The Project Gutenberg eBook ofLes Peterkins

The Project Gutenberg eBook ofLes PeterkinsThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Les PeterkinsAuthor: Mark TwainTranslator: François de GaïlRelease date: December 23, 2023 [eBook #72486]Language: FrenchOriginal publication: Paris: Mercure de France, 1910Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETERKINS ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Les PeterkinsAuthor: Mark TwainTranslator: François de GaïlRelease date: December 23, 2023 [eBook #72486]Language: FrenchOriginal publication: Paris: Mercure de France, 1910Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

Title: Les Peterkins

Author: Mark TwainTranslator: François de Gaïl

Author: Mark Twain

Translator: François de Gaïl

Release date: December 23, 2023 [eBook #72486]

Language: French

Original publication: Paris: Mercure de France, 1910

Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

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LES PETERKINS

DU MÊME AUTEUR

MARK TWAIN

ET AUTRES CONTESTRADUITS PARFRANÇOIS DE GAILPARISMERCVRE DE FRANCEXXVI, RVE DE CONDÉ, XXVIMCMXJUSTIFICATION DU TIRAGE:Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

TABLE

C’était bien le moment de se livrer à l’étude des langues. Les Peterkins venaient d’entrer dans leur nouvelle maison, beaucoup plus confortable que la précédente; ils devaient avoir la place pour toute chose et toute chose à sa place.

Elisabeth-Elisa n’oubliait pas combien leur ancienne installation était peu pratique; pendant longtemps, en effet, pour jouer du piano, elle avait été obligée de s’asseoir dans la galerie de l’autre côté de la fenêtre. Mᵐᵉ Peterkins se souvenait des difficultés qu’elle éprouvait au sujet des nappes de table.

La nappe supérieure se trouvait dans une malle rangée contre la porte d’une grande armoire située sous l’escalier; la nappe du dessous étaitrenfermée dans un tiroir de la grande armoire; de sorte que, lorsqu’il s’agissait de changer les nappes, il fallait retirer et mettre de côté la malle pour pouvoir ouvrir l’armoire, car on devait d’abord se servir de la nappe du dessous; après cela, il fallait remettre en place la malle pour l’ouvrir et en extraire la nappe supérieure.

Après tous ces déplacements, il était encore nécessaire de déplacer la malle pour dégager la porte de l’armoire qui contenait la boîte à couteaux. Ces déménagements successifs occasionnaient naturellement une grande perte de temps.

Maintenant que la nouvelle maison des Peterkins était suffisamment grande, ils trouveraient le moyen de tout loger. Agamemnon se réjouissait surtout de l’installation de la nouvelle bibliothèque. Dans leur ancienne maison, il n’y avait pas de pièce spéciale pour les livres: les dictionnaires étaient au premier étage, chose fort incommode, et les volumes de l’encyclopédie répartis en plusieurs endroits. Ainsi, les volumes de A jusqu’à P se trouvaient au rez-de-chaussée, tandis que tous ceux de Q jusqu’à Z étaient classés dans différentes chambres du premier étage. Malheureusement on ne pouvait jamais se rappeler si la section de A à P comprenait la lettre P.

—Je montais toujours au premier étage pour chercher P, disait Agamemnon, et je m’apercevais que le volume se trouvait en bas; à chaque instant c’était une nouvelle confusion.

Naturellement, maintenant, la nouvelle maison des Peterkins se prêtait mieux à la vie studieuse. En ayant tous les livres dans la même pièce, on évitait une grande perte de temps pour les chercher.

M. Peterkins suggéra à chacun des siens d’apprendre une langue différente. S’ils voyageaient un jour à l’étranger ce serait on ne peut plus commode: Elisabeth-Elisa pourrait parler français avec les Parisiens, Agamemnon allemand avec les Allemands, Salomon-John italien avec les Italiens; Mᵐᵉ Peterkins parlerait espagnol en Espagne; quant à lui, il aborderait à la fois toutes les langues orientales en commençant par le russe.

Mᵐᵉ Peterkins n’était pas très décidée à apprendre l’espagnol; car toute sa famille avait juré qu’elle n’irait jamais en Espagne à cause de son horreur pour l’Inquisition. Mᵐᵉ Peterkins d’ailleurs partageait cette horreur avec ses enfants.

Les voyages à l’étranger lui souriaient peu et elle avait toujours déclaré qu’elle ne quitterait pas le sol natal avant qu’un pont fût jeté sur l’Atlantique! (Or il n’en était pas encore question.) Agamemnon déclarait qu’il ne fallait jurer de rien, que chaque jour on faisait de nouvelles découvertes et qu’un pont ne serait assurément pas plus difficile à inventer qu’un téléphone; dans les temps anciens on se servait déjà de ponts. La question des professeurs vint alors sur le tapis. On pourrait certainement en trouver à Boston. S’ils venaient tous le même jour il serait facile de transporter trois d’entre eux dans le petit break. Agamemnon irait au-devant d’eux, puis les reconduirait; de cette façon il s’habituerait à leur conversation à l’aller comme au retour.

Monsieur Peterkins se documenta sur les langues orientales: on lui apprit que le sanscrit était la base de toutes ces langues; aussi proposa-t-il à toute sa famille de commencer par le sanscrit; ils n’auraient ainsi besoin au début que d’un seul professeur et pourraient ensuite bifurquer sur les autres langues.

Mais sa famille préféra apprendre des langues différentes. Elisabeth-Elisa savait déjà un peu de français; elle avait essayé, sans grand succès, d’en placer quelques mots à l’exposition du centenaire, mais elle s’était aperçue qu’elle venait de lier conversation avec un Maure qui ne comprenait pas le français.

M. Peterkins objecta qu’il leur faudrait plusieurs pièces pour leurs études si tous les professeurs venaient à la même heure; mais Agamemnon lui fit remarquer qu’ils se serviraient de dictionnaires différents. M. Peterkins était d’avis qu’il vaudrait mieux avoir tous les professeurs en même temps, car chaque élève pourrait, en plus de la langue qu’il étudierait, attraper des bribes des autres langues; d’après lui le meilleur moyen d’apprendre à parler une langue étrangère était d’entendre parler les autres autour de soi.

Mᵐᵉ Peterkins objecta que sa maison ressemblerait à une tour de Babel; elle en prit cependant son parti.

Agamemnon signala une autre difficulté: naturellement il leur fallait des professeurs étrangers qui parleraient chacun leur langue maternelle; mais, dans ce cas, comment faire pour les inviter à venir à la maison, leur expliquer la combinaison de la voiture, et arranger la répartition des heures de leçon? Agamemnon se demandait comment on pouvait se tirer d’affaire avec un étranger lorsqu’on était incapable de lui exposer ce qu’on désirait.

Elisabeth-Elisa répondit qu’en pareil cas les signes et la pantomime devaient rendre de grands services. Salomon-John et les jeunes garçons semirent aussitôt à mimer. Elisabeth-Elisa expliqua que le mot «langue» signifiait à la fois «langage et organe de la parole»; ils pouvaient donc montrer leur langue pour se faire comprendre.

Comme exercice pratique, les jeunes garçons figurèrent les professeurs étrangers parlant chacun leur langue maternelle; Agamemnon et Salomon-John firent semblant de les inviter à venir instruire la famille au moyen d’une série de signes.

M. Peterkins déclara que leur succès était admirable, et qu’ils pourraient presque aller à l’étranger sans étudier les langues; il encouragea ses enfants à se faire comprendre par signes. Pourtant, comme le pont n’était pas encore construit, il vaudrait peut-être mieux attendre et cultiver les langues. Mᵐᵉ Peterkins craignait que les professeurs étrangers ne se considérassent comme invités au lunch: Salomon-John, en effet, n’avait cessé de montrer sa bouche en l’ouvrant, la fermant et en sortant sa langue; il semblait plus par là vouloir les inviter à manger que leur demander des leçons de langues. Agamemnon suggéra qu’ils pourraient emporter avec eux les divers dictionnaires lorsqu’ils iraient trouver les professeurs; cela exprimerait qu’ils désiraient des leçons et les professeurs n’y verraient pas une invitation au lunch.

Mᵐᵉ Peterkins trouvait plus prudent de préparer un lunch pour les professeurs au cas où ils prendraient la visite pour une invitation, seulement elle ignorait ce qu’ils mangeaient d’habitude. M. Peterkins pensa qu’il serait très bon d’apprendre ce détail en fréquentant des étrangers, car, avant de quitter leur pays natal, ils auraient ainsi l’occasion de s’habituer aux plats étrangers. Les petits garçons se réjouissaient beaucoup à l’idée de manger de nouveaux mets. Agamemnon avait entendu dire que la soupe à la bière était le régal favori des Allemands et il se proposait, dès sa première leçon, de s’en faire expliquer la préparation.

Salomon-John savait que tous les étrangers aiment beaucoup l’ail, aussi pensa-t-il que les professeurs seraient enchantés de sentir une odeur d’ail dans la maison dès leur première leçon, et qu’ils apprécieraient beaucoup cette délicate attention.

Elisabeth-Elisa voulait faire à une de ses parentes habitant Philadelphie la surprise de lui parler français. Aussi désirait-elle commencer ses leçons avant la visite annuelle de sa famille de Philadelphie. Il y eut un léger retard dans l’exécution de ces projets: M. Peterkins préférait trouver des professeurs établis depuis peu dans la région, car il ne voulait pas subir la tentation de parler anglais avec eux; il désirait des professeurs récemment débarqués en Amérique, et il revint un soir chez lui avec une liste complète des étrangers nouvellement arrivés. La famille Peterkins décida qu’elle emprunterait aux Bromwicks leur break pour le premier jour, et M. Peterkins et Agamemnon partirent en voiture à la ville pour ramener tous les professeurs. L’un était un Russe, qui voyageait pour son plaisir et n’avait nullement l’intention de donner des leçons; peut-être y consentirait-il, mais dans tous les cas il ne savait pas un mot d’anglais.

M. Peterkins avait dans son porte-cartes les cartes des messieurs qui lui avaient recommandé les différents professeurs; accompagné d’Agamemnon, il alla d’hôtel en hôtel pour les convoquer. Il les trouva tous très polis, tous prêts à venir après les explications données au moyen des signaux convenus. Ils avaient oublié les dictionnaires, mais Agamemnon possédait un guide qui pouvait les remplacer et qui sembla très approprié aux étrangers.

M. Peterkins dut se contenter d’un professeur russe, car il ne trouva aucun maître de sanscrit nouvellement débarqué dans le pays.

Mais voici qu’une difficulté inattendue surgit lorsqu’ils mirent dans la même voiture le professeur russe et le professeur d’arabe; ce dernier était Turc et portait un fez sur sa tête; il s’assit au fond de la voiture! Ils se regardèrent de travers et s’invectivèrent chacun dans leur langue sans que M. Peterkins pût comprendre un traître mot. Etait-ce du russe, était-ce de l’arabe? En tout cas il sautait aux yeux (ou plutôt aux oreilles) que les individus ne voulaient à aucun prix se trouver dans la même voiture. M. Peterkins était au désespoir; il avait oublié la guerre turco-russe! Quelle gaffe énorme il venait de commettre en invitant le Turc!

Une foule de curieux s’était groupée devant l’hôtel. Le professeur français pria très poliment le Russe de monter avec lui dans la première voiture; mais une autre difficulté se présentait: le professeur allemand se carrait tranquillement dans le fond de cette voiture!!!

Le professeur français avait à peine mis le pied sur le marche-pied qu’il invectiva violemment le professeur allemand; ce dernier, furieux, sauta de la voiture par la porte opposée, fit le tour en courant et le saisit au collet. A n’en pas douter, l’Allemand et le Français ne pouvaient pas habiter ensemblela même voiture! Pendant ce temps-là la foule des curieux augmentait toujours.

Agamemnon, fort heureusement, savait dire en allemand le mot «monsieur»; s’adressant au professeur allemand, il l’invita par signes à prendre place dans l’autre voiture.

L’Allemand consentit à s’asseoir aux côtés du Turc. Enfin les voitures se mirent en marche: M. Peterkins avait l’Italien à ses côtés, le professeur français et le Russe étaient assis derrière et se parlaient sur un ton aigre qui laissait supposer à M. Peterkins qu’ils n’étaient pas complètement d’accord.

Le voyage d’Agamemnon s’effectua dans un profond silence: l’Espagnol assis à côté de lui semblait d’humeur maussade, tandis que le Turc et l’Allemand n’échangèrent pas un traître mot.

En arrivant à la maison, ils furent reçus par Mᵐᵉ Peterkins et Elisabeth-Elisa; par une délicate attention pour le professeur espagnol, Mᵐᵉ Peterkins avait jeté sur ses épaules une mantille de dentelle. M. Peterkins introduisit les professeurs dans la bibliothèque, mais il eut soin de les installer chacun à une respectable distance l’un de l’autre. Salomon-John chercha le dictionnaire italien et s’assit à côté du professeur italien. Agamemnon, avec un dictionnaire allemand, se rapprocha du professeur allemand. Les jeunes garçons montrèrent au Turc leur livre de «contes arabes». M. Peterkins essaya d’expliquer au professeur russe qu’il ne possédait pas de dictionnaire russe et qu’il avait espéré apprendre le sanscrit avec lui; de son côté Mᵐᵉ Peterkins essaya de faire entendre à son professeur qu’elle n’avait pas de livres espagnols. Elle oublia momentanément sa terreur de l’Inquisition et essaya de lui glisser quelques mots en se servant de termes anglais prononcés très lentement et en altérant son accent le mieux qu’elle pouvait. L’Espagnol s’inclina, parut prendre grand intérêt à sa conversation, et se montra très poli.

Pendant ce temps, Elisabeth-Elisa sortait au Parisien les quelques phrases qu’elle connaissait. Elle parlait plus facilement français qu’elle ne comprenait son professeur; lui, saisissait parfaitement ce qu’elle disait. Elle récita son vocabulaire et ânonna l’exercice suivant: J’ai le livre.—As-tu le pain?—L’enfant a une poire.—L’enfant sait-il sa leçon?

Le professeur écouta avec grande attention et répondit très distinctement à chaque question. Soudain, après avoir récité une de ses phrases, elle seleva, courut vers sa mère, et lui chuchota à l’oreille:—Ils ont, je crois, commis l’erreur que vous redoutiez; ils se croient invités au lunch! il vient de me remercier de notre aimable invitation à déjeuner.

—Ils n’ont pas pris leur déjeuner! s’exclama Mᵐᵉ Peterkins en regardant l’Espagnol: il semble affamé! Qu’allons-nous faire?

Elisabeth-Elisa courut consulter son père. Qu’allaient-ils faire? Comment leur faire comprendre qu’ils étaient invités à donner une leçon et non au lunch? Elisabeth-Elisa pria Agamemnon de chercher le mot «apprendre» dans le dictionnaire (apprendre devant signifier enseigner). Hélas! ils s’aperçurent que ce mot voulait à la fois dire apprendre et enseigner! Qu’allaient-ils faire?

Les étrangers se tenaient maintenant assis silencieux dans leur coin respectif. L’Espagnol paraissait de plus en plus blême. Allait-il donc s’évanouir? Le Français tortillait et effilait ses moustaches en regardant l’Allemand. Que faire si le Russe venait à attaquer le Turc et si l’air narquois du Parisien finissait par exaspérer l’Allemand?

—Il faut leur donner quelque chose à manger, dit M. Peterkins à voix basse; cela les calmera.

—Si seulement je savais ce qu’ils ont l’habitude de manger! continua Mᵐᵉ Peterkins.

Salomon-John suggéra qu’aucun des professeurs ne savait ce que son voisin avait l’habitude de manger: on pouvait donc leur offrir n’importe quoi.

Mᵐᵉ Peterkins se montra plus hospitalière que son fils, et déclara qu’Amanda pourrait préparer du bon café. M. Peterkins proposa un plat américain. Salomon-John envoya un des jeunes garçons chercher des olives.

Bientôt on servit le café et un plat de fèves bouillies; peu après arrivèrent les olives, le pain, des œufs à la coque et quelques bouteilles de bière. L’effet fut prodigieux! Chaque individu se mit à parler sa propre langue avec volubilité; Mᵐᵉ Peterkins versa du café à l’Espagnol qui s’inclina avec grâce. Tous aimaient la bière, tous aussi les olives.

Le Français s’étendit longuement sur «les mœurs américaines». Elisabeth-Elisa supposa qu’il faisait allusion à l’absence de nappe sur la table. Le Turc souriait, le Russe parlait avec animation. Au milieu du brouhaha produit par ces différentes langues, M. Peterkins répétait d’un air navré:

—Comment leur ferons-nous donc comprendre qu’ils doivent nous donner des leçons?

Au même instant la porte s’ouvrit et donna passage à la parente de Philadelphie qui, arrivée le jour même, venait faire sa première visite.

En entendant le bruit tumultueux de ces différentes conversations, elle recula d’effroi. La famille se précipita au-devant d’elle avec joie. Tous en même temps lui demandèrent de leur servir d’interprète auprès des professeurs. Pouvait-elle leur venir en aide? Pouvait-elle expliquer aux étrangers qu’on attendait d’eux des leçons? Des leçons! A peine avaient-ils prononcé ce mot que leurs hôtes se dressèrent tous comme un seul homme, la face rayonnante de joie. C’était le seul mot anglais que tous connaissaient. Ils étaient venus à Boston pour «donner des leçons». Le voyageur russe espérait ainsi apprendre l’anglais. Cette idée de leçon semblait leur plaire plus que le déjeuner. Assurément, ils donneraient bien volontiers des leçons. Le Turc sourit à cette perspective. La glace était rompue: les professeurs savaient maintenant qu’on attendait d’eux des leçons.

Je prie le lecteur de vouloir bien jeter les yeux sur les vers suivants et de me dire s’il leur trouve vraiment un caractère pernicieux:

Conducteur, quand tu reçois l’argent,Perce, en présence du voyageur,Un ticket bleu de dix cents,Un ticket brun de huit cents,Un ticket rose de quatre cents,Perce en présence du voyageur!(En chœur:)Perce, mon ami, perce avec soin,Perce, en présence du voyageur!

Conducteur, quand tu reçois l’argent,Perce, en présence du voyageur,Un ticket bleu de dix cents,Un ticket brun de huit cents,Un ticket rose de quatre cents,Perce en présence du voyageur!(En chœur:)Perce, mon ami, perce avec soin,Perce, en présence du voyageur!

Conducteur, quand tu reçois l’argent,Perce, en présence du voyageur,Un ticket bleu de dix cents,Un ticket brun de huit cents,Un ticket rose de quatre cents,Perce en présence du voyageur!(En chœur:)Perce, mon ami, perce avec soin,Perce, en présence du voyageur!

Je trouvai ces vers dans un journal, il y a quelque temps, et les relus deux ou trois fois. A partir de cet instant, ils prirent possession de mon cerveau. Pendant tout le temps du déjeuner, leur cadence se répercuta dans ma tête, si bien qu’à la fin du repas, lorsque je roulai ma serviette, je fus incapable de savoir si j’avais mangé ou non. La veille, je m’étais tracé mon programme de travail pour le jour suivant: un drame poignant dans la nouvelle que j’écris en ce moment.

Je me retirai chez moi pour composer ma tragédie; je pris ma plume, mais mon esprit obsédé répéta comme un refrain: «Perce en présence du voyageur.» Je luttai de toutes mes forces pendant une heure, mais ce fut peine perdue. «Un ticket bleu de dix cents, un ticket brun de huit cents», etc.;—ces vers bourdonnèrent à mes oreilles sans trêve ni relâche.

C’était pour moi une journée perdue, je ne le comprenais que trop maintenant. Je renonçai à mon travail et pris le parti de faire un tour en ville; mais à peine sur le trottoir, je m’aperçus que mes pieds marquaient la cadence de ces maudits vers. N’y tenant plus, je ralentis le pas; mais rien n’y fit: le rythme de ces vers s’accommoda de ma nouvelle allure et continua à me poursuivre.

Je rentrai chez moi et souffris de cette obsession pendant tout le reste de la journée; je me mis à table machinalement, et mangeai sans m’en rendre compte; un mal de tête violent me prit, je criaid’agacement et me promenai de long en large. Je me couchai, mais dans mon lit je ne fis que me tourner et me retourner, poursuivi par les mêmes rimes. A minuit, devenu presque enragé, je me levai et essayai de lire, mais à chaque ligne il me sembla que je lisais: «Perce en présence du voyageur.» Au lever du soleil, je ne me possédais plus, et chacun se demanda avec stupéfaction pourquoi je répétais ce refrain idiot: «Perce, oh! perce en présence du voyageur.»

Deux jours plus tard, un samedi matin, je me levai plus mort que vif et sortis pour retrouver un ami très apprécié de moi, le Révérend M., auquel j’avais donné rendez-vous pour visiter la tour de Talcott, distante de plus de dix milles. Mon ami me regarda sans me poser la moindre question. Nous partîmes; suivant son habitude, M. parla comme un moulin à vent. Je ne lui répondais pas, car je n’entendais rien. Au bout d’un mille, M. me demanda:

—«Mark, êtes-vous souffrant? Vous me paraissez aujourd’hui terriblement abattu, hagard et distrait. Voyons, qu’avez-vous?»

D’un air lugubre, sans enthousiasme, je lui répondis: «Perce, mon ami, perce avec soin, perce en présence du voyageur.»

Mon ami me regarda froidement, parut très perplexe et ajouta:

—Je ne saisis pas ce que vous voulez dire, Mark. Votre réponse ne contient rien qui me paraisse particulièrement triste et pourtant la façon dont vous venez de prononcer ces paroles, le son pathétique de votre voix me frappent péniblement. Qu’avez-vous donc?»

Je n’entendis même pas ses paroles, absorbé par mon refrain: «Un ticket bleu de dix cents, un ticket brun de huit cents, un ticket rose de quatre cents, perce en présence du voyageur.» J’ignore ce qui se passa pendant les neuf autres milles. Cependant, tout à coup, M. posa la main sur mon épaule et s’écria:

—Oh! réveillez-vous, réveillez-vous, je vous en prie; ne dormez pas toute la journée. Nous voici arrivés à la tour, mon cher. J’ai parlé comme une pie-borgne pendant toute cette promenade sans obtenir de vous une réponse; regardez donc ce magnifique paysage d’automne! Vous qui avez voyagé, vous devez pouvoir faire des comparaisons. Voyons, donnez-moi votre opinion, que pensez-vous de ce point de vue?

Je soupirai tristement et murmurai: «Un ticket brun de huit cents, un ticket rose de quatre cents. perce en présence du voyageur!»

Le Révérend M. s’arrêta net et d’un air très grave me contempla des pieds à la tête, puis ajouta:

—Mark, ceci me dépasse: les paroles que vous venez de prononcer sont les mêmes que tout à l’heure; je ne leur trouve aucune signification spéciale et pourtant, quand vous les prononcez, j’éprouve un pénible serrement de cœur. «Perce, perce en...» Comment est donc la suite?

Je repris le vers depuis le commencement et lui récitai la tirade complète. Le visage de mon ami s’illumina:

—Quelle charmante et étrange consonnance! me répondit-il, on dirait de la musique; quel agréable rythme! Je crois avoir attrapé la cadence; voulez-vous me répéter ces vers encore une fois et je les saurai complètement par cœur.

Je lui redis mes vers; M. les répéta en commettant une légère erreur que je rectifiai; après la troisième audition, il les dit parfaitement bien. A ce moment il me sembla qu’un lourd fardeau venait de dégringoler de mes épaules; mon cerveau sesentit débarrassé de ce torturant refrain et j’éprouvai une profonde sensation de repos et de bien-être. Mon cœur était si léger que je me pris à chanter pendant une demi-heure, tandis que nous rentrions doucement chez nous. Ma langue déliée se mit à parler sans discontinuer pendant une grande heure; les paroles coulaient de ma bouche comme l’eau d’une fontaine. Au moment de prendre congé de mon ami, je lui serrai la main et lui dis:

—Quelle royale promenade nous venons de faire! Mais je constate que depuis deux heures vous ne n’avez pas adressé la parole. Voyons, parlez, à votre tour, racontez-moi quelque chose.

Le Révérend M. jeta sur moi un regard lugubre, poussa un profond soupir et articula machinalement: «Perce, mon ami, perce avec soin, perce en présence du voyageur!»

J’éprouvai une cruelle angoisse et pensai en moi-même: «Mon pauvre ami, cette fois, il le sait, ton refrain.»—Je ne vis plus le Révérend M. pendant deux ou trois jours. Mardi soir, il apparut de nouveau devant moi et se laissa tomber comme une masse dans un fauteuil; il était pâle, abattu, horriblement déprimé. Levant sur moi ses yeux éteints il me dit:

—Ah! Mark, quelle horrible découverte j’aifaite en apprenant vos vers! Ils me poursuivent comme un cauchemar nuit et jour, heure par heure, sans la moindre trêve. Depuis que je vous ai vu, j’ai souffert mort et passion. Appelé samedi soir, par télégramme, je pris le train de nuit pour Boston: un de mes meilleurs amis venait de mourir et sa famille me priait de prononcer son éloge funèbre. Je m’assis dans mon compartiment et essayai d’élaborer le plan de mon discours. Il me fut impossible d’aller plus loin que la première phrase, car, à peine le train venait-il de s’ébranler en faisant entendre le monotone «clac, clac, clac» des roues, que vos vers odieux martelèrent mes oreilles avec ce bruit de roues pour accompagnement. Pendant une heure, je restai assis dans mon coin et prononçai une syllabe de ces vers à chaque claquement distinct des roues.

Un violent mal de tête étreignit mon crâne; j’eus l’impression que je deviendrais fou si je restais plus longtemps assis à ma place. Je me déshabillai donc et gagnai ma couchette. Je m’y étendis. Vous devinez ce qui se passa:

Clac, clac, clac, un ticket bleu—clac, clac, clac, de dix cents—clac, clac, clac, un ticket brun—clac, clac, clac, de huit cents—etc... perce en présence du voyageur!

Impossible de fermer l’œil. En arrivant à Boston j’étais fou à lier. Ne me demandez pas comment se passèrent les funérailles. Je fis de mon mieux, mais chacune de mes périodes graves et solennelles commença et finit invariablement par: «perce, mon ami, perce avec soin, perce en présence du voyageur.» Pour comble de malheur, j’adoptai dans mon éloge funèbre la cadence ondulée de ces vers néfastes et je vis, à ma grande stupeur, les auditeurs distraits, complètement absorbés, battre la mesure en dodelinant de leurs stupides têtes. Vous me croirez si vous voulez, Mark, mais avant la fin de mon discours, l’assemblée tout entière, y compris les parents du défunt, ses amis et les indifférents, hochaient placidement la tête à l’unisson de mes paroles.

Lorsque j’eus fini, je m’enfuis dans la sacristie, exaspéré au plus haut point; là je rencontrai une vieille demoiselle très âgée, tante du défunt, qui était arrivée de Springfield trop tard pour pénétrer dans l’église. Elle me dit en sanglotant:

—Oh! il est parti, c’est fini! Et je n’ai pas pu le voir avant sa mort.

—Oui, fis-je, il est parti, il est parti, il est parti!...

—Oh! vous l’aimiez bien, vous! Vous l’aimiez tant!

—J’aimais qui?

—Mais mon pauvre Georges, mon pauvre neveu!

—Lui! Oh! oui, certainement... certainement. «Perce, mon ami, perce.»—Quelle misère!

—Merci, monsieur, merci pour ces bonnes paroles; sa mort me fait tellement souffrir. Avez-vous assisté à ses derniers moments?

—Oui, je...—derniers moments de qui?

—De notre cher défunt.

—Oh! oui—oui—oui. Je le suppose.—Je le crois bien! oh! oui, certainement j’étais là, j’étais là.

—Quelle douce consolation! Rapportez-moi ses dernières paroles. Qu’a-t-il dit?

—Il disait, il disait (oh! ma tête, ma tête, ma pauvre tête!) il n’a cessé de répéter:Perce, perce, perce en présence du voyageur!Oh! laissez-moi, Madame! Au nom de ce qu’il y a de plus sacré, laissez-moi à ma folie, à ma misère, à mon désespoir! «Un ticket brun de huit cents—un ticket rose de quatre cents.»—Vraiment je n’y puis plus tenir!... «Perce en présence du voyageur!»

Mon ami me regarda alors avec des yeux désespérés et me dit avec une expression touchante:

—Mark, vous ne dites rien; vous ne me donnez pas le moindre espoir; ne pouvez-vous donc pas m’apporter une parole de consolation? Hélas! le temps n’est plus à l’espérance! Quelque chose me fait pressentir que ma langue est condamnée pour toujours à répéter ce refrain macabre. Tenez, le voici encore qui revient: «Un ticket bleu de dix cents—un ticket brun de...»

Ce murmure s’éteignit peu à peu; mon ami tomba dans une douce extase qui apporta à ses souffrances un répit bienfaisant.

Pour le préserver d’une entrée imminente à l’asile des aliénés, je le conduisis à l’Université la plus proche, et là, il put décharger le pénible fardeau de ses rimes obsédantes dans les oreilles des pauvres étudiants. Qu’est-il arrivé à ces étudiants? Je préfère me taire et ne pas faire connaître le triste résultat de cette transmission.

Pourquoi ai-je écrit cet article? C’est dans un but élevé et très louable; c’est pour vous avertir, lecteurs, que si quelque jour vos yeux rencontrent ces rimes impitoyables, vous devez les fuir plus que la peste.

Je me sentais de bonne humeur, presque joyeux. J’approchai une allumette de mon cigare et juste à ce moment on m’apporta le courrier du matin. Sur la première enveloppe qui me tomba sous les yeux, je reconnus une écriture qui me donna un frisson de plaisir. C’était une lettre de ma tante Marie; cette chère tante, je l’aimais et la vénérais plus que n’importe qui au monde. Elle avait été l’idole de mon enfance. La maturité, d’ordinaire si fatale à certains enthousiasmes, n’avait pas été capable de déloger ma tante de son piédestal. Pour vous donner une idée de la grande influence qu’elle exerçait sur moi, je vous avouerai que tandis que tous les autres s’évertuaient inutilement à me supplier de moins fumer, tante Marie savait seule émouvoir ma conscience engourdie lorsqu’elleabordait ce sujet délicat. Mais tout a une limite ici-bas. Un jour heureux vint enfin, où même les admonestations de tante Marie ne surent plus m’émouvoir.

Ma tante vint passer un hiver auprès de nous et sa visite me causa un grand plaisir. Naturellement elle me conjura d’un air très sérieux d’abandonner ma pernicieuse habitude, mais dès qu’elle aborda ce sujet je devins d’un calme, d’une indifférence absolus. Les dernières semaines qui marquèrent la fin de cette mémorable visite s’écoulèrent comme un rêve charmant et me procurèrent une paisible satisfaction. Assurément je n’aurais pas savouré davantage mon vice favori si mon aimable bourreau avait été lui-même un fumeur ou un zélé défenseur de cette habitude.

Eh bien! l’écriture de ma tante me rappela que j’étais très désireux de la revoir. Je devinais facilement ce que pouvait contenir sa lettre. Je l’ouvris. Comme je m’y attendais elle annonçait sa venue pour le jour même, par le train du matin.

Je pensai en moi-même: «Je me sens en ce moment parfaitement heureux et bien disposé; si mon plus implacable ennemi pouvait maintenant se dresser devant moi, je réparerais bien volontiers les torts que j’aurais pu avoir envers lui.»

Sur les entrefaites, la porte s’ouvrit et un nain tout ratatiné, mal vêtu, entra; il avait à peine deux pieds de haut et semblait âgé d’environ quarante ans. Chaque trait, chaque pouce de sa personne était d’une mesquinerie grotesque et l’ensemble de ce petit être éveillait chez le spectateur l’impression d’une difformité uniforme. Sa figure de renard et ses petits yeux perçants lui donnaient un air de vivacité et de malice. Et pourtant ce vilain petit bout d’être humain ressemblait d’une manière très définie à ma propre personne, par sa contenance, ses vêtements, ses gestes et son attitude générale.

Le nain était, somme toute, une caricature aussi burlesque que réduite de ma personne. Une chose me frappe désagréablement: il était couvert d’une sorte de duvet moisi, teinté de vert, comme on en voit parfois sur du vieux pain; cette particularité lui donnait un aspect plutôt dégoûtant. Il se mit à marcher avec un air insolent et se laissa tomber dans un fauteuil avec un parfait sans-gêne sans me demander la permission. Il jeta son chapeau dans le panier à papier; ramassa ma vieille pipe de terre; en frotta le tuyau deux ou trois fois sur son genou, la bourra de tabac en puisant dans la boîte située à côté de lui, et me dit sur un ton sec de commandement: «Donnez-moi une allumette.» Je rougisjusqu’à la racine des cheveux, d’abord d’indignation, mais aussi parce qu’il me sembla que cette attitude était une exagération de mes procédés plutôt sans-gêne lorsque je me trouvais avec des amis intimes—cependant je ne me serais jamais permis de me comporter ainsi avec des étrangers. J’eus envie d’envoyer d’un coup de pied rouler ce pygmée dans le feu, mais j’obéis à son injonction, car il me sembla dès cet instant qu’il exerçait sur moi une pesante autorité.

Il approcha l’allumette de la pipe, tira une ou deux bouffées d’un air distrait et me dit avec une familiarité révoltante:

—Voilà vraiment un drôle de temps pour la saison.

Je rougis de nouveau de colère et d’humiliation, car ces paroles ressemblaient beaucoup à celles que j’avais souvent prononcées, et ce vilain pygmée me parlait avec un timbre de voix et un accent traînard identiquement calqués sur les miens. Rien au monde ne pouvait m’être plus désagréable que l’imitation ironique de mon accent traînard. J’élevai la voix et lui criai:

—Dites donc, misérable nabot, vous allez me faire le plaisir de surveiller un peu plus vos manières ou sans cela je vous jette par la fenêtre.

Le méchant petit être se mit à sourire avec malice, m’envoya d’un air de mépris une bouffée de fumée et reprit en traînant sur les mots:

—Voyons, dou-ce-ment, mon ami, ne prenez pas de si grands airs avec vos supérieurs. La colère m’empêcha de lui répondre et je restai muet un instant. Le pygmée me contempla avec ses yeux de fouine et continua en ricanant.

—Ce matin, vous avez chassé de votre porte un mendiant.

Je répondis avec mauvaise humeur:

—D’abord qu’en savez-vous?

—Je le sais, mais je n’ai pas besoin de vous dire comment je le sais.

—Soit, mais en admettant que j’aie chassé un mendiant, quel mal y voyez-vous?

—Rien de particulier; seulement vous lui avez dit un mensonge.

—C’est faux.

—Si, vous lui avez menti.

J’éprouvai un violent saisissement, mais je feignis une forte indignation et lui répondis:

—Quelle impertinence! j’ai dit à ce mendiant que.....

—Ne continuez pas, vous alliez encore dire un mensonge. Je sais ce que vous lui avez raconté:que la cuisinière était partie et qu’il ne restait rien du déjeuner; double mensonge, car la cuisinière se trouvait près de vous derrière la porte avec un panier plein de provisions.

L’exactitude de cette affirmation m’imposa silence; plein d’étonnement je me demandai comment ce nain pouvait être si bien renseigné.

Le mendiant avait pu lui rapporter notre conversation, mais comment connaissait-il la présence de la cuisinière alors invisible?

Le nain continua:

—Vous vous êtes montré bien dur, bien égoïste en refusant de lire l’autre jour le manuscrit que cette pauvre jeune femme avait soumis à votre appréciation; elle était venue à vous de très loin, pleine d’espoir, n’est-ce pas vrai?

Je rougis très fort et répondis:

—Ah! çà, aurez-vous bientôt fini de fourrer votre nez dans les affaires des autres? Cette jeune femme s’est-elle plainte à vous?

—Ceci ne vous regarde pas. Vous n’en avez pas moins commis cette vilaine action et vous en êtes honteux maintenant. Oui, vous en êtes bel et bien honteux, ajouta-t-il, avec une sorte de joie diabolique.

Je répondis avec gravité:

—J’ai dit à cette jeune personne le plus gentiment possible que je ne consentirais à me prononcer sur aucun manuscrit, parce qu’à mon avis le jugement d’un seul individu est sans valeur; le public constitue le seul tribunal capable de se prononcer sur une œuvre littéraire; aussi vaut-il mieux la soumettre dès le début à son appréciation.

—Oui, vous avez dit tout cela, vilain imposteur, cruel dupeur! Et quand vous avez vu la douce espérance abandonner la pauvre jeune femme, quand cette dernière a glissé furtivement sous son châle, tremblante de honte, le rouleau de papier sur lequel elle avait si patiemment peiné; quand ses yeux, avec une expression navrante de tristesse, se remplirent de larmes; quand.....

—Assez, de grâce, assez; imposez silence à votre langue sans pitié; ces pensées me torturent assez sans que vous veniez encore tourmenter mon esprit en les ravivant.

Remords! remords! il me sembla qu’on me déchirait le cœur. Ce méchant petit ennemi restait assis en face de moi et me lorgnait du coin de l’œil en se balançant. Il continua à me parler, multipliant ses accusations avec un sarcasme et une ironie qui me brûlèrent comme du vitriol. Ce maudit nain me rappela le temps où, furieux, je meprécipitais sur mes enfants et les punissais pour des fautes qu’ils n’avaient pas commises; le temps où j’avais laissé lâchement condamner des amis innocents sans prendre leur défense. Il passa en revue devant moi tous les méfaits que j’avais commis, la mauvaise influence que j’avais exercée sur des enfants et d’autres personnes irresponsables; avec une cruauté raffinée il me rappela les humiliations et les affronts que j’avais infligés à des amis morts depuis qui rendirent leur dernier soupir en pensant à ces affronts et en souffrant aussi cruellement que s’ils avaient reçu un coup de poignard empoisonné.

—Ainsi, continua-t-il, je prends le cas de votre plus jeune frère lorsque tous les deux vous étiez gamins. Il avait en vous une confiance exagérée que vos nombreuses perfidies n’avaient su ébranler; il vous suivait partout comme un vrai chien, décidé à tout supporter et à tout souffrir de votre part pourvu qu’il fût avec vous. Un jour, vous lui avez juré sur votre honneur que s’il vous laissait lui bander les yeux vous ne lui feriez aucun mal. En vous tordant de rire de votre plaisanterie vous l’avez conduit vers un ruisseau couvert de glace et vous l’avez poussé dedans. Il y avait certes de quoi rire! Dussiez-vous vivre mille ans, vous n’oublierez jamais, je crois, le regard chargé de reproches qu’il laissa tomber sur vous tandis qu’il se débattait tout grelottant. Non, certes, vous n’oublierez jamais ce regard et il vous poursuit encore en ce moment!

—Animal que vous êtes! je l’ai vu un million de fois ce regard, et je le verrai encore autant! puissiez-vous tomber en pourriture et éprouver jusqu’au jugement dernier les souffrances que j’endure en ce moment pour vous punir de me rappeler cet incident.

Le nain ricana méchamment et continua son accusation!

—Il y a deux mois de cela, un certain mardi, vous vous êtes éveillé au milieu de la nuit et vous avez pensé avec honte à un de vos méfaits envers un pauvre Indien ignorant des Montagnes Rocheuses (ceci se passait en l’hiver 18...).

—Assez, satané individu, silence! avez-vous donc la prétention de pénétrer mes plus intimes pensées?

—Et pourquoi pas, au fond? N’avez-vous pas nourri les pensées auxquelles je fais allusion en ce moment?

—Voyons, mon ami, regardez-moi bien dans les yeux, qui êtes-vous?

—Qui croyez-vous que je suis?

—Je vois en vous le diable en personne, Satan lui-même.

—Vous vous trompez.

—Mais alors qui pouvez-vous bien être?

—Aimeriez-vous vraiment le savoir?

—Certes je l’aimerais.

—Et bien je suis «votre conscience».

Cette révélation me remplit d’une joie exultante.

Je sautai sur cet individu en rougissant.

—Malédiction! j’ai souhaité plus d’un million de fois de pouvoir vous saisir à la gorge! je vais donc enfin assouvir ma soif de vengeance!

Illusion! ma conscience se déplaça plus vite qu’un éclair. Le nain s’esquiva si vite qu’au moment où mes doigts voulurent le saisir il se trouvait déjà perché sur le sommet de la bibliothèque et me fit en signe de dérision un superbe pied de nez. Je lui jetai le tisonnier, mais je le manquai. Fou de rage je fis le tour de la pièce et lui lançai successivement une pluie de livres, d’encriers, de morceaux de charbon enflammé; tout cela fut inutile, car le maudit petit individu esquiva tous mes projectiles, en me voyant m’asseoir épuisé, exténué, il partit d’un éclat de rire triomphant. Tandis qu’essoufflé je cherchais à reprendre haleine, ma conscience me tint le langage suivant:

—Pauvre esclave! vous êtes étrangement irréfléchi. En vérité vous n’avez pas changé, je reconnais en vous l’âne d’autrefois; si vous aviez tenté de commettre ce meurtre, la tristesse au cœur et la mort dans la conscience, j’aurais cédé instantanément et je ne me serais pas écarté du sol. Mais, au lieu de cela, vous avez si follement envie de me tuer que votre conscience devient aussi légère qu’une plume; voilà pourquoi je suis perché si haut hors de votre atteinte. D’ordinaire, je respecte les fous; quant à vous, oh! non, par exemple!

J’aurais donné n’importe quoi pour faire descendre cet individu de son perchoir et le tuer. Malheureusement mon désir était irréalisable. Je dus donc me contenter de lever les yeux vers mon maître, maudissant le sort qui me refusait une conscience pesante, la seule fois de ma vie où j’en avais vraiment besoin. Peu à peu ma curiosité naturelle prit le dessus et mon esprit imagina plusieurs questions à poser à mon ennemi. Juste à ce moment un de mes enfants entra, laissant la porte ouverte derrière lui, et s’écria:

—Mon Dieu! que s’est-il donc passé ici? La bibliothèque est tout en désordre.

Je sautai sur mes pieds et lui dis avec consternation:

—Sors vite d’ici, dépêche-toi et ferme la porte, sans cela ma conscience va se sauver.

La porte claqua et je me précipitai sur elle pour la fermer. Levant les yeux, je reconnus avec bonheur que mon maître était toujours mon prisonnier. Je m’écriai:

—Miséricorde! j’ai failli vous perdre! Les enfants sont si étourdis! mais dites donc, mon ami, mon fils n’a pas semblé vous apercevoir. Comment cela se fait-il?

—Pour l’excellente raison que je reste invisible pour tout autre que vous.

Je pris mentalement note de cette déclaration avec une certaine satisfaction. A l’occasion je pourrais donc tuer ce mécréant sans que personne s’en doutât. Mais cette réflexion m’allégea tellement le cœur que ma conscience ne pût rester sur son perchoir et qu’elle se mit à voltiger au plafond comme un ballon. Je m’adressai à elle.

—Venez, ma conscience, soyons amis; il me tarde de vous poser quelques questions.

—Soit, commencez.

—Eh bien, en premier lieu, dites-moi pourquoi avant ce jour vous m’êtes restée invisible?

—Parce que vous n’aviez jamais demandé à me voir; parce que vous ne vous étiez jamais adressé à moi dans une bonne disposition d’esprit et en termes convenables. Cette fois vous me paraissez en bonne veine et vous avez fait appel à votre plus acharné ennemi sans vous douter que j’étais cette personne.

—Mais alors ma remarque vous a donné la forme d’un être en chair et en os?

—Nullement; elle m’a seulement rendue visible pour vous; je suis «insubstantielle», comme tous les autres esprits.

Cette déclaration m’affecta péniblement: si elle est insubstantielle, pensai-je, comment pourrais-je la tuer?

Je continuai cependant avec persuasion:

—Oh! ma conscience, pourquoi restez-vous donc si loin de moi? Descendez et venez fumer une autre pipe.

Le nain me jeta un coup d’œil narquois et me répondit:

—Descendre et me mettre à votre portée pour que vous me tuiez! Je vous remercie beaucoup de votre invitation!

—Tiens, pensai-je en moi-même, on peut donc tuer les esprits? Dans ce cas je garantis que bientôt il y aura un esprit de moins sur terre. Puis je lui criai:

—Oh! mon ami!

—Permettez, je ne suis pas votre ami, mais bien votre ennemi; je ne suis pas votre égal, mais votre maître; appelez-moi, s’il vous plaît, mon seigneur; je vous trouve trop familier.

—Je n’aime pas ces titres ronflants. Je veux bien vous appeler monsieur, c’est tout ce que je puis faire.

—Nous ne discuterons pas sur cette question: obéissez, c’est tout ce que je vous demande; continuez votre bavardage.

—Eh bien, mon seigneur (puisque seul ce titre vous convient), je vais vous demander combien de temps encore vous resterez visible pour moi.

—Toujours.

Je m’écriai avec indignation:

—Voici qui dépasse la mesure. Vous m’avez espionné, invisible, tous les jours de ma vie, cela suffisait, il me semble. Maintenant je ne souffrirai pas qu’un individu de votre espèce soit cramponné à moi comme mon ombre pour le reste de mes jours. Vous connaissez ma façon de penser, mon seigneur, faites-en votre profit.

—Mon ami, aucune conscience au monde n’a éprouvé pareil plaisir à celui que je ressentislorsque vous m’avez rendu visible. C’était pour moi un avantage inconcevable. Maintenant je puis vous regarder droit dans les yeux, vous dire des injures, vous regarder de travers, ricaner, me moquer de vous, et joindre les gestes à la parole. Désormais je vous adresserai toujours la parole en imitant votre accent traînard et pleurnicheur.

Je lui jetai le trésorier, mais je le manquai. Mon seigneur répliqua:

—Voyons, voyons! vous oubliez notre alliance de paix.

—C’est vrai! je l’oubliais. Je vais essayer d’être poli, à votre tour tâchez d’en faire autant. L’idée d’une conscience polie! quelle bonne plaisanterie! quelle excellente farce! Toutes les consciences dont j’ai entendu parler étaient brutales, boiteuses, sermonneuses, en un mot d’odieuses bêtes féroces. Oui! et elles s’agitent toujours pour de pauvres petits riens insignifiants. Que la peste les étouffe toutes! J’échangerais la mienne contre la petite vérole et toutes les maladies de poitrine possible, trop heureux de m’en débarrasser. Maintenant dites-moi pourquoi une conscience ne met-elle pas son propriétaire une bonne fois pour toutes sur des charbons ardents après une faute commise et ne le laisse-t-elle pas tranquille ensuite? Pourquoiéprouve-t-elle le besoin de se cramponner à vous jour et nuit, semaine par semaine et de ressasser éternellement à vos oreilles le même refrain? C’est là un non-sens à mon avis. J’estime qu’une conscience qui se comporte ainsi est aussi méprisable que de la fange.

—Parce que tel est notre bon plaisir; cela suffit.

—Faites-vous cela avec la bonne intention d’améliorer l’homme?

Ma question provoqua un sarcastique sourire et me valut cette réponse:

—Non; nous le faisons simplement par calcul, dans l’intérêt de nos affaires. Notre but est bien d’améliorer l’homme, mais nous sommes avant tout des agents désintéressés. Une autorité supérieure nous commande, et nous n’avons rien à dire. Nous exécutons les ordres sans nous préoccuper de leurs conséquences. Cependant je dois avouer qu’à l’occasion nous exagérons légèrement la note (ceci a lieu la plupart du temps et nous cause une certaine satisfaction). Nous sommes chargés de rappeler quelquefois à un homme sa faute, et je ne vous cache pas qu’en cela nous lui donnons pleine mesure. Et lorsque nous mettons la main sur un homme d’une sensibilité particulière, oh!alors nous le plongeons dans le brouillard. J’ai connu des consciences qui venaient de Chine et de Russie pour affoler des individus dont elles connaissaient les prédispositions naturelles. J’ai connu un homme qui, accidentellement, estropia un bébé mulâtre; la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre et toutes les consciences s’attroupèrent pour voir le pauvre diable promener le bébé et jouir de ce spectacle. L’individu l’esprit torturé arpenta sa chambre pendant quarante-huit heures sans manger et sans dormir, à la fin il se fit sauter la cervelle. Au bout de trois semaines, l’enfant était complètement rétabli.

—Ah! parfaitement, je commence à comprendre maintenant pourquoi vous vous êtes toujours montré quelque peu changeant à mon égard. Pour arriver à extraire tout le jus possible d’une faute, vous amenez un homme à se repentir de cette faute de trois ou quatre façons différentes. Ainsi, vous m’avez reproché de dire un mensonge à ce mendiant et j’en ai beaucoup souffert. Or, c’est seulement hier que je parlai en toute franchise à un mendiant en lui déclarant que je ne lui donnerais rien parce que la loi interdisait d’encourager la mendicité. Qu’avez-vous fait alors? Vous m’avez suggéré la pensée que je serais beaucoupmoins blâmable de le renvoyer avec un mensonge innocent et que mon accueil quasi-aimable le dédommageait de mon refus de pain. Eh bien, cette idée m’a fait souffrir pendant tout un jour. Trois jours auparavant j’avais nourri un mendiant, et cela de bien bon cœur, car je croyais bien faire. Immédiatement vous m’avez dit: «Oh! mauvais citoyen, pourquoi donnez-vous à manger à un traînard?» Ce reproche m’a mis la mort dans l’âme. J’avais fait travailler un traînard; vous me l’avez reproché, naturellement après coup. Une autre fois j’ai refusé de donner du travail à un mendiant; vous m’avez encore blâmé. Une autre fois j’avais été sur le point de tuer un mendiant; vous m’avez tenu éveillé toute la nuit en me torturant de remords. Cette fois j’ai cru bien faire en renvoyant un mendiant avec ma bénédiction; vous m’avez reproché amèrement de ne pas l’avoir tué. Décidément existe-t-il un moyen de satisfaire l’odieuse invention qu’on appelle une conscience?

—Je n’en connais aucun à vous proposer, benêt que vous êtes! quel que soit l’acte que vous avez commis, je m’empresse de chuchoter un mot à votre oreille pour vous convaincre que cet acte est un terrible méfait. Mon rôle, en même temps que mon bonheur, consiste à vous faire repentir de lamoindre action. Si j’ai laissé échapper une occasion, je vous assure que c’est bien inintentionnellement.

—Rassurez-vous; à ma connaissance, vous n’avez pas manqué une seule occasion. Je n’ai jamais agi de quelque façon que ce fût sans m’en repentir dans les vingt-quatre heures. Samedi dernier, à l’église, j’entendais un sermon de charité; mon premier mouvement fut de donner 350 dollars. Je le regrettai et réduisis successivement ma donation de 100 en cent dollars jusqu’au chiffre de 50 dollars. Me repentant de ma première impulsion, je dégringolai de 50 à 25, puis à 15 dollars; quand le plateau de quête passa devant moi je jugeai bon de n’y déposer que 10 cents. De retour chez moi j’aurais bien voulu ravoir mes 10 cents. Bref, vous ne m’avez même pas laissé assister à un sermon de charité sans me tracasser la tête péniblement.

—Et je compte bien continuer encore, soyez-en persuadé. Vous dépendrez toujours de moi.

—Je le sais bien. Combien de fois aussi ai-je souhaité la nuit de vous attraper par le cou. Si seulement je pouvais vous tenir en ce moment!

—Ah! ah! je m’en doute bien, mais continuez donc! vous me divertissez plus que je ne puis le dire.

—J’en suis enchanté. Tenez, pour être franc je vais vous avouer que je vous considère comme le plus vilain, le plus méprisable et le plus ratatiné reptile que la terre ait porté. Grâce au ciel vous êtes invisible pour les autres, sans cela je mourrais de honte de me faire voir en compagnie d’un singe tel que vous. Si vous aviez cinq ou six pieds de haut je....

—Oh! naturellement, mais à qui la faute?

—Je n’en sais rien.

—A vous seul, il me semble.

—Vous vous trompez. On ne m’a jamais consulté au sujet de votre extérieur.

—Quoi qu’il en soit, vous êtes passablement responsable de mon aspect. Quand vous aviez huit ou neuf ans, j’avais sept pieds de haut et je passais pour extrêmement joli.

—Bien dommage que vous ne soyez pas mort jeune! Vous avez donc grandi de travers!

—On grandit comme on peut. Autrefois vous aviez une large conscience; si aujourd’hui elle est rétrécie j’imagine que c’est pour un motif quelconque. Vous et moi sommes à blâmer. Il y a de cela bien longtemps (vous ne vous en souvenez sans doute pas), je prenais mon rôle très à cœur et je me réjouissais de voir l’angoisse dans laquelle vousjetaient certaines de vos fautes favorites; à ce moment-là je me cramponnai à vous et pris plaisir à vous harceler. Vous avez commencé à vous révolter; naturellement je lâchai pied, me ratatinai un peu, je diminuai de taille et je me déformai. Plus je m’affaiblissais, plus vous vous entêtiez à ces fautes spéciales; à la fin, les parties de ma personne portant l’empreinte de ces vices devinrent aussi insensibles qu’une peau de requins: prenons votre manie de fumer, par exemple; j’appuyai sur cette corde un peu trop longtemps et elle faillit casser. Quand les gens vous demandent actuellement de renoncer à votre vice, ces callosités de ma personne semblent augmenter et me couvrir d’une sorte de cotte de mailles. En ce moment, moi, votre fidèle ennemie, votre conscience dévouée, je m’endors profondément, si profondément que je n’entendrais pas le tonnerre. Vous nourrissez quelques autres vices (peut-être quatre-vingts ou quatre-vingt-dix) qui produisent sur moi le même effet.

—C’est flatteur; vous dormez alors une partie du temps?

—Oui, je dors depuis plusieurs années; j’aurais pu dormir tout le temps si personne ne m’était venu en aide.

—Qui donc vous vint en aide?

—Les autres consciences. Toutes les fois qu’une personne dont je connais la conscience essaie d’intervenir auprès de vous pour réformer vos mauvaises habitudes invétérées, je décide cette conscience amie à angoisser son propriétaire en lui rappelant quelques méfaits à lui personnels; cela l’empêche de se mêler de vos affaires. Mais rassurez-vous, je vous harcélerai avec vos propres défauts, vous pouvez vous fier à moi.

—Je m’en rapporte à vous. Si vous aviez eu la bonté de me mettre au courant de cette situation trente ans auparavant, je me serais particulièrement surveillé et je ne vous aurais pas tenu en permanence endormie sur la kyrielle des vices humains; au contraire je vous aurais réduite à la dimension d’une pilule homéopathique. Voilà le genre de conscience après lequel je soupire ardemment. Si j’avais pu vous faire tenir dans une pilule homéopathique et mettre la main sur vous, croyez-vous que je vous aurais conservée comme souvenir dans un tube de verre? oh! non certes; je vous aurais donnée à un chien: tel est le sort que vous méritez vous et votre triste race. Maintenant j’ai une autre question à vous poser. Connaissez-vous dans ce quartier un certain nombre de consciences?

—Oui, beaucoup.

—J’aimerais en voir quelques-unes. Pourriez-vous m’en amener ici? seraient-elles visibles pour moi?

—Certainement non.

—J’aurais dû m’en douter; mais du moins vous pouvez me faire leur description. Parlez-moi donc de la conscience de mon voisin Thompson.

—Soit, je la connais intimement depuis de longues années alors qu’elle avait onze pieds de haut et une silhouette irréprochable. Maintenant elle est devenue vulgaire, très malheureuse et ne s’intéresse plus à rien; comme taille elle peut tenir dans une boîte à cigares.

—Mais dans cette région il y a certainement peu d’individus plus bas et plus médiocres que Hugh Thompson. Connaissez-vous la conscience de Robinson?

—Oui; elle a environ 4 pieds et demi de haut; elle était blonde autrefois, maintenant elle est brune, mais elle a gardé un extérieur agréable.

—Somme toute, Robinson est un bon garçon. Connaissez-vous la conscience de Tom Smith?

—Je la connais depuis son enfance; à l’âge de deux ans elle avait 13 pouces de haut et se montrait paresseuse (c’est un peu l’habitude à cet âge).Maintenant sa taille atteint 37 pieds. Sa conscience est une des plus belles physionomies d’Amérique. Très travailleuse et très active, elle est un des membres les plus entreprenants du Club de la Conscience dans le New-England. Nuit et jour vous pouvez la voir rivée à la personne de Smith, travaillant d’arrache-pied, les manches retroussées, avec une physionomie gaie. Elle a maintenant merveilleusement subjugué sa victime: Smith s’imagine que la moindre de ses actions est un crime odieux; sa conscience le harcèle et torture son âme.

—Smith est l’homme le plus estimable de ce quartier et pourtant il se ronge le cœur, persuadé qu’il agit toujours mal. Il n’y a vraiment qu’une conscience pour prendre plaisir à martyriser un brave cœur comme lui! Connaissez-vous la conscience de ma tante Marie?

—Je l’ai vue de loin, mais je ne la connais pas. Elle vit continuellement en plein air parce qu’aucune porte n’est assez large pour lui donner passage.

—Cela ne m’étonne pas. Voyons, connaissez-vous la conscience de cet éditeur qui, jadis, me vola certains de mes dessins pour les publier dans une revue et qui m’obligea à payer une somme assez rondelette pour me faire rendre justice?

—Oui, je la connais. Elle est assez célèbre. Le mois dernier elle figurait à une exposition organisée au profit d’un nouveau membre du club qui mourait de faim en exil. Le prix d’entrée de cette exposition et le voyage en chemin de fer étaient assez élevés; mais j’ai réussi à voyager pour rien en me faisant passer pour la conscience d’un journaliste, et à entrer à demi-place en me donnant pour la conscience d’un clergyman. Pourtant, la conscience de l’éditeur qui devait constituer le «clou» de cette exposition fut un insuccès complet. Elle était là, mais dans quel état! Le comité s’était procuré un microscope capable d’agrandir trente mille fois; malgré cela, au grand mécontentement général, personne ne parvint à la voir et....

Juste à ce moment j’entendis un pas saccadé contre la porte; j’ouvris et ma tante Mary se précipita dans la chambre; très animée et de bonne humeur, elle me bombarda de questions sur toute ma famille. Incidemment elle me dit:

—La dernière fois que je vous vis, vous m’aviez promis de subvenir à l’entretien de la famille pauvre qui habite au coin de la rue, et de continuer la bonne œuvre commencée par moi. J’ai appris, par hasard, que vous n’aviez pas tenu votre promesse.

Trouvez-vous cela bien?

A vrai dire je ne m’étais pas occupé du tout de cette famille, et maintenant j’éprouvais un violent serrement de cœur.

Je levai les yeux sur ma conscience: évidemment l’angoisse de mon cœur affectait ma conscience; penchée en avant, cette dernière semblait prête à tomber de la bibliothèque. Ma tante poursuivit:

—Je trouve que vous avez terriblement négligé ma pauvre protégée, vilain cœur dur qui ne tenez pas vos promesses!

Je devins écarlate et restai muet. A mesure que le sentiment de ma culpabilité s’accentuait, ma conscience se mit à s’agiter fortement. Après une légère pause, ma tante reprit sur un ton de reproche:

—Vous apprendrez sans doute avec peu d’émotion (puisque vous n’avez pas daigné visiter ma protégée) que l’infortunée est morte, voilà plusieurs mois, complètement délaissée.

A ce moment ma conscience ne put supporter plus longtemps le poids de mes souffrances, elle piqua une tête en avant et tomba de son haut perchoir sur le plancher avec un bruit sourd. En proie à une vive douleur et tremblante de crainte, elle se débattait sur le sol, essayant en vain de se relever. Je bondis vers la porte, la fermai à clé et m’adossant contre elle, je me penchai avec anxiété sur montyran qui se débattait. Une minute de plus et mes doigts énervés allaient entreprendre leur œuvre meurtrière.

—Oh! Qu’avez-vous donc? s’écria ma tante en reculant devant moi et en jetant sur moi des yeux anxieux.

Ma respiration était devenue très courte, presque entrecoupée et je paraissais étrangement excité.

—Mais qu’avez-vous donc? s’écria ma tante, vous me terrifiez! Qu’avez-vous donc à regarder fixement devant vous? Pourquoi vos doigts s’agitent-ils ainsi!

—Silence, femme, soupirai-je. Ne faites pas attention à moi; ce n’est rien, cela passera dans un instant; j’ai trop fumé, voyez-vous.

Mon tyran s’était relevé, et, avec une forte expression de terreur, essayait de gagner la porte en clopinant. Terrassé par l’émotion, je pouvais à peine reprendre haleine.

Ma tante tordit ses mains et me dit:

—Oh! je l’avais bien deviné; je savais bien que cela finirait ainsi! je vous en supplie, domptez cette fatale habitude pendant qu’il en est temps encore, et ne restez pas plus longtemps sourd à ma prière.

Ma conscience donna subitement des signes de lassitude.

—Oh! continua ma tante, promettez-moi que vous allez rompre avec cet odieux esclavage du tabac.

Ma conscience commença à vaciller et à battre des mains.

—Je vous en supplie, je vous en conjure; vous perdez la raison; vos yeux ont une expression de folie, je dirai presque de fureur. Oh! écoutez-moi et vous serez sauvé. Voyez, je vous implore à genoux.


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