TRANSITION.

Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph d'Arimathie, père de Galaad.

Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,» dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré de vous revoir. Comment le faites-vous?—Mieux que je n'ai fait depuis longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois passer de ce siècle à la vie éternelle.

«—Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes. Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de réconfort et de remembrance.—Volontiers,»répond Josephe; «faites apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé Seraste.»

Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.»

Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place, jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été armé chevalier.»

Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en Écosse; elle cessa tout àcoup, à l'arrivée de son corps. D'autres miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient à jamais témoigner pour ses reliques.

Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères, tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de laTerre Foraine, dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer; Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain.

Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur. Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient,seulement il entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu, armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre. «C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.»

Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres pour n'y être pas entré.

Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appeléeCorbenic, mot qui, en chaldéen, répondrait au français:le très-saint vase. Le roi Alfasan fut enterré dansune église de cette ville, dédiée à Notre-Dame.

De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine, tous surnommésRiches pêcheurs.

Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'œuvre du grand roi Salomon.

Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon. Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui deTerre Gasteou déserte. Pour le roiNarthan, après l'épreuve qu'il avait faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.

Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié, pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes œuvres personnelles.

Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son fils Célidoine,devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les deux sœurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le droit de pendre à son cou.

Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre; il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans trouver la moindre résistance.

Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de sonpère pour aller en Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul. L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes. Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort.

Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde, habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur des mêmes sentiments de vertuet de piété, il s'établit entre eux un commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais depuis longtemps vengé.—Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de laForêt Périlleuse, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètementsuivi; quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance. «Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château; ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prisepar Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad, le fils de Lancelot, vint la visiter.

Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens navrés qui venaient y chercher leur soulagement.

Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer, survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent, labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe, et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent. L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe,comme pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui combattit les lions et les mit tous deux à mort.

FIN DU SAINT GRAAL.

Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers deJoseph d'Arimathie, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus et de Moïse, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le roman nouvellement publié duSaint-Graal. Ce roman nous a donné la suite des récits commencés par Robert; on y trouve en effet la conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y voit ajouté au compte de Moïse nous prépare à ce qu'on en devra dire à la fin duLancelot. Que Boron ait continué son poëme sur les mêmes données, ou qu'il ait renoncé à le continuer, peu nous importe: il n'aurait pu que suivre la ligne tracée par l'auteur duSaint-Graal. Ainsi, d'un côté, il a pu renoncer à l'espèce d'engagement qu'il avait pris; de l'autre, on conçoit le peu de soin qu'on aura mis à conserver la suite de ses premiers récits, s'il les avait en effet continués.

En attendant que ce livre du Graal lui tombât entre les mains, Boron s'attacha à une autre légende, celle deMerlin. Pour la composer, il n'avait pas besoin duSaint-Graal; il lui suffisait d'ouvrir le roman deBrut, de notre Wace[110], traducteur de l'Historia Britonumde Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette première donnée, un peu de champ libre à son imagination.

Il écrivit encore ce livre en vers, comme la suite duJoseph d'Arimathie. Nous n'avons conservé de cette continuation que les cinq cents premiers vers; le temps a dévoré le reste. Mais, comme nous avons déjà dit, l'ouvrage entier fut heureusement réduit en prose vers la fin du douzième siècle, fort peu de temps après la publication du poëme; et les exemplaires nombreux tirés de cette habile réduction suppléent à l'original que l'on n'a pas retrouvé.

LeMerlinfinit avec le récit du couronnement d'Artus: on l'a prolongé, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu'à la mort du héros breton. Ainsi, de deux ouvrages composés par deux auteurs, on a fait l'œuvre uniqued'un seul auteur. C'est aux assembleurs du treizième siècle qu'il est juste de faire remonter cette confusion[111]. Ce qu'ils ont appelé la seconde partie duMerlindoit porter le nom de roman d'Artus, et ne peut être de Robert de Boron; il nous sera facile de le prouver.

IoRobert de Boron, après avoir raconté le couronnement d'Artus, reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et héritier d'Uter-Pendragon; après l'avoir fait sacrer par l'archevêque Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots:

«Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la terre et le roiaume longuement en pès.» (Msc. 747, fol. 102.)

Mais au début de l'Artus, dont la première laisse suit immédiatement la dernière duMerlin, nous voyons les rois feudataires indignés d'être convoqués par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronné. En conséquence, ils lui déclarent une guerre à mort.

Est-ce le même auteur qui, d'une ligne à l'autre, se serait ainsi contredit?

IIoRobert de Boron avait promis, en finissant leJoseph d'Arimathie, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros, quand il auraitlu le grand livre duGraal, où elles devaient se trouver, et où elles se trouvent effectivement.

LeSaint-Graalavait paru, dans le temps même où il achevait leJoseph; il avait donc pu le lire pendant qu'il écrivait leMerlin. C'est pourquoi, se trouvant alors en état d'acquitter une partie des promesses qu'il avait faites, il finit leMerlinpar ces lignes qu'un seul manuscrit nous a conservées:

«Et tint le roiaume longtems en pès.Et je, Robers de Boron qui cest livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parlé d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devisé par raison por quelles choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li livres le reconte, me convient à parler et retraire qués hom fu Alain, et quele vie il mena et qués oirs oissi de lui, et quele vie si oir menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parlé, si reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie à s'election et à son sacre.» (Man. no747, fol. 102 vo)[112].

Ces lignes, que les assembleurs ont senti lanécessité de supprimer, appartenaient évidemment à la première rédaction en prose du poëme deMerlin, et répondent aux derniers vers perdus de ce poëme. Mais, au lieu de trouver après leMerlin, comme l'annonçait Robert de Boron, cette histoire d'Alain et de sa postérité, nous passons aujourd'hui sans intermédiaire au récit des guerres soulevées par les barons, aussitôt après le couronnement d'Artus.

Voici la conclusion à tirer de ce double rapprochement:

1oRobert de Boron n'a pas eu de part au livre duSaint-Graal, écrit dans le temps même où il composait leJoseph d'Arimathie.

2oAprès avoir pris connaissance duGraal, il eut l'intention de continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle d'Alain le Gros.

3oLes assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment éclaircie dans leGraal, ont laissé de côté la rédaction poétique qu'enavait faite Robert de Boron; ils y ont substitué le livre d'Artus, qu'ils se contentèrent de raccorder, tant bien que mal, au livre deMerlinpour en devenir la continuation.

Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman deMerlincontient deux parties distinctes. La première, qui seule doit conserver le nom deMerlin, est l'œuvre réduite en prose de Robert de Boron. La seconde, dont le vrai nom est leRoman d'Artus, sort d'une main anonyme, peut-être la même à laquelle on devait déjà leSaint-Graal.

J'ai si longtemps hésité avant de m'arrêter à ces conclusions, qu'on me pardonnera peut-être d'y revenir à plusieurs reprises, comme pour mieux affirmer le résultat de mes recherches successives. Je n'ai pas dissipé tous les nuages, éclairci toutes les obscurités; mais ce que j'ai découvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas trompé, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines littéraires.

Le magnifique début duMerlinse lie à l'ensemble de la tradition et des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorité des prophéties attribuées à ce personnage, il fallait reconnaître à leur auteur une nature et des facultés supérieures à la nature et aux facultés des autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec Dieu, et le placer sur lamême ligne que les Daniel et les Isaïe; mais on admit, d'un côté, que le démon avait présidé à sa naissance, de l'autre, qu'il avait été purifié de cette énorme tache originelle par la piété, l'innocence et la chasteté de sa mère. C'est à Robert de Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle création de la mère de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la Vierge Marie nous est elle-même représentée. Fils d'un ange de ténèbres ennemi des hommes, Merlin aurait dû plutôt venir en aide aux méchants, aux oppresseurs de son pays; il n'eût pas connu les secrets de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de Newburg[113], les démons savent ce qui a été, non ce que l'avenir réserve. Mais la mère de Merlin, victime d'une illusion involontaire, ne devait pas être punie dans son fils. Dieu donna donc à Merlin des facultés supérieures qui, formant une sorte d'équilibre avec celles qu'il tenait de son père, lui permirent de distinguer le juste et le vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait à l'enfer et celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu, croire à ses prophéties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le plus zélé défenseur de son indépendance.C'est ainsi que le démon qui l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volontés, vit tous ses plans déjoués, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de confusion.

De cette première création, l'imagination poétique de la race bretonne a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance parfaite de l'avenir et du passé; il peut revêtir toutes les formes, changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire à l'heureux succès des entreprises; il est naturellement bon, juste, secourable. Cependant le démon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas à ses sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prévenances qu'il serait impossible de justifier. Lui-même est tellement désarmé devant les femmes que, tout en voyant l'abîme dans lequel Viviane veut le plonger, il n'aura pas la force de s'en détourner.

J'ai dit que Robert de Boron avait trouvé dans Geoffroy de Monmouth les éléments du livre deMerlin; quelle énorme distance cependant entre les récits du moine bénédictin et la grande scène par laquelle va débuter le romancier français! Scène toute biblique, que seront heureux d'imiter les plus grands poëtes des trois derniers siècles, les Tasse, les Milton,les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux cependant ne connaissait peut-être l'œuvre qui les avait devancés; mais quand une forme est introduite dans l'expression et le développement des sentiments et des idées, c'est un nouvel élément de conception mis à la portée de tous; et ceux qui ne dédaignent pas de s'en servir n'ont pas besoin de connaître celui qui l'a pour la première fois employé. D'ailleurs le début duMerlindoit beaucoup lui-même aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogués de la liturgie pascale:Attollite portas, Principes, vestras...—Quis est iste rex gloriæ?versets eux-mêmes empruntés à l'évangile apocryphe de Nicodème[114]. Arrêtons-nous, et laissons la parole à Robert de Boron.


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