Nul n'ignore, reprit à quelques jours de là Jacob Meyer, que les Asiatiques connurent la poudre avant l'ère chrétienne, aussi bien qu'ils avaient inventé la brouette et la boussole.
Je ne dis pas cela pour les Juifs (ajoutait-il), car ils n'ont pas voulu, encore qu'ils ne les ignorassent point, utiliser de telles découvertes : il nous suffit d'une mâchoire d'âne pour remporter la victoire ; du dos du même animal pour transporter notre butin ; de sa queue pour remorquer un captif ; et, quant à la boussole, je vous demande quelle orientation pourrait prendre une race toujours errante?
Donc, il y a deux mille cinq cents ans, Ondicola se servait de fusils de chasse dont l'amorce présentait une autre garantie que l'éclat de silex adapté à l'espingole de vos ancêtres. C'est ainsi qu'Ondicola et ses compagnons se procuraient du gibier, et d'autant plus aisément qu'il était alors peu farouche dans les contrées d'Europe qu'ils visitaient. Ondicola s'adonnait aussi à la pêche au lancer.
Mais, tout de même, cette existence de plein air ne le maintenait point dans cette forme cynégétique, privilège des chasseurs à qui suffisent un croûton de pain, une gousse d'ail, un verre de vin et une femme.
C'est pourquoi il résolut, pour retremper ses muscles, de s'en aller à la découverte, escorté de quatre bons tireurs et marcheurs, par ce pays qui leur était absolument étranger.
Et d'abord il pénétra, par les bords de la Nive, dans la région de l'actuel Cambo. A mesure qu'il portait plus avant ses pas, un curieux phénomène se confirmait : pas un seul habitant n'y apparaissait. Telle était cette absence de l'homme que les écureuils eux-mêmes se montraient familiers jusqu'à sauter sur les épaules d'Ondicola et de ses compagnons. On voyait de ces rongeurs descendre deux par deux vers la rivière, se tenant par les doigts comme de jolis petits ménages. Ils rafraîchissaient leurs pattes. Ondicola admirait leurs mœurs plus simples que celles de l'Eskualdunakoù l'on usait, pour se baigner, de cuves d'or emplies d'eaux suaves.
Par une réaction naturelle, au souvenir écœurant de ces parfums, il se jeta dans la Nive à la nage. Et, quand il en ressortit, des gouttes qui n'avaient que l'odeur de l'air pur roulèrent à ses pieds dans l'herbe.
Cette course à travers des bois qui n'exhalaient point les essences de l'Asie, mais à peine une senteur d'averse sous l'orage, le remontait. Il défendit au cuisinier d'épicer davantage les mets, et il proscrivit les sauces. Mais, faisant creuser dans l'argile un four que l'on garnissait de galets demeurés longtemps sur la braise, il ordonnait qu'on y rôtît la chair des lapereaux et des perdrix. La confiserie dont il s'était fait suivre lui répugna bientôt tellement, qu'il la fit abandonner à un ours débonnaire. Mais celui-ci, l'ayant flairée, s'enfuit sur un chêne d'où découla un délicieux rayon de miel.
Un autre charme de cette vie errante était pour Ondicola d'échapper à la polygamie que pratiquaient, selon l'usage oriental, les gens de l'Eskualdunak. Mais que dis-je! Ce lui était un délice de se soustraire même à sa favorite qui, si belle qu'elle fût, et autant qu'elle dît l'adorer, et si fort qu'il crût l'aimer, l'excédait par les caresses qu'elle lui prodiguait, et aussi par sa jalousie. Les nuits étaient douces. On était en juillet. Il s'éveillait au chant des oiseaux et ne se sentait pas de joie, les yeux clos encore, de palper la mousse qu'aucune femme n'avait foulée.
Si la tradition est exacte, Ondicola et ses compagnons remontèrent l'affluent de l'Adour jusqu'à la place d'Itxassou.
Les forêts, quelque peu impénétrables, retardèrent leur marche, bien qu'ils continuassent de longer les rives. Si loin qu'ils aboutirent, ils ne rencontrèrent âme qui vive.
Le chef de l'Eskualdunakse faisait à cette existence élémentaire qui engendrait le calme du cœur, à ce silence que ne troublaient même plus les détonations des armes, puisque les bêtes les plus craintives se laissaient prendre à la main, les truites même.
Je doute, se disait Ondicola, que, placée de bonne heure dans une contrée aussi vierge, une famille humaine, même la nôtre, si encline à la débauche, se fût corrompue. O pays idéal! Terre qui attend son premier couple!
Plus de trente fois depuis leur départ le soleil s'était levé sur Ondicola et ses compagnons. Une tristesse infinie s'étendait sur le cœur du capitaine, cependant qu'il voyait venir le temps de rejoindre l'Eskualdunak.
Il ne le fit qu'à pas lents. Mais lorsque, au soixante-dixième jour, il arriva en vue du navire et du campement, l'acte formidable qu'il allait accomplir avait pris corps dans sa volonté.
L'Eskualdunakse balançait indolemment sur son ancre ; son équipage était en liesse.
Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, la dépravation de ces gens demeurés sédentaires avait atteint son comble. Ondicola éprouva la sensation d'un homme qui, d'une cime vivifiée par l'air le plus pur, chuterait dans un cloaque.
Si dénué qu'il se montrât de toute morale, il imposait aux siens une sorte de crainte et d'ordre dans le désordre. On le savait désireux d'être obéi ; prompt à infliger une sanction et, plus d'une fois, il n'avait pas hésité à brûler la cervelle à des mutins.
Il constata que sa petite colonie avait tout à fait perdu l'équilibre. Les gynécées, mêlés entre eux, avaient changé de maîtres. Et bien que, craignant la mort, la favorite d'Ondicola s'employât à lui prouver qu'elle lui était demeurée fidèle, il s'aperçut bien vite qu'elle le trompait.
Le mal dont il souffrait se fit plus aigu sous sa tente, une nuit que, ne parvenant pas à prendre le sommeil, il entendait au loin le bruit des violons et des flûtes exaspérer jusqu'à la folie les sens de l'équipage.
L'illusion qu'il avait longtemps entretenue d'établir, dans la dissolution même, une sorte de règle, basée sur la notion du beau, se dissipait.
Trop de vices s'étaient insinués même parmi ces adolescents et adolescentes qu'il avait longtemps préservés.
Un contraste insultait à cette dépravation : ce vierge pays qu'il venait de parcourir, ses sommets fiers et doux qui font un second ciel à la vallée.
Il se souvint alors que, depuis son retour, il n'avait aperçu ni Iguskia ni Ithargia.
Sans doute eux aussi avaient-ils sombré dans cette décadence, s'étaient-ils cachés des yeux du maître que, du moins, ils respectaient encore.
Renonçant à dormir, il sortit. L'orgie avait fait silence. Tout semblait au repos. Il se garda bien de se rapprocher de son harem qui, là-bas, se profilait sous la lune. A quoi bon accroître son dégoût? Il savait bien qu'une visite à l'impromptu ne lui eût réservé que déboires. Que lui importait d'ailleurs le mensonge de ces femmes?
Il se trouva sur la grève déserte, à deux heures du matin, lorsque courent des frissons d'argent sur la mer qui n'a qu'un doux clapotement.
Au milieu d'un semis d'étoiles, Phébé était une perle incrustée dans la nacre du ciel. A quelque deux cents mètres se dressait la tente d'Iguskia et, plus loin, à une distance égale, celle d'Ithargia. De chacune sortit une ombre.
Le jeune homme et la jeune fille s'abordèrent à la limite du flot et se donnèrent la main. Ondicola, dissimulé par les rochers, les épiait curieusement.
Ils longeaient la rive, s'arrêtaient parfois, élevaient leurs charmants visages dans l'air vif et salé. Les lignes de leur corps, modestement vêtus, ne se déplaçaient que suivant une grâce calme, d'autant plus sûre d'elle-même qu'elle s'ignorait. Pas un mot, pas un soupir, pas un murmure ne montaient d'eux. Mais il semblait s'exhaler vers Dieu, de ces deux corolles vierges, un immortel parfum, l'essence même de ce que l'amour peut donner de plus pur en ce monde.
Ondicola retenait son souffle. Son cœur battait à peine, d'où s'envolait une prière confuse et muette vers ces bois récemment découverts où il avait vécu les plus belles heures de sa vie.
II lui semblait qu'il n'eût eu qu'à se saisir de ces deux enfants de lumière, et à les déposer dans cette région bénie qu'il avait entrevue, pour que leur race s'y étendît à jamais comme les arceaux renaissants d'un verger aveuglant de fleurs.
La radieuse vision s'éteignit avec l'aurore ou, plutôt, sembla résorbée, quand Iguskia et Ithargia se séparèrent.
Ondicola les vit lentement remonter chacun à sa tente, sans qu'ils se fussent davantage parlé ou touché.
Il ne restait plus d'eux qu'un souvenir, de roses bues par l'azur, dans la phrase interminable et doucement heurtée de la mer.
Lorsque Ondicola retrouva sa couche, le soleil brillait. Il put prendre du repos jusqu'à midi sans être énervé par les échos de la saturnale qui avaient mis en fuite son sommeil. De tristes tableaux ne hantèrent plus son imagination. Bien au contraire, ce fut la promenade étoilée d'Iguskia et d'Ithargia qui enchanta ses rêves.
Quand il s'éveilla, sa résolution, était prise.
Il manda des hérauts auxquels, avec un singulier accent d'autorité qu'il semblait avoir laissé faiblir depuis son retour, il ordonna d'annoncer à son de trompe que l'équipage eût à se grouper sur l'Eskualdunak. Il prescrivit en outre que les femmes et les hommes s'y rendissent dans leurs plus beaux atours ; que toutes les oriflammes fussent déployées aux cordages et aux mâts, que les musiciens fissent entendre, au moment qu'il en donnerait le signal, l'hymne le plus languide et le plus amoureux.
Personne ne manqua à l'appel. Tout le monde fut sur le pont, excepté Iguskia et Ithargia qu'Ondicola fit sagement s'asseoir en face du navire, assez loin sur la plage.
Il monta le dernier à bord.
Lorsque les femmes se furent épanouies de toute leur beauté sous leurs éventails d'autruche ; lorsque le dernier soupir de l'orchestre se fut tu dans la splendeur du soleil qui déclinait sur la mer :
— Orientaux, et vous, Orientales, leur dit-il, fils et filles de la Volupté! J'ai compris, après avoir exploré le pays d'alentour, ce qui vous en sépare. Il est temps de lever l'ancre. Mais en deux mois vous avez rendu la colonie si intéressante que je descends à fond de cale pour y chercher l'ordre du jour dont vous êtes dignes. Je vais vous le dire. Attendez-moi.
Ondicola disparut. Il entra dans la soute et mit le feu aux poudres.