Chapter 13

Une journée sans nuages enveloppant de sa netteté la trouble et bleuâtre colline d'Isturitz nous réunit tous trois à l'entrée de ses grottes. Nous avions laissé, à quelque distance, dans une auberge, voiture et cocher.

Nous retirâmes de nos paniers une langouste, une galantine et un pâté de foie qui me donnèrent à réfléchir sur les animaux que proscrit la loi mosaïque. Quant aux vins, ils lançaient, entre les doigts de Jacob Meyer, des éclairs de rubis et de topaze. Horace et ses convives ne se fussent pas mieux traités dans la villa de Castétis.

Lorsque la douce langueur, qui suit sur l'herbe ombreuse le repas de midi, m'eut quelque peu enveloppé, Eliézer retira de sa musette le précieux texte, ou sa traduction, ou son adaptation, comme il vous plaira.

Et il lut :

— Voici le duo nuptial que chantèrent, pour la première fois, dans la région d'Isturitz où leurs antiques parents, Iguskia et Ithargia, les ont précédés dans la jeunesse et dans l'amour, Tiruztaya, homme du foyer de Zoardia, et Lôréa, fille de la tribu d'Aritza.

TIRUZTAYA

J'ai trouvé, sur le sommet d'Abbaratia, une rose sauvage dont le charme est incomparable, non pas qu'elle soit moins ou plus rose qu'une autre, ni davantage odorante, mais, à mesure que je gravissais vers elle et que mes yeux en buvaient la rosée, ah! je comprenais qu'elle n'avait été touchée même par une abeille : par le ciel seulement.

LÔRÉA

Sur la cime de la montagne cette rose s'est plu à incliner sa tige, formant un arc aussi doux que ton nom, ô Tiruztaya!

Mais, brusquement, s'est détendue la tige, et moi qui en étais la fleur, je me suis décochée avec force pour venir me poser sur ton cœur.

TIRUZTAYA

Que nos petits cousins appellent les fauvettes avec les fifres dont ils enchantent le long après-midi. Elles ne répondront plus à leur invitation, ô Lôréa, si elles t'ont entendue, mortes de jalousie.

LÔRÉA

Lorsqu'on célébra, il y a un an, la fête ondicolienne, c'est alors que, pour la première fois, je te distinguai parmi les pilotaris.

Et quand, avec un geste que je ne peux pas dire, tant il fut mesuré dans l'espace, tu brandis le gracieux berceau d'osier du chistéra, mon cœur, que tu avais mis dedans, ne fit qu'un bond.

Et je vis, ô joie! mon cœur monter et redescendre vers un rival que tu provoquais.

Mais toi, comme donnant un ordre à ce cœur, tu t'en jouais, le rappelant sans cesse, le relançant, le reprenant encore, le renvoyant jusqu'à ce que te restât la victoire au milieu des applaudissements.

TIRUZTAYA

Je bercerai ton cœur dans ce hamac d'osier où roule la pelote afin qu'un jour, auprès de notre couche nuptiale, j'y berce aussi nos petits.

LÔRÉA

Ne me fais point rougir, ô Tiruztaya!

TIRUZTAYA

Comment te ferais-je rougir puisque, déjà, tu es rose? Mais si tu veux à moi-même voiler ton teint d'églantine, laisse mon front se rapprocher du tien jusqu'à ce que je n'y voie plus.

LÔRÉA

Attends encore, Tiruztaya.

C'est dans le front que les jeunes filles cachent leur pensée la plus pure.

Et lorsque tu les vois se tenir si droites, elles veulent que la poussière soulevée par leurs pieds ne puisse atteindre cette plaque de marbre où, invisiblement, le nom du bien-aimé est gravé.

TIRUZTAYA

Rien ne courbe donc votre fierté?

LÔRÉA

Il faudrait, pour que je consentisse à abaisser ton nom chéri, que je porte à la cime de mon être, que tu me tuasses d'un coup de flèche en me trahissant.

Alors, ô tristesse! je ne saurais que m'abattre tout du long, ma tête à tes pieds.

TIRUZTAYA

Ma Lôréa, n'aie point d'aussi folles pensées qui pourraient engendrer la tristesse.

Tu sais l'honneur du pays basque, le foyer où Iguskia et Ithargia cuisaient leur pain d'asphodèle.

Si, parfois, hélas! de tes compagnes étourdies glissèrent sur la mousse de la colline en poursuivant un lièvre matinal, enveloppées aussitôt par les filets des pâtres, jamais épouse qui jura par sa foi n'a menti à la vallée paisible.

LÔRÉA

Il faut que la jeune fille devienne épouse, et que celle-ci présente à ses enfants un visage dont les yeux n'ont miré que le regard de leur père.

Et il faut qu'on l'ensevelisse dans sa tunique nuptiale.

TIRUZTAYA

La tradition raconte que les belles-filles d'Ithargia, ayant que d'épouser ses fils, toutes élégantes encore des parures qu'elles portaient sur l'Amodioa, déposèrent dans ces grottes et scellèrent dans le roc leurs légers vêtements d'Asie.

Ils étaient de soie, et chacun n'avait d'autre ornement qu'un long narcisse brodé.

LÔRÉA

Je n'ai point de robe de noces si belle. Et tu ne m'en voudras pas de ne t'apporter que moi-même au lieu d'un vêtement brodé.

Cette finale, certes, était ravissante, et l'ensemble du morceau d'une haute tenue. Mais le modernisme, si je peux dire, y paraissait en transparence comme à travers un sujet ancien la grâce, jadis neuve, d'un Sandro Botticelli.

Le narcisse brodé me semblait être un impudent défi à ma crédulité.

Si sot qu'on croie un poète (et je passais alors par cette épreuve du mépris que fait peser sur nous, le monde en général), je ne l'étais point tellement que je donnasse dans ce panneau, si recouvert de fleurs fût-il! Ce qui me faisait trouver la plaisanterie plus mauvaise encore c'était qu'elle me fût servie non seulement par des gens d'un goût très averti mais qui, s'ils étaient les auteurs des Robinsons basques, étaient doués d'un génie poétique au moins égal au mien. Et, d'envisager cette dernière hypothèse, n'allait point de ma part sans aigreur.

Je faillis leur crier : « Prenez-vous donc Pégase pour une bourrique? » Mais j'en fus retenu par la noblesse même de ce chant nuptial, et, dis-je, par le désir de connaître le but et l'issue d'une machination aussi baroque.

Nul doute que les deux gaillards ne voulussent entrer en possession de la clef des grottes d'Isturitz. Mais à quelles fins? Je me méfiais que ce ne fût point pour en inventorier les curiosités préhistoriques, pensait-il que je l'autoriserais, me sentant piqué au jeu, à s'en aller, en compagnie de son oncle, rechercher dans la noirceur de ces cryptes les mousselines où neigeait le légendaire narcisse d'amoureuses?

Je dois à la vérité de dire que, faisant preuve, ce jour-là, d'autant de tact que d'adresse, Jacob non plus qu'Eliézer ne me sollicitèrent au sujet de la clef.

Ils n'en parlèrent point davantage au gardien lorsque nous allâmes, au retour, serrer sa patte velue. Il vivait, non loin d'une caverne, dans la compagnie de ses quatorze jeunes enfants et de leur mère. De celle-ci il nous dit qu'elle avait autant de lait qu'une vache bretonne, et qu'il ne serait point embarrassé, en l'absence de nourrissons, d'en tirer cinq francs par jour, s'il l'allait vendre à la ville ; Cette rusticité dans le propos cadrait avec cette féroce observance de la consigne qu'il ne levait qu'en faveur de M. Passerose — le propriétaire même des lieux — ou que pour moi. De toutes autres gens, même que je lui eusse recommandés, il eût exigé, encore qu'il ne sût pas lire, une autorisation écrite de M. Passerose.

Cet indigène, nommé Salbaya, nous indiqua d'un geste du menton, qu'il accompagna d'un sourire lacustre, un fusil rangé au-dessus de la cheminée, nous disant l'avoir chargé de grenaille et de gravier. Puis, il pointa un index terrible dans la direction des grottes.

Salbaya n'était, au fond, qu'un de ces hommes nés pour se dévouer jusqu'au sang à de nobles causes, mais qui ne trouvent point emploi de leur courage. Moins éloignés du monde, plus instruits, sans doute eussent-ils joué des rôles de partisans ou de soldats. Ne s'étant pu réaliser ainsi, en aucune façon, Salbaya concevait une fierté désordonnée d'avoir été investi — la rase campagne aidant — de cette fonction de gardien-chef d'un refuge d'ours antiques.

En prenant congé de lui, nous remîmes nos doigts dans sa griffe. Puis notre calèche nous ramena lentement, par Saint-Martin, Saint-Esteben et Bonloc, à la place de Hasparren.

Chemin faisant, nous fîmes halte au pont de l'Arbéroue, et nous nous plûmes à regarder trois jeunes gens qui, la culotte relevée au-dessus du genou, fouillaient avec un filet les dessous de la berge pour y puiser des truites.

Ils les enfermaient en des vanneries en forme de carafe, tressées par des Bohémiens, et qu'ils bouchaient avec des feuilles d'aulne.

Nous observâmes qu'ils rejetaient avec mépris, en retirant les poissons du piège, les écrevisses qui y grouillaient. Nous les priâmes de vouloir bien nous réserver celles-ci. Ils le firent de la meilleure grâce du monde, et nous remportâmes ainsi, pour quelques sous, un plein panier de ces excellents crustacés, bien loin que je pusse soupçonner le rôle qu'ils allaient jouer avant peu dans la légende ondicolienne. A ce moment je me fis cette seule réflexion que les jeunes pêcheurs qui pratiquaient un sport aussi simple ne devaient point différer beaucoup des premiers Robinsons basques.

Nous fîmes cuire et mangeâmes nos petites bêtes, le soir même, dans l'hôtel de la gracieuse petite ville, l'hôtel Gascoïna. Puis nous regagnâmes, non Bayonne qui était assez éloigné, mais ma villa où j'avais fait préparer des chambres pour mes compagnons de voyage.

S'ils furent imprudents d'accepter mon hospitalité, la suite va le dire. Mais j'étais loin de me douter, quelques heures avant de les loger, que le mystère dont ils entouraient leurs faits et gestes à mon égard allait s'éclaircir.


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