Quand l'Empereur eut tourné sa barbe vers l'Orient, il vint dessus elle un parfum si délicieux qu'il demanda au duc Naimes :
— D'où vient-il?
Et Naimes :
— C'est quand la fiancée de votre neveu Roland se lève que l'aurore a ce parfum de fleur.
Et l'un des barons à l'Empereur :
— N'oubliez pas, sire, que c'est aujourd'hui liesse dans le bois des Aldudes et qu'avant de gagner l'Espagne pour combattre les Sarrazins, Roland veut vous présenter Alba afin que vous bénissiez leurs fiançailles.
— Seigneurs barons, dit Charlemagne, tenez-vous prêts à honorer celle qu'un si aimable comte a choisie dans ce pays.
L'armée se mit sur deux rangs, afin de former la haie, car, déjà, tenant par la main Roland, Alba la Basquaise descendait la montagne des Aldudes dont les sources tumultueuses éparpillaient, au bas, leurs neiges libérées.
La traîne d'Alba était retenue par un nain mauresque, noir comme le diable, et que l'on affirmait être né du commerce d'Apollon avec une Chananéenne.
C'est Olivier qui s'est saisi, dans la forêt, de ce singe grimaçant, l'a offert à son ami Roland qui en a fait don à Alba.
Au pied d'un puy, sous un chêne, se tient Charles. Sa barbe ne cesse de ruisseler dans le vent, telle une oriflamme. Il hoche le chef. Et lui, qui a essuyé tant de chocs, remporté mille victoires sanglantes, et qui en verra bien d'autres puisque demain il va marcher contre Marsile, lui, dont les larmes semblaient à jamais taries, il pleure. Ses larmes sont comme une rosée, car l'amour de la jeunesse porte au cœur du vieillard qui se souvient de la sienne.
Alba, apercevant soudain l'Empereur qui tient les marches, lui sourit. Et ce sourire, tel qu'un rayon qui tombe d'entre les nuages, éclaire toute la vallée qu'il émaille.
Qu'ils sont beaux, ces bois des Aldudes, lorsqu'Alba illumine leurs cimes!
Elle pose son pied sur un caillou tremblant, au-dessus d'une source, et fait signe qu'elle en veut goûter de l'eau.
Toute l'armée se le redit.
Roland emplit son cor d'ivoire et, comme d'un lys qui se déverserait dans une rose, il en appuie le bord incliné sur la lèvre de son amie.
Elle ne sait pas que, bientôt, c'est le même olifant qui recevra la pourpre rosée, échappée des veines rompues du comte.
Et le sourire d'Alba se mêle à l'eau qu'elle boit
Charles dit à ses barons : — Maintenant, je ne connais que la peine que me causent les maudits Sarrazins, et je ne me repose que sur ma selle dure ; quand j'étais jeune, j'ai dormi dans un pareil val, ayant pour oreiller la chevelure de la souveraine.
Mais que ces deux-ci m'émeuvent en me rappelant à moi-même!
Roland s'avance avec Alba dont il a repris la main.
A mesure qu'ils se rapprochent de l'Empereur, elle pâlit.
Elle songe à tout ce qu'on lui a rapporté de Charles : sa piété, son courage inégalable qui fait qu'à Aix les aigles invinciblement attirés planent jour et nuit au-dessus de son palais.
Elle pose sa main libre sur son cœur de tourterelle, baisse la tête, et, tant est lisse et blonde sa chevelure, on dirait que c'est la sœur du soleil qui s'incline.
Elle et Roland se mettent à genoux. L'Empereur leur dit :
— Je suis l'arbre à la rude écorce au pied duquel s'étend la mousse dont les nids sont faits.
Alba répond :
— Sire, vous êtes le chêne qui les protège, et l'on n'ose lever les yeux vers vous de crainte d'être ébloui, tant vous supportez d'orages sans faiblir.
Ainsi s'exprime-t-elle en langue basque, traduite aussitôt par les interprètes.
La table est dressée dans la fraîcheur du bois. Les agneaux, les perdreaux, les coqs de bruyère, les bœufs découpés en quartiers et les vins y abondent. Des jeux basques s'organisent. Filles et garçons vont représenter devant l'Empereur la pastorale qui commémore leur origine.
Voici Ondicola, chef de la race, monté sur un destrier dont la housse est faite de ces dentelles qui évoquent le luxe de l'Asie originelle. Il porte une mitre et un sceptre, symboles de sa puissance. Il s'élève contre sa cour voluptueuse, au moment qu'elle a abordé sur la terre basque, et il lui déclare :
— Il n'est pas bon qu'une race, indigne comme est la vôtre, se perpétue sur ce sol vierge.
Sa cour lui répond :
— Que feras-tu donc de nous, Ondicola?
Et lui :
— Je vous tuerai et je ne laisserai vivre qu'Iguskia et Ithargia.
Et voici que s'avancent les plus beaux adolescents des Aldudes, déguisés en Iguskia et en Ithargia. Ils ne portent d'autres vêtements que celui des pâtres, leur beauté éclate.
Iguskia dit :
— Maintenant tout le monde est mort autour de nous. La mer est refermée. Jusqu'à présent, ô Ithargia, je n'avais pas entendu mon cœur battre. Mais, en portant plus avant mes pas sur ces terres sans habitants, je le sens frissonner comme un nid plein de chansons. Qu'est-ce?
Et Ithargia :
— Il se passe dans mon cœur la même chose que dans le tien : le pays basque bat de l'aile et veut naître.
Ainsi la pastorale se déroule devant l'Empereur. Les bergers, les cultivateurs, les petits industriels naissants y jouent leur rôle. Alba a posé avec amour sa tête sur l'épaule de Roland. Elle ne sait pas que demain, elfe ne le reverra plus. L'empereur les bénit. Et, sur une roche blanche, il y a un aubépin noir de soleil, et seul.