Major général. Quand le général Grant visita les cours étrangères, il apparaissait toujours dans son brillant et élégant uniforme de général, mais il était entouré des personnages diplomatiques de l’administration présidentielle; ces derniers, par nécessité officielle, portaient la monotone queue de pie (charmant et ironique contraste); la première tenue représentait l’honorable dignité de la nation, l’autre, l’hypocrite tradition de la simplicité républicaine. A Paris, notre représentant actuel paraît aux réceptions officielles dans unetenue convenable, car il a été officier au ministère de la Guerre; il en était de même à Londres; mais actuellement M. Choate représente la grande république (même aux déjeuners officiels à 7 heures du matin) dans sa grotesque queue de pie.
Notre gouvernement a décidément des notions étranges sur l’à-propos des costumes: généralement dans le monde, la queue de pie ne se porte pas en plein jour; c’est une tenue du soir, exclusivement du soir, tout autant qu’une chemise de nuit. Pourtant, quand notre représentant fait une visite officielle le matin, il doit, par ordre de son gouvernement, porter une tenue de nuit; les chevaux de fiacre eux-mêmes en étouffent de rire! Voici un autre argument:—un argument d’affaires—en faveur d’une tenue diplomatique rationnelle. Nous sommes une nation commerçante et notre représentant est notre agent d’affaires. S’il se voit respecté, estimé et apprécié partout où il se trouve, il peut exercer une influence qui étend notre commerce et augmente notre prospérité. Ses relations sociales développent beaucoup l’activité de ses affaires, et s’il porte une tenue qui ne heurte pas les coutumes locales, il assure sans contredit l’extension de ses affaires. Ce résultat eût été obtenu si Franklin était mort plus tôt.
Nous avons réalisé un grand et estimable progrès en créant le poste d’ambassadeur; le titulaire de ce haut poste est beaucoup plus influent et plus considéré qu’un ministre. Pour la dignité de notre patrie et pour son avantage commercial nous devrions avoir des ambassadeurs et non des ministres à toutes les grandes cours du monde. Mais pas avec les appointements actuels. Non, certes, si nous prétendons maintenir ces appointements, il vaut mieux ne plus créer d’ambassadeurs et supprimer ceux qui existent. Un représentant à l’étranger doit, pour servir les intérêts de sa patrie, être en bons termes avec les fonctionnaires de la capitale et, en général, avec tous les personnages influents. Il faut qu’il se mêle à la société et qu’il ne reste pas claquemuré chez lui. Il doit assister aux dîners, aux banquets, aux bals, aux réceptions, mais il lui faut rendre ces politesses telles qu’ils les a reçues pour la dignité de sa patrie et pour le bien de ses affaires. Jamais depuis l’époque de Franklin jusqu’à nos jours nous n’avons eu un ministre ou un ambassadeur capable de le faire avec ses appointements.
D’autres nations comprennent la nécessité de bien garnir les poches de leurs représentants, mais notre gouvernement semble ignorer cette opportunité. L’Angleterre est la plus grande nation commerçante du monde et elle prend grand soin des gardiens qui veillent au sommet du phare de ses intérêts commerciaux. Voilà longtemps que nous rougissons de nos représentants à l’étranger; pourtant nous envoyons des hommes de distinction, très cultivés, très capables, nous les trions sur le volet, mais nous paralysons leur influence par l’exiguïté de leurs émoluments. Voici la liste comparative des soldes des ministres et ambassadeurs anglais et américains à l’étranger.
Sir Julien Pauncefote, l’ambassadeur anglais à Washington, avait en plus de ses appointements un très bel hôtel offert gracieusement par la métropole; les ambassadeurs anglais ne paient jamais de loyer; ils vivent dans des palais qui sont la possession de l’Angleterre. Nos ambassadeurs paient leur loyer sur leurs appointements. Vous pouvezvous rendre compte, d’après ces chiffres, quel genre de maisons peuvent habiter, à l’étranger, les représentants des Etats-Unis d’Amérique et quelles réceptions ils peuvent y donner. Il n’y a pas d’appointements sur notre liste qui suffisent à payer le loyer de nos représentants en leur laissant une marge de 3.000 dollars pour assurer la consommation de lard et de beignets de leur famille; cet étrange et économique mets constitue la nourriture habituelle des familles d’ambassadeurs américains, à l’exception du dimanche, où ils ajoutent des «pétards» cristallisés de Boston.
Les ambassadeurs et ministres des nations étrangères reçoivent non seulement de généreux émoluments, mais leur gouvernement les défraie de tous leurs frais de réceptions. A ma connaissance, notre gouvernement n’alloue de frais de représentations qu’à la marine.
Pourquoi refuse-t-il à nos diplomates cette possibilité d’étendre notre crédit à l’étranger? Je me le demande depuis longtemps et je considère cette lacune comme une inconséquence bien mystérieuse.
Mais revenons à la question des loyers. Dans les capitales d’Europe, les maisons bien meublées se paient très cher; aussi nos représentants à l’étranger sont-ils obligés de vivre dans les greniers,quelquefois même sur les toits. Comment pourraient-ils rendre les politesses qu’ils reçoivent? C’est impossible, ils épuiseraient leurs appointements en trois mois.
Pourtant ils doivent recevoir certains personnages influents; et ils le font de leur mieux avec leurs ressources restreintes. A la place de champagne ils offrent de la limonade, à la place de gibier du jambon, à la place de baleine, des sardines; ils remplacent les liqueurs par du lait condensé, et la légion des laquais pimpants et poudrés par une modeste servante qu’ils louent pour la circonstance; en guise de décoration dans leur appartement, ils drapent le poêle avec le drapeau américain, et comme orchestre ils offrent à leurs invités une cithare et une ballade chantée par un membre de la famille. Ne croyez pas que ce soit de l’exagération de ma part; j’ai vu le fait se produire il y a plusieurs années:
Un ministre cherchait à se créer des amis influents pour la réalisation d’un projet qui devait rapporter dix millions par an aux agriculteurs de la République; notre gouvernement lui avait fourni du jambon et de la limonade pour enlever cette grosse affaire; naturellement le ministre échoua. Si ses appointements eussent été de 50.000 ou de60.000 dollars par an, il aurait quintuplé ses chances; en tout cas ni lui, ni ses dîners, ni la nation qu’il représentait n’auraient été l’objet de l’hilarité publique.
Un courtier habile qui veut faire de bonnes affaires ne s’amuse pas à des économies de jambon et de limonade; il conduit son client au théâtre, à l’opéra, au cirque, lui offre à dîner, lui fait boire des vins recherchés, en un mot il exerce toutes les séductions possibles sur sa nature humaine, car il sait de longue expérience que c’est le meilleur moyen pour lui d’obtenir une commande de son client.
De toutes les nations de premier rang, notre pays est le seul qui offre à ses représentants à l’étranger des appointements dérisoires. Si nous étions pauvres, j’excuserais, à la rigueur, ces économies; mais ce n’est pas notre cas. Comme je viens de l’établir, certains de nos plus importants agents diplomatiques reçoivent des émoluments qui varient de 12.000 à 17.500 dollars. Ces appointements, indignes de notre pavillon, les condamnent au jambon et à la limonade. Lorsque nous avons un riche ambassadeur à Londres ou à Paris, il y tient honorablement son rang, mais cela lui coûte 100.000 dollars par an. Comment pouvons-nous admettre qu’il paye de sa poche cette énorme différence? Je trouve ce fait inconvenant, car la République ne doit recevoir la charité de personne. Dans bien des cas, nos appointements de 17.500 dollars devraient être portés à 75.000 ou à 100.000 dollars, étant donné surtout que nous ne payons pas le loyer de nos représentants. Notre département des affaires étrangères reconnaît cette erreur; il voudrait la rectifier, mais il n’en a pas le pouvoir.
Quand une jeune fille atteint ses dix-huit ans, on la considère comme une femme; elle ajoute six pouces à sa robe, déroule les nattes qui lui pendent dans le dos et relève ses cheveux au sommet de sa tête. Elle cesse de dormir avec sa plus jeune sœur et possède une chambre particulière, elle devient en un mot un sujet de grande dépense; elle fait maintenant partie de la société et il faut que son père s’y résigne.
Eh bien! la grande République vient d’allonger ses robes l’année dernière, de relever ses cheveux, de démolir ses nattes et d’entrer dans la société mondiale. Cela signifie que si elle veut prospérer et tenir son rang dans la société, il lui faut renoncer aux chers préjugés de son enfance et se comporter comme une grande personne.
Si notre gouvernement a réellement payé ses représentants au comité de la paix à Paris cent mille dollars pour six semaines de travail, j’estime que cette générosité est un des meilleurs placements faits par la nation depuis bien des années. Il me semble impossible, en effet, qu’après ce précédent créé dans son budget notre gouvernement ose maintenir ses appointements diplomatiques actuellement si piteux.
P. S. Vienne, le 10 janvier.—Je vois dans les télégrammes de ce matin que je ne suis pas désigné comme le nouvel ambassadeur à Vienne. J’en demeure plutôt surpris et ne sais que dire. Au fond peu m’importe! J’en suis quand même très étonné.
Depuis des mois j’ai usé toute mon influence à Washington pour que ce siège diplomatique soit transformé en ambassade avec l’espoir que...—mais peu m’importe, n’y pensons plus. Cela n’a pas d’importance, je le dis avec calme, car je suis calme de tempérament; d’ailleurs, cette question, ne m’a jamais intéressé particulièrement. Je n’ai jamais songé sérieusement à ce poste, bien que cette idée me soit venue voilà plusieurs mois.
Maintenant que je me sens calme, je puis affirmer ceci: aussi longtemps que je posséderai en moi l’amour de l’honneur et de la dignité de mapatrie, je n’accepterai jamais un poste d’ambassadeur qui me laisserait en déficit de 75.000 dollars par an. Une nation qui ne peut entretenir ses ambassadeurs est indigne d’avoir des ambassadeurs.
Quel grotesque, inconvenant et risible spectacle qu’un ambassadeur américain affublé de 17.500 dollars! Ce spectacle évoque l’idée d’un billionnaire dans un col de papier, d’un roi dans des culottes de pauvre, d’un archange avec une auréole de fer-blanc.
Et pour comble d’hypocrisie ces appointements dérisoires marchent de pair avec la tenue officielle des ambassadeurs. Emblèmes arrogants de cette simplicité républicaine qui se manifeste chez nous sous forme d’appointements de 50.000 dollars alloués aux présidents des compagnies d’assurances et de chemin de fer, et sous forme de palais dont le décor et l’ameublement dépassent en splendeur et en richesse le luxe des palais des têtes couronnées d’Europe; c’est toujours cette simplicité républicaine qui a inventé et exporté vers l’ancien continent les palais démontables, les sleeping-cars les tramways électriques, les meilleures bicyclettes, les meilleurs autos, les calorifères à vapeur, les meilleurs systèmes de sonnettes électriques, tous les perfectionnements du téléphone, les ascenseurs,les installations de bains les plus sybarites (avec eau chaude et eau froide toujours sous pression), le palace hôtel, avec son confort et son luxe éblouissants, le.....—Oh! la liste en est interminable! En un mot, c’est cette simplicité républicaine qui, au point de vue du luxe et du confort de la vie, a trouvé l’Europe primitive vêtue d’une simple et modeste chemise et qui s’est empressée de la draper de la tête aux pieds dans un sybaritisme complet.
Nous sommes le peuple le plus prodigue, le plus fastueux et le plus sensible au bien-être; et au sommet de notre mât nous faisons flotter un vrai et honnête symbole, le pavillon le plus éclatant que le monde ait jamais vu. Oh! simplicité républicaine, le monde est plein de bluff et de charlatanisme, mais rien ne t’oblige à te découvrir devant ces imposteurs.
Le printemps dernier, j’allai à Chicago pour y visiter la foire.
A New-York, je fis la connaissance d’un major de l’armée régulière, qui, lui aussi, allait à la foire; nous décidâmes de faire route ensemble. J’avais d’abord à m’arrêter à Boston: il me dit que cela ne le dérangeait en rien. Ce major était un très bel homme; bâti comme un gladiateur, il avait cependant des manières charmantes et s’exprimait avec douceur et persuasion. Très sociable, il paraissait extrêmement placide et inaccessible à la gaieté. Il s’intéressait à tout ce qui se passait autour de lui, mais sa sérénité était imperturbable, rien ne le troublait, rien ne l’excitait.
Avant la fin de notre première journée de voyage, je découvris cependant en lui une profonde passion:celle de réformer tous les petits abus publics. Il avait la marotte du droit de cité. D’après lui, tout citoyen de la république doit se considérer comme un policeman officieux, et veiller bénévolement, sans aucune rétribution, à l’exécution des lois. Il pensait que le seul moyen effectif de conserver et de protéger les droits publics est que chaque citoyen contribue à empêcher ou à punir toute infraction aux lois dès qu’il en a connaissance. Cette théorie était bonne, mais, à mon humble avis, son application devait donner bien de l’ennui à ses partisans; on aurait fort à faire s’il fallait renvoyer les petits employés toutes les fois qu’on les prend en faute; en tout cas, on s’exposerait à se faire moquer de soi. Il m’affirma le contraire, disant que je ne comprenais pas son idée: il ne s’agissait de renvoyer personne, en cela j’étais dans l’erreur; mais de réformer les individus en les rendant plus aptes aux emplois qu’ils occupent.
—S’agit-il alors, demandai-je, de dénoncer les coupables en priant leurs chefs de ne pas les renvoyer, mais de les réprimander vertement?
—Non, ce n’est pas mon idée; il ne faudrait nullement les dénoncer, car vous risquez de leur faire perdre leurs moyens d’existence; mais vous feriez semblant de les dénoncer. Je n’aime jamaisemployer la force, car la force constitue un mauvais procédé; la diplomatie vaut mille fois mieux quand un homme a du tact et qu’il sait s’en servir.
Depuis deux minutes nous attendions devant un guichet du télégraphe, et le major s’évertuait en vain d’attirer l’attention d’un des jeunes employés qui plaisantait avec ses voisins. Le major prit alors la parole et demanda à l’un d’eux de recevoir son télégramme. Un employé lui répondit sur un ton dégagé:
—Il me semble que vous pourriez bien attendre une minute, n’est-ce pas?
Et les plaisanteries continuèrent de plus belle.
Le major répondit qu’il n’était pas pressé et qu’il attendrait, puis il rédigea le nouveau télégramme suivant:
«Président de l’Union Télégraphique; venez dîner avec moi ce soir, je vous édifierai sur ce qui se passe dans un de vos bureaux.»
Au moment où le jeune employé saisit le télégramme, il pâlit brusquement et commença à faire des excuses, déclarant qu’il perdrait sa place si ce télégramme arrivait à destination. Il promit au major de ne plus jamais recommencer, s’il consentait à lui pardonner.
Le compromis fut accepté.
En sortant du bureau, le major me dit:
—Tenez, voilà de la diplomatie. Vous voyez qu’elle a produit son effet. Presque toujours les gens s’emportent et tempêtent, mais cela n’avance à rien. Croyez-moi, la douceur et la diplomatie sont les meilleurs procédés.
—Oui, j’en conviens, mais tout le monde ne peut pas en faire autant, car tout le monde ne connaît pas le président de l’Union Télégraphique.
—Vous ne saisissez pas; je ne connais pas le président, je ne me sers de lui que diplomatiquement pour le bien et l’intérêt publics; il n’y a pas de mal à cela.
—Mais, hasardai-je, il n’est jamais très louable de dire un mensonge.
Sans prendre garde à ma délicate et timide suggestion, il me répondit avec son imperturbable gravité:
—Si, pourtant, quelquefois. Un mensonge qui a pour objet de faire du tort à quelqu’un et de profiter à son auteur est blâmable; mais lorsqu’il a pour but de venir en aide à quelqu’un, ou qu’il vise l’intérêt public, dame! c’est tout différent. Peu importe la méthode, vous voyez le résultat. Ce jeune homme se conduira mieux à l’avenir; il avait unebonne physionomie et méritait qu’on l’épargnât, sinon pour lui-même, du moins pour sa mère. Naturellement il a une mère et des sœurs. Maudits soient ceux qui l’oublient. Tel que vous me voyez, je ne me suis jamais battu en duel et pourtant, comme tout le monde, j’ai été provoqué. Je voyais toujours entre moi et mon ennemi l’image de sa femme et de ses petits enfants irresponsables; eux ne m’avaient rien fait, je ne me sentais pas le courage de leur briser le cœur.
Pendant le cours de cette journée, il continua à réprimer plusieurs abus, toujours sans violence, avec une fine et courtoise diplomatie; il paraissait si heureux et si satisfait du résultat de ses manœuvres que vraiment, pour ma part, je lui enviais son habileté.
Ce même soir, nous regagnions la ville, dans un tramway à chevaux, lorsque trois individus débraillés et tapageurs montèrent dans la voiture et se mirent à débiter de grossières plaisanteries en présence des voyageurs composés surtout de femmes et d’enfants. Personne ne cherchait à les arrêter.
Le conducteur essaya de les calmer avec quelques paroles persuasives, mais les drôles l’injurièrent et se moquèrent de lui. A ce moment, je compris que le major préparait une de ces interventions diplomatiques à lui familières; je sentais que sa première observation diplomatique allait le couvrir de ridicule, mais avant que j’aie pu lui glisser un mot à l’oreille pour l’arrêter, il dit au conducteur avec son calme imperturbable:
—Conducteur, expulsez-moi ces «pourceaux»; je vais vous aider.
Je ne m’attendais certes pas à cela. En un clin d’œil les trois voyous se précipitèrent sur lui, mais ils reçurent une volée de coups de poing dignes du plus bel assaut de boxe; ils tombèrent comme des masses et ne purent se relever. Le major les tira hors de la voiture et nous continuâmes notre route.
J’étais étonné de voir un homme si doux agir avec une telle énergie et obtenir un résultat aussi complet; la tournure rapide et expéditive de cet incident ne manquait pas de me surprendre; mon compagnon m’avait tellement parlé de douce persuasion et d’habile diplomatie que j’étais bien tenté d’attirer son attention sur ce dernier incident et de lui décocher quelques pointes ironiques; mais lorsque je le regardai, je compris que ma tentative serait déplacée et qu’il ne la comprendrait certes pas. Car il ne s’était pas départi un seul instantde sa placidité. Lorsque nous quittâmes le tramway je hasardai:
—Voilà un bon coup de diplomatie, voire même trois bons coups de diplomatie.
—Vous vous trompez, ce n’était pas de la diplomatie, c’était de la force.
—Maintenant que vous vous expliquez, je crois que vous avez peut-être raison.
—Raison! naturellement. J’ai bien employé la force.
—Cela m’en a tout l’air. Avez-vous l’habitude de réformer les gens par ce procédé?
—Oh! non; cela ne m’arrive presque jamais. A peine deux fois par an.
—Croyez-vous que ces trois hommes se rétablissent?
—Naturellement, ils ne courent aucun danger. Je sais où et comment frapper. Vous avez remarqué que je ne les frappais pas sous la mâchoire; là, j’aurais pu les tuer.
J’avais remarqué en tout cas que d’un doux agneau il était devenu un bélier batailleur; mais, avec sa franche simplicité il protesta, déclarant qu’un bélier ne lui ressemblait en rien. Cette fois, j’étais exaspéré et j’avais très envie de lui dire qu’il manquait totalement de jugement; je retinsma langue, pensant que rien ne me pressait de lui exprimer ma façon de penser, et qu’une autre fois je pourrais tout aussi bien la lui dire par téléphone.
Nous partîmes pour Boston le jour suivant. Comme le salon-fumoir était plein de voyageurs, mon compagnon se rendit dans le compartiment réservé aux fumeurs. Un vieil homme, à l’air humble, d’une pâleur maladive et qui ressemblait à un fermier, était assis en face de nous; il maintenait la porte ouverte avec son pied pour avoir plus d’air. Au même instant l’homme préposé au frein, un individu gros et fort, entra brusquement dans le wagon; lorsqu’il arriva devant la porte ouverte il s’arrêta, lança des yeux furieux au vieux fermier et claqua la porte avec une telle violence qu’il faillit arracher le soulier du vieux bonhomme, puis il retourna à ses affaires. Plusieurs voyageurs se mirent à rire, mais le vieux fermier paraissait honteux et déconfit. Peu après le conducteur vint à passer. Le major l’arrêta et lui demanda avec sa courtoisie habituelle:
—Conducteur, à qui doit-on se plaindre des mauvais procédés d’un préposé au frein, est-ce à vous?
—Vous pouvez vous plaindre à Newhaven, si vous le désirez; qu’a-t-il donc fait?
Le major lui raconta l’histoire. Le conducteur parut s’en amuser et lui répondit avec une pointe d’ironie:
—D’après ce que je vois, l’homme du frein n’a pas prononcé une parole.
—Non, il n’a rien dit.
—Mais d’après vous il a menacé le voyageur?
—Oui.
—Et il a claqué grossièrement la porte?
—Parfaitement.
—Voilà tout?
—Oui, c’est tout.
Le conducteur sourit et ajouta:
—Si vous tenez absolument à le dénoncer, libre à vous, mais je ne vois pas bien ce qui en résultera. Vous direz sans doute que le préposé au frein a insulté ce voyageur? On vous demandera ce qu’il a dit. Vous répondrez qu’il n’a rien dit; on vous demandera alors, j’en suis sûr, où vous voyez une insulte lorsque vous reconnaissez vous-même qu’aucune parole n’a été prononcés.
Un bruit d’applaudissements salua le raisonnement serré du conducteur qui en éprouva un certain plaisir. Sans se troubler le major reprit:
—Vous venez précisément de toucher du doigt un défaut criant du système des réclamations. Lesemployés du chemin de fer, comme d’ailleurs le public et vous-même semblez le croire, n’ont pas l’air de savoir qu’il existe d’autres insultes que celles proférées; ainsi, personne ne va à votre direction se plaindre des insultes de manières, de gestes, de regards, etc., et pourtant parfois ces insultes sont plus graves que celles constituées par des paroles. Il me semble que votre administration devrait prier avec instance le public de lui dénoncer les affronts et les impolitesses non exprimés.
Le conducteur se mit rire et dit:
—Tout cela n’arrangerait guère les choses.
—C’est possible. Je rapporterai le fait à Newhaven, et je suis persuadé qu’on m’en saura gré.
Le visage du conducteur se rembrunit. Je dis à mon compagnon:
—Voyons, vous n’allez pas faire des embarras pour cette mesquine histoire?
—Je ne la considère pas comme mesquine. On devrait toujours dénoncer de pareils faits; c’est un devoir public et aucun citoyen n’a le droit de s’y soustraire, mais je n’aurai pas besoin de rapporter cet incident.
—Pourquoi?
—Ce sera inutile, la diplomatie arrangera tout, vous verrez.
A ce moment le conducteur repassa et quand il vint près du major il se pencha vers lui, en disant:
—Vous n’aurez pas besoin de le dénoncer; je le considère comme répréhensible, et s’il recommence je le réprimanderai sévèrement.
Le major répondit cordialement.
—Eh bien! c’est tout ce que je voulais. Vous ne supposerez pas que j’aie été animé d’un sentiment de vengeance; j’ai agi uniquement par devoir. Mon beau-frère est un des directeurs de la ligne; lorsqu’il saura que vous êtes décidé à réprimander votre préposé au frein la prochaine fois qu’il insultera brutalement un vieillard inoffensif, il en sera très satisfait, croyez-moi bien.
Le conducteur ne parut pas aussi joyeux qu’on aurait pu le supposer; l’air soucieux et mal à l’aise il se retira de quelques pas et dit:
—Je pense plutôt qu’il faudrait dès maintenant agir, je vais renvoyer ce préposé au frein.
—Le renvoyer! quel avantage y verriez-vous? ne croyez-vous pas qu’il serait plus sage de faire son éducation et de le garder.
—Vous avez peut-être raison, que me conseillez-vous alors?
—Il a insulté le vieux voyageur en présence detous les autres, pourquoi ne pas le faire venir et l’obliger à des excuses publiques?
—Entendu, je vais le faire venir et lui dirai ceci: «Si au lieu de rester muets sur votre conduite, les voyageurs étaient venus se plaindre à moi, vous auriez bientôt à vous en repentir.»
Le préposé au frein vint et fit des excuses. Après son départ, le major fit la réflexion suivante:
—Eh! bien, vous voyez comme c’est simple et facile. Un citoyen ordinaire n’aurait obtenu aucun résultat; mais le beau-frère d’un directeur peut arriver à tout ce qu’il veut.
—Mais êtes-vous réellement le beau-frère d’un directeur?
—Naturellement. Je le suis toutes les fois que l’intérêt public l’exige. J’ai un beau-frère dans tous les coins, partout; cela m’épargne une foule de désagréments.
—Voilà une parenté bien étendue.
—Oui, j’ai plus de trois cents beaux-frères.
—Pourquoi n’avez-vous pas laissé le conducteur aller de l’avant et renvoyer l’homme du frein qui le méritait bien?
Le major me répondit avec un soupçon d’impatience:
—Si vous réfléchissiez un instant, vous ne meposeriez pas de semblables questions. Prenez-vous donc l’homme du frein pour un chien pour vouloir le traiter ainsi? N’oubliez pas que c’est un homme et qu’en tant qu’homme il a à lutter pour la vie. Il a certainement une sœur, une mère, ou une femme et des enfants à soutenir. Lorsque vous supprimez ses moyens d’existence, c’est aux siens que vous faites du tort. Eux n’y sont pour rien, n’est-ce pas? Quel avantage voyez-vous à renvoyer un préposé au frein insolent, pour en reprendre un autre qui lui ressemblera point pour point? Trouvez-vous cela sage? Il me paraît beaucoup plus rationnel de réformer l’homme du frein et de le garder.
Il me cita alors la conduite d’un certain inspecteur divisionnaire du chemin de fer à l’égard d’un aiguilleur qui, après deux ans de service, commit une négligence, fit dérailler un train et causa la mort de plusieurs personnes. Les citoyens vinrent avec passion réclamer le renvoi de l’aiguilleur, mais l’inspecteur leur répondit:
—Non, vous avez tort, il vient de recevoir une dure leçon et il ne fera plus dérailler de trains. A mes yeux il est deux fois plus capable qu’auparavant; je le garde.
Nous eûmes encore une aventure pendant notre voyage entre Hartford et Springfield. Un garçonde service du train entra bruyamment dans notre compartiment et bouscula maladroitement un voyageur qui somnolait: ce dernier s’éveilla en tressaillant et se mit en colère; plusieurs de ses amis partagèrent son indignation et firent chorus avec lui. Ils envoyèrent chercher le conducteur du train, lui rapportèrent l’incident et déclarèrent qu’ils exigeaient le renvoi du garçon. Les trois plaignants étaient de riches marchands de Holyoak et le conducteur avait certainement assez peur d’eux. Il essaya de les calmer en leur expliquant que ce garçon ne dépendait pas de lui, mais il n’obtint aucun résultat.
Le major alors intervint pour prendre sa défense:
—Je vois, dit-il, la situation; sans le vouloir, messieurs, vous exagérez la gravité de l’incident. Ce jeune garçon s’est comporté comme beaucoup d’étourdis de son âge. Si vous prétendez policer ses manières et réformer son éducation, je suis tout prêt à vous aider; mais je trouve mal de le faire renvoyer d’une façon aussi implacable.
Mais ils ne voulurent rien entendre. Ils connaissaient particulièrement, disaient-ils, le président de la Compagnie et se plaindraient dès le lendemain à Boston de la conduite de ce garçon. Le majorrépondit que lui aussi allait s’occuper de cette affaire et qu’il ferait tout son possible pour sauver le garçon. Un des voyageurs lui lança un coup d’œil irrité et dit:
—Dans ce cas, nous verrons bien celui qui a le plus d’influence auprès du président. Connaissez-vous personnellement M. Bliss?
Le major répondit avec componction:
—Je pense bien, c’est mon oncle.
L’effet fut immédiat; après un silence maladroit de deux ou trois minutes, les voyageurs comprirent qu’ils s’étaient livrés à un ressentiment exagéré; leur colère s’apaisa et, devenant plus sociables, ils résolurent d’oublier cet incident pour ne pas faire tort au jeune garçon. Je m’étais bien attendu à ce résultat: le président de la Compagnie n’était nullement l’oncle du major, ou plutôt nous l’appellerons son oncle d’adoption pour un seul jour.
Notre voyage de retour se passa sans incident, probablement parce que nous prîmes un train de nuit et que nous dormîmes pendant tout le trajet.
Nous quittâmes New-York le samedi soir par la ligne de Pensylvanie. Après déjeuner, le lendemain matin, nous entrâmes dans le wagon-salon; nous le trouvâmes sombre et lugubre; à peinequelques voyageurs l’occupaient-ils. Il nous parut sans la moindre animation.
Nous nous rendîmes alors dans le fumoir qu’occupaient trois voyageurs. Deux d’entre eux maugréaient contre le règlement de la Compagnie qui interdisait de jouer aux cartes le dimanche. Ils avaient commencé un jeu innocent de jacquet et on les avait empêchés de continuer. Le major intervint et s’adressant au troisième voyageur:
—Avez-vous protesté contre le jeu? lui demanda-t-il.
—Pas le moins du monde; je suis professeur à l’Université de Yale et quoique religieux pratiquant je n’ai aucun préjugé contre le jeu.
Le major dit aux autres:
—Dans ce cas, messieurs, vous êtes parfaitement libres de continuer à jouer. Personne ici ne s’y oppose.
L’un d’eux objecta qu’ils courraient un certain risque, mais l’autre déclara qu’ils joueraient immédiatement si le major voulait bien se joindre à eux. Ils étendirent une couverture sur leurs genoux et le jeu commença. Sur ces entrefaites, le conducteur du train arriva et dit avec brusquerie:
—Veuillez cesser, messieurs; mettez de côté vos cartes, ce n’est pas permis.
Le major continua à battre les cartes et répliqua:
—Par ordre de qui les cartes sont-elles défendues?
—Par mon ordre.
La discussion commença; le major répartit:
—Etes-vous l’inventeur de cette idée?
—Quelle idée?
—L’idée de défendre l’usage des cartes le dimanche?
—Non, naturellement.
—Qui alors?
—La Compagnie.
—Ainsi, somme toute, ce n’est pas sur votre ordre, mais sur celui de la Compagnie?
—Oui, parfaitement; mais vous continuez à jouer. Je vous prie d’interrompre votre jeu immédiatement.
—On ne gagne rien à brusquer les choses. Qui a autorisé la Compagnie à formuler semblable prescription?
—Mon cher monsieur, cela m’importe peu.
—Vous oubliez que vous êtes la seule personne en jeu. Cette considération est au contraire très importante pour moi. Je ne saurais me soustraire à une exigence légale de mon pays sans me déshonorer moi-même; je n’accepteraijamais qu’un homme ou qu’une corporation se permette d’entraver ma liberté par des règlements illégaux (abus que les compagnies de chemin de fer ont tendance à propager), car j’entends faire respecter mon droit de citoyen. J’en reviens donc à ma question: En vertu de quel droit la Compagnie a-t-elle formulé ce règlement?
—Je n’en sais rien, cela la regarde.
—Cela me regarde aussi; je doute que la Compagnie ait aucun droit de prendre pareille mesure, car la ligne traverse plusieurs Etats. Savez-vous dans quel Etat nous nous trouvons en ce moment et quelles sont les lois de cet Etat à ce sujet?
—Ces lois m’importent peu; je ne connais que les règlements de ma Compagnie. Mon devoir, messieurs, est d’empêcher de jouer; il vous faut arrêter votre jeu.
—C’est possible, mais encore une fois rien ne presse. Dans les hôtels on affiche dans les chambres certains règlements, mais on cite toujours à l’appui de ces règlements les passages de la loi qui les régit. Je ne vois rien ici qui soit affiché. Veuillez donc justifier de votre pouvoir et finissons-en, car vous voyez bien que vous troublez notre jeu.
—J’ai des ordres, je les exécute, cela suffit; on doit m’obéir.
—N’arrivons pas si vite à la conclusion. Il vaut beaucoup mieux examiner cette question de sang-froid et ne pas nous emballer à la légère, car le fait d’entraver la liberté d’un citoyen des Etats-Unis constitue une offense beaucoup plus grave que vous et les Compagnies de chemin de fer ne semblez le croire; et pour ma part je ne souffrirai une atteinte portée à ma liberté qu’autant que la restriction de ma liberté paraîtra justifiée. Ainsi donc...
—Mon cher monsieur, voulez-vous déposer ces cartes?
—Nous verrons tout à l’heure, cela dépendra. Vous dites qu’on doit vous obéir. Ce mot «doit» est bien sévère! Une compagnie avisée ne devrait pas vous imposer un règlement aussi drastique sans prononcer une peine contre toute infraction à ce règlement. Autrement elle risquerait de se faire moquer d’elle en émettant des prescriptions qui restent lettre-morte. Quelle est la peine prévue pour une infraction à cette loi?
—Une peine! je n’en ai jamais entendu parler.
—Sans contredit vous vous trompez. VotreCompagnie vous ordonnerait d’arrêter un jeu innocent et elle ne vous donnerait aucun moyen de faire respecter cet ordre! Ne voyez-vous pas que ce serait insensé? Que faites-vous quand les gens refusent d’obéir à cette injonction? Leur arrachez-vous les cartes des mains?
—Non.
—Débarquez-vous le délinquant à la prochaine station?
—Non, nous ne le pouvons s’il a un billet.
—Le traduisez-vous devant un tribunal?
Le conducteur restait silencieux et paraissait troublé. Le major continua:
—Vous voyez bien que vous êtes sans recours et que la Compagnie vous place dans une situation grotesque. Vous formulez un ordre sur un ton arrogant avec un certain fracas, et lorsqu’il s’agit de le faire exécuter vous vous apercevez que vous n’avez aucun moyen d’imposer obéissance.
Le conducteur reprit avec dignité:
—Messieurs, je vous ai donné un ordre formel, mon devoir s’arrête là. Obéissez ou n’obéissez pas, je m’en lave les mains!
Et ce disant, il fit mine de tourner les talons.
—Permettez, ne vous en allez pas; vous voustrompez en croyant votre devoir accompli; en tout cas moi j’ai un devoir à remplir.
—Que voulez-vous dire?
—Allez-vous dénoncer ma désobéissance à la Direction à Pittsburg?
—Non, à quoi cela servirait-il?
—Il faut que vous me dénonciez ou moi je vous dénoncerai.
—Me dénoncer? pourquoi?
—Pour contrevenir aux ordres de la Compagnie en n’empêchant pas ce jeu. En tant que citoyen, mon devoir est d’aider les Compagnies de chemin de fer à maintenir les employés dans la voie de leurs devoirs.
—Parlez-vous sérieusement?
—Oui, très sérieusement. Je ne vous en veux nullement comme homme, mais comme employé je vous reproche de n’avoir pas su faire respecter un règlement; donc, si vous ne me dénoncez pas, c’est moi qui le ferai.
Le conducteur parut embarrassé et resta songeur quelques instants.
—Dans quel guêpier suis-je donc, s’écria-t-il? Tout s’embrouille autour de moi; je n’y reconnais plus rien; jamais pareil fait ne s’est produit; jamais aussi ce stupide règlement dépourvu desanction ne m’a paru aussi ridicule qu’aujourd’hui. Je ne veux dénoncer personne, mais je ne veux pas qu’on me dénonce; cela n’en finirait plus. Continuez à jouer aux cartes, jouez toute la journée, si le cœur vous en dit, mais laissez-nous la paix.
—Avant de vous en aller, voulez-vous me dire pourquoi la Compagnie a imposé ce règlement? Pouvez-vous lui trouver une excuse, j’entends une excuse rationnelle, plausible, et qui ne soit pas l’élucubration d’un cerveau d’idiot?
—Certainement, je le puis; la raison en est bien simple. C’est pour ne pas heurter les sentiments des autres voyageurs, de ceux qui ont des principes religieux; ceux-ci ne supporteraient pas que le jour du Sabbat fût profané en jouant aux cartes en wagon.
—C’est juste ce que je pensais. Ils ne regardent pas, eux, à voyager le dimanche, mais ils ne veulent pas que les autres...
—Par Dieu! vous voyez juste! je n’y avais jamais pensé avant; au fond quand on y réfléchit, ce règlement paraît stupide.
Sur ces entrefaites le surveillant du train arriva et fit mine de vouloir faire cesser le jeu; mais le conducteur du wagon l’arrêta et le prit à partpour lui expliquer la situation. Tout en resta là.
Pendant onze jours, je séjournai à Chicago, malade dans mon lit; je ne vis donc rien de la foire et je dus retourner dans l’est, dès qu’il me fut possible de voyager. Le major prit la précaution de retenir un wagon-salon pour me donner plus de place et rendre mon voyage plus confortable; mais quand nous arrivâmes à la gare, par suite d’une erreur, notre wagon n’était pas attaché au train. Le conducteur nous avait bien réservé une section du compartiment, mais, nous assura-t-il, il lui avait été impossible de faire mieux. Le major déclara que rien ne nous pressait et que nous attendrions jusqu’à ce qu’on ait accroché un wagon. Le conducteur lui répondit avec une certaine ironie:
—Possible que vous ne soyez pas pressé, comme vous le dites, mais nous n’avons pas de temps à perdre; veuillez monter, messieurs, et ne nous faites pas attendre.
Mais le major refusa de monter en wagon et il m’engagea fort à l’imiter. Il déclara qu’il voulait son wagon et qu’il l’aurait; le conducteur impatienté s’écria:
—Nous ne pouvons mieux faire, nous ne sommes pas tenus à l’impossible. Vous occuperez ces places réservées ou vous ne partirez pas. On a commis une erreur qui ne peut être réparée au dernier moment. Le fait se produit quelquefois et personne n’a jamais fait autant de difficultés que vous.
—Ah! précisément; si tous les voyageurs savaient faire valoir leurs droits, vous n’essaieriez pas aujourd’hui de trépigner les miens avec une pareille désinvolture. Je ne tiens pas spécialement à vous causer des désagréments, mais il est de mon devoir de protéger mon prochain contre cette sorte d’empiètement. J’aurai mon wagon-salon ou bien j’attendrai à Chicago et je poursuivrai la Compagnie pour violation de son contrat.
—Poursuivre la Compagnie pour une telle bagatelle?
—Certainement.
—Vous le feriez réellement?
—Oui.
Le conducteur regarda le major avec étonnement et ajouta:
—Décidément vous avez raison; j’y vois clair maintenant, je n’y avais jamais songé auparavant. Tenez, je vais envoyer chercher le chef de gare.
Ce dernier arriva et parut plutôt ennuyé de la réclamation du major (mais pas du tout de l’erreur commise).
Il accueillit la plainte du major avec brusquerieet sur le même ton que le conducteur du train au début; mais il ne sut fléchir le major qui réclama plus énergiquement que jamais son wagon-salon. Cependant le chef de gare s’amadoua, chercha à plaisanter, et esquissa même un semblant d’excuses. Cette bonne disposition facilitait un compromis, le major voulut bien faire une concession. Il déclara qu’il renoncerait au wagon-salon retenu par lui à l’avance, à condition qu’on lui en fournît un autre. Après des recherches ardues on finit par trouver un voyageur de bonne composition qui consentit à échanger son wagon-salon contre notre section de compartiment. Dans la soirée, le surveillant du train vint nous trouver et, après une causerie très courtoise, nous devînmes bons amis. Il souhaitait, nous déclara-t-il, que le public fît plus souvent des protestations; cela produirait un très bon effet d’après lui, les Compagnies de chemin de fer ne se décideraient à soigner les voyageurs qu’autant que ces derniers défendraient eux-mêmes leurs propres intérêts.
J’espérais que notre voyage s’effectuerait maintenant sans autres «incidents réformateurs», mais il n’en fut rien.
Au wagon-restaurant, le matin, le major demanda du poulet grillé; le garçon lui répondit:
—Ce plat ne figure pas sur le menu, monsieur, nous ne servons que ce qui est sur le menu.
—Pourtant je vois là-bas un voyageur qui mange du poulet grillé.
—C’est possible, mais ce monsieur est un inspecteur de la Compagnie.
—Raison de plus pour que j’aie du poulet grillé; je n’aime pas ces récriminations, dépêchez-vous et apportez-moi du poulet grillé.
Le garçon appela le maître d’hôtel qui expliqua très poliment que la chose était impossible; des règlements très sévères s’y opposaient.
—Soit, mais alors vous devez appliquer impartialement ces règlements ou les violer avec la même impartialité. Vous allez enlever à ce monsieur son poulet ou m’en apporter un.
Le maître d’hôtel resta aussi ébahi qu’indécis. Il esquissait une argumentation incohérente lorsque le conducteur survint et demanda de quoi il s’agissait. Le maître d’hôtel expliqua qu’un voyageur s’obstinait à avoir du poulet, tandis qu’il n’y en avait pas sur la carte et que le règlement s’y opposait. Le conducteur répondit:
—Cramponnez-vous au règlement, vous n’avez pas autre chose à faire.—Mais un instant, s’agit-il de ce voyageur? Dans ce cas, continua-t-il enriant, croyez-moi, ne vous occupez plus du règlement; donnez-lui ce qu’il demande et ne le laissez pas énumérer tous ses droits. Oui, donnez-lui tout ce qu’il demande et si vous ne l’avez pas, arrêtez le train pour vous le procurer.
Le major mangea son poulet, mais il avoua qu’il l’avait fait uniquement par devoir, pour établir un principe, car il n’aimait pas le poulet.
J’ai manqué la foire, il est vrai, mais j’ai recueilli dans mon sac un certain nombre de tours diplomatiques qui, plus tard, pourront m’être très utiles; le lecteur les trouvera sans doute comme moi aussi pratiques que subtils.
Ceci se passait à un banquet donné à Londres en l’honneur d’un des plus illustres noms de l’armée anglaise de ce siècle. Pour des raisons que le lecteur connaîtra plus tard, je préfère tenir secrets le nom et les titres de ce héros, et je l’appellerai le lieutenant général Lord Arthur Scorosby V. C. K. C. B. etc.... Quel prestige exerce un nom illustre! Là, devant moi, était assis en chair et en os l’homme dont j’entendis parler plus d’un millier de fois, depuis le jour où son nom, s’élevant d’un champ de bataille de Crimée, monta jusqu’au zénith de la gloire. Je ne pouvais me rassasier de contempler ce demi-dieu; j’étais en extase devant lui, je le buvais des yeux; son calme, sa réserve, son attitude digne, la profonde honnêteté qui s’exhalait de toute sa personne faisaient mon admiration; ce héros n’avait pas conscience de sa valeur; il semblait ne pas se douter que des centaines d’yeuxadmirateurs étaient fixés sur lui et que de toutes les poitrines des assistants montait vers lui un culte profond d’adoration.
Le Clergyman assis à ma gauche était une de mes vieilles connaissances. Clergyman aujourd’hui, il avait passé la première moitié de sa vie dans les camps et sur les champs de bataille, comme instructeur à l’école militaire de Woolwich.
A ce moment un éclair singulier illumina ses yeux, se penchant vers moi il murmura confidentiellement à mon oreille, en désignant d’un geste discret le héros du banquet:
—Entre nous, sa gloire est un pur accident; il la doit à un coup de veine incroyable.
Cette déclaration me causa une grande surprise; s’il s’était agi de Napoléon, de Socrate ou de Salomon, mon étonnement n’eût pas été plus grand. Quelques jours plus tard, le Révérend me fournit l’explication suivante de son étrange remarque:
—Il y a environ 40 ans j’étais instructeur à l’école militaire de Woolwich; le hasard voulut que je me trouvasse là lorsque le jeune Scorosby passa son examen préliminaire; sa nullité m’inspira une profonde pitié: tandis que les autres élèves de sa section répondaient tous brillamment, lui se montra d’une ignorance crasse. Il me fit évidemmentl’effet d’un brave garçon, doux et sans astuce, mais c’était navrant de le voir planté debout comme un piquet et décocher des réponses d’une stupidité et d’une ignorance prodigieuses. J’eus vraiment compassion de lui et je me dis: «La prochaine fois qu’il passera un nouvel examen il sera certainement renvoyé; aussi serait-il plus charitable d’adoucir sa chute autant que possible.»
Je le pris à part et m’aperçus qu’il savait quelques mots de l’histoire de César, mais c’était là tout son bagage; je me mis donc à l’œuvre et lui rabâchai un certain stock de questions sur César, qui devaient infailliblement être posées aux élèves. Vous me croirez si vous voulez: le jour de l’examen il se montra transcendant dans ses réponses, si transcendant qu’il recueillit force compliments pour ce «gavage» purement superficiel; tandis que les autres, mille fois plus instruits que lui, répondirent mal, et furent fruit-sec. Avec une veine fantastique qui ne se reproduira peut-être pas deux fois dans un siècle, il n’eut pas à répondre à d’autres questions. C’était stupéfiant. Pendant le temps que dura son examen, je restai à côté de lui avec la sollicitude qu’éprouve une mère pour son enfant estropié; il se tira toujours d’affaire comme par enchantement.
A n’en pas douter, les mathématiques allaient le couler et décider de son sort; toujours par bonté d’âme pour adoucir sa chute, je le pris de nouveau à part et je lui serinai un certain nombre de questions que l’examinateur ne manquerait pas de poser; puis je l’abandonnai à son triste sort. Eh bien! vous me croirez si vous voulez: à ma grande stupéfaction il mérita le premier prix et reçut une véritable ovation de compliments.
Pendant une semaine il ne me fut plus possible de dormir: ma conscience me torturait nuit et jour; par pure charité j’avais essayé de rendre moins dure la déconfiture de cet infortuné jeune homme sans me douter du résultat qui allait se produire. Je me sentais coupable et misérable: comment, par mon fait, cette pauvre cervelle bornée allait se trouver en tête d’une promotion et supporter de graves responsabilités! A n’en pas douter, à la première occasion, un effondrement ne manquerait pas de se produire.
La guerre de Crimée venait d’être déclarée.
«Quel malheur, pensai-je, voici maintenant la guerre; ce pauvre âne va avoir l’occasion d’étaler au grand jour sa nullité.» Je m’attendais à un désastre: ce désastre se produisit: j’appris avec terreur que le jeune Scorosby venait d’être nommécapitaine d’un régiment de marche. Qui eût pu supposer qu’un tel poids de responsabilité dût peser sur des épaules aussi faibles et aussi jeunes? J’aurais encore compris sa nomination au grade de porte-étendard, mais à celui de capitaine, songez quelle folie! Je crus que mes cheveux allaient en devenir blancs. Moi qui aime tant la tranquillité et l’inaction, je me tins le triste raisonnement suivant: «Je suis responsable de ce malheur vis-à-vis de ma patrie; j’accompagnerai donc cet incapable, je resterai à ses côtés pour sauver ma patrie dans la mesure du possible.» Je rassemblai le pauvre petit capital péniblement économisé pendant mes années de dur labeur, je me mis en route avec un gros soupir et j’achetai un grade de porte-étendard dans son régiment. Ainsi nous partîmes tous deux pour la guerre.
Là, mon cher, quel spectacle effroyable! Il ne fit que des bévues, inepties sur inepties; mais, voyez-vous, personne ne connaissait à fond cet individu, personne n’avait mis au point ses capacités; aussi prit-on ses bévues navrantes pour des traits de génie. Le spectacle de ses sottises me fit crier de rage et délirer dans ma fureur; j’étais exaspéré de voir que chaque nouvelle insanité de sa part augmentait sa réputation; je me disais:«Le jour où les yeux de ses admirateurs s’ouvriront, sa chute sera aussi grande que celle du soleil tombant du firmament.» Montant de grade en grade, il passa par-dessus les cadavres de ses supérieurs; au plus chaud de la bataille, notre colonel tomba frappé, et mon cœur se mit à battre affreusement, car Scorosby allait prendre sa place. «Pour le coup, pensai-je, avant dix minutes nous serons tous perdus.»
Le combat fut acharné; sur tous les points du champ de bataille les alliés lâchaient pied. Notre régiment occupait une position de la plus haute importance et la moindre bévue pouvait tout perdre. A ce moment critique, notre fatal insensé fit quitter au régiment la position qu’il occupait, et le lança à la charge contre la colline opposée où on ne voyait pas trace d’ennemis.
«C’est la fin de tout, pensai-je cette fois. Le régiment s’ébranla; nous avions franchi le faîte de la colline avant que ce mouvement insensé ait pu être découvert et arrêté. Nous trouvâmes de l’autre côté une armée russe de réserve au grand complet, dont personne ne soupçonnait l’existence. Qu’arriva-t-il? Nous avions 95 chances sur 100 d’être massacrés. Mais non, les Russes en conclurent que jamais un seul régiment ne se serait hasardé dans une passe aussi dangereuse; ce devrait être l’armée anglaise tout entière! Se croyant bloqués et découverts, les Russes firent demi-tour, repassèrent la colline dans un affreux désordre. Nous les serrions de près dans notre poursuite; arrivés sur le champ de bataille, ils se heurtèrent au gros de l’armée ennemie; ce fut un chaos et une confusion épouvantables, et la défaite des alliés se transforma en une éclatante victoire. Le maréchal Canrobert contemplait ce spectacle avec ravissement, émerveillé, trépignant de joie. Il fit appeler Scorosby, l’embrassa et le décora sur le champ de bataille en présence de toutes les troupes.
Quelle avait donc été la fameuse bévue de Scorosby? Il avait tout bonnement pris sa droite pour sa gauche, et rien de plus.
Il avait reçu l’ordre de se porter en arrière pour soutenir notre droite; au lieu de cela, il chargea en avant et escalada la colline par la gauche. Il acquit ce jour-là la réputation d’un grand génie militaire; la gloire de son nom répandue dans tout le monde brillera dans les annales de l’histoire. Aux yeux de tous, c’est un homme bon, doux, aimable et modeste, mais, en réalité, il est au-dessous de tout comme incapacité. Une veine phénoménale l’a servijour par jour, année par année. Pendant un demi-siècle il a passé pour un soldat des plus brillants; sa carrière militaire est émaillée d’un nombre incalculable de bévues, cela ne l’a pas empêché de devenir chevalier, baron, voire même lord; voyez plutôt sa poitrine, elle est constellée de décorations. Eh! bien, monsieur, chacune de ces décorations représente une gaffe colossale; prises dans leur ensemble, elles constituent nettement la preuve qu’avant tout, pour réussir en ce monde, il faut être né «veinard»!