Il répondit des mots incohérents, la parole dure, saccadée.
Elle avait pris une de ses mains dans la sienne, et de l'autre épongeait son visage couvert de sueur, essayant de le calmer.
Lui, à ce contact, sous cette lente caresse, s'apaisait. Sa voix se faisait moins tranchante, ses paroles moins heurtées, et leur sens devenait plus clair. Il parlait avec, parfois, une intonation de colère.
—Ah! te voilà?… Mais oui. Une autre fois, j'arriverai plus tôt. Je suis allé un peu loin pour t'apporter des fleurs… Pas jolies?… Dimanche, si tu veux, nous sortirons ensemble. On ira déjeuner au bord de l'eau, et le soir, on se couchera de bonne heure. On aura toute la nuit pour s'aimer… Si tu savais comme je t'aime! J'aime tes yeux, tes cheveux, ta peau qui sent bon.
Il disait tout cela d'une voix suppliante, comme une prière passionnée.
Ensuite, il se remit à parler vite, brouillant les mots.
La Soeur, le regard perdu, laissait passer sans les interrompre toutes ces phrases, et c'était comme une musique d'amour, sur qui chantait la prière que ses lèvres machinalement, murmuraient.
Le malade geignait. Tout à coup, comme il semblait près de s'assoupir, il se dressa, d'un brusque coup de reins.
—Qu'est-ce que tu dis?… M'en aller?… Ne plus revenir?…
Il haletait, le souffle court, pénible, rauque, et cette sorte de râle fit tressaillir la religieuse.
Elle prit une lumière, et l'approcha de lui.
Il était blême, avec des yeux troubles et fous. De grandes ombres descendaient de ses joues aux commissures de ses lèvres. Ses tempes semblaient s'être aplaties. Ses cheveux, luisants de sueur, collaient par mèches à son front, et les ailes de son nez aminci battaient à coups précipités, tirant vers elles tout le visage.
Ah! qu'elle les connaissait, ces faces d'agonie tourmentées et terribles, comme si l'âme voulait en une seconde y revivre toute sa vie…
A mi-voix, pour ne pas troubler le repos des autres malades, elle dit à une infirmière:
—Vite… vite… allez chercher l'interne de garde, l'aumônier… le 6 est bien mal…
Elle s'était agenouillée près du lit:
—Mon Dieu! que votre volonté soit faite, mais pardonnez à cet enfant.
L'agonisant avait pris ses mains dans les siennes, et délirait encore, mais d'une voix lointaine, lointaine…
—Reste… Je te donnerai tout ce que tu voudras… Pourvu que tu ne me quittes pas… Si tu me laisses, je mourrai… Viens…
D'un geste lent, il attirait la Soeur vers lui.
—Viens…
Arc-bouté sur ses coudes, il se souleva:
—Viens… viens…
Sa tête effleurait le front de la religieuse. Le cou tendu, il se pencha vers elle.
—Viens… Je t'adore…
Il frôlait ses yeux et ses joues… Il descendit jusqu'à ses lèvres:
Elle eut un tressaillement, se raidit et voulut l'écarter.
Mais lui, la saisit aux épaules, et, traînant son rêve jusqu'au seuil de l'éternité, implora:
—Oh! reste… je t'aime…
… Elle ferma les yeux, et inclina la tête. Le mourant prit sa bouche et la meurtrit d'un baiser silencieux, profond, un de ces grands baisers où les êtres se mêlent, un baiser pareil à ceux qu'il avait appris entre les bras de la prostituée.
Sous la caresse, les lèvres de la Soeur s'étaient disjointes et tremblaient… d'une dernière prière ou d'un premier frisson?… ayant, en souvenir peut-être d'un amour défunt, prêté sa chair de vierge à cette illusion d'adieu.
Le Rapide de 10 h. 50
—Comment ça, vous nous quittez? me dit l'infirme…
—Il le faut. Je dois être à Marseille lundi matin. Je prends ce soir, à la gare de Lyon, le rapide de 10 heures 50. C'est un bon train… Mais, vous devez le connaître, puisque, si je ne me trompe, avant votre maladie, vous étiez employé au P.L.M.?
Il ferma les yeux, et, devenu soudain très pâle, murmura:
—Oui… je le connais… oh! oui!…
De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il se tut un instant, et reprit:
—Personne ne le connaît mieux que moi!…
Croyant que le seul souvenir de son ancienne profession l'avait attendri, je lui dis:
—Ah! c'est un beau métier! Un métier intelligent!
Il tressaillit, et, son corps paralysé tendu dans un effort violent, les yeux secs, mais remplis d'angoisse, protesta:
—Oh! monsieur! Ne dites pas cela! Un beau métier?… Vous voulez dire un métier de terreur et de mort… Un métier d'épouvante et de cauchemars… Tenez… Je ne vous suis rien, pourtant, faites-moi un plaisir… Prenez le train que vous voudrez, mais pas celui de 10 heures 50…
—Pourquoi? fis-je en souriant. Seriez-vous superstitieux?
—Je ne suis pas superstitieux… Je suis simplement le mécanicien qui conduisait le rapide 17 le jour de la catastrophe du 24 juillet 1894. Et, c'est un tel souvenir dans ma vie, que rien ne pourra jamais l'effacer de ma mémoire…
Nous étions partis de la gare de Lyon à l'heure réglementaire, et nous roulions depuis deux heures environ.—Il avait fait une journée étouffante.—Sur la plate-forme de la machine, malgré la vitesse considérable à laquelle nous marchions, l'air nous arrivait dans la figure, lourd, écoeurant. Un vrai temps d'orage, quoi…
Tout d'un coup, comme si l'on avait tourné le bouton d'une lampe électrique, tout s'éteignit dans le ciel. Plus une étoile. Plus de lune, et de grands éclairs qui rayaient la nuit d'une clarté si violente et si blanche, qu'après eux l'obscurité semblait aussi épaisse que de l'encre.
Je dis à mon chauffeur:
—Ça y est! Il va pleuvoir!
—Il ne sera que temps! C'est à n'y plus tenir dans cette fournaise. Par exemple, il faudra faire attention aux signaux.
—Pas peur! J'ouvre l'oeil!
Cela tonnait si fort que je n'entendais plus ni le fracas des roues, ni le souffle de la locomotive.
La pluie ne venait toujours pas, et l'orage se rapprochait. Nous filions dans sa direction. On aurait dit que nous courions après.
On a beau n'être pas poltron, cela fait tout de même quelque chose de se sentir lancé dans la tourmente sur cette bête d'acier qui fonce comme une folle.
Devant nous—oh! pas à cent mètres—un éclair piqua droit au sol, et il flambait encore devant moi, qu'une détonation terrible retentit, puis une autre, si déchirante, que je fermai les yeux, et m'abattis sur les genoux.
Je demeurai ainsi quelques secondes, ahuri, assommé, dans cette espèce de torpeur où doivent se trouver les gens après un formidable coup de poing sur la nuque.
Enfin, je revins à moi. J'étais toujours sur les genoux, le dos appuyé à la paroi de la plate-forme. Il me semblait que je revenais de centaines de lieues. J'essayai de me relever. Impossible. Mes jambes restaient sous moi, molles, impuissantes. Je crus m'être cassé quelque chose dans ma chute. Pourtant, je n'éprouvais aucune douleur, si légère fût-elle. Je voulus, m'aidant de mes mains, me redresser… Mes bras pendaient inertes à mes côtés!
J'étais là, affolé, avec cette sensation vraiment extraordinaire que mes bras ni mes jambes n'étaient plus à moi; que je ne leur commandais plus… ou qu'ils ne voulaient plus m'obéir… que c'étaient des choses sans vie, tout comme mes vêtements que le vent soulevait… Je ne sais quel sentiment ou quelle force m'empêchaient d'ouvrir les yeux.
Nous roulions à toute vitesse. L'orage grondait encore, mais moins rude, plus éloigné. La pluie tombait. Je l'entendais crépiter sur l'acier, et je sentais des gouttes tièdes sur ma figure.
Une grande détente s'était faite en moi. Je me sentais vraiment bien, tout à fait bien, un peu las seulement. Le souvenir de mon métier, de mon travail, m'arracha cependant à ma somnolence, et, ne comprenant pas encore par quel étrange phénomène j'étais comme paralysé, j'appelai mon chauffeur pour qu'il m'aidât à me relever:
Pas de réponse!
Il y a un bruit étourdissant sur une machine en vitesse. Je le hélai plus fort.
—François! Hé! François! Un coup de main!…
Rien! Alors, une angoisse me prit. J'eus peur. Peur de qui? de quoi?… Je ne savais pas… J'ouvris les yeux et je poussai un hurlement: oui, je dus hurler d'épouvante.
La plate-forme était vide. Mon chauffeur avait disparu!
Dans cette seconde, avec une rapidité, une clarté surprenantes, tout ce qui s'était passé depuis le coup de tonnerre m'apparut.
La foudre avait éclaté sur nous, tuant mon chauffeur qui avait roulé sur la voie. Moi, j'étais paralysé!…
Non, monsieur, quand je serais savant et que je chercherais des mots et des mots, nulle parole au monde ne saurait vous donner une idée de la terreur qui s'empara de moi.
Au feu, les soldats voient tomber leurs camarades autour d'eux, et n'en demeurent pas moins à leur poste, l'arme à la main. Mais ils savent d'où vient le coup qui les frappe. Ils regardent les corps effondrés. Ils redoutent la balle, et l'attendent pourtant. Mon compagnon à moi m'avait été enlevé comme par magie, arraché!… volatilisé!…
Ceci n'est rien encore. A peine cette première vision se fût-elle précisée, qu'une autre monta, et celle-là si terrible que je ne puis l'évoquer sans frémir.
Derrière moi, dans leurs wagons, deux cents voyageurs dormaient ou conversaient paisiblement; deux cents êtres humains emportés dans une course vertigineuse; deux cents, qui galopaient vers la mort, car ils n'avaient pour les conduire qu'une chose inerte et sans force, incapable même d'étendre un bras, un paralytique… un infirme… Moi!…
Et plus mon corps était incapable d'agir, plus ma pensée jonglait avec les visions, les souvenirs.
D'abord, ce fut le profil même de la ligne qui m'apparut. Devant moi, je voyais les rails luire sous le reflet de la lune. Nous filions! Nous filions!… Ah! je la retrouvais cette sensation de vitesse que l'habitude vous fait oublier! Le train passa comme un éclair dans une petite gare. Si vertigineuse que fût sa course, j'eus cependant le temps de distinguer dans un bureau, sur le quai, un employé qui sommeillait près de l'appareil télégraphique. Une ou deux trépidations sur la plaque tournante; le claquement des disques; la voie rayée par les rails entrecroisés, soudain plus large puis plus rétrécie… la tranchée profonde, et, de nouveau, la course dans la nuit…
Après, ce fut le tunnel où nous nous engouffrâmes dans un galop d'ouragan… Encore une fois la route libre. Maintenant, car je savais où nous étions, je songeais:
—Cette fois, nous déraillons. Dans deux minutes, nous arrivons à une courbe si accentuée qu'à l'allure où je roule, nos roues vont chasser hors du rail…
Le bon Dieu, sans doute, ne voulait pas que ce fut là encore. La machine, tout le train pencha… les rails grincèrent sous les roues affolées… et nous passâmes!…
Cette rampe avait été ma grande terreur. Je respirai. Les feux n'étant plus alimentés allaient s'éteindre… La machine s'arrêterait… Le garde-freins accourrait en tête du train… Je lui dirais ce qui avait eu lieu… Il poserait des pétards à l'avant et à l'arrière… Nous étions sauvés!…
Mais mon calme ne dura pas longtemps! Nous venions de brûler une gare, quand je vis une chose qui fit se dresser mes cheveux: le disque était fermé. La voie sur laquelle je m'engageais n'était pas libre…
Dès cet instant, comment je ne suis pas devenu fou, je ne sais pas. Imaginez ce qui peut se passer dans le cerveau d'un homme qui, lancé sur une locomotive à plus de cent à l'heure, est averti qu'un obstacle lui barre la route!…
Rien n'existait plus en moi que cette pensée:
—Si tu n'arrêtes pas, tu vas aller t'écraser avec tout ton train!—Pour éviter cette effrayante chose, il faudrait un geste! le simple geste de saisir les leviers qui sont à cinquante centimètres de toi… Mais ce geste, tu ne le feras pas. Tu ne peux pas le faire… et tu verras tout… tu assisteras au drame… tu vivras cette agonie cent fois plus effroyable que toutes les morts, d'apercevoir devant toi la chose sur laquelle tu iras te broyer… de la regarder grandir… de courir sur elle!…
Je voulais fermer les yeux… Je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi, plus fort que tout. Il fallait… Et j'ai vu, oui, monsieur, j'ai vu! Je devinai l'obstacle avant même qu'il apparût. Bientôt, je n'eus plus de doute… C'était un train en détresse qui obstruait la voie. Je distinguai son ombre et ses feux d'arrière! Ça approchait… Ça approchait. Est-ce que je sais pourquoi je hurlai: «Au secours! Arrêtez!…» Qui pouvait m'entendre? Ça approchait. Tout était mort en moi, sauf la tête. Et celle-là vivait de l'effroyable vie de mes yeux qui voyaient dans la nuit, de mes oreilles qui percevaient tous les bruits par-dessus le ronflement des roues; de ma volonté qui me lançait des ordres affolés, telle un chef qui essaie de ramener ses soldats en déroute.
Ça approchait!… Plus que cinq cents mètres… Plus que trois cents… Des ombres couraient sur la voie… plus que cent… Cent mètres, autant dire un éclair!… C'était la fin!… La rencontre… Le charnier… l'écrasement!…
Ah! monsieur! celui qui n'a pas vu ça!…
… Je suis revenu à moi sous un amas de décombres. Des appels affreux passaient dans la nuit. Je distinguai dans les champs des gens qui couraient en portant des lanternes, d'autres qui, dans leurs bras, soulevaient des blessés… et des cris… des pleurs…
Je voyais, j'entendais tout cela. Je ne souffrais pas. Je ne pensais pas… Je n'appelais pas à mon secours…
Entre deux poutres qui se croisaient au-dessus de ma tête, si près que mes lèvres les effleuraient, je regardais seulement un coin de ciel très doux, très pur, où une toute petite étoile tremblait, claire, jolie… et qui m'amusait…
Illusion…
Blême de froid, serrant au fond des poches les quelques sous qu'il avait récoltés depuis le matin à ouvrir et fermer les portières, la tête inclinée sur l'épaule, pour tenter d'échapper à la bise, le mendiant rôdait parmi la foule, trop las pour implorer les passants, trop glacé pour oser tendre sa main nue.
La neige descendait en tout petits flocons obliques, qui s'accrochaient dans sa barbe, ou fondaient dans son cou. Il ne s'en apercevait point et songeait:
—Si j'étais riche, une heure…—Je voudrais une voiture!…
Il s'arrêta, réfléchit un peu, hocha la tête, et se répondit à lui-même:
—Et puis après?…
Il reprit son rêve. Et toujours, à peine l'avait-il formulé, il haussait les épaules.
—Ce n'est pas cela! Est-il donc si difficile de trouver une minute de vrai bonheur…
… Comme il allait ainsi, il vit, sous le porche d'une maison, un autre mendiant qui grelottait, les traits tirés, la main tendue, demandant d'une voix si triste et si faible, qu'elle se perdait dans le murmure de la rue:
—La charité, s'il vous plaît… La charité…
Auprès du mendiant, un chien était assis, un pauvre chien au poil mouillé qui, transi, tremblant sur ses pattes, jappait très doucement en agitant la queue. Il s'arrêta. Le chien, devant cet autre compagnon de misère, jappa plus fort et le frôla de son museau.
Lui, regardait le mendiant, ses haillons, ses souliers éculés, ses pauvres mains bleuies de froid, sa face impassible, sa face livide aux yeux clos, et la pancarte grise qui s'étalait sur sa poitrine avec ce mot: «Aveugle.»
L'aveugle, sentant un homme arrêté près de lui, redit son refrain lamentable:
—Ayez pitié, monsieur… La charité…
Le mendiant demeurait immobile. Les passants pressaient le pas et détournaient la tête. Une femme emmitouflée de fourrures, suivie d'un valet en livrée qui l'abritait d'un parapluie, traversa la voûte, marchant vite, sur la pointe des pieds, garantissant sa bouche avec son manchon, et s'engouffra dans sa voiture.
L'aveugle murmurait toujours de sa voix monotone:
—Charité… S'il vous plaît…
Mais nul n'y faisait attention. Alors, le mendiant prit dans sa poche quelques sous, et les lui tendit. Le chien, voyant son geste, aboya de plaisir. L'aveugle referma ses doigts tremblants et dit:
—Merci, monsieur… Le bon Dieu vous le rende…
En s'entendant nommer «monsieur», le mendiant fut sur le point de s'écrier:
—Non! Pas monsieur, mon pauvre vieux! C'est un miséreux comme toi qui t'a écouté…
Mais il se tut, et sachant, lui, parler aux pauvres, répondit:
—Il n'y a pas de quoi, mon brave homme…
—Vous êtes bien bon, monsieur…, il fait si froid, d'avoir sorti la main de votre poche pour me donner. La saison n'est pas tendre aux infirmes!… Si vous saviez!…
Une immense pitié descendit dans le coeur du mendiant qui balbutia:
—Je sais… je sais…
Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:
—Vous êtes aveugle de naissance?
—Non… c'est avec l'âge, que c'est venu… Aux Quinze-Vingts, on m'a dit que c'était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu'ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la vieillesse seulement qui m'a mis là!… C'est à force de souffrir, de pleurer… J'ai trop pleuré…
—Vous avez donc été bien malheureux?…
L'aveugle joignit les mains:
—Oh! monsieur!… Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j'aimais… tout ce qui m'aimait… J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez!… Je n'ai rien pris depuis hier qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.
Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit:
—Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.
L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia:
—Oh! monsieur… vous êtes trop bon…
—Venez…
Il le prit par le bras, évitant de le frôler de ses bandes, pour que l'autre ne sentit point l'étoffe humide et trop légère: et ils se mirent en route. Le chien, le nez au vent, l'oreille vive, attentif, se faufilait entre les passants, tirant brusquement sur sa chaîne pour traverser au milieu des voitures. Ils marchèrent ainsi longtemps, puis s'arrêtèrent devant un petit restaurant, dans une rue obscure.
Le mendiant ouvrit la porte, et dit à l'aveugle:
—Entrez…
Ensuite, ayant cherché une table près du poêle, il le fit asseoir, et s'assit près de lui.
Des ouvriers, silencieux, mangeaient dans de petites assiettes lourdes. L'aveugle ayant détaché la laisse de son chien tendit les mains au feu, et soupira:
—Il fait bon, ici…
Le mendiant appela la fille qui servait et lui dit:
—Une soupe et du bouilli.
La bonne demanda:
—Et pour vous?…
—Rien.
Quand la soupe qui sentait bon les légumes et la viande fut devant lui, l'aveugle se mit à manger, lentement, sans parler. Le mendiant le contemplait, coupant de petits bouts de pain qu'il tendait au chien, sous la table. La soupe et la viande finies, il dit:
—Buvez un verre, ça vous donnera des jambes!
Ensuite, il héla la servante:
—Combien?
—Un franc cinq.
Il paya, laissa deux sous de pourboire, et fit lever son compagnon.Quand ils furent de nouveau dans la rue, il demanda:
—Est-ce loin, là où vous logez?
—Où sommes-nous?
—Près de la gare Saint-Lazare.
—Encore assez… Je couche dans un hangar, de l'autre côté de l'eau.
—Eh bien! je vais vous faire un bout de conduite.
L'aveugle remerciait toujours. Lui répliquait:
—Non… non… ça ne vaut pas la peine…
Sans qu'il s'expliquât pourquoi, il se sentait heureux, profondément heureux, plus heureux qu'il ne se souvenait d'avoir jamais été. Il marchait, perdu dans un rêve, ne songeant même pas que, lui non plus, n'avait pas mangé depuis la veille, qu'il n'avait pas un abri où coucher, oubliant sa misère, ses loques, et qu'il était un mendiant. De temps en temps, il disait doucement à l'aveugle:
—Je ne vais pas trop vite?… Vous n'êtes pas fatigué?…
L'aveugle, humble et reconnaissant, répondait:
—Non… oh! non, monsieur!…
Et lui, souriait de s'entendre appeler ainsi, bercé par cette illusion qu'il donnait à l'autre, et que l'autre lui rendait, d'être un heureux, un riche charitable…
Sur les quais, l'aveugle, sentant la fraîcheur de l'eau voisine, lui dit:
—Maintenant, je trouverai bien mon chemin tout seul. J'ai mon chien.
—Oui, je vais vous laisser, fit le mendiant, d'une voix grave.
Car une étrange pensée venait de naître en lui: ce mirage qu'il avait tant et si souvent souhaité, ne venait-il pas de se produire? N'avait-il pas eu quelques instants l'illusion du bonheur?… Ce que, dans son imagination, ni le luxe entrevu, ni la bonne chère, ni l'amour, n'avaient pu lui procurer, la route faite auprès de ce très humble ne venait-elle pas de le lui offrir?… Cet aveugle se douterait-il qu'il s'était appuyé au bras d'un mendiant pareil à lui? Lui-même n'avait-il pas pu se croire riche, et retrouverait-il jamais la joie profonde, sans mélange, de ce soir?…
Tandis qu'il songeait, son rêve semblait se troubler. La réalité revenait. Il dit une seconde fois:
—Oui… je vais vous laisser.
Ils étaient parvenus au milieu du pont. Il s'arrêta, fouillant encore dans ses poches, pour voir s'il n'y retrouverait pas quelques sous… Plus rien…
Alors, il prit la main de l'aveugle, la serra longuement, et, comme l'autre lui disait:
—Merci, monsieur… Dites-moi votre nom, pour que je le répète dans mes prières…
Il lui murmura, presque bas:
—Ce n'est pas la peine… Rentrez maintenant… C'est moi qui suis très heureux… Au revoir…
Il fit quelques pas, s'arrêta, regardant fixement l'eau qui frissonnait devant lui, dit encore d'une voix plus forte:
—Au revoir…
Et, brusquement, enjamba le parapet…
… Un grand bruit d'eau… des appels: «Au secours!… Courez sur la berge!»
L'aveugle, immobile, bousculé par les gens qui galopaient, cria:
—Qu'est-ce que c'est?… Qu'est-ce qu'il y a?…
Un gamin qui l'avait presque renversé en le heurtant, répondit sans s'arrêter:
—Un mendigot qui vient de piquer une tête!
Alors, d'un geste las, il haussa les épaules, et murmura:
—Il a eu au moins le courage, celui-là!…
Puis, du bout du pied, il toucha les flancs de son chien, et se remit en route, tâtant le sol de son bâton, la face tendue vers le ciel, les reins cambrés… sans savoir…
Un Savant
Nadal, le grand Nadal, professeur à la Faculté de médecine, membre de l'Institut, grand-officier de la Légion d'honneur, allait mourir.
Depuis quarante ans, il avait été la gloire et l'orgueil de sa profession. Fils d'ouvriers, il s'était élevé, par la seule puissance de son travail, aux plus hautes dignités. Les plus sévères s'inclinaient devant sa probité scientifique, les plus pauvres devant son inépuisable bonté. Il aurait pu être millionnaire, et vivait à peine à son aise dans un appartement modeste de la rive gauche. Par tous les temps, été, hiver, il s'en allait à pied dans les quartiers populeux, s'asseyant au chevet des plus humbles.
Avec lui, disparaissait une belle figure, un de ces rares échantillons d'humanité qui, à eux seuls, consolent de toutes les laideurs de la vie. Son existence avait été celle d'un savant et d'un sage. Sa fin avait l'harmonie calme d'un beau soir.
Quand il sentit que la mort était là, il manda auprès de lui ses élèves préférés.
Lorsqu'ils furent tous rassemblés autour de son lit, il leur fit signe d'approcher, et, le corps plié en deux, les bras ramenés en avant, les doigts un peu crispés à la couverture, il demeura quelques instants silencieux.
Déjà des ombres grises descendaient de son immense front jusqu'aux lignes pâles de son visage.
Dans un coin, un vieillard pleurait en silence. Les autres se taisaient, recueillis.
Il ouvrit les yeux, et, de cette belle voix large et grave que connaissaient si bien les pauvres qu'il avait consolés et ses disciples dont il avait façonné le cerveau, il parla:
—Mes chers amis, je vous remercie profondément d'être venus écouter les dernières recommandations du vieux maître qui s'en va.
Il s'arrêta, cherchant les mots. Sa voix un instant vivante et claire s'assourdissait. Les phrases qui, jadis, venaient en foule sous les lèvres, imagées, fortes, précises, semblaient fuir.
Un de ses élèves lui dit très doucement:
—Maître, il ne faut pas vous fatiguer…
Il releva la tête, passa ses doigts sur ses tempes, et reprit:
—Je ne me fatigue pas… Ce n'est pas encore la mort qui étouffe ma voix et embarrasse ma parole… c'est la peur!…
Tous, à ce mot qu'il n'avait jamais prononcé, se regardèrent, interdits.Il ajouta:
—Oui… la peur… la peur de ce que je vais vous dire, car c'est une si effrayante chose, que mon poil se hérisse à la seule pensée de vous le révéler, et que vous-mêmes serez glacés d'effroi lorsque vous l'aurez entendu!…
Approchez… c'est toute ma vie que je vous livre… tout mon crime que je vais expier.
J'ai vu des meurtriers… J'ai vu des parricides… Il n'est pas un seul des plus infâmes criminels que je ne tremble de retrouver là-bas…
Écoutez-moi…
Tous ici, vous savez, pour en avoir partagé parfois les travaux, à quelle recherche j'avais consacré ma vie. Vous savez avec quelle opiniâtreté sauvage j'ai voulu découvrir la nature du cancer, son traitement, sa guérison… J'ai passé des jours et des nuits penché sur des cultures, enfermé dans mon laboratoire. J'ai connu toutes les affres des inventeurs… vous les avez ressenties avec moi. Puis, un beau jour, quand, à force de travaux, de calculs, d'essais, nous fûmes arrivés à un résultat… souvenez-vous… J'ai fait la première application de mon sérum.
Je vous demandai sur l'honneur de n'en souffler mot à âme qui vive. Dieu m'est témoin qu'alors, je n'avais aucune intention coupable. Je voulais seulement pouvoir poursuivre mes essais dans le calme et dans le recueillement. Vous-mêmes ignoriez sur quel sujet j'expérimentais, et nul de vous ne chercha à le savoir…
Il prit sa tête entre ses mains, appuyant sur ses yeux comme pour écraser une vision passagère, et reprit d'une voix forte:
—Eh bien! La malade traitée par moi guérit!…
Croyant d'abord à une simple coïncidence, j'hésitai à vous en faire part. Je tentai donc une seconde expérience, une troisième… dix… vingt… trente!… toutes furent concluantes!
N'ayant dit, ni aux malades, ni à leur entourage de quel mal ils étaient atteints, ils ne purent colporter les cures merveilleuses. Et je fus seul au monde, seul, à savoir quelle chose formidable j'avais découverte!…
Pour la seconde fois, il se tut, et soupira:
—C'est épouvantable!
Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites aurait inondé son coeur… Pas moi! Il se produisit en moi une chose extraordinaire… Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, avait disparu!
Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon activité sur quel champ se déployer!
J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, j'avais compati aux douleurs des hommes, mais—je m'en rendais bien compte à présent—la maladie m'intéressait bien plus que le malade.
Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le fléau qu'à le combattre!…
Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout cela… quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la guérison brutale… stupide!…
Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête… Pourtant, vous ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.
Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:
—Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre expérience n'a rien donné… pas un semblant de résultat… Tout est à refaire.
Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.
Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, pleurait en silence:
—Ecoute, Dornoy, viens ici… viens tout près… C'est à ce moment que ta femme se mourait du cancer… ta femme, la compagne adorée de toute ta vie… celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout… Je t'ai vu chez moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, et tu disais:
—Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait la sauver!
En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, cette puissance surhumaine, je l'avais!… Mais la voix mauvaise, la hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends! ta femme est sauvée!…» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum… qu'il soit dit que j'ai tout essayé…» Et, soudain, je me suis senti de marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: «A quoi bon?… Ce serait augmenter ses souffrances!…»
Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, je brisai mes tubes… j'écrasai mes cultures… je déchirai tous mes papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma découverte… et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases… de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!
Mais—et ce fut le début de l'expiation—toujours je revenais à mon point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine le problème posé, j'en trouvais la solution….
Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!
Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait sifflante et courte:
—Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime contre l'humanité tout entière.
Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.
Il suffoquait. Quelqu'un voulut le soulever dans son lit. Il le repoussa, et, la face tordue, les yeux fixes, il haleta avec une telle autorité que tous obéirent:
—Écrivez! La fabrication de mon sérum est fondée sur ce fait qu'une solution…
Il se rejeta brusquement en arrière, la bouche grande ouverte, la face terreuse. Insensiblement, il glissa sur ses oreillers; d'un geste lent, ses mains plissèrent le drap, un frisson le secoua…
… Alors, celui qui, tout à l'heure, avait pleuré, celui dont il avait laissé mourir la femme, se pencha vers lui, mit les doigts sur ses yeux éteints, ferma ses paupières, et, doucement, d'une voix sans colère, mais qui tremblait un peu, dit aux autres:
—C'est fini… Allez… Je reste auprès de lui…
«Mes Yeux»
Debout dans sa large capote d'hôpital qui la faisait paraître plus maigre encore, la petite malade se tenait immobile au pied de son lit.
Elle avait une figure mince, avec des yeux bleutés si grands que tout son visage en était éclairé: des yeux douloureux, profonds et bistrés. De ses joues pâles, piquées de rouge aux deux pommettes, un sillon descendait, chemin que les pleurs avaient tracé.
Quand l'interne s'arrêta devant elle, elle inclina la tête.
—Eh bien! petite 4, qu'est-ce que l'on me dit? Vous voulez sortir?
Elle répondit, presque bas:
—Oui, monsieur…
—Ce n'est pas raisonnable. A peine si vous vous levez depuis huit jours! Avec le temps qu'il fait, vous allez retomber malade. Attendez. Vous n'êtes pas malheureuse, ici?… Personne ne vous fait de misères?
Du même ton humble et très doux, elle répondit encore:
—Non… Oh! non, monsieur…
—Alors?…
Cette fois, avec un peu plus d'énergie dans la voix, elle dit:
—Il faut que je sorte.
Et, parlant vite, allant au-devant de la question, elle continua:
—C'est aujourd'hui la Toussaint. J'ai promis d'apporter des fleurs sur la tombe de mon ami… J'ai juré… Il n'a plus que moi… Si je n'y allais pas, personne n'y viendrait… J'ai juré…
Une larme glissait sous sa paupière. Elle l'écrasa du doigt.
Un peu ému par cette douleur craintive, peut-être par curiosité, peut-être machinalement, ou bien encore pour ne pas rester coi et s'en aller sans un mot de pitié, l'interne demanda:
—Il y a longtemps qu'il est mort?
—Un an bientôt…
—De quoi? Savez-vous?…
Elle parut soudain plus menue, ses épaules semblèrent plus rentrées, ses mains plus blêmes, et, les yeux mi-clos, les lèvres tremblantes, murmura:
—Il a été exécuté…
L'interne se mordit les lèvres, et dit très bas:
—Oh! pardon, ma pauvre petite. Puisque vous le voulez absolument, sortez… Ne prenez pas froid. Vous rentrerez demain.
… La grille de l'hôpital franchie, elle frissonna.
C'était une matinée chagrine d'automne. De l'eau suintait le long des murs. Tout était gris: le ciel, les maisons, les arbres dénudés et l'horizon brumeux où les gens passaient vite, fuyant la tristesse des rues.
Comme elle était tombée malade en plein été, elle portait une jupe très mince, un pauvre caraco de toile claire. Le ruban froissé qui entourait son cou décharné la faisait encore plus lamentable. Jupe, corsage, ruban que le soleil, peut-être, faisait sourire, et qui semblaient pleurer dans le jour hésitant…
Elle se mit en marche d'un pas indécis, s'arrêtant à chaque minute, essoufflée et la tête lourde. Les gens qui la croisaient se retournaient quelques secondes. Elle semblait hésiter, prête à parler, puis, peureuse, regardant de droite et de gauche, reprenait son chemin… Elle traversa ainsi la moitié de Paris. Sur les quais, elle resta immobile, contemplant le flot lourd et boueux. Un grand froid la secoua, et craignant de ne plus pouvoir avancer, elle se remit en route.
La place Maubert, l'avenue des Gobelins franchies, elle se sentait presque chez elle, dans son quartier. Bientôt, elle rencontra des figures de connaissance, des gens qui, la voyant passer, disaient:
—Mais… est-ce que ce n'est pas la maîtresse de Vandat?… Qu'elle est changée!…
—Quel Vandat?
—Mais Vandat l'assa….
Elle pressait le pas, crispant ses doigts sur sa face pour ne pas entendre la fin du mot…
Le jour commençait à décroître quand elle arriva devant l'hôtel borgne où elle demeurait avant sa maladie. Elle entra. Des souteneurs et des filles jouaient aux cartes dans le petit café d'en bas. Dès qu'ils la virent, ils s'écrièrent:
—Tiens! Voilà «Mes Yeux»! (On l'appelait ainsi, autrefois.) Tu prends quelque chose, «Mes Yeux»? Assieds-toi…
Un peu émue, suffoquée par la fumée qui flottait épaisse et âcre, elle toussa, soudain très rouge, et répondit:
—Non… Je n'ai pas le temps… La patronne est là?
—Oui. La voilà.
Elle sourit, d'un air gêné:
—Madame, ce serait pour avoir quelques vêtements. J'ai un peu froid avec ceux-là…
—On a dû monter vos frusques au grenier, je ne sais pas au juste où elles sont. En attendant qu'on les trouve, restez toujours ici à vous chauffer.
—Non, je n'ai pas le temps… Je reviendrai tout à l'heure.
Elle se dirigea vers la porte. Un homme ricana:
—Déjà au travail? Tu ne perds pas de temps!
Elle sortit, et le froid lui parut encore plus piquant, maintenant qu'elle avait séjourné dans cette atmosphère trop chaude. Sur le trottoir, des gens passaient, des bouquets, des couronnes dans les bras; des gens en deuil à la démarche lente; d'autres endimanchés, portant aussi des bouquets, mais causant et riant, allant au cimetière sans grand émoi, comme on accomplit un devoir où il entre autant d'habitude que de sentiment. Et, rien qu'à voir ces hommes, ces femmes, ces enfants, l'on pouvait deviner ceux dont les deuils étaient proches et la douleur mal assoupie.
Le long de la chaussée, de petites voitures de fleurs étaient arrêtées. Des chrysanthèmes aux pétales fléchis se penchaient, en bottes, sur des roses: de-ci, de-là, des mimosas laissaient tomber sur des violettes leur poudre d'or. Plus près du cimetière, devant les marbriers, des pots de fleurs s'étageaient, tristes, pareils, fusains au feuillage assombri, pensées à la face inquiétante; plus loin, des immortelles et de larges couronnes perlées…
Elle regardait tout cela d'un oeil d'envie, songeant:
—Si je pouvais lui en porter, à Lui!… dans le fond du cimetière, dans ce pauvre carré triste et désert, où il dort sans une croix, sans un mot!
—Assassin!
Elle n'y pensait guère! C'était l'homme adoré, l'amant, qui était là, l'amant qui avait eu son corps, toute son âme… Dans un moment de folie, il avait tué… N'avait-il pas payé sa dette horrible?…
Du jour où on le lui avait enlevé, elle s'était juré de n'être plus à un autre, jamais, d'abandonner sa vie de fille perdue, de travailler, de redevenir honnête et de se laisser oublier… N'était-ce pas assez qu'elle se souvînt!…
Elle regardait toujours les fleurs. Le marchand lui dit:
—Un bouquet? Des chrysanthèmes? Des roses?…
Elle s'en alla sans répondre, car elle n'avait pas un sou.
Alors, une idée se planta en elle: «Des fleurs. Il me faut des fleurs…Il faut que je lui en donne… J'ai juré.»
Elle tombait de fatigue et de faim, mais n'y songeait guère. Elle ne songeait plus qu'à la terre si nue, là-bas, à la terre qu'un pauvre bouquet égaierait quelques heures… Oui, mais de l'argent!… Tout naturellement, une idée lui vint qui n'effleura même pas sa pudeur revenue depuis son voeu d'honnêteté.
Comme un bon ouvrier qui s'en retourne à l'atelier reprendre ses outils et sa tâche, ayant, d'un geste machinal, rehaussé son chignon et tendu son corsage, elle se mit en marche par les rues où, tant de fois, tandis que son homme jouait au cabaret, elle avait rôdé le soir, faisant, sans tristesse ni joie, son métier…
Elle marchait, l'oeil aux aguets, cambrant la taille, provocante, sifflant aux hommes, entre les dents:
—Psstt!… Ecoute un peu…
Mais tous, en la voyant si hâve, pressaient le pas. Car son visage n'était plus fait, vraiment, pour le plaisir, son visage ravagé, ni son corps efflanqué, ni son buste dont les épaules saillaient, sous la toile trop claire.
Autrefois, quand elle était jolie, quand elle était «Mes Yeux», elle ne restait pas longtemps inactive; mais à présent!…
—Psstt!… Ecoute un peu!… Psstt! joli blond…
Tous passaient, sans même détourner la tête. Le jour diminuait plus vite. Tout en arpentant le trottoir, elle pensait:
—Ça va fermer avant que j'aie pu acheter des fleurs…
Un petit brouillard tombait, impalpable, silencieux, et les formes, déjà, se noyaient d'ombre. Dans sa figure émaciée, on ne voyait presque plus que les yeux, ses deux grands yeux douloureux et ardents.
Au coin d'une rue déserte, un homme allait, le col du pardessus levé, les mains aux poches. Elle le frôla, et, dans sa voix voilée, mettant toute la force de son désir, murmura:
—Ecoute… Viens chez moi…
Il la regarda un instant. Elle s'était approchée de lui, enfonçant son regard dans le sien, son regard infini qui n'était plus son regard prometteur de fille.
Il lui prit le bras. Alors, elle l'entraîna vers l'hôtel borgne où elle était entrée tout à l'heure. Vite, elle demanda, entr'ouvrant la porte:
—Ma clef… Une bougie…
La patronne lui glissa, à mi-voix:
—Au 23, deuxième étage, troisième porte.
Elle dit, de même:
—Je sais…
Les hommes et les filles s'étaient penchés, et, tout en montant l'escalier, elle entendit des exclamations et des rires.
… Quand elle descendit, la nuit arrivait presque. Elle jeta un rapide «Au revoir» à son compagnon d'un instant, et se mit à courir. Elle s'arrêta devant le marchand de fleurs, prit un bouquet au hasard, et jeta les deux pièces blanches qui sonnaient dans sa main.
Vite, vite, elle marcha vers le cimetière. Des gens en sortaient par groupes. Elle tremblait:
—Pourvu que j'arrive à temps!…
Sous la porte, un gardien lui dit:
—Trop tard. On ferme!
Elle supplia:
—Oh! monsieur! Le temps d'entrer et de sortir… deux secondes…
—Allez, alors, mais vite.
A travers les allées, elle courut, butant aux pierres. Le chemin était long. Elle respirait à peine, avec une sensation de braise dans la poitrine. Au Mur des Suppliciés, elle s'arrêta, tomba sur les genoux, et ses fleurs se répandirent sur le sol. De grandes larmes coulaient sur ses joues, sur les paumes de ses mains dont elle cachait sa figure. Elle essaya de prier: mais elle ne savait plus de prières, et les lèvres sur la terre, elle sanglota:
—Oh! mon petit! mon petit!…
Puis, lasse, si lasse qu'elle ne sentait plus ses jambes, pourtant, avec un peu de joie dans le coeur, elle se releva, et s'en alla.
Elle sourit au gardien:
—Vous voyez, je n'ai pas été longue.
Maintenant qu'elle avait visité son homme, elle se rendait compte de la fatigue et du froid. Elle se traîna pour tousser, s'appuyant contre les murs.
Arrivée à l'hôtel, elle ouvrit. Dans la salle, trop chaude, enfumée, les filles et les souteneurs jouaient toujours. Elle se tint immobile sur le seuil et fit: «Bonjour.»
Les conversations s'étaient tues. Elle s'efforça de rire.
Dans le fond, une femme se renversa sur sa chaise, et cria:
—Dis donc, «Mes Yeux»! T'as fait un joli chopin pour ta rentrée!…
Elle haussa les épaules. L'autre continua:
—Tu sais pas qui c'est?
—Non…
—Eh bien! c'est le Bingue!
«Mes Yeux» balbutia:
—Qu'est-ce que tu dis? Le…
Et la fille, avalant une lampée et reprenant sa partie, lui jeta:
—Le Bingue… Le bourreau, quoi!…
L'Encaisseur
Ravenot, encaisseur depuis dix ans dans la même banque, était un employé modèle. Jamais on n'avait eu la moindre observation à lui adresser, jamais on n'avait relevé la plus petite erreur dans ses comptes.
Vivant seul, évitant avec soin les relations nouvelles, n'allant pas au café, n'ayant pas de maîtresse, il semblait heureux, sans désirs. Si parfois quelqu'un disait devant lui:
—Ce doit être tentant de manier de si grosses sommes!
Il répondait simplement:
—Pourquoi? L'argent qui ne vous appartient pas n'est pas de l'argent.
Il était l'homme intègre de son quartier, l'arbitre des questions délicates.
Un soir d'échéances, il ne rentra pas chez lui. L'idée d'un acte délictueux de sa part n'effleura même pas ceux qui le connaissaient. L'hypothèse d'un crime était seule possible. La police vérifia sa tournée. Il avait ponctuellement présenté ses billets, encaissé sa dernière valeur près de la porte de Montrouge, vers sept heures. Sa recette se montait alors à plus de deux cent mille francs. Depuis, on pendait sa trace. On fit des rafles, des battues dans les terrains vagues qui bordent les fortifications. On fouilla les cahutes sordides qui, de loin en loin, se dressent dans la zone militaire: rien. Par acquit de conscience, on télégraphia dans toutes les directions, dans toutes les gares-frontières. Mais pour les directeurs de la banque aussi bien que pour la Sûreté, il était hors de doute que des rôdeurs l'avaient suivi, dévalisé et jeté à l'eau. D'après certains indices même, on crut pouvoir affirmer que le coup était préparé de longue date par des professionnels du crime.
Un seul homme dans Paris haussait les épaules en lisant cela dans les journaux: cet homme, c'était Ravenot.
A l'heure où les plus fins limiers de la préfecture perdaient sa piste, il avait rejoint la Seine par les boulevards extérieurs. Sous l'arche d'un pont, il avait pris des vêtements bourgeois déposés par lui en cet endroit depuis la veille, mis dans ses poches les deux cent mille francs encaissés, fait de son uniforme et de sa sacoche un ballot lesté d'une énorme pierre, jeté le tout dans le fleuve, et, tranquillement, était rentré dans Paris. Il coucha à l'hôtel, et dormit d'un sommeil paisible. En quelques heures, il était devenu un voleur émérite.
Il aurait pu, profitant de son avance, prendre le train et passer la frontière. Mais il était trop avisé pour croire que quelques centaines de kilomètres vous mettent à l'abri des gendarmes, et ne se faisait pas d'illusion sur le sort qui l'attendait. Il serait pris, il n'y avait aucun doute à cet égard. Aussi bien, son raisonnement était-il tout autre.
Le jour venu, il glissa les deux cent mille francs dans une enveloppe qu'il scella de cinq cachets, et se rendit chez un notaire.
—Monsieur, dit-il, voici ce dont il s'agit. J'ai dans cette enveloppe des valeurs, des papiers que je désire mettre en sûreté. Je pars pour un lointain voyage, et je ne sais quand je reviendrai. Je vais vous confier ce pli. Rien ne s'oppose, je pense, à ce que j'effectue ce dépôt entre vos mains?
—Rien. Je vous établis un reçu…
Il acquiesça, puis réfléchit. Un reçu? Où le mettre? A qui le confier?Si je le conserve sur moi, je perds tout le bénéfice de mon dépôt…Il hésita, n'ayant pas prévu cette complication, puis, d'un air trèsnaturel:
—Mon Dieu, je suis seul au monde, sans parents, sans amis. Le voyage que j'entreprends est très… hasardeux. Mon reçu courrait le risque d'être perdu… détruit… Pour la régularité des choses—on ne sait ni qui vit, ni qui meurt—ne pourriez-vous conserver ce papier par devers vous, dans vos archives? Ainsi, lors de mon retour, il me suffirait de dire mon nom soit à vous, soit à votre successeur….
—C'est que….
—Notez sur le reçu qu'il ne peut être réclamé que sous cette forme. En somme, si risque il y a, je suis seul à le courir.
—Soit! Veuillez me dire votre nom. Il répondit sans hésiter:
—Duverger, Henri Duverger.
Quand il fut dans la rue, il poussa un soupir de soulagement. La première partie de son programme était achevée. On pouvait lui mettre la main au collet: le produit de son vol était hors d'atteinte.
Il avait froidement calculé: A l'expiration de ma peine, je délivre mon dépôt. Nul ne saurait m'en contester la propriété. Quatre ou cinq mauvaises années à passer, et me voilà riche. C'est moins bête que de trimer toute sa vie! J'irai vivre à la campagne. Pour tous, je serai M. Duverger. Je vieillirai tranquille, en brave homme, faisant le bien, sans remords.
Il attendit encore vingt-quatre heures pour être certain qu'on ne possédait pas les numéros des billets de banque, et, rassuré sur ce point, délibérément, la cigarette aux lèvres, alla se constituer prisonnier.
Un autre, à sa place, eût imaginé quelque histoire. Il préféra dire la vérité, avouer son vol. A quoi bon perdre du temps? Mais à l'instruction, pas plus qu'aux assises, on ne put lui arracher un mot concernant l'usage qu'il avait fait des 200.000 francs. Il se borna a dire:
—Je ne sais plus. Je me suis endormi sur un banc…. J'ai été dévalisé à mon tour.
Grâce à ses antécédents irréprochables, il ne fut condamné qu'à cinq ans de prison. Il accueillit l'arrêt sans sourciller. Il avait trente-cinq ans. A quarante, il serait libre et riche. Il considérait cela comme un petit sacrifice nécessaire.
A la maison centrale où il purgea sa peine, il fut le modèle des détenus, comme il avait été le modèle des employés. Il regardait passer les jours sans impatience ni émoi, soucieux seulement de sa santé…. Enfin, le jour de sa libération arriva! On lui avait remis son petit pécule, mais il voulut aller de suite chez le notaire. L'avait-il assez rêvée, cette heure! Dans sa tête, il voyait la scène telle qu'elle allait se passer:
Il arrivait. On le faisait entrer dans le grand bureau solennel. Le notaire le reconnaîtrait-il?
Il se regarda dans une glace. Vraiment, il était bien vieilli, ravagé…. Non, certes, le notaire ne le reconnaîtrait pas. Ha! Ha! Ce ne serait que plus drôle!
—Vous désirez, monsieur?
—Je viens pour un dépôt effectué entre vos mains il y a cinq ans.
—Quel dépôt…? A quel nom?
—Au nom de Monsieur….
Il s'arrêta brusquement, et murmura:
—Ça, c'est un peu fort…! Je ne me souviens plus du nom que j'ai donné!
Il chercha, chercha…. Rien! Il s'assit sur un banc et, sentant l'énervement le gagner, se dit à lui-même:
—Voyons… du calme…! Monsieur…. Monsieur…. Ça commençait par… quelle lettre…?
Pendant une heure, il tourna, retourna sa mémoire, essayant de trouver un point de repère, un indice…. Peine perdue. Le nom dansait devant lui, autour de lui; il voyait ses lettres sauter, ses syllabes fuir…. A chaque seconde il avait la sensation de le tenir, de l'avoir sous les yeux, sur la langue…. Non! D'abord, cela n'avait été qu'un agacement; puis, n'était devenu irritant, lancinant… précis, douloureux, presque physiquement …! Des bouffées de chaleur montaient de ses reins à sa nuque. Ses muscles se crispaient; il ne pouvait plus demeurer en place. Des tics agitaient ses mains. Il mordait ses lèvres sèches. Il avait à la fois envie de pleurer et de battre. Mais, plus il forçait son attention, plus le nom semblait s'éloigner. Il frappa du pied, se leva et dit:
—A quoi bon chercher…? Je ne trouverai pas. Je n'ai qu'à ne pas y penser, il viendra tout seul!
Mais, on n'arrache pas ainsi de sa tête une idée obsédante. Il avait beau dévisager les passants, s'arrêter aux étalages, écouter les bruits de la rue, derrière ce qu'il écoutait sans entendre et ce qu'il regardait sans voir, une seule question persistait:
—Monsieur…? Monsieur…?
La nuit vint. Les trottoirs se firent déserts. Harassé de fatigue, il entra dans un hôtel, demanda une chambre et se jeta tout habilla sur son lit. Il cherchait toujours. A l'aube, il s'endormit. Quand il s'éveilla, il faisait grand jour. Il s'étira longuement, satisfait, et, tout à coup, l'obsession, un instant envolée, lui revint:
—Monsieur…? Monsieur…?
Un sentiment nouveau s'ajoutait a son angoisse: la peur! La peur de ne plus trouver ce nom, jamais. Il se leva, sortit, marcha des heures, à l'aventure, rôdant autour de la maison du notaire. Pour la deuxième fois, la nuit tomba. Il enfonçait ses ongles dans son crâne, gémissant:
—C'est à devenir fou!
Une effrayante idée s'étalait devant lui. Il avait 200.000 francs en billets de banque, 200.000 francs—mal acquis, entendu—mais, à lui, et il ne pourrait pas les tenir en sa possession! Pour les prendre, il avait fait cinq ans de bagne, et ils lui échappaient! Il les voyait, à portée de sa main, et un mot, un simple mot qui ne voulait pas venir, lui faisait perdre tout cela! Il se frappait la tête à grands coups, sentant sa raison chavirer, se heurtant aux becs de gaz, battant la rue comme un nomme ivre, butant aux rebords des trottoirs. Ce n'était plus de l'obsession, de la douleur, c'était une frénésie de tout son être, de son cerveau et de sa chair! La certitude était en lui qu'il ne trouverait plus. Il lui semblait qu'une voix ricanait à ses oreilles, que tes passants le montraient du doigt. Il se mit à courir, droit devant lui, bousculant les gens, n'évitant plus les voitures. Il aurait voulu que quelqu'un levât la main sur lui, afln de pouvoir frapper à son tour; qu'un cheval le roulât sur le sol, piétinât sa peau….
—Monsieur…? Monsieur…?
A ses pieds, la Seine coulait glauque, scintillant sous les étoiles. Il sanglota:
—Monsieur…? Oh! ce nom…! Ce nom…!
Il descendit les marches qui menaient à la rive et, à plat ventre, s'allongea vers le fleuve, pour y rafraîchir ses mains et son visage. Il haletait…; l'eau l'attira… prit ses yeux… ses oreilles… tout son corps…. Il se sentit glisser, n'eut même pas un geste pour se cramponner à la berge… et tomba…. Le froid le cingla. Il se débattit… tendit les bras… dressa la tête… disparut… revint à la surface, et, soudain, dans un effort désespéré, les yeux effrayants, hurla:
—J'ai trouvé…! Au secours! Duverger! Du….
… Le quai était désert. L'eau clapotait contre les piles du pont; l'écho de l'arche sombra redit le nom dans le silence…. Le fleuve ondulait, paresseux; des lueurs y dansaient, blanches et rouges…. Une vague un peu plus forte lécha la berge près des anneaux…. Tout se tut….
Les Corbeaux
Quand il eut fini sa soupe, le père Camus repoussa son assiette, et, les coudes sur la table, les poings au menton, se mit à regarder l'âtre fixement, suivant les lueurs et les ombres que la flamme étalait sur les cendres.
Dans le fond de la salle, sa femme allait et venait, remuant les plats, rangeant les assiettes. Une nappe de lumière descendue de la petite lampe coiffée de son abat-jour vert flottait entre le plancher et te plafond rayé de poutres sombres, éclairant seulement ses jupes et ses hanches. Elle ferma le buffet, repoussa les tiroirs et demanda:
—Tu ne veux pas autre chose?
—Non, fit Camus.
Et il se mit à siffloter un air entra ses dents. La femme écarta un rideau, colla son front à la vitre, revint auprès de la table et s'assit:
—Tu ne dis rien…. A quoi penses-tu?
Il laissa tomber sur elle un regard trouble et dit lentement:
—A quoi je pense…?
Puis, sa voix changea et il acheva d'un ton détaché:
—Je pense qu'il ferait bon rester ici, au chaud, mais qu'il n'est pas loin de neuf heures, et qu'il me faut partir si je ne veux pas manquer mon train.
Il passa un manteau, enfonça sa casquette sur sa tête, prit sa trique dans un coin, et s'arrêta une seconde sur le pas de la porte.
—Tu n'auras pas peur toute seule?
Elle se mit à rire. Il releva d'un coup d'épaule son caban qui glissait.
—Alors je m'en vais. Ne m'attends pas avant demain soir.
… La nuit était profonde et calme. Le chemin, blanc de neige, se confondait avec les champs. Au lieu de descendre droit devant lui, vers le village dont les feux brillaient au fond de la vallée, il prit par un sentier, se retournant de temps en temps vers sa maison qui semblait s'enfoncer à mesure qu'il descendait la côte. Le perron disparut d'abord, puis les fenêtres; le toit de chaume toucha le sol; la fumée qui montait toute droite devint moins épaisse, fut un nuage, une ombre, et il ne distingua plus rien que la campagne, blanche a perte de vue, hérissée par endroits de monticules et d'arbres dont les branches ployaient sous les flocons, comme sous des fruits lourds et savoureux.
Alors, il s'arrêta, pour reconnaître le sentier, tâtant le sol du bout de son gourdin, avançant les pieds avec précautions. Des pierres roulèrent sous son sabot. Il recula d'un pas, et prêta l'oreille. Un petit bruit sec de caillou crevant la glace vint jusqu'à lui; il murmura: «Je suis dans la bonne route.» Et, s'étant assis sur un tas de fagots, le manteau ramené sur les genoux, il réfléchit.
Depuis trois jours, la même pensée le tenait si fort que son cerveau s'ouvrait au point exact où il l'avait laissée, ainsi qu'un livre de chevet s'ouvre à la page cent fois relue.
Sa femme le trompait, sa femme qu'il avait prise sans un sou; elle le trompait avec Pierre le bouvier! D'abord, il avait cru que c'étaient médisances de jaloux, et puis à force de relire la lettre sans signature qui dénonçait les coupables, il avait fini par douter… puis par croire. Bien sûr, il avait eu tort de la prendre, si belle fille, si solide et si jeune, lui qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle. Il ne l'avait pas rendue malheureuse, pourtant, satisfaisant tous ses caprices, attentif à ses moindres désirs. Elle était la plus riche et la mieux habillée du village, et, pour le récompenser de tout cela!… Dans sa mémoire, mille souvenirs se bousculaient: des silences, des mauvaises humeurs sans raison, des petites choses, inexplicables d'abord, et qui deviennent si claires quand on sait!… Malgré tout, il hésitait encore, et, voulant en avoir le coeur net, prétextant un voyage, il avait pris pour quitter sa maison le sentier par où le galant ne manquerait pas de passer afin de n'être pas rencontré sur la route.
Au loin, il lui sembla entendre un bruit de pas étouffés par la neige. Il courba l'échine et se ramassa sur lui-même. Le bruit devint plus proche; une ombre se haussa en travers du sentier, grandit, et quand elle fut devant lui, il se dressa brusquement.
—Halte-là!
L'ombre s'arrêta. Camus distingua un homme, reconnut ses traits, l'empoigna au collet et lui cria dans la figure:
—Ah! ce coup-ci, je te tiens, crapule!
—Vous vous trompez, bégaya l'homme, vous….
Camus se mit à rire d'un rire terrible:
—Ah! ah! Je me trompe! Tu n'es pas Pierre le bouvier, peut-être…? Dis-moi un peu ce que tu viens faire par ici, à cette heure…. Tu ne réponds pas…? Je vais te te dire, moi: tu vas chez ma femme, dans ma maison!