Chapter 24

— Je ne trouve pas Eliézer mal du tout, me dit Eva après cette entrevue qui se passa chez moi. Il m'a très franchement marqué son repentir d'avoir trempé dans les roueries de son oncle, et il m'a déclaré n'en vouloir retenir que l'amusant poème auquel elles ont donné lieu, et où l'on se moque de toi délicieusement. Il m'en a lu quelques passages, mais sais-tu qu'ils sont fort beaux?

— Oui.

— J'apprécie tes vers ; mais laisse-moi t'avouer que rien, dans ton œuvre, ne m'a ému autant que cette légende basque. Et, puisque son auteur m'a choisie pour être, en chair et en os, et d'esprit, la Robinsonne qui l'inspire, apprends que je me sens apte tout à fait à lui susciter une race de choix.

— Celle même d'un somnambule? demandai-je piqué.

— Rien, me répondit-elle, n'est plus charmant que l'Amour endormi.

Bref, il me fallut rengainer ma mauvaise humeur et mon dépit. La pauvre chose qu'un cœur d'homme!

Voici quelques jours à peine, je désirais d'autant plus le bonheur et la prospérité de cette enfant que je craignais qu'elle ne fût condamnée au célibat des jeunes filles sans dot.

Quant à l'affection de camarade que je lui portais, et qu'elle me rendait, je m'en suis expliqué : elle était de telle sorte qu'elle semblait ne pouvoir engendrer cette jalousie où la beauté physique entre comme élément.

Et, néanmoins, je rongeais mon frein, tout capot qu'Eliézer eût, ne fût-ce que par sa fortune, fait la conquête d'Eva.

La mère de celle-ci, trop satisfaite d'échapper à ses créanciers, ne fit aucune opposition, bien au contraire ; et il me fallut, bon gré, mal gré, par convenance, chaperonner Eta et Eliézer à travers la lune de miel de leurs fiançailles, me prêter à leurs fantaisies, et, ce qui me fut le plus humiliant, les surveiller.

Je ne pus même me refuser à les ramener à Isturitz où ma cousine eut un accès d'hilarité en revoyant la fosse qui lui avait servi de sépulcre et qu'elle nomma Cette foi : « Le berceau de la race. »

J'enrageais. Quant au futur époux, il était tout transformé. Il me demanda, pour lui éclaircir quelques points d'une théologie qu'il avait déjà pas mal étudiée, un guide averti, et je ne sus mieux faire que de le confier au missionnaire qu'il avait rencontré au cours du repas desEtats-générauxbasques : le père Bidondoa Ihidoïpé.

Celui-ci trouva fort édifiant son catéchumène qui lui fit cadeau d'un microscope, d'une jumelle de spectacle et de l'Histoire de la Révolution française, en dix volumes, de M. Thiers, œuvre que le donateur ne voulut point conserver la trouvant désormais entachée d'hérésies.

Au physique, peut-être à cause que le Malin se retirait de lui, Eliézer était devenu presque un joli homme. Grâce à un nommé Perron, poète et coiffeur de Bayonne, qui avait résolu, pour son client, une coupe de cheveux et de barbe dite « jardin à la française », il avait quinze ans de moins.

Ce rajeunissement m'agaçait tout autant que le reste du personnage, mais ce qui porta au comble mon dépit fut d'avoir à réentendre l'étonnant chapitre de la Légende où Roland et Aude, dans les montagnes des Aldudes, viennent saluer Charlemagne.

J'eus beau me répéter que le poème n'avait ni queue ni tête, il fallut bien me rendre à l'évidence du contraire lorsque se penchant vers Eliézer assis sur l'un des bancs de mon petit parc, Eva lui décocha le plus sonore des baisers.

Alors, je devins ridicule. Et, poussé par l'esprit de bassesse que la rivalité fait naître chez ceux-là mêmes qui ne sont pas les pires, j'allai jusqu'à lui déclarer, lorsque, nous fûmes en tête à tête, que je trouvais fâcheux qu'elle consentît à épouser un homme qui, ne fût-ce qu'un moment, s'était fait le complice d'un vol.

Elle me répondit que je n'étais qu'un pharisien ; qu'il est d'autres larcins plus graves que de perles, dont le commun fait assez bon marché, ne serait-ce que de ravir les femmes d'autrui ; et que, d'ailleurs, si j'étais chrétien le moins du monde, il me fallait bien admettre que le passage du judaïsme au christianisme sanctifierait son cherZézer.

Je faillis gifler la superbe fille en l'entendant forger un si amoureux diminutif.

Elle ajouta que, si invraisemblable et si décousue que fût la Légende, elle faisait siennes les idées d'Ondicola sur la réfection d'un peuple, et que, n'ayant jamais rencontré, parmi les jeunes coureurs de plages, un seul Iguskia, elle leur substituerait Eliézer. Ce n'est pas que l'esprit lui manque, ni même le génie, assura-t-elle, en me regardant bien en face. Il n'en a que trop. Quant à ce qui regarde le reste, tu m'as vu faire, à la nage, le tour du grand rocher de Biarritz. Je ne demanderai à mes enfants que de…

— Passer la mer Rouge avec les chameaux de leur père?

Elle me regarda avec un certain mépris attristé :

— On dirait, ma parole, que tu es jaloux!

Jacob Meyer fut ému jusqu'aux larmes, car il était sentimental, en apprenant, de son neveu, la conclusion pratique d'une histoire aussi irréelle.

Il s'excusa de la tentative indélicate ou il l'avait engagé. De son meuble le plus secret il retira, pour les offrir à sa future nièce, de tels joyaux que le trésor de la famille Passerose ne les égalait point.

La persuasion se fit alors en moi que le vieil artiste antiquaire avait moins agi par amour du lucre qu'à cause de la passion innée de l'Israélite pour les pierres.


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