Chapter 5

Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.

Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres, disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leurbeauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du commencement du monde.

Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées; je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessurefaite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»

Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait: serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera en sainteté de mœurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les chevaliers de tous les siècles.»

Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles,il regrettait encore que l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et connu le temps de son avénement.

«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,» dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre lignagepourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront cette nef, je me chargerai du reste.»

Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres armes, et qu'il porterait en votre remembrance.—«Où trouver une telle arme?» demanda Salomon.—«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde. Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil que personne ne puisse distinguer l'une del'autre, ni douter qu'elle ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau, répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me réserve le soin de les fournir.»

Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il, «que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être aussitôt puni!—Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé. Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce n'est celui auquel elle est destinée.»

Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta. Elles étaient laides,misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne tint à d'aussi viles renges.—C'est pour cela que j'entends les joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme on a vu, la couronne et l'épée du roi David.

Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la perfection de l'œuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle, «cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres verts; vous allez en couper trois fuseaux,l'un vermeil, l'autre vert et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que, jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame. Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.» Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où ces lignes étaient tracées:

«Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé.»

Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref exposant les vertus de lanef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire. Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable signification de l'œuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port de salut, qui est le ciel.»

Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs gens.

Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être rencontréepar celui qui doit en découvrir tous les mystères.»

Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit bientôt dans le lointain.

Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée. Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer. Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef: alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi sa route.

Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons de son fils.

Célidoine était né sous les plus heureusesinfluences célestes. Le soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde; aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire, donné par le ciel.

Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.

Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort. Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les Persansqui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui. Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle quileur avait amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres, sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.» La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie éternellement malheureuse.

Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de Sarras après l'éloignement de leurs époux.

La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut, on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe, pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de suivre pour saquêtela direction assez vague que la vision lui avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue, chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves subiespar le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.

Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route, et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la chaleur excessive du climat.

Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie, il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de nefs et vintcroiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me faire mourir.»

Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres, et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette inscription:Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect de leur humanité[90]. Ils garnirentensuite la nef de tout ce qui pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer, si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.

Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle, elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à l'endroit qui les avait recueillis.

Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils découvraient de bonnesterres, des vergers, des jardins depuis longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent, sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit, le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en lettres d'or:Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes.

L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous lieux le bruit de sa science incomparable.

C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun descitoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.—Où est le corps?» demanda Ipocras.—«Dans la salle de l'empereur.»

Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre. Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce son chapeau «de bonnet[91],» pousse et se glisse tellement entre les uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde, pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.»

L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre neveu sain et guéri?—Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais mon ami, mon maître.—En prenez-vous l'engagement?—Oui, sauf mon honneur.—Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»

Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.

Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire, mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce fut en vain quel'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour. Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas au cœur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.

Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche, Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes lettres d'or:

C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image.

Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux images?—Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.—Elles sont bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il àl'empereur, «vous auriez bien pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent. Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de son service.»

Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame, née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne. L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel, qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre, et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre. Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là, voulant savoir ce quil'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie, c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle, «celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né. Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en faire le plus grand fou de la ville.»

Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.—«Je vous la montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.

Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à l'alleret au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place, elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé, surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans manger, le cœur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.

Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle, «est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout ce qu'il vous plaira de demander.—Ah! dame,» répondit Ipocras, «je n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt.Je meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je n'éviterai pas de mourir.—Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez, tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien vous refuser.—Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous me reverrez à la cour.»

Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée. «Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.—«Oui.—Savez-vous quel est son usage? Nullement.—Je vais vous le dire. Dans une des chambres de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de Babylone. On ne veut pasque sa porte soit jamais ouverte: quand il doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien; si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous plaira.»

Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter, et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun portait honneur: car il était beau bachelier,le teint brun et amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure, tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer; puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»

Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes villes. On peut jugerquelles furent la douleur et la confusion d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est Ipocras!—Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande honte?»—On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison. «L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement traité: il faut descendre la corbeille.—Non,» disaient les autres, «encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de la ville.»

Ainsi parlaient petits et grands autour de lacorbeille, si haut levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous qui avez ordonné de le punir ainsi?—Moi, puissants dieux! avez-vous pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»

Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui vous a pu faire une pareille honte?—Sire,» répondit-il tristement, «je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi. Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.» Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût rappeler sa triste aventure.

Seulement, à partir de ce jour, il cessa devisiter les malades et de répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités. L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras, eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la honte qu'on lui avait faite.

Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde. Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne l'avait espéré.

Quand il fut parvenu secrètement à la fixersur le pilier, durant une nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et qui a pu oser la placer sans mon ordre?—Ah! Sire,» répondit Ipocras, n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez, ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez jamais.»

L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il étaittristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais. L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.

Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui. «Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu ferais d'elle ta volonté.—Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.—Promets-moi,» reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu me garderas le secret.—Je vous le promets sur ma foi et sur nos dieux.»

L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame, que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine, et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône, Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire. Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue, elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain, dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si elle eût été poursuivie. «Qui est là?»dit-elle.—«Dame!» répondit le nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps. Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise échevelée.

«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.» L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait, malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de lavandière du palais.Le mariage fut donc célébré à deux jours de là; on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre amour.

Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute science.

C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un homme de ce pays. C'est pourtant unpauvre hère; mais il faut avoir été témoin de ses œuvres pour y ajouter la moindre foi.—Voyons,» dit Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.—Sire, il fait voir les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les boiteux.—Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien que lui.—Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en étaient privés.—Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.—Mais voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva mieux portant qu'il n'avait jamais été.»

«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais parlé.—Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?—Sire, on l'appelle Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne soit un grand prophète.—Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»

Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées, laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si je vous rends votre fils?—Tout ce qu'il vous conviendra de demander.—C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda où il était. Ipocras ne le perdit pas un instantde vue, le ramena peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que, le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus sage des philosophes.

Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine, à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester quelque temps auprès de lui.

Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi de Perse et celui de Tyr: «Chacunde vous,» leur dit-il, «me doit un don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon serment.—Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant état. Les temps sont bien changés.

Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île alors appeléeau Géant, parce qu'elle avait appartenu à un des plus puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule, parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien à son gré, donna le plan de ces belles constructions,dont les messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.

Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à contre-cœur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.

Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu; car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari. Et c'étaitdéjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui ont cru et qui croiront en lui.

Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras, voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries, qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût impunément manger de la tête.—Sire, que dites-vous là?» fit sa femme. «Comment! on en mourrait, et sans remède?—Assurément; à moins qu'on ne bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»

La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien voir, sourit et changea deconversation. On entendit alors le son des tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de pierres ou dans un fumier.—Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or, Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le nœud de la gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de la truie.—«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous voyez.» Ipocras ycourut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en aucune femme, je meurs par ma faute.—Ne connaissez-vous,» dit Antoine, «aucun remède?—Il y en a bien un; ce serait une grande table de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au point de la rendre brûlante.—Eh bien! faisons l'essai, et, puisque votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons sur le marbre.—Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait mourir.—Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.» Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demandeau roi, pour dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais, sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle de marbre les lettres qui diront:

«Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des femmes[93].»

On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les parties du Saint-Graal, l'agrément de l'histoire d'Ipocras et de la nef de Salomon. Le romancier n'évite pas les répétitions, les digressions ascétiques, les incidents qui font perdrede vue le but. Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend déjà Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-sœurs, la reine Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des cinq messagers qu'elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune Célidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans l'Île Tournoyanteoù il avait été transporté. De là, recueillis par la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui conduisait le roi Mordrain.

Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l'île d'Ipocras avec la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visités à plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que, s'étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais à peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel Nascien avait dédié une église dans sa ville d'Orbérique, fend les eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour leconduire en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs récits un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont tout à l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obéir au nouvel ordre céleste qu'il reçoit de retourner en Occident, est arrêté par le géant Farin, parent éloigné de SamsonFortin, ou le fort, et par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l'obliger à revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et les chrétiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe, pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd une grande bataille; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion que les Asiatiques leur apportent.

Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le baptême, résolurentde quitter le pays. À peine entrés en mer, une horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit élever une tour fermée de murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés. Ce monument, appelé la Tour duJugementou desMerveilles, donnera lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d'un feu permanent qui en défend l'approche aux profanes, et trois chevaliers de la cour d'Artus pourront seuls pénétrer dans l'enceinte, avant d'accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal.

Pour l'évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu'on leur porte la moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et, pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur sont abondamment servies.

Le roi Mordrain, avant d'être une seconde fois averti de quitter Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard, résidait dans la ville de Baruthou Beyrout. Mordrain reparut en Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label, baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la traversée de Mordrain.

Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte, nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse Flégétine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au châtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête s'éleva sur la mer et menaça d'engloutir toute la flotte; un saint ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bénite le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse duchesse entraîner dans l'abîme le châtelain de la Coine, en criant: «J'emporte ce qui m'appartient.» L'orage s'apaise, et la flotte fend tranquillement les flots jusqu'à l'endroit de la Grande-Bretagne où l'Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[94].

À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d'un double combat entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois. On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et Seraphe au roi d'Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous l'avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils avaient été jetés, fut d'abord ébloui de la clarté dont les arceaux étaient illuminés, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents. Il appela les deux Joseph,leur apprit la mort de Crudel, l'arrivée de Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle église fut bâtie dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa curiosité téméraire, comme on le va voir.

Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire, puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait ressenti les délicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intérieur du sanctuaire d'où semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu'il avait reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur sa chemise un surcot et s'avance jusqu'à la porte de l'arche, en telle sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l'intérieur. Alors il considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'évêque revêtu des beaux vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ. Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte écuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert. Il s'était, jusqu'à présent, tenu agenouillé, latête et les épaules en avant: il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nuée flamboyante: «Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes commandements et mes défenses; tu n'étais pas encore digne de voir si clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer paralysé de tous les membres, jusqu'à l'arrivée du dernier et du meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans l'état où tu avais été jusqu'à présent.»

La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb: de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu'il prononça furent: «Ô mon Dieu! soyez adoré! Je vous remercie de m'avoir frappé; j'ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos secrets.»

Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant alors le roi, le saisirent et l'emportèrent sur son lit, non sans pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre d'une bêtenouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu'au prix de la santé qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce qu'il avait vu dans l'arche. «Qu'avez-vous donc tant vu?» demanda le duc Ganor.—«La fin,» reprit-il, «et le commencement du monde; la sagesse de toutes les sagesses; la bonté de toutes les bontés; la merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien de plus.»

Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à tous mes vœux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menupeuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il succédait.

Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien et qui dut succéder à son père.

Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le saint Graal fut ramené à Galeford avec le roiMehaignié, comme on désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements, remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour de tous ses hommes.

Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction des enfants.

À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe, Ganor, Joseph et son fils.Peu de jours après leur arrivée, la femme de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste, fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous et votre sœur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.»

Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque, «a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il convient de transporter le roi Mehaignié.»

Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné, comme avait dit Josephe, de toute habitation.On lui avait donné le nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel, sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là pouvait-il voir leCorpus Dominitoutes les fois que l'ermite faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant: «Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col, sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à fin les merveilles duroyaume aventureux, et mériter d'avoir après moi la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy apôtre.

La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford. Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où, plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière fois en Syrie et en Égypte[98].

Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain. Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage. Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes, combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs les plus redoutés, etsait le mieux profiter de ses avantages. Après avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au vœu des gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et de le décider à revenir.


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