XXI.

Du cimetière, les gens du château le menèrent dans la partie qu'habitait le seigneur de la Douloureuse garde. C'était un pavillon bien fourni de tout ce qui pouvait agréer à cœur de prud'homme. La demoiselle voulut elle-même le désarmer, le baigner et demeurer auprès de lui. Mais il fallait encore attendre longtemps avant de voir tomber tous les enchantements qui retenaient tant de vaillants chevaliers et tant de belles et nobles dames. Nous pouvons donc aller voir ce qui se passe à la cour d'Artus.

Un valet, frère de messire Aiglin des Vaux chevalier de la maison d'Artus, était là quand fut prise la Douloureuse garde; il pensa que le roi en apprendrait volontiers la nouvelle et fit diligence pour arriver à Carlion où se trouvait la cour: «Sire, dit-il en abordant le roi, Dieu vous sauve! J'apporte la nouvelle la plus étrange qu'on ait encore ouïe dans votre maison: la Douloureuse garde est conquise; les portes en ont été franchies par un chevalier dont personne ne sait le nom.—Voilà, dit le roi, ce que tu ne feras pas aisément croire.—Sire, je dis ce que j'ai vu de mes yeux.»

En ce moment entra messire Aiglin des Vaux qui, voyant son frère agenouillé devant le roi, demanda ce qui pouvait l'amener à la cour.—«Aiglin, dit Artus, ce valet serait-il votre frère?—Oui, sire roi.—Je suis donc tenu de le croire; car on ne ment pas dans votre race. Quelles armes portait cet heureux chevalier?—Sire, des armes blanches; son cheval était également blanc.—Sire, dit Gauvain, n'en doutez pas; c'est le chevalier nouvel, celui que vous avez adoubé de ses propres armes.»

Il y eut parmi les barons un grand mouvement,chacun demandant à partir sur-le-champ pour la Douloureuse garde. Gauvain fut d'avis que le roi ferait bien d'envoyer avant lui dix chevaliers pour savoir comment la chose était arrivée. Voici le nom de ceux qui furent désignés: Gauvain, Yvain le grand, Galegantin le Gallois, Galesconde, le fils Aré, Karadoc Briebras, Yvain l'avoutre (ou le bâtard), Gosoin d'Estrangor, Meraugis et Aiglin des Vaux.

En chemin, ces chevaliers rencontrèrent un frère convers monté sur un mulet et affublé d'une chape bleue. «Savez-vous, lui dirent-ils, le chemin de la Douloureuse garde?—Oui. Pourquoi le demandez-vous?—Nous y voulons aller. Vous plairait-il de nous accompagner?» Le frère convers avait reconnu Gauvain, il consentit à les guider. Ils arrivent au tertre et le gravissent. La porte de la Douloureuse Garde était ouverte; personne n'en défendait l'entrée. Mais la seconde était fermée, et sur la guérite était un gardien qui voulut savoir le nom de ceux qui demandaient à passer. «Je suis Gauvain, le neveu du roi Artus; ces chevaliers sont de la Table ronde.—Sire, dit la guette, il faut vous résigner à passer la nuit dans le bourg: revenez demain.»

Gauvain n'insista pas, et, pendant qu'ils se dirigent vers le bourg, la guette s'en va dire au Blanc chevalier que monseigneur Gauvain, luidixième, s'était présenté devant la seconde porte. Le Blanc chevalier ne voulait pas que personne y entrât avant la reine; il défendit de leur ouvrir sans en recevoir de lui la permission.

Le lendemain, de grand matin, voilà monseigneur Gauvain qui revient à la seconde porte. «Je ne puis vous ouvrir encore, dit la guette; mais, si quelqu'un de vous avait été mis aux lettres, vous feriez bien de voir ce que la première enceinte contient.» Gauvain répond en montrant le frère convers, et la guette descendant aussitôt sort de la seconde enceinte par la poterne et revient introduire les chevaliers dans le cimetière. Là se trouvaient de nombreuses lames que le seigneur du château avait couvertes d'inscriptions fausses, afin que, la nouvelle en arrivant au roi Artus, ce prince vînt se faire prendre en essayant de venger ses amis. Le convers lut à plusieurs reprises:Ci-gît tel, et voici son image.Sur le mur qui abritait les rangées de tombes, il leur était aisé de voir autant de heaumes, apparemment ceux des chevaliers dont les corps reposaient plus bas. Ces chevaliers étaient de la maison du roi; mais la plupart vivaient encore.

Pendant que les dix chevaliers les regrettaient, le frère convers s'arrêtait devant une dalle posée au milieu du cimetière. Les lettres disaient:Ci-gît le meilleur des bons, celui quiconquit la Douloureuse garde.«Ah! dit Gauvain, c'est le nouvel adoubé, dont le frère d'Aiglin des Vaux nous a raconté les prouesses.» Et ils répandirent de nouvelles larmes sur la funeste destinée d'un chevalier qui, s'il eût vécu, aurait, pensaient-ils, effacé la renommée de tous ceux de la Table ronde.

Gauvain ne pouvait douter de la mort du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde. Il rentrait tristement avec ses compagnons, quand il fait rencontre d'un baron entre deux âges et de haute mine, qui leur demande qui ils étaient. «Pourquoi, dit Gauvain, tenez-vous à le savoir?—Pour vous être peut-être de bon secours.—Eh bien, j'ai nom Gauvain, le neveu du roi Artus.—Qui vous donne l'air si désolé?—La mort de plusieurs de nos amis que nous venons d'apprendre.—Le pays en effet est loin d'être sûr, depuis que le châtelain de la Douloureuse garde a été contraint d'abandonner la place. Il a juré de faire payer son malheur au monde entier: mais venez héberger chez moi; mon château ne redoute aucune attaque,vous y serez en pleine sécurité. D'ailleurs je dois vous dire que vous avez été trompés et, que je pourrai vous rejoindre aux amis dont on vous a montré la tombe.—Pour les revoir, s'écrie Gauvain, j'irais volontiers au bout du monde.—Suivez-moi donc.»

Ils côtoyèrent pendant quelque temps la rivière d'Hombre et arrivèrent en face d'une île sur laquelle se dressait un château. Une nacelle attachée au rivage les transporta; le baron inconnu les conduisit dans une tour où des écuyers vinrent les désarmer en leur présentant de belles robes fourrées. On leur proposa ensuite de visiter le château: ils montèrent au solier ou étage supérieur. Tout à coup ils se voient entourés de chevaliers armés de toutes pièces qui les avertissent, en levant les épées, de ne pas résister. Comment se seraient-ils défendus? ils étaient désarmés. Gauvain se laissa lier les mains; mais Galegantin le Gallois, moins patient, s'élança sur un des fer-vêtus, le renversa et lui prit son épée. Vingt autres fondent sur lui, le terrassent et lui font de larges blessures. Ainsi tous furent liés et poussés au bas des degrés, jusqu'à l'entrée de la cuisine où le seigneur châtelain hâtait le manger. «Traître! lui cria Yvain l'avoutre, est-ce l'hôtel que vous nous aviez promis?—Assurément, répond le châtelain; n'êtes-vous pas dans une des plus fortes maisons de la Grande-Bretagne? Jevous ai parlé des compagnons que vous croyez déjà dans l'autre monde; vous allez les revoir.» Il donne ordre à ses gens de conduire et enfermer ses nouveaux prisonniers dans un souterrain profond où depuis longtemps gémissaient le roi Ydier, Guiffrey de Lamballe, Yvain de Lionel, Caradoc de Karmesin, Kaeddin le petit, Keu d'Estraus, Giflet fils de Do de Carduel, Dodinel le sauvage, le duc Talas, Madot de la Porte et Lohos, le fils du roi Artus et de la belle Lisamor de Caradigan. Ce fut un grand sujet de joie et de douleur pour tous ces bons chevaliers; heureux de se retrouver, dolents de se voir tous à la merci du plus félon des hommes.

Revenons au Blanc chevalier. Il avait conquis la Douloureuse garde, mais n'avait pas le secret des enchantements qui en maintenaient les mauvaises coutumes. Il s'était installé dans les salles d'honneur, avec la demoiselle du lac qui lui avait apporté les trois écus. Comme il était assis devant une table couverte d'un excellent manger, il entend les gémissements d'une autre demoiselle qui, passant rapidement sous les murs, prononçait en pleurant lesnoms de Gauvain, d'Yvain et de leurs compagnons: elle suivait la route de Galles. Le Blanc chevalier repousse la table et demande ses armes. «Où voulez-vous aller? dit la demoiselle du lac; ne faut-il pas que vous demeuriez ici quarante jours?—Je veux aller en quête de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, mon maître.—Je vous suivrai.—Non, demoiselle; au nom de votre dame qui est aussi la mienne, veuillez attendre ici mon retour qui ne devra pas, je l'espère, tarder beaucoup.»

Cela dit, il presse son cheval et rejoint la demoiselle éplorée. Après l'avoir saluée: «Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur Gauvain?—Ah! s'écrie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu, Fils de roi! J'avais un message à fournir auprès de vous; mais à l'entrée du château on m'annonça votre mort, on m'indiqua votre sépulture; je revenais fort affligée, quand, pour comble de deuil, j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixième, était prisonnier de Brandus. Le traître les a conduits dans son châtelet des Îles, à bon droit surnomméla Prison douloureuse, et vous seul pourrez les en tirer.—Dites-moi, demoiselle, quel était votre message?—Ma dame m'avait chargée de vous recommander de garder votre cœur d'un amour indigne de vous; car il vousempêcherait de monter en prix. La valeur des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bonté, de la valeur de la dame qu'ils font vœu d'aimer.»

Le Blanc chevalier ne répond pas, mais se laisse conduire en vue de l'île où Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de la demoiselle, il s'arrête dans le bois qui touchait à la rivière d'Hombre, pour voir sans être vu ceux qui entraient dans l'île. Bientôt d'une nef descendent quinze fer-vêtus, qui prennent le chemin de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de l'écu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent à qui rentrera plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les plus attardés; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur, regagna la nef et se mit au large.

Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par une fausse poterne[35]. À son retour il apprit que la reine et le roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde était réellement conquise, étaient arrivés dans lebourg, et ne comprenaient pas qu'on s'obstinât à tenir les portes fermées[36]. Il se hâta d'avertir la guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait fréquemment dans une rêverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-là, au commencement de Tierce, il était dans son pavillon, la tête inclinée, l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer à la Douloureuse garde. Vainement les gens du château, qui espéraient aussi de lui leur délivrance, criaient du haut des murs: «Roi Artus, l'heure passe, l'heure passe!» Il n'entendait rien. La reine dont l'oreille était plus éveillée, voulant savoir quelle était la raison de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, après avoir été visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au château; il la reconnut, et fut assez maître de lui pour dire: «Dame, Dieu vous bénisse!—Vous aussi, répond-elle.—Voulez-vous entrer ici?—Assurément, sire chevalier.—Ouvrez!» crie-t-il à la guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval sous la voûte; la guette laisse retomber derrière lui les battants, et la reine reste à la porte. Pour lui, sans mot dire il monte à la guérite et regarde avec unesorte d'extase la reine qui ne comprend rien à l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa rêverie, et appelant messire Keu: «Sénéchal, dit-il, allez voir si l'on veut enfin ouvrir.» Keu rencontre la reine encore émue de ce qui lui était arrivé. Elle lui conte son aventure, et le sénéchal apercevant à la guérite le Blanc chevalier: «Sire chevalier, dit-il, c'est à vous grande vilenie d'avoir ainsi gabé la reine.» L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait conduit à la Prison douloureuse arrivant à lui: «Êtes-vous sourd? dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?—Quel chevalier?—Là, devant vous.—Ah! sénéchal, que voulez-vous?—Je vous blâme d'avoir fait deux hontes: à madame la reine en la laissant dehors, à moi en ne me répondant pas.» Ces mots navrent de douleur le Blanc chevalier, et s'en prenant à la guette: «Malheureux! ne t'avais-je pas commandé d'ouvrir à madame la reine? Sans tes cheveux blancs je te clouerais de cette épée contre la porte. Ouvre désormais à tous ceux qui se présenteront.»

La guette obéit en tremblant de tous ses membres. On vit alors arriver barons, chevaliers, dames et demoiselles, en même temps que la reine et le roi. Le cimetière attire d'abord leurattention. Artus y entre et fait lire à ses clercs les mots tracés sur les tombes:Ci-gît messire Yvain,Ci-gît messire Gauvain, et les autres. Quel sujet de douleur! Il jure de venger son cher neveu, sort de ce lieu funeste et arrive à la seconde porte qu'il pensait trouver également ouverte. Mais celui qui la gardait lui déclare que le nouveau seigneur du château ne lui avait pas donné ordre d'ouvrir, et qu'il devait attendre cet ordre. Artus retourne donc à son camp, assez mécontent de délais dont il ne peut comprendre la raison.

C'est que notre Blanc chevalier, afin d'apaiser le ressentiment de la reine, avait repris le chemin de la Prison douloureuse. En sortant du bois, il vit descendre d'une nacelle un ermite lisant ses heures. C'était un prud'homme, autrefois bon chevalier, que le chagrin de la mort de ses enfants avait éloigné du siècle. «Mon frère, lui dit-il en le saluant, d'où venez-vous?—De la Prison douloureuse où je suis allé porter le calice à deux chevaliers en danger de mort. L'un est Galegantin, l'autre Lohos, le fils du roi Artus et le plus malade des deux. C'est vous, je pense, qui avez conquis la Douloureuse garde, et qui venez tenter de délivrermessire Gauvain? Or, j'ai entendu que Brandus devait, cette nuit, tenter de surprendre le camp du roi, avec cent cinquante de ses hommes. Vous pouvez sauver le roi en allant le prévenir du danger qui le menace; Brandus sera facilement vaincu, et, pour conserver la vie, il rendra volontiers ses prisonniers.» Le Blanc chevalier remercia l'ermite, et le suivit jusqu'à sa demeure. C'était une forte maison, nommée le Plessis, construite sur un monticule entouré de fossés à la Galloise. Après avoir reconnu qu'elle pourrait lui être de grand secours, il revint aux abords de l'île, décidé à déjouer lui-même les projets de Brandus, sans en avertir le roi. Quand la nuit fut serrée, il entendit un léger bruit de gens armés débarquant et prenant le chemin de la Douloureuse garde. Il les suivit jusqu'à la sortie du bois; et comme ils avaient mis pied à terre pour resserrer la sangle des chevaux, il fondit sur eux en criant: «À mort! à mort les traîtres!» Ils se croient prévenus par toute la chevalerie du roi, et, saisis d'épouvante, courent çà et là, les uns à pied, les autres à cheval. Nul ne songe à se défendre, et, le bruit arrivant aux sentinelles posées devant les pavillons, l'alarme est donnée au camp. Les gens de Brandus, entendant les cris et le mouvement des chevaux, se rejettent dans le bois. Un rayon de lune permet au Blanc chevalier de reconnaîtreBrandus, qu'il atteint d'un revers d'épée et renverse sur la crinière de son cheval. D'un second coup, il le jette à terre et le foule aux pieds: il allait lui trancher la tête et avait déjà délacé le heaume, quand Brandus lui crie: «Merci! ne me tuez pas si vous aimez le roi Artus!—Vous rendez-vous?—Oui, si vous ne me donnez pas pour prison la Douloureuse garde.—C'est là précisément que j'entends vous retenir.—Eh bien, je préfère la mort, et vous perdrez, en me frappant, tout moyen de délivrer monseigneur Gauvain.—Pour délivrer messire Gauvain, il n'est rien que je ne fasse: montez en croupe derrière moi; nous irons, non pas à la Douloureuse garde, mais à l'ermitage du Plessis.»

Brandus eut grande peine à se soulever et à monter sur le cheval du Blanc chevalier. Mais, avant de gagner le Plessis, ils firent rencontre des chevaliers du roi, qui revenaient de la poursuite des gens de Brandus. Messire Keu fut le premier à les apercevoir, et s'adressant au Blanc chevalier: «Au nom de monseigneur le Roi, j'entends savoir qui vous êtes.—Je suis un chevalier; cela doit vous suffire, et celui que je mène en croupe est mon prisonnier.» Keu regarde et reconnaît l'ancien et le nouveau maître de la Douloureuse garde: «Oh! oh! dit-il, c'est vous, chevalier, qui avez hier fermé laporte au nez de madame la reine. Celui que vous menez en croupe est l'ennemi de notre sire le roi Artus. Comme homme du roi, je serais parjure de ne le réclamer pas; laissez-moi le conduire à monseigneur Artus.» Le Blanc chevalier répond: «Celui-là n'est pas encore né qui me l'enlèvera.—Ce sera moi, pourtant.—Ne le touchez pas, ou je fais un tronçon de votre bras.—Eh bien! que votre prisonnier descende, nous verrons qui méritera de le garder.—Il n'est pas besoin; je le défendrai bien sans le mettre à terre.» Ils prennent alors du champ, reviennent l'un sur l'autre le glaive en arrêt. Mais Keu brise le sien sur l'écu du Blanc chevalier; celui-ci l'atteint au-dessous de la selle, lui met le fer dans la cuisse et le jette lourdement à terre. Avant de s'éloigner: «Messire Keu, dit-il, vous pourrez dire si le champion de la dame de Nohan avait besoin de vous pour la défendre.»

Les gens du roi, qui avaient été témoins de la rencontre, relevèrent messire Keu et le transportèrent sur leurs écus dans sa tente. Pour le Blanc chevalier, il arrivait au Plessis et faisait jurer à Brandus, sur les saints de l'autel, qu'il lui rendrait les prisonniers. Brandus envoya aussitôt vers son sénéchal, avec ordre d'amener à l'ermitage tous les chevaliers retenus dans l'île. Dès qu'ils furent arrivés: «Sire, dit-il auBlanc chevalier, je vous rends ces prisonniers, et je vous somme à mon tour de tenir votre promesse.—Brandus, répond le Blanc chevalier, vous êtes libre.—Eh quoi! dit l'ermite, vous laissez échapper Brandus?—Oui; j'en avais pris l'engagement.—Malheureux engagement! Brandus seul pouvait abattre les mauvaises coutumes de la Douloureuse garde et vous aurez peine à retrouver la même occasion de les conjurer.»

Le Blanc chevalier ne voulait pas cependant que les prisonniers de Brandus pussent paraître devant le roi Artus avant l'entrée de la reine dans la Douloureuse garde. Il les pria de rester dans l'ermitage jusqu'à son prochain retour, et revint à la Douloureuse garde. Dans la partie du palais qu'il avait choisie étaient demeurées les deux pucelles envoyées par la Dame du lac: l'une qui lui avait remis les trois écus, l'autre qui l'avait conduit à la Prison douloureuse. «Sire chevalier, dit la première en le revoyant, vous vous êtes fait longuement désirer.—Belle douce amie, patientez encore, je ne vous donnerai congé qu'après avoir délivré monseigneur Gauvain. Je ne tarderai guère.»

Cela dit, il va demander à la guette de la seconde porte si le roi s'y était présenté. «—Oui, sire.—Eh bien, la défense est levée. Laissezentrer le roi, la reine et tous ceux qui le demanderont.» Artus, sortant de ses habituelles rêveries, venait d'envoyer un chevalier à la seconde porte. Quand on lui annonça que la défense était levée, il monta à cheval ainsi que la reine et leur nombreuse compagnie. Messire Keu fut transporté en litière, les blessures qu'il avait reçues en voulant reprendre Brandus ne lui permettant pas de chevaucher.

La seconde porte s'ouvrit avec fracas. Devant eux se dressaient de vastes et superbes constructions, de belles et nombreuses maisons. Ce qu'on appelait alors château était en même temps une ville, construite autour ou à la suite d'un château. Ils virent le double rang des loges, ou galeries extérieures, peuplées de dames, chevaliers, demoiselles et bourgeois, tous pleurant amèrement, mais sans dire un seul mot. Le roi entra, parcourut les salles; partout le même silence. «Nous voyons assurément ici, dit-il à la reine, les victimes d'un enchantement, et nous ne pouvons deviner qui les en délivrera.»

Mais quand le Blanc chevalier sortait du château pour aller reprendre messire Gauvain, il entendit les prisonniers pousser un immense cri:Roi, arrêtez-le! Roi, arrêtez-le!À ce bruit imprévu, le roi, la reine paraissent à une fenêtre; ils sont aperçus par le Blanc chevalierqui s'arrête involontairement à les regarder, et s'incline. Le roi en lui rendant son salut: «Me direz-vous, chevalier, pourquoi ces gens me crient de vous arrêter?—Non, sire, car je ne le sais pas non plus: mais demandez-leur ce qu'ils me veulent; je ne pense pas qu'ils aient rien à me reprocher.» Le roi va vers eux et leur demande ce qui les engage à vouloir retenir le chevalier. «C'est que par lui doivent être abattues les mauvaises coutumes de céans.» Mais quand il revint sur ses pas, le chevalier avait déjà passé la première porte, et, désolé de n'avoir rien compris aux cris qu'il entendait, le roi demeura plus troublé que jamais.

Le Blanc chevalier fut bientôt arrivé à l'ermitage où il avait laissé Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. «Vous pourrez, leur dit-il, entrer demain matin dans la Douloureuse garde; vous saluerez de ma part monseigneur le roi et madame la reine. Mais ne demandez pas qui je suis, il vous suffit de savoir que je suis un chevalier.»

Il prit congé d'eux, se rendit de ce pas à la maison religieuse de la Tombe-Lucan, où il avait averti ses écuyers de l'attendre, avant d'entreprendre la conquête de la Douloureuse garde. Cependant arrivait dans ce fameux château monseigneur Gauvain, monseigneur Yvainet les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. «Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il.—Sire, nous ne le savons pas bien. Un chevalier félon nous a conduits dans son château et nous a retenus prisonniers, après nous avoir fait déposer nos armes. Un chevalier inconnu nous a délivrés en nous recommandant de saluer de sa part le roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un écu d'argent à trois bandes vermeilles.—C'est donc, dit la reine, le chevalier qui sortit hier du château et que les gens qui sont retenus ici vous criaient d'arrêter. L'avez-vous vu désarmé?—Non, madame; il ne voulut pas ôter son heaume, sans doute afin de n'être pas reconnu.

«—Je n'ai maintenant, dit le roi, aucune raison de séjourner ici plus longtemps.—Comment! sire,» lui dit vivement la première demoiselle du Lac, «pouvez-vous partir sans avoir le secret des aventures de ce château?—Je ne vois pas, fait le roi, le moyen de les apprendre; mais si je connaissais celui de vous délivrer, je ne me laisserais arrêter par aucun danger. Dites ce qu'il faudrait faire pour cela.—Sire, je ne puis être délivrée que par le chevalier que vous avez laissé partir.—Mais, fit alors messire Gauvain, vous le connaissez donc?—Assurément.—Ainsi,vous pouvez nous apprendre qui il est?—J'ai promis de le taire; je pourrai seulement vous aider à le découvrir.—Moi, je jure de ne m'arrêter qu'après l'avoir trouvé[37].» Ce vœu fut peu agréable au roi; car, avant de s'éloigner, Gauvain lui avait rappelé que le prince Galehaut, fils de la Géante et prince des Îles étranges, s'était promis d'obliger bientôt les barons bretons et leur roi lui-même à le reconnaître pour suzerain[38], et qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour tenter de l'arrêter sur les marches du Galore. «Ah! beau neveu, dit le roi, comment songez-vous à nous quitter?—Sire, je l'ai juré; et vous devez autant que moi désirer de connaître le nouveau seigneur de céans. Je ne tarderai pas sans doute à vous satisfaire.» Cela dit, ils se séparèrent; le roi fort inquiet d'un départ quipouvait le priver de son meilleur chevalier dans la guerre qu'il allait soutenir.

Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé, il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.—«Je suis à la reine de la Grande-Bretagne.—Sire, dit aussitôt le Blanc chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on doit infliger à chrétien?—On lui ferait, dit l'autre, pis encore, si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle dont il soutient la tête.—N'en croyez rien, chevalier. Jamais je n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.—Puisqu'il nie, chevalier, au lieu de vous venger de vospropres mains, que ne l'accusez-vous en cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?—Il n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.—C'est donc moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps, il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.—Sire chevalier, si vous le trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je mon libérateur?—Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la Douloureuse garde.

On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant, le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraînesous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.

Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il est.—«Au roi Artus.—Dites alors au plus vain des rois. Sa maison est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain lui-même n'en serait pas venu à son honneur.—Seriez-vous, sire chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait navré?—Oui, sans doute.—Et moi, je suis celui quifit le serment dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.—Je ne mentirai pour rien au monde.—Défendez-vous donc.»

Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.

Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement en marche.

Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il nemanqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah! dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans la Douloureuse garde!—Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?—Suivez votre chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.

Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons, et non loin de lui deux palefrois traînant lentement la litière du Chevalier malade. Il alla demander aux écuyers à qui la litière appartenait.—«À un chevalier gravement blessé, qui vient de s'endormir.» Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la prairie. Il voit bientôt passer deux chevaliers qui allaient prendre le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes sont au roi des Cent chevaliers. On ne désignait pas autrement ce prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il était cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait était sur les marches de Norgalles et de Cambenic.

Comme ils s'éloignaient, Gauvain vit sur la même voie deux écuyers qui portaient une bière. «Leur seigneur, dirent-ils, venait d'être tué pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navré que celui qui l'avait navré.—Et quelles étaient les armes de celui qui mit à mort votre seigneur?—Un écu de sinople à la bande blanche de belic; à le voir, on eût cru qu'il était lui-même assez malade.—Oh! pensa Gauvain, ce doit être le chevalier que je cherche et qui déferra le chevalier navré à la cour du roi.» Il allait rentrer dans la forêt, quand il remarqua à peu de distance une enceinte de lances formée autour d'un riche pavillon devant lequel était assis Helain le blond, un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. «Soyez le bienvenu, monseigneur Gauvain! lui dit Hélain en se levant; où allez-vous ainsi?—En quête d'un chevalier qu'on porte en litière.—Mais le jour baisse; vous n'espérez pas le retrouver, une fois la nuit venue: remettez à demain votre quête.» Gauvain y consentit et entra dans le pavillon.

On allait le désarmer, quand on entendit un grand bruit au dehors. C'était la compagnie d'une dame montée sur un palefroi, et chevauchant sous un dais que tenaient quatre chevaliers, pour la garantir des rayons du soleil couchant. Elle portait un manteau d'hermine jetésur une robe de satin vermeil. Vingt chevaliers du roi des Cent chevaliers arrivent et s'adressent à l'escorte: «Seigneurs, dit le premier, notre roi désire que vous conduisiez cette dame à son pavillon.—Nous n'avons rien à faire avec votre roi.—Nous saurons bien vous contraindre d'obéir.» Le combat s'engagea, et le parti des Cent chevaliers l'eût emporté, si Gauvain ne fût intervenu. «J'offre, leur dit-il, de conduire cette dame au pavillon de votre roi et de la ramener.» C'était la dame de Nohan, qui se rendait de son côté à l'Assemblée des Marches de Galore; car alors les hautes dames paraissaient à ces réunions pour mieux encourager ceux qui prenaient part aux joutes[39]. Le roi des Cent Chevaliers vint à la rencontre de la dame, et l'aurait volontiers retenue, si Gauvain ne se fût engagé à la ramener au milieu des siens. Après l'avoir reconduite, il revint au pavillon d'Helain; mais ce retard d'une nuit l'empêcha de rejoindre le Chevalier malade.

Celui-ci, le lendemain, se fit poser à terre sous un grand orme, pour prendre le frais et essayer de dormir. Vient à passer une dame richement accompagnée; elle veut voir quel est ce chevalierendormi, descend, se baisse, lui découvre le visage, et reconnaît en fondant en larmes celui qui l'avait délivrée des poursuites du roi de Northumberland. «Ah! dit-elle aux écuyers, guérira-t-il?—Nous le croyons.» Réveillé par le bruit, le malade a beau se détourner, elle lui porte les mains sur le visage et lui couvre de baisers la bouche et les yeux. «Cher seigneur! disait-elle, ne vous cachez pas, je vous ai reconnu: je vous demande en grâce de consentir à attendre chez moi votre parfaite guérison; vous n'aurez à craindre aucun indiscret, et nous prendrons de vous tout le soin possible.»

C'était encore, on l'a déjà deviné, la dame de Nohan, que le Chevalier malade ne put se défendre de suivre. La litière se remit en marche: ils passèrent devant la Douloureuse garde sans s'y arrêter, et descendirent dans un des châteaux de la dame, qui était à dix lieues de Nohan. Le chevalier y séjourna jusqu'au temps de sa parfaite guérison.

Nous ne suivrons pas Gauvain dans tous les incidents de sa quête; nous ne dirons pas comment il rencontra le félon Bréhus sans pitié, frère de Brandus; comment il se défendit de ses mauvais tours, et apprit enfin le nom du vainqueur de la Douloureuse garde. Ces aventures multipliées et assez confuses peuventêtre facilement distraites du livre de Lancelot.

Une fois guéri de ses blessures, notre chevalier remerciait la dame de Nohan et prenait congé d'elle. Il rencontra le soir même un écuyer chevauchant à toutes brides. «Qui vous oblige à tant de hâte?» lui dit-il en passant devant lui.—«Je cherche celui qui seul peut nous tirer de peine; madame la reine est dans la Douloureuse garde, et les gens du château jurent de la retenir tant que ne sera pas revenu le preux chevalier qui l'a conquise. La reine a envoyé des messagers sur toutes les routes pour s'enquérir de lui et le prier de venir la délivrer.—Bel ami, dit le Chevalier, madame la reine sera-t-elle délivrée si celui dont tu parles rentre dans le château?—Assurément.—Retourne, et dis à madame la reine qu'il arrivera cette nuit ou demain matin.—Mais j'ai ordre de ne revenir qu'après avoir vu ce chevalier.—Rapporte que tu l'as vu.—Vous êtes donc celui que je cherche?—Eh! tu me fais parler malgré moi.»

Il entra dans la Douloureuse garde en mêmetemps que l'écuyer. Toutes les rues étaient illuminées de cierges et de torches. «Où est la reine? demande-t-il à l'écuyer.—Je vais vous conduire à elle: mais il faut traverser un souterrain fermé d'une porte de fer.» Avant de la franchir, le Chevalier dépose son heaume, il entre, l'écuyer lui tend une poignée de chandelles[40], en l'avertissant de les allumer pendant qu'il poussera la porte derrière lui; mais il la ferme en dehors et s'esquive. Le Chevalier, ne l'entendant plus, devine qu'on l'a trompé, qu'il ne trouvera pas la reine et ne sortira du souterrain que par la grâce de Dieu. La nuit arrive et s'écoule. Au point du jour, il aperçoit d'incertaines lueurs et entend une voix de femme: «Sire chevalier, vous le voyez, vous n'avez pas de défense; il faut composer pour sortir d'où vous êtes.—Que demande-t-on de moi?—Que vous rameniez la paix dans ce lamentable château.—Mais la reine, où est-elle?—Loin d'ici; elle vous charge d'être son otage. Par vous doivent cesser les enchantements de la Douloureuse garde.—Et par quel moyen?—Faites ce que vous pourrez et ce qu'exigera l'aventure.—J'en prends l'engagement.» Une fenêtre s'éclaire au haut de la voûte et laisse voirdes reliques de saints: Lancelot jure sur elles de ne reculer devant aucun obstacle.

Alors la porte de fer tourne sur ses gonds et s'ouvre de nouveau; il trouve en dehors un repas abondant dont il avait grand besoin. Une voix lui crie: «Maintenant, vous avez le choix de demeurer quarante jours dans le château, ou de tenter de conquérir la double clef des enchantements.—Je préfère, dit-il, le second parti.»

En reprenant les armes qu'il avait déposées à l'entrée, il se signe et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie d'une porte éloignée, il voit poindre une lumière. Il marche de ce côté, franchit la porte, et, tout d'un coup, entend un grand bruit; il avance encore, malgré un fracas horrible qui lui donne à penser que la voûte s'écroule. Les parois, le seuil, tout semble tourner sur lui; il se retient à la muraille du mieux qu'il peut, jusqu'à l'entrée d'une seconde porte cintrée. Elle était défendue par deux chevaliers de cuivre émaillé[41], tenant chacun une grande épée que deux hommes auraient eu peine à soulever. Ils en ferraillaient constamment, de façon que rien ne pouvait passer sans être mis en pièces.

Le Chevalier, l'écu en avant, s'élance entre les épées qui pénètrent dans les mailles de son haubert jusqu'à l'épaule, d'où s'échappe un jet de sang; il passe outre en tombant sur ses mains: malgré la douleur qu'il ressent de cette chute, il reprend l'épée tombée devant lui et continue d'avancer, toujours l'écu devant sa poitrine. Il arrive ainsi à une troisième porte défendue par un puits[42]de sept pieds de long et de large, exhalant une odeur fétide, et d'où sortait un bruit effroyable. À la porte était un grand éthiopien, jetant par la bouche des torrents de flamme bleue, tandis que jaillissaient des charbons ardents de ses yeux. À l'approche du Chevalier, le monstre lève des deux mains une hache énorme, prête à retomber dès qu'il le verrait à portée.

Le Chevalier hésita un instant, le puits seul paraissant offrir un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment qu'il a prononcé, remet l'épée dans le fourreau, prend son écu par l'extrémité des guiches, et le lance de toute sa force au visage de l'éthiopien: la hache écartèle l'écu, mais elle y reste engagée. D'un grand élan, le Chevalier saute de l'autre côté du puits en levant les mains qu'il arrête sur le cou de l'éthiopien. Celui-ci fait de grands effortspour dégager sa hache, et cependant le Chevalier lui étreint la gorge et le frappe au visage à poings fermés. Force lui est de lâcher son arme, il fléchit, tombe à la renverse; le Chevalier, tombé en même temps que lui, se relève, le saisit par les pieds et le précipite dans le gouffre.

Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement émaillé tenait de la main droite la double clef des enchantements. Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dressé au milieu de la salle. Des lettres creusées dans le métal disaient:La grosse clef déferme le pilier, la menue le coffre.Il ouvre le pilier, aperçoit le coffre; mais, quand il touche à la seconde clef, il entend un bruit si effroyable, des cris si perçants, que le pilier lui-même en est ébranlé. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses l'une que l'autre. De là partaient tous les enchantements répandus dans le château. De violents tourbillons se forment et de noires vapeurs, puis des clameurs aussi épouvantables que si tous les diables d'enfer eussent été là réunis. En réalité, il s'y en trouvait un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner; il tombe pâmé devant le pilier: quand il revient à lui, le pilier, l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers quigardaient la première porte, tout avait disparu. Le souterrain était ouvert, il en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En repassant par le cimetière, il n'y trouva plus de tombes, de lettres ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, déposa les clefs sur l'autel et monta au palais.

Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les actions de grâces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait pas été retenue prisonnière et qu'on s'était entendu pour le tromper et le décider ainsi à revenir à la Douloureuse garde. Il ne s'y arrêta qu'une seule nuit et, dès le lendemain, il fit ses adieux à ceux qu'il venait de délivrer de la cruelle oppression des démons.

À compter de ce moment, la ville, le bourg et le château ne s'appelèrent plus que laJoyeuse Garde: nous en reparlerons plus d'une fois.

Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivière, aperçut sur l'autre rive une haute bretêche que protégeait une enceinte de palissades. Dans l'intention de s'y arrêter, il passa le gué avec la demoiselle qui l'avait si longtemps attendudans la Joyeuse garde. Le gardien de la bretêche tira la porte coulante[43]à leur approche, et laissa entrer les écuyers et la demoiselle. Mais, quand ce fut au tour du Chevalier, il fit revenir la porte sur elle-même. «Frère, lui demande le Chevalier, pourquoi me laisses-tu dehors?—C'est qu'avant d'entrer, vous devez me dire qui vous êtes.—Je suis de la maison du roi Artus; cela doit te suffire.—Oui, pour que la porte reste baissée.—Au moins laisse sortir mes écuyers et ma demoiselle.» Ici, pas de réponse, et le bon chevalier, outré de dépit, repassait lentement le gué, pendant que la dame de la bretêche ôtait la housse de l'écu que les écuyers avaient déposé. À la vue du blason d'argent à la bande noire[44], elle se hâte d'ouvrirla fenêtre et de crier: «Revenez, revenez, chevalier! veuillez, au nom de la chose que vous aimez le mieux, passer la nuit dans notre maison.»

Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire devant lui; il est conduit dans une chambre haute où ses écuyers le désarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beauté de son corps et la bonne grâce de ses mouvements. On cornait le dîner, quand arrive le maître de la bretêche: «Ah! sire, lui dit la dame en le débarrassant de ses armes, vous avez pour hôte le preux jouteur dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemblée.—Dame, dit sévèrement le bon chevalier, vous n'êtes pas courtoise d'avoir découvert l'écu que je tenais caché.—Pardonnez, sire, à ma curiosité; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous est dû.—En effet, dit à son tour le maître du logis, vous êtes l'homme que je désirais le plus connaître. Non que vous m'ayiez bien traité à la deuxième assemblée; vous nous avez renversés, moi et mon chevall'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le cœur crevé.»

On se mit au manger. Les nappes ôtées, le bon chevalier demande au maître de la maison ce qui l'avait obligé à sortir armé. «Je revenais de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au navré de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navré. Le navré était mon ennemi mortel, pour avoir tué le frère de ma mère: vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.»

Ces paroles désolèrent le bon chevalier, qui regretta bien de les avoir provoquées. Il cacha son émotion; les lits furent dressés, ils allèrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gémit et pleura; car il se voyait contraint, pour éviter le parjure, de provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalité.

De grand matin, il se présente devant son hôte, tout armé, à l'exception du heaume et des gants: «Beau sire, dit-il en s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.—Sire, relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous refuser.—Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navré que celui qui l'a navré.

—«Sainte-Marie! êtes-vous donc le chevalier qui jura de venger le navré?

—«Vous l'avez dit.» Le châtelain resta un temps sans parler. Enfin: «Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navré que le mort.»

Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les écuyers. Mais bientôt il voit accourir le maître de la bretêche, entièrement armé. «Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navré. Je ne pouvais refuser le don que je vous avais promis, pour le temps où vous seriez mon hôte; mais nous sommes en pleine campagne.»

Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ; la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arçons et soient jetés sous le ventre de leurs chevaux. Ils se débarrassent, jettent leurs écus, brandissent les épées et se frappent à coups redoublés. Le maître de la bretêche perd le premier de ses forces; il recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnaître qu'il aime mieux le navré. «À Dieu ne plaise que je démente ce que j'ai dans le cœur!» Le bon chevalier le ménage moins; le fait reculer jusqu'à la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui demande.—«Jamais!» D'un dernier coup il l'étend à terre; il appuie un genou sur sa poitrine, il délace son heaume: «Vous pouvez encore sauver votre vie.—Plutôt mourir!» Pour ne pas l'achever de son épée, le bon chevalier le saisit, le soulève etva le jeter dans le courant. Cela fait, il s'éloigne en regrettant le serment qui vient de le contraindre à tuer un prud'homme qui lui avait donné le pain, le sel et le gîte.

Après avoir ainsi combattu et mis à mort malgré lui le vavasseur chez lequel il avait reçu une si courtoise hospitalité, le Chevalier erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la nuit chez une dame veuve, à l'entrée d'une forêt voisine de Kamalot, et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagné de la demoiselle du Lac et de ses deux écuyers. Bientôt il fit rencontre d'un valet monté sur un grand chasseur. «Valet, lui dit-il, quelles nouvelles?—L'arrivée à Kamalot de madame la reine.—Quelle reine?—La reine Genièvre, la femme du roi Artus.» Et, cela dit, le valet s'éloigne.

Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les rênes et laisse le coursier aller à l'aventure, jusqu'en face d'une maison forte. Aux fenêtres était une dame, en simple chemise et surcot, les tresses répanduessur les épaules: elle plongeait les yeux sur les prés et les bois. Le bon chevalier, sortant tout à coup de sa rêverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler plus longtemps.

Vint alors à passer un chevalier armé de toutes armes, qui lui demande ce qu'il a tant à regarder. L'autre ne l'entend pas et ne fait nulle réponse. «Je demande ce que vous regardez,» dit l'inconnu en le poussant au bras.—«Ce qui me plaît; et vous n'êtes pas courtois de me jeter ainsi hors de mes pensées.—Je vous demande pourtant, par la chose que vous aimez le plus, quelle est cette dame que vous regardez si bien?—C'est madame la reine.—Est-ce à vous de savoir quelle est la reine? Bien m'est avis que vous ne regardez de ce côté que pour éviter de me parler. Après tout, auriez-vous le courage de me suivre?—Oh! répond le bon chevalier, si vous allez où je n'oserais aller, vous pouvez vous vanter de passer les plus renommés de prouesse.—Nous verrons bien.»

L'inconnu continue son chemin et le bon chevalier le suit. «Beau sire, lui dit l'inconnu, vous passerez la nuit chez moi, et demain matin nous irons où je vous ai dit.» Le bon chevalier se laissa héberger dans une maison qui longeait la rivière; et, le lendemain de grand matin, il s'arme, sort avec son hôte, enannonçant à la demoiselle et à ses écuyers, qu'il viendra les reprendre dès que l'aventure sera mise à fin. Pour être sûr de n'être pas découvert, il avait passé à son cou un vieil écu enfumé, au lieu de celui qu'il avait apporté la veille. En continuant à suivre le cours de l'eau, ils se retrouvèrent à l'entrée de Kamalot. Les murs, les tours, les moulins, rappellent alors à notre chevalier le jour de son adoubement. Il arrête son cheval, en laissant l'autre chevalier aller en avant et arriver le premier devant la maison du roi, située, comme tous les autres manoirs d'Artus, sur la rivière. Une dame était aux loges; c'était encore la reine qui suivait des yeux le roi partant pour la chasse. Elle avait levé sa guimpe[45]pour se défendre de la fraîcheur matinale, et était en simple surcot. Quand passa le premier des deux chevaliers, elle baissa sa guimpe, et celui-ci lui dit: «Madame, vous plairait-il me dire si vous êtes la reine?—Oui; pour quelle raison le demandez-vous?—Dame, pour un chevalier, le plus fou des chevaliers.—Est-ce de vousque vous entendez parler?—Oh! non.—De qui donc?» il ne voulut pas répondre à cette question, dans la crainte de nuire au compagnon qu'il avait perdu de vue, et il poursuivit son chemin. Peu de temps après, le bon chevalier arrive en face de la maison du roi. Des femmes lavaient leur linge dans la rivière: «N'avez-vous pas vu, leur demande-t-il, passer un chevalier?—Nenni, nous ne faisons que d'arriver.» Mais la reine, qui avait entendu la demande et la réponse, abaissant de nouveau sa guimpe: «Sire chevalier, dit-elle à haute voix, celui que vous cherchez est entré dans la forêt. Ne perdez pas un moment si vous voulez le rejoindre.» Il lève les yeux et reconnaît la reine. À ces mots:Ne perdez pas un moment, il pique son cheval des éperons sans répondre, mais sans détourner les yeux du visage de la reine. Le cheval qu'il ne dirige plus cède alors à l'envie de s'abreuver et descend dans la rivière. Le lit était profond, si bien que la bête enfonce et nage jusqu'à l'autre bord, défendu par les murs du palais. Elle revient, perd ses forces; le souffle lui manque; elle va disparaître avec celui qu'elle porte, quand la reine, qui suivait des yeux le Chevalier avec une attention presque égale, dit: «Sainte Marie! au secours!» Messire Yvain de Galles sortait pour aller rejoindre le roi: «Ah! messire Yvain, lui dit-elle, voyez ce chevalier; il va mourir s'iln'est secouru.» Yvain aussitôt pousse dans l'eau et arrive au chevalier, dont les flots avaient déjà plusieurs fois recouvert les armes; il le ramène à la rive. «Eh, beau sire! lui dit-il, comment n'avez-vous pas retenu votre cheval?—Vous voyez, sire, je le laissais boire.—Vous le laissiez plutôt noyer et vous noyer avec lui. Où alliez-vous donc?—J'entendais à suivre un chevalier.»

Yvain l'eût aisément reconnu s'il eût eu la ventaille abaissée et s'il eût gardé l'écu qu'il avait porté à la dernière assemblée. Mais celui qu'il avait choisi le matin ne donnait pas grande idée de lui. Yvain lui demande s'il tenait toujours à rejoindre son compagnon: «Assurément.—Repassez donc la rivière, vers le gué, un peu plus haut; suivez dans la forêt le chemin qui sera devant vous.» Cela dit, il le laisse, et le bon chevalier qui ne pouvait détourner ses yeux de la reine, au lieu de gagner le gué, suit les maisons sans penser où il va. Bientôt arrive Dagonnet, le sot chevalier, qui lui demande ce qu'il cherche; et, n'obtenant pas de réponse, saisit le cheval au frein et l'emmène, sans trouver la moindre résistance.

«Assurément, disait la reine à Yvain, ce chevalier vous doit la vie; sans vous il se fût noyé.—Et c'eût été dommage, répondait Yvain, car, malgré son écu enfumé, on voitqu'il est jeune et de bonne nature.—Mais voyez donc; n'est-ce pas encore lui qui se laisse arrêter? Allez voir, je vous prie, messire Yvain.» Yvain obéit, va reconnaître Dagonnet et les conduit en riant devant la reine. «En vérité, madame, vous aviez bien deviné; notre chevalier a été pris par Dagonnet.—Oui, dit le sot, je l'ai rencontré près du gué; je lui ai parlé, il n'a pas répondu: j'ai saisi le frein de son cheval, il m'a laissé faire, et je vous l'amène prisonnier.—C'est fort bien, Dagonnet, dit messire Yvain; si vous voulez, il restera sous ma garde.—J'y consens, dit le sot, mais en répondez-vous?—N'en soyez pas inquiet.»

Tout cela fit assez rire la reine et les dames et demoiselles qui l'entouraient; car on connaissait Dagonnet pour la plus couarde pièce de chair qu'on pût imaginer.

La reine cependant regardait le bon chevalier. Son grand air et sa bonne tenue n'échappaient pas à son attention. «Savez-vous, Dagonnet, dit-elle, le nom de votre prisonnier?—Non, madame; je n'ai pu tirer un seul mot de lui.» Au son de la voix de la reine, le bon chevalier, qui tenait sa lance par le milieu de la hampe, lève la tête, écarte les doigts de la main; le glaive tombe et va déchirer la soie du manteau de la reine. Surprise étrangement, elle dit à demi-voix: «Ce chevalier ne semble pas avoiren lui toute la sagesse du monde.—S'il en eût eu quelque peu, reprend Yvain, Dagonnet ne l'eût pas ramené jusqu'ici. Voyons, chevalier, qui êtes-vous?—Qui je suis? un chevalier.—Je le vois bien; et que demandez-vous?—Je ne sais.—Attendez-vous quelqu'un ou quelque chose?—Vraiment, je ne sais que dire.»

«Madame, dit Yvain, j'ai promis à Dagonnet de le garder; mais, si vous voulez me servir de garant, je le laisserai partir.—Oh! je puis, sans trop m'engager, répondre de lui à Dagonnet.» Messire Yvain relève la lance, la rend au prisonnier de Dagonnet, le conduit au bas des degrés, et lui montrant le gué: «Beau sire, voici le chemin qu'a pris celui que vous vouliez rejoindre.»

Cette fois, le prisonnier de Dagonnet passa le gué et entra dans la forêt, tandis que messire Yvain, curieux de savoir ce qui adviendrait de lui, montait à cheval sans chausser d'éperons, et le suivait à distance. Il le vit approcher d'un tertre sur lequel flottait un gonfanon. C'était l'enseigne du chevalier dont il avait perdu la trace, et qui justement alors descendait de leur côté. «Ah! sire, lui dit le prisonnier de Dagonnet, je vous rejoins enfin. Que me vouliez-vous, en m'engageant à vous suivre?—Avant tout, je veux savoir quelle est votre prouesse.—«C'estlà ce que je montrerai volontiers.» Le chevalier s'éloigne un peu, va prendre son écu et sa lance, et pique vers le prisonnier de Dagonnet qui le reçoit comme il convient, et le fait sauter par-dessus les arçons. Puis, arrêtant au frein le cheval, il le présente au vaincu: «Reprenez-le, dit-il. J'ai mieux à faire que de vous l'enlever.—Non, il n'en sera pas ainsi; vous m'avez abattu, mais vous n'aurez pas le même avantage à l'escrime.—Vous le voulez? Voyons donc.» Il descend à son tour, met en avant l'écu, tire son épée et attend le chevalier. Les coups retentissent sur les écus et les heaumes: le prisonnier de Dagonnet gagne du terrain, pousse et fait reculer l'autre, qui, reconnaissant qu'il n'est pas de force, dit: «Je vous rends les armes; vous pouvez venir où je vous conduirai; le chemin ne sera pas long.—J'irai volontiers.» Ils remontent tous deux et chevauchent, suivis de près par messire Yvain; car ce qu'il avait déjà vu lui donnait envie d'en voir la suite.

Après avoir cheminé quelque temps, le chevalier vaincu dit: «Nous sommes ici près de la demeure de deux géants. Personne n'ose les aborder, s'il ne veut se déclarer ennemi du roi Artus et de la reine Genièvre. Voici le sentier qui conduit à eux; allez-y, si vous voulez.»

Le prisonnier de Dagonnet ne répond pas, maispique des deux éperons, la lance sur feutre et l'écu devant la poitrine. Il est bientôt aperçu par un des deux géants, qui, d'une voix bruyante:

«Chevalier, si tu as en haine le roi Artus et la reine Genièvre, avance et sois le bienvenu. Si tu les aimes, viens recevoir la mort.—Par ma foi! je les aime, et je vais te punir de ne pas les aimer.» Le géant avance, lève une lourde massue; mais il était si grand, il avait les bras si longs, qu'il la fait porter au-delà du cheval du prisonnier de Dagonnet; elle ne frappe que la terre, pendant que notre bon chevalier, de la pointe de sa lance, le jette mort devant lui. L'autre géant arrive en ce moment, lève son énorme massue et la fait retomber sur la croupe du cheval; l'animal s'affaisse, les deux jambes rompues. Le prisonnier de Dagonnet se dégage: couvert de son écu, il marche sur le géant qui hausse une deuxième fois sa massue. Elle rencontre l'écu, l'écartèle et le met en pièces. Mais d'un revers de lance, le prisonnier de Dagonnet fait tomber le poing qui tenait la massue; et quand le géant hausse l'autre bras pour l'assommer d'un coup de poing, il est lui-même atteint du tranchant de l'épée qui, après lui avoir ouvert le ventre, descend sur son pied et le sépare de la jambe. Il fléchit et tombant de son haut ne peut continuer la lutte. Le vainqueur ne daigne pas lui arracher la vie. En ce momentYvain se découvre au prisonnier de Dagonnet, qui lui dit en le reconnaissant: «Avez vous vu comment ces gloutons ont tué mon cheval?—J'enrage de me trouver à pied.—Calmez-vous, chevalier; voici le mien, que je vous prie de monter; dites seulement au chevalier que vous avez vaincu de me prendre en croupe jusqu'à Kamalot.—Grand merci de votre offre, sire! Vous, chevalier, descendez; laissez les arçons à monseigneur Yvain, et montez en croupe derrière lui.» C'est ainsi que rentra messire Yvain dans Kamalot. Il y arriva comme la reine revenait du moutier, appuyée sur messire Gauvain. Une grande compagnie les attendait dans la salle du palais; Yvain descendit au bas des degrés, laissa retourner le chevalier vaincu, et s'approchant de Gauvain: «Sire, dit-il, on parle beaucoup des aventures de Kamalot; mais je ne crois pas qu'il en soit arrivé de plus merveilleuses que celles dont je viens d'être témoin.—Contez-nous-les donc, dit messire Gauvain.» Yvain dit comment le prisonnier de Dagonnet avait réduit à merci l'autre chevalier; comment il avait attaqué deux géants, tué l'un, rendu l'autre incapable de nuire.—«En vérité, fit alors messire Gauvain, le prisonnier de Dagonnet, le vainqueur des géants, ne peut être que le nouveau seigneur de la Douloureuse garde.»

Dagonnet cependant faisait un bruit insupportable: «Le vainqueur de la Douloureuse garde et des assemblées de Galore, le dompteur de géants, est mon prisonnier! messire Gauvain lui-même n'a jamais fait pareille conquête. Je suis le premier chevalier du monde!»

Le chevalier vainqueur des géants avait, en sortant de la forêt, rencontré un vavasseur revenant de la chasse avec un beau chevreuil troussé sur le roncin d'un écuyer. Ce vavasseur lui offrit l'hospitalité: «Vous serez bel et bien reçu, et vous aurez de ce chevreuil à votre souper.» Le Chevalier ne refusa pas et passa la nuit dans ce logis. Le lendemain, après avoir entendu la messe, il se fit armer et prit congé du vavasseur.

À quelques jours de là, il arrive devant une chaussée qui avait une lieue de longueur et qu'on avait pratiquée sur un terrain humide et marécageux. À l'entrée se tenait un chevalier armé qu'il lui fallut encore défier, dès qu'il se fut déclaré l'ennemi du roi Artus et de celui qui avait juré de combattre tous ceux qui aimeraient moins le chevalier navré que celui qui l'avait navré.Notre chevalier eut beau le conjurer de se dédire, il fut contraint de se mesurer avec lui, et de lui arracher la vie, pour échapper au parjure. Cette rencontre devait lui coûter cher. Comme en suivant la chaussée il approchait d'une ville appelée le Puy de Malehaut, il fut devancé par deux écuyers qui portaient, l'un le heaume, l'autre l'écu de celui qu'il venait d'immoler. Dès qu'il eut franchi lui-même les portes de Malehaut, elles se refermèrent sur lui; il entendit de grands cris confus, et bientôt il se vit entouré d'une foule furieuse de chevaliers, écuyers et sergents qui se ruèrent à l'envi sur lui et commencèrent par tuer son cheval. Il se dégagea vivement et tint longtemps en respect plus de quarante glaives tendus vers lui; enfin, il gagna les degrés d'une maison forte[46]voisine, et continua une défense désespérée. Accablé de lassitude, il venait de tomber à genoux, quand la dame de la maison descendant jusqu'à lui offrit de le recevoir prisonnier: «Qu'ai-je fait, dame, pour mériter d'être pris?—Vous avez tué le fils de mon sénéchal, et vous n'échapperez pas autrement à la vengeance de ses parents et de ses amis.» Il tendit son épée à la dame; la multitude s'arrêta, et il se laissa conduire dans unegeôle ou prison pratiquée à l'un des bouts de la grande salle. Cette geôle avait deux toises de large, et la longueur d'un jet de pierre. Les parois s'en rapprochaient à mesure qu'elles arrivaient au faîte. Deux fenêtres de verre, ouvertes de ce côté, permettaient au prisonnier de voir tout ce qui se passait dans la salle[47]. C'est là que fut enfermé notre chevalier.

Le conte le laisse ici dans sa geôle pour nous ramener au roi Artus, qui vient d'être averti par le message d'une dame de ses vassales[48]que Galehaut, le fils de la Géante, le prince des Îles étranges, se préparaità passer outre avec une armée de cent mille fer-vêtus. «Dites à la dame qui vous envoie, répondit le roi, que je partirai cette nuit ou demain au plus tard. À Dieu ne plaise que j'attende un seul jour, quand on ose mettre le pied sur nos terres!» Et sans écouter les remontrances de ses chevaliers, il partit de grand matin avec environ sept mille hommes d'armes. Que pouvait un si faible nombre devant l'armée de Galehaut? Cependant, grâce aux merveilleuses prouesses de messire Gauvain, le Roi des cent chevaliers fut obligé de céder le terrain à plusieurs reprises; mais, le prince Galehaut, qui dédaignait de combattre en personne un ennemi si faiblement soutenu, contraignit enfin les Bretons à sonner la retraite. Il y eut devant les deux camps un furieux combat; Gauvain, couvert de blessures, arrêta les ennemis devant les premiers retranchements: mais à peine les assaillants se furent-ils retirés que lui-même tomba sanglant, inanimé, et le bruit de sa mort se répandit dans l'armée. Rien ne peut exprimer la douleur qu'en ressentirent la reine et tous ceux qui tenaient à l'honneur du roi.


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