J'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, me dit Jacob Meyer peu de jours après qu'il eut fini de me narrer, en s'aidant du peu de notes que l'on sait, la première partie de la légende basque. Le légataire de notre manuscrit familial, ce neveu dont je vous ai parlé, qui habite Aix, va descendre sous peu chez moi. Il doit examiner, à Biarritz, le projet d'adduction d'eaux salées que l'on a découvertes à Briscous, et dont il voudrait se rendre concessionnaire. Mais n'allez pas croire que ce fils de mon frère aîné, encore qu'il soit sorti le premier de l'Ecole Centrale, dédaigne la poésie. Il est parfaitement digne d'être le gardien de notre trésor, bien que je vous aie déclaré qu'il ne tient pas à le communiquer. Je lui ai écrit de vous ; il apprécie, autant que je les prise, vos œuvres, et, sachant que vous vous êtes intéressé à la légende basque, il consent à nous en apporter le texte tout entier. Que ce second chapitre, où nous en sommes, soit ou non une interpolation, il est souvent conçu dans cette forme lyrique dont nous fournit un exemple le passage qui a trait à l'histoire des six jeunes filles, dont chacune épouse l'un des fils d'Iguskia et d'Ithargia. Vous vous souvenez qu'à ce moment j'étais navré de n'avoir pas le manuscrit original, et de ternir les nuances de cet épisode, déjà affaiblies par la traduction du basque au français. Il ne faut plus qu'il en soit de même. Je parle d'interpolation : il est certain que brusque est le saut qui, du foyer primitif, nous introduit dans une Eskuarie christianisée, encore que je ne doute point que votre religion n'ait pénétré dans cette partie de la Gaule dès le voyage de saint Saturnin. Une poétique fontaine, située sur le bord de l'antique route qui joignait Hasparren à Alphat-Hôpital, porte le nom de cet apôtre envoyé par saint Pierre. Mais cela ne veut pas absolument dire que l'œuvre ne soit pas d'un seul poète, qui a pu l'écrire à l'aide de très antiques documents attribués au premier Ondicola et de récits recueillis çà et là chez les koblaris. Que des professionnels débrouillent l'écheveau de la vérité! Quant à nous, il ne nous importe que de le tenir bien en main en admirant ses variations infinies. Peu nous chaut que, dans une chevelure toute ruisselante d'or, quelques cheveux aient été emmêlés par une folle brise.
Je marquai toute ma reconnaissance à Jacob Meyer de ce qu'il m'avait admis à la confidence de cette sorte de romancero dont je consignais par écrit le moindre fragment dès que je me retrouvais seul avec moi-même, et le félicitai de l'élégance de sa traduction.
Je n'attendais plus que la venue du Juif aixois, et je me trouvai là précisément lorsqu'il arriva chez son oncle qui le bénit en l'appelant Eliézer.
C'était un homme de trente ans dont on ne pouvait dire qu'il manquât de race, quoique son profil fût d'un dromadaire dont le front serait couronné, et la joue encadrée d'un astrakan blond. Ses yeux avaient la couleur de liards devenus verts à toutes les intempéries. Il portait un vêtement de confection, qui n'eût présenté rien d'étrange sans une musette de soldat, passée en bandoulière, et dont il me dit qu'elle contenait le fameux manuscrit et ses instruments de minéralogiste.
Il m'avisa que, le lendemain, il désirait se rendre à Ascain pour assister à une importante partie de pelote.
Voulant dès l'abord me montrer aimable, je lui offris, ainsi qu'à son oncle, de me joindre à eux, mettant à leur disposition une voiture qui nous emmènerait de Bayonne, conduite par mon loueur habituel. Jacob Meyer se récusa, mais engagea son neveu à accepter, qui d'ailleurs ne se fit point prier.
Je le pris donc avec moi, et tandis que nous roulions vers le but en traversant les délicieux trumeaux émaillés que sont les villages du Labourd, notre conversation ne tarit pas sur la légende basque. Eliézer Meyer connaissait à fond la langue de ce pays où il était né quand son père était officier d'administration à la forteresse de Bayonne.
— Oui, disait-il, elle est vraiment belle, n'est-ce pas, cette légende d'Ondicola que nous gardons aussi précieusement qu'Aladin sa lampe merveilleuse? Et vous dirai-je que, depuis que je l'approfondis davantage, ma grande occupation est d'en faire la synthèse, et mon grand attrait d'y réussir, c'est-à-dire de voir revivre dans ce peuple tous les germes en puissance dans les héros de cette charte?
Et comme, assis tous deux sur un mur, les jambes pendantes, tout près du fronton d'Ascain, nous venions de suivre du regard, saisis d'un frisson sacré, la pelote gravissant, tel qu'un astre d'ombre, dans l'azur immaculé :
— Regardez, mais regardez donc cette assistance, me dit Eliézer. Admirez ces femmes de la race d'Ithargia, cette suprême et fine grâce mouvementée comme la vague qui l'apporta ; ces mantilles pareilles à de légères voiles déployées sur la nuit des cheveux et des yeux ; ce corail et ces perles des bouches ; tout ne décèle-t-il pas l'origine orientale, l'aristocratie d'une race éclose au pays des gazelles?
— Quant aux Orientaux, reprenait Eliézer, la partie terminée, et tandis que nous nous rafraîchissions dans la naïve auberge, les voici, mais reconstitués par Ondicola, rapprochés de notre paradis terrestre. Ils n'ont guère conservé de défauts que cette indolence qui les porte à laisser leurs femmes se substituer à eux dans les travaux et les comptes de la cordonnerie, le premier de leur art. Et puis, n'aiment-ils point, à l'exemple de leur ancêtre Hafiz, de goûter sous les tonnelles un vin de la couleur des roses? Et, puisque nous parlons de Hafiz, voyez Hafiz ressusciter en eux!
Deux hommes s'étaient levés gravement et se faisaient face d'une extrémité de la salle à l'autre, tandis que la multitude, se massant pour les entendre, s'imposait silence.
Leur chant mélancolique monta.
Ils se répondaient tour à tour, et la lumière baignait dans l'ombre leurs masques inspirés.
Leurs voix vibrèrent longtemps dans le crépuscule.
Pour prolonger l'extase d'une si belle journée, nous décidâmes de ne regagner Bayonne que le lendemain ; et d'ailleurs, la nuit, le col de Saint-Ignace est dangereux.
Nous flânions avant souper :
— Voilà, me dit Eliézer, de la digitale encore en fleur. C'est une digitale, vous en souvenez-vous, qu'Ithargia plaça entre les doigts de sa fille expirante.
— Comment, répondis-je, ne me rapellerais-je pas le moindre détail de cet admirable poème?
— La digitale, reprit-il, habite le silex qui lui donne peut-être cette divine flamme rose qu'ont aussi les étincelles qui jaillissent de lui.
Je regardai Eliézer. Avait-il du génie? Il ne paraissait point s'en douter.
Nous revînmes à l'hôtellerie du Jeu de l'Oie, où l'on nous servit de la truite et du confit.
Nous errâmes ensuite dans le clair de lune. Eliézer semblait devenu muet, mais il était impossible de ne pas s'apercevoir qu'il avait la connaissance détaillée des lieux où nous nous trouvions.
Peut-être la recherche des métaux et des sources l'avait-elle conduit déjà là? Il se baissait, de temps à autre, prenait pour l'examiner à la lueur de la lune quelque fragment de roche éruptive où, parmi les noires constellations du mica, fulgurait un éclair de cuivre.
Minuit sonna au clocher d'Ascain.
Eliézer entra au cimetière. Je le suivis.
Quelle calme poésie dans ce jardin des morts! L'Israélite qui s'était découvert me fit un signe du doigt, me montrant, sur une vaste pierre tombale que pâlissait le soleil de la nuit, ces huit lettres gravées :ONDICOLA, sans date, ni autre indication.
— Ce nom, me dit-il enfin, est d'une famille célèbre par ses pilotaris. Je ne sache rien de plus, sinon, comme vous l'avez appris vous-même, qu'il est le plus vieux du pays basque, celui du fondateur que la légende nous révèle ; et je ne serais point surpris que l'un des six fils d'Iguskia et d'Ithargia l'eût porté, et que la longue lignée l'ait conservé par respect des ancêtres. Les Ondicola sont maintenant de pauvres hères, mais qui sait?
Nous reculâmes, car nous voyions la vieille pierre se soulever d'elle-même et Ondicola sortir du sépulcre.
Il regagnait le ciel, vêtu splendidement comme une constellation.
Il était suivi de tout son peuple. En tête s'avançaient, d'une incomparable beauté, tels que dans leur pure adolescence, Iguskia et Ithargia ; puis leurs fils, et les femmes de ceux-ci, et leurs descendants dont l'un se faisait remarquer par son audace : il montait seul un esquif sous qui roulaient les nuages et, soudain, il lançait le harpon. Des flottilles escortaient ce marin qui semblait être l'amiral de ces Basques, épris de contrées lointaines et qui ne cessent d'affronter l'inconnu.
Certains sombraient avec leurs barques, mais d'autres abordaient en des archipels de lumière.
Puis venaient les agriculteurs qui labouraient l'espace, d'une simplicité d'attitude et de mise qui regagnait celle des pasteurs dont on voyait neiger les brebis dans l'aube naissante.
Un groupe de guerriers menaçait de makhilas des fils de Mahomet.
A la suite de saint Léon, processionnaient les innombrables enfants du pays qui ont épousé le Christ. Ils portaient des vêtements noirs ou blancs dont quelques-uns étaient tachés de sang. Ils étaient les martyrs de Chine et d'ailleurs, qui avaient quitté la maison bien-aimée aux longues ailes pendantes. L'un d'eux portait le Sacrement autour duquel, comme à Hélette encore, les hommes dansaient, graves de joie. Des pilotaris l'ombrageaient avec leurs gants de cuir ou d'osier.
Puis venait le troupeau des fidèles, l'humble peuple au cœur d'or des petits négociants qui taille le cuir, débite la viande, fait griller le café devant les portes.
L'angélus m'éveilla. Je m'étais laissé gagner par le sommeil dans le champ des morts, la tête contre une touffe de romarin. Eliézer dormait à quelque distance. La tombe d'Ondicola était toujours là, mais close.
La sonnerie des cloches reprit en s'accentuant. La douce vallée était bercée par elle. C'était au matin de la Fête-Dieu.
Une louange sans nom monta de la matinée.
De vivants chemins, à onze heures, se mirent en marche : on ne savait plus si c'étaient les cerisiers qui s'avançaient, où la foule. On entendait l'orage des tambours et, par moment, entre leurs batteries et celles des clairons, l'hymne montait et s'affaissait comme la mer. Puis le grondement reprenait dans le rire des cloches en extase, et le regard bleu du ciel se reposait avec amour sur les blés.
Que ce paysage était simple! Simple comme cette race unique fondue à la sérénité des collines, à la clémence du climat, à la frugalité des terres! Elle suivait ce morceau de Pain qu'est son Seigneur et son Dieu. Elle le suivait sans hésitation, le cœur au large et tout baigné d'une rosée angélique. Ils allaient, leurs grains de bois sec dans une de leurs mains calleuses et, dans l'autre, le béret dont ils montraient la belle doublure neuve, vêtus du court chamar ou de la veste commune, le pantalon arrêté au-dessus de la cheville pour que la poussière ou la boue n'atteignît que les gros souliers.
Es-tu content de ton peuple ; est-ce ainsi que tu l'as voulu, Ondicola?
Lorsque, dans la soirée, Eliézer et moi nous nous en retournâmes, les sentiers étaient jonchés d'herbages et de fleurs et tout parfumés de menthe.
Nous relayâmes à Hasparren où nous couchâmes. Ville délicieuse, charme premier du pays basque où les magasins bas, avec leurs porches romans, leurs naïves enseigne, la pauvreté de leurs denrées exposées aux devantures, suffiraient à nous guérir de la croyance qu'il est nécessaire, pour vivre, de se trouver aux portes du Louvre ou de l'Institut Pasteur!
Le lendemain matin, Eliézer ayant la migraine demeura au lit. Je me dirigeai seul, à pied, vers cet Ayherre où la légende situait le foyer d'Iguskia et d'Ithargia.
J'aperçus le château démantelé de Belzuncia. L'air était blond et argenté comme une perle, où les blés prenaient déjà la teinte sombre de la terre.
Au flanc de la colline était un champ modeste où vinrent deux faucheurs, un jeune homme et une jeune femme. Je songeai à Iguskia et à Ithargia qui s'étaient épousés dans les flammes de la moisson.
Je me rapprochai de ce couple qui était d'une indicible beauté, transmise à travers les âges sur l'aile de l'Amour selon le vœu d'Ondicola. Leurs regards étaient tels qu'ils donnaient à penser que la lumière peut être noire.
Je leur dis que j'étais venu de Hasparren, visiter les ruines proches de leur ferme, ce dont ils ne s'étonnèrent point car elles éveillaient parfois la curiosité des promeneurs. Ils ne souffrirent point que j'allasse prendre mon repas à l'auberge et, avec cette simplicité habituelle à leur race, ils m'invitèrent chez eux.
La femme nous servit, après quoi leurs quatre petits garçons, qui se suivaient de tout près par l'âge, vinrent manger debout la soupe qu'on leur présenta dans une écuelle. Ils burent de l'eau dans un bol ébréché, puis s'en allèrent satisfaits. Sur deux chaises, l'un en face de l'autre, un aïeul et une aïeule somnolaient.
Je sortis pour aller contempler l'ancien château, mais plutôt pour évoquer le premier foyer eskuarien qui l'avait précédé de bien des siècles.
Les remparts tombent, mais la terre ne meurt pas. Aussi magnifique était peut-être cette campagne qu'aux jours premiers d'Iguskia et d'Ithargia.
Avant de regagner Hasparren, j'allai remercier mes hôtes. Ils étaient assis sous un noyer qu'on eût dit tout chargé de nuit fraîche. Ils se tenaient par la main avant que d'aller reprendre leurs faucilles. Une caille au loin appela.
Je ne fis part ni de mon rêve ni de mon excursion aux ruines d'Ayherre à Eliézer.