LXXXV.

Morgain, rentrée en possession de son prisonnier, insista longtemps encore pour obtenir l'anneau de Lancelot; mais voyant enfin que les prières ne servaient de rien, elle eut recours à ses artifices ordinaires. Nous avons dit qu'elle avait une bague presque en tout semblable à celle de la reine, si ce n'est que sous la bague de Morgain, les deux figures se tenaient par les mains. Quand donc elle désespéra d'avoir l'anneau de bon gré, elle feignit de ne l'avoir demandé que pour éprouver Lancelot. En réalité, disait-elle, elle y tenait le moins du monde. Elle prit une herbe appelée sospite et la trempa dans un vin fort. Ainsi préparée, celui qui vient à la porter à ses lèvres tombe aussitôt dans un profond sommeil. Elle la lui présenta, un soir, au lieu de vin du coucher, en ayant soin de placer à son chevet l'oreiller sur lequel il s'était endormi quand on l'avait transporté dans sa prison. Lancelot vida la coupe et ferma les yeux: aussitôt Morgain ôta facilement l'anneau de la reine, et le remplaça par celui qu'elle portait elle-même. Le lendemain matin, elle tira l'oreilleret Lancelot se réveilla, sans soupçonner comment on l'avait endormi. Pour être plus sûre qu'il ne s'apercevait pas de l'échange, elle fit souvent passer sous ses yeux l'anneau de la reine; il ne parut pas y faire attention. Cela fait, elle ourdit la plus noire méchanceté qui jamais soit entrée dans la pensée d'une femme.

La plus sûre, la plus adroite de ses demoiselles eut ordre de se rendre à Londres, comme Artus y célébrait la grande fête de Pentecôte. Quand cette demoiselle se présenta devant le roi, il était assis sur une couche avec la reine, messire Gauvain et Galehaut. Tous parlaient de Lancelot et de leur impatience de savoir ce qu'il était devenu.

Dès que la demoiselle fut introduite, elle annonça qu'elle venait de par Lancelot, et qu'elle était chargée d'un message dont elle devait s'acquitter en présence de tous les chevaliers et dames de la maison du roi et du la reine. Le roi, charmé de ces premières paroles, se hâta d'avertir les barons, dames et demoiselles. Quand la réunion fut complète, la pucelle parla ainsi:

«Sire, avant tout, j'ai besoin d'être assurée que je n'aurai rien à craindre de personne; car ce que j'ai mission de dire pourra bienne pas plaire à tout le monde.—Vous êtes assurée de plein droit, répond Artus: ceux qui viennent à ma cour sont toujours en ma garde. Parlez.

«—Sire, Lancelot mande salut à vous comme à son droit seigneur, et à tous ses compagnons de la Table ronde. Il vous prie de lui pardonner, comme à celui que vous ne devez jamais revoir.»

À ces mots, Galehaut sentit un froid de glace traverser son cœur; il eut peine à se soutenir. La reine en fut tellement troublée qu'elle se leva pâle et tremblante: elle ne voulait plus en entendre davantage; mais la demoiselle en la voyant sortir dit: «Sire, si vous souffrez que la reine s'éloigne, vous ne saurez rien: je ne dirai plus un mot.» Le roi pria donc messire Gauvain d'aller demander à la reine de revenir, et messire Gauvain rentra bientôt avec elle.

«Sire, reprit la demoiselle, quand Lancelot partit de la Tour douloureuse, il eut à combattre un des meilleurs chevaliers du monde, et fut percé d'un glaive à travers le corps. Il perdit beaucoup de sang, il se crut en danger de mourir. Alors il demanda un prêtre et confessa, en sanglotant, l'horrible péché qu'il avait, dit-il, commis envers son droit seigneur. Ce péché était de lui avoir enlevé lecœur de sa femme épousée. Après avoir fait publiquement cet aveu, il prit devant le Corps-Dieu l'engagement de ne jamais coucher plus d'une nuit en ville; d'aller toujours pieds nus et en langes; enfin de ne jamais pendre écu à son cou. Pour qu'on ne doutât pas de sa résolution, il m'a chargé de rappeler à messire Gauvain ce qu'il lui avait dit en quittant la Tour douloureuse: qu'on ne devait rien craindre pour lui, et qu'il s'en allait en lieu sûr.»

Messire Gauvain se souvint de ces paroles de Lancelot et baissa la tête de douleur. Pour Lionel, il n'avait pas attendu les derniers mots de la demoiselle, et s'était élancé furieux vers elle: il l'aurait apparemment foulée des pieds et des mains si Galehaut ne l'eût arrêté et empêché de toucher une personne en la garde du roi. «Qu'elle sache au moins, s'écria Lionel, que si je la puis tenir hors d'ici, il n'y a pas de roi ou de reine qui m'empêche de châtier ses indignes médisances.—Ainsi, fait la demoiselle, j'aurai dans le roi un mauvais garant!—Ne craignez rien, répond Galehaut, je vous prends comme le roi en ma garde, vous pouvez continuer: qui voudra vous croire vous croie!

«—Voilà, reprit la pucelle, ce que Lancelot m'a chargée de vous dire. Et à vous,compagnons de la Table ronde, il recommande de ne pas l'imiter et de vous garder mieux qu'il n'a fait de honnir votre droit seigneur. J'apporte d'ailleurs une seconde preuve de la sincérité de mon message. Reine, il vous renvoie l'anneau que vous lui aviez donné comme gage d'amour et de complet abandon.» Et elle jeta l'anneau dans le giron de la reine.

La reine regarde froidement, se lève et dit: «En effet, cet anneau est le mien: je l'avais donné à Lancelot avec d'autres drueries[89]. Et je veux bien que tout le monde sache que je l'ai donné comme dame loyale à loyal chevalier. Mais, sire, croyez bien que si nous avions ressenti l'amour charnel dont parle cette demoiselle, je connais assez la grandeur d'âme de Lancelot et sa fermeté de cœur pour être assurée qu'on lui eût arraché la langue avant de lui faire dire ce que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'en reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour moi, je lui donnai mon amour, mon cœur, et tout ce que je pouvais loyalement donner. Je dirai plus encore: si, par violence d'amour, il se fût oublié jusqu'à me demanderau delà de ce que je pouvais donner, je ne l'en aurais pas éconduit. Qui voudra m'en blâmer le fasse! Mais quelle dame au monde, Lancelot ayant autant fait pour elle, lui eût refusé ce qu'il était en son pouvoir d'accorder? Lancelot, sire, ne vous a-t-il pas conservé par sa prouesse votre terre et vos honneurs? N'a-t-il pas fait tomber à vos pieds Galehaut que je vois ici, et qui déjà avait triomphé de vous? Quand par jugement de votre cour je fus injustement condamnée à la mort, n'a-t-il pas aussitôt offert, pour me sauver, de combattre seul contre trois chevaliers? Il a conquis la Douloureuse garde; il a mis à mort le plus cruel et le plus fort chevalier du monde, pour nous rendre Gauvain, messire Yvain et le duc de Clarence. Devant Kamalot il a délivré le pays de deux, géants qui en étaient la terreur; il est le non-pair des chevaliers; toutes les bontés qui peuvent être dans un homme mortel sont en Lancelot, aimable et doux pour tous, le plus beau que Nature ait jamais formé. Comme il osait dire paroles plus fières et plus hautes que personne, il osait entreprendre et savait achever les plus surprenants hauts-faits. Que dirai-je de plus? Je ne cesserais pas de louer Lancelot que je ne dirais pas encore tous les biens qui sont en lui. Par mon chef!je ne crains pas qu'on le sache: l'eussé-je aimé de sensuel amour, je n'en serais pas honteuse; et s'il était mort, je consentirais à lui accorder ce que vient d'avancer cette femme, à la condition de lui rendre la vie.»

Ainsi parla la reine, et le roi qui ne semblait pas lui en savoir mauvais gré reprit: «Dame, laissez ce propos: je suis persuadé que Lancelot ne pensa jamais rien de ce qu'on vient de dire. D'ailleurs, il ne pourra jamais rien penser, dire ou faire qui m'empêche d'être son ami. Il est bien vrai que la vilaine action qu'on lui attribuait tout à l'heure serait pour moi grand sujet de douleur; mais que tous mes hommes le sachent: je voudrais, reine, qu'il vous eût épousée, si tel était votre commun désir, à la seule condition de conserver sa compagnie.» Tout en parlant, il tendit la main à la reine que suffoquaient déjà les larmes et les sanglots. Elle demanda la liberté de sortir, et le roi chargea messire Yvain de la conduire. De son côté, la demoiselle de Morgain s'éloignait en tremblant de peur. Galehaut prit aussitôt congé du roi, en déclarant qu'il ne voulait pas coucher en ville plus d'une nuit avant d'avoir nouvelles de Lancelot. Mais il ne pouvait s'éloigner de la cour sans voir la reine. Il la trouva dans le plus grand désespoir, non de ce qui venait d'arriver,mais de la crainte que Lancelot n'eût cessé de vivre. «Ah Galehaut! s'écria-t-elle en le voyant, votre compagnon est assurément mort ou hors de sens: autrement, aurait-il jamais quitté cet anneau! Mais s'il avait chargé cette femme de venir conter à la cour ce qu'elle a fait entendre, Lancelot n'aurait jamais mon amour; et s'il est mort, le mal est plus grand pour moi que pour lui; car on ne meurt pas de douleur.—De grâce, madame, ne parlez pas ainsi. Vous connaissez le cœur de Lancelot, et vous n'auriez d'autre témoignage de sa loyauté que l'aventure du Val des faux amants, qu'il vous serait interdit de le soupçonner. Je vais en quête de lui; je reviendrai dès que j'aurai la preuve assurée de sa mort ou de sa vie.—Qui doit aller avec vous?—Lionel que voici.» La reine les baise tous les deux et leur donne congé. Galehaut renvoie tous ses hommes en Sorelois et ne garde avec Lionel que quatre écuyers chargés du pavillon. En sortant de Londres, ils font rencontre de messire Gauvain, et lui avouent qu'ils entreprennent la quête de Lancelot et ne reviendront qu'après avoir appris s'il est mort ou vivant. Mess. Gauvain déclare aussitôt qu'il les accompagnera, et qu'avant de savoir des nouvelles de Lancelot, il ne reparaîtra pas dans la maison du roison oncle. Les voilà donc chevauchant de compagnie. Bientôt ils rejoignent messire Yvain que le roi chargeait de conduire la demoiselle de Morgain. Galehaut s'empresse de demander à celle-ci ce qu'elle savait de Lancelot. «Rien, répond-elle.—Mais, dit Lionel, nous direz-vous où vous l'avez laissé?—Volontiers.» Et elle nomme un lieu imaginaire où jamais Lancelot n'était passé.—«En tout cas, reprend Lionel, je ne vous quitte pas et je saurai au moins d'où vous êtes venue.—J'en serai charmée: sous la conduite d'aussi preux chevaliers, je n'aurai pas à craindre de mauvaises rencontres.»

Le jour baissait; ils se trouvèrent devant une bretèche fermée de fossés et de palissades. On ouvrit à la demoiselle, les chevaliers la suivirent. Le maître de la maison était absent; à son défaut la dame leur fit grand accueil: un grand manger leur fut préparé. Pendant qu'ils faisaient honneur aux mets, la demoiselle fit secrètement conduire son palefroi au delà des fossés par un valet de la maison et s'éloigna doucement sans prévenir les chevaliers. Elle arriva le matin à la retraite de Morgain et lui apprit le mauvais succès de son message. «Le roi, dit-elle, n'avait rien voulu entendre contre l'honneur de la reine: la reine avait franchement avoué et reconnu, sans qu'on parûtlui en savoir mauvais gré, qu'elle aimait Lancelot autant qu'elle pouvait aimer.»

Cependant les quatre compagnons apprenaient, en se réveillant le lendemain, la fuite de la perfide pucelle. Lionel voulait se venger sur la dame qui les avait hébergés; mais Galehaut sut lui persuader que leur hôtesse pouvait être dans l'ignorance des intentions de la demoiselle. Ils partirent de grand matin, avec l'espoir de la retrouver aisément: ils ne conservèrent pas longtemps cette illusion, et par le conseil de messire Yvain, ils se séparèrent à l'entrée d'un carrefour, pour qu'au moins l'un d'eux pût toucher au but qu'ils poursuivaient. Nous allons les accompagner tour à tour.

Pour commencer par Galehaut, il passa la nuit suivante au logis d'un forestier. Le lendemain il arriva devant une forte maison[90], etvit dames et chevaliers formant de joyeuses danses autour d'un écu suspendu à la branche d'un pin. En passant devant cet écu, les danseurs s'inclinaient comme devant un sanctuaire. Galehaut le reconnut pour avoir été porté par Lancelot quand il vint au secours du roi, devant le Pas-félon. Un chevalier de certain âge semblait conduire les autres; il va le saluer, et lui demande pourquoi l'on faisait tant d'honneur à cet écu? «Sire, répond-il, parce qu'il a appartenu au meilleur chevalier du monde. Nous lui devons la délivrance de ce château aujourd'hui nommé Ascalon l'enjoué, et que des ténèbres attristaient; nous témoignons ainsi de notre reconnaissance pour celui qui nous a rendus à la lumière du jour.»

Galehaut ayant remercié le vavasseur tend le bras jusqu'à la branche où pendait l'écu, le prend et le passe à l'un de ses écuyers. «Comment! sire chevalier, dit le vavasseur, pensez-vous emporter cet écu?—J'aimerais mieux mourir que le laisser.—Vous mourrez donc, car nous avons ici quarante chevaliers pour le défendre.» Galehaut ne répond pas et poursuit son chemin jusqu'à l'entrée de la forêt. Là, dix chevaliers arrêtent son cheval et le défient. «Sire, lui dit alors le valet auquel il avait remis l'écu, veuillez me faire chevalier, je vous aiderai dansce pressant besoin.—Non, répond Galehaut. J'aurais honte de te donner la colée pour un tel motif. Je t'armerai plus tard et avec plus d'honneur; tu vas voir si j'ai besoin d'aide.» En effet, de son premier coup, il abat celui qui le tenait de plus court; il passe son épée dans la gorge du second; il en affronte quatre ensemble, puis six, puis dix qui, l'un après l'autre, vident les arçons. Enfin un des derniers venus profite du moment où il levait le bras, frappe sur son haubert et passe le fer tranchant entre ses deux mamelles. Galehaut resta ferme sur les arçons et, plus irrité par le sang qui sortait de sa blessure, il arrache le fer de lance retenu dans les mailles, brandit sa bonne épée et fait voler la tête de celui qui l'avait percé. Il tenait les autres en respect, quand le vieux vavasseur admirant sa prouesse paraît au milieu des assaillants et leur fait poser les armes: «À la male heure soit le glorieux écu, dit-il, s'il cause la mort d'un aussi preux vassal!»

Ils s'arrêtent; Galehaut se fait désarmer et bander sa plaie. Le vavasseur l'ayant conjuré de dire son nom. «On m'appelle Galehaut.—Galehaut, grand Dieu! Que ne suis-je mort avant d'avoir vu navrer le meilleur des bons, le preux des preux! Pour Dieu! sire, veuillez attendre dans le château que votreplaie soit fermée. Vous avez droit avant nous de garder l'écu du bon chevalier votre compain. Disposez de notre maison comme il vous plaira.—Grands mercis! mais je ne puis demeurer. Dites-moi si vous savez quelque chose de la vie ou de la mort de Lancelot.—Le bruit de sa mort est venu jusqu'à nous; nous espérons qu'il n'en est rien: mais nous ignorons le lieu de sa retraite.»

Galehaut recommanda le vavasseur à Dieu et s'éloigna, assez content de ce qu'il avait entendu. Arrivé dans un fond découvert, il entendit les grelots d'un troupeau de vaches et s'approcha des bouviers, tous vêtus de livrée religieuse[91]. Il les salue et leur demande si leur maison est éloignée. Un d'entre eux monte une jument et le conduit jusqu'à la porte. Il appelle, on ouvre; les religieux accueillent Galehaut avec honneur. Parmi eux se trouvait un ancien chevalier maintenant rendu, habile à guérir les plaies. Il demande à visiter la blessure du chevalier: quand elle est examinée, il assure qu'elle se fermera avec le temps et un repos absolu. Galehaut consentant à rester quelques jours auprès d'eux va nous permettre de passer à la quête de messire Gauvain.

Elle fut encore moins heureuse que celle de Galehaut. Après avoir longtemps chevauché sans aventure, et passé la nuit en forêt sous le pavillon que ses écuyers étendirent, il s'était éveillé le lendemain de bonne heure. Vers le milieu du jour, un samedi, il aperçoit, à l'entrée d'une chaussée pratiquée sur un marais fangeux, un chevalier armé de toutes armes qui lui ferme le passage en déclarant qu'il gardait le lieu au nom de Morgain. Gauvain le laisse approcher et le porte facilement à terre. Le vaincu jette un grand cri: «Ha! je suis mort. Pour Dieu, merci, Chevalier! veuillez me rendre mon cheval; autrement je ne pourrai regagner mon logis.» Gauvain descend, attache son cheval à un arbre voisin, et veut bien ramener l'autre au chevalier navré qu'il aide à remonter. Comme il allait remonter lui-même, le glouton accourt sur lui et le frappe du poitrail de son cheval assez rudement pour l'étendre à terre tout de son long. Messire Gauvain furieux se relève et court à lui l'épée à la main; mais désespérant de l'atteindre, il revient à son cheval et veut traverser le marais pour continuer sa poursuite. Or la fange était profonde et à demi séchée; le cheval pose le pied dans une crevasse et tombe dans la boue sur messire Gauvain qu'il blesse gravement. Pour comble de disgrâce, l'indignechevalier, qui de loin le voit tomber, revient et pousse vers lui son cheval, le foule à quatre ou cinq reprises et l'eût tout à fait écrasé sans l'arrivée d'un autre chevalier qui les avait suivis des yeux et venait en aide à celui qui ne pouvait se défendre. L'autre en le voyant approcher prend la fuite, emmenant le cheval de messire Gauvain: mais enfin pour éviter d'être poursuivi, il abandonna le coursier.

Le bon chevalier revint à mess. Gauvain qui avait grand besoin d'aide. Il le relève, le prend entre ses bras et le reconnaît. «Ah! messire Gauvain, dit-il, êtes-vous gravement blessé?» Gauvain le regarde et le reconnaît à son tour. «Non, doux et bon cousin; je crois que j'en guérirai, mais je souffre beaucoup.» Yvain l'aide à remonter; d'un pas lent ils arrivent devant un cimetière. Un ermite agenouillé laisse ses oraisons en les voyant approcher, et messire Yvain lui demande où ils pourront trouver un hôtel. «Puisque l'un de vous est malade, je vous hébergerai. Veuillez me suivre jusqu'à notre ermitage; il n'est pas éloigné.» En arrivant, le bon homme les présente aux deux compagnons de sa pieuse retraite; puis il va prévenir le prêtre qui avait fondé cet asile. Quand il sut le nom des deux étrangers: «Sire, dit le saint homme, je ne puis féliciter de preux chevaliers tels que vous de sortirtout armés, un haut jour de samedi. Aucun bien ne vous en pouvait venir et l'on doit toujours s'en garder pour l'amour de la mère de Dieu». Gauvain approuva ces paroles et promit de ne jamais chevaucher armé à pareil jour, sauf nécessité et le soin de son honneur. Ils restèrent quelques journées dans cet ermitage, mess. Yvain ne voulant pas quitter mess. Gauvain avant son entière guérison.

Ce même jour où, comme on a vu, Galehaut blessé avait été recueilli dans une autre maison de religion, Lionel s'était arrêté chez un vavasseur à peu de distance de là. Avant de prendre congé de son hôte, il lui demanda où il pourrait entendre la messe. Le vavasseur le conduisit à la religion de Galahaut: un des frères, au sortir de l'office ayant appris qu'il venait de la cour du roi Artus, lui dit: «Sire, nous avons ici un preux chevalier, le plus grand que nous ayons jamais vu, et comme vous de la maison du roi.—Ce doit être messire Galehaut,» pensa Lionel. Il s'informe et apprend que les plaies du chevalier n'étaient pas mortelles. Rassuré sur ce point, il ne veut pas le voir, honteux de n'avoir à lui raconter aucune prouesse; il se contente de recommander aux religieux le grand chevalier blessé et se remet à la voie. En passant d'une haute forêt dans un taillis, («une basse broce»), il fait rencontred'une demoiselle qui démenait un grand deuil. «Demoiselle, dit-il; pourquoi pleurez-vous?—Et vous, pourquoi paraissez-vous affligé?—J'en ai grandement raison.—Moi, plus encore; mais quelle, est votre raison?—Je suis en quête du meilleur et du plus beau chevalier de son âge; personne ne peut m'en donner nouvelles. Je crains qu'il n'ait été victime d'une trahison.—Nommez-le-moi; peut-être pourrai-je vous en dire quelque chose.—C'est Lancelot du Lac.—Lancelot? il est mort.» À ce mot, Lionel n'a pas la force de se soutenir: il glisse de son cheval, presque sans connaissance. «Mais au moins, dit-il, savez-vous où l'on a transporté son corps?—Oui, c'est à deux lieues d'ici, et je veux bien vous y conduire.» Aussitôt, Lionel remonte et suit la demoiselle jusqu'à l'entrée d'un cimetière. Sur chacune des fosses était une belle croix de bois. Elle lui indique celle qui était le plus fraîchement recouverte. C'est là, dit la demoiselle, que repose Lancelot du Lac, mis à mort par le plus félon des chevaliers.» Lionel regarde, immobile de douleur: la demoiselle semble partager son désespoir: ils répandent une abondance de larmes. Dès qu'il put parler: «Demoiselle, où pourrai-je trouver le meurtrier de Lancelot?—Dans une bretèche voisine que vous pouvezmême apercevoir: Je sais un moyen de le faire sortir.» Elle prend un cor suspendu par une chaîne à l'une des croix et le tend à Lionel qui en tire trois sons éclatants.

Bientôt paraît un chevalier armé de toutes armes sur un grand et fort cheval. «Voilà, dit la demoiselle, le meurtrier de votre compain.» Lionel s'élance sur lui; ils s'entre-donnent force coups sur les écus, leurs glaives volent en éclats; ils se heurtent, et se malmènent: les écus se fendent, les épées échappent de leurs mains, leurs genoux sont à découvert et rouges de sang; enfin ils tombent des arçons et restent quelque temps sans pouvoir se relever. Lionel le premier se redresse, reprend son épée et, l'écu sur la tête, court au chevalier déjà remis en garde et qui se défend du mieux qu'il peut. D'un grand coup sur le heaume Lionel le fait retomber; il se relève encore, tourne, revient, esquive et frappe avec une vitesse, une sûreté dont Lionel commence à s'inquiéter.

Enfin, l'inconnu paraît exténué; le sang qu'il a perdu ne lui permet plus de continuer à se défendre; Lionel le presse de plus en plus et l'étend sur une tombe plate; déjà il posait un genou sur sa poitrine, il avait abattu le heaume et détaché la ventaille pour lui couper la tête, quand il voit arriver une seconde demoisellequi lui crie: «Merci! gentil chevalier, épargnez-le, pour Dieu d'abord, pour moi ensuite, à moins qu'il n'ait trop méfait.—Il a commis le plus grand des méfaits: il a donné la mort à Lancelot, le meilleur des chevaliers.—Lancelot? En vérité, je l'ai vu sain et en bon point aujourd'hui même, assez près d'ici.—Demoiselle, je vous croirai quand vous me l'aurez montré; et si vous avez dit vrai, votre ami ne mourra pas.—Il vivra donc, fait-elle, car je vais vous faire voir Lancelot, à une condition cependant: c'est que vous ne vous montrerez pas; autrement j'en aurai la honte et vous la mort.»

Lionel permit au vaincu de se relever. Avant de quitter le cimetière, il demanda à la première demoiselle pourquoi elle avait accusé ce chevalier d'avoir occis Lancelot. «Je ne sais, répond-elle, qui est Lancelot; je ne voulais qu'être vengée du meurtrier de l'homme que j'aimais le plus au monde.» Lionel tout à fait rassuré suivit la seconde demoiselle, en ordonnant de les accompagner au chevalier outré qu'on appelait Aucaire[92]du Cimetière. À l'extrémité d'une belle lande s'élevait un grand chêne: la demoiselle les arrête et avertit Lionel de monter sur les hautes branches. Ilse dresse sur les arçons, gagne de là la cime de l'arbre. Il aperçoit alors dix sergents, armés de haches et d'épées, qui sortaient d'une cour pour entrer dans un riant et vert préau. Au milieu d'eux était Lancelot. «Surtout, dit la demoiselle, ne paraissez pas; il y va de la vie de votre cousin. Vous avez vu ce que vous désiriez; j'ai tenu ma promesse, tenez la vôtre en faisant votre paix avec ce preux chevalier.» Lionel en descendant tendit la main à Aucaire et lui donna congé. Il alla passer la nuit dans un hermitage assez voisin de là, et, le lendemain, après avoir entendu la messe, la demoiselle le ramena à la religion où séjournaient encore Galehaut et messire Yvain.

Ne demandez pas si la joie fut grande de ces deux chevaliers en apprenant de Lionel qu'il avait vu Lancelot. Galehaut n'était pas encore bien guéri de ses plaies, mais il ne voulut pas demeurer plus longtemps. Lionel et lui remontèrent avec l'espoir de retrouver le chêne et les lieux où Lancelot était retenu. Toutes leurs recherches furent inutiles. Après avoir parcouru la contrée dans tous les sens, Galehaut prit le parti de retourner en Sorelois. Il voyait approcher le terme que maître Helie lui avait prédit, et voulait se préparer au grand passage. Nous reviendrons une dernière fois àlui après vous avoir dit ce qu'il en était de Lancelot et de messire Gauvain.

Le grand dépit de Morgain était de ne pouvoir rendre Lancelot infidèle à la reine. Elle lui offrait la liberté, sous la condition de ne jamais reparaître à la cour du roi; et Lancelot prévoyant qu'il ne pourrait tenir un tel engagement, aimait mieux mourir en prison. Une nuit elle lui fit présenter un vin chaud fortement épicé dont les fumées devaient lui porter au cerveau. Quand il fut endormi, il crut voir la reine couchée dans un riche pavillon au milieu d'une verte prairie. Un jeune chevalier reposait près d'elle. Dans un transport de rage causé par cette vision, il courait à son épée pour en percer le chevalier. Et la reine lui disait: «Qu'allez-vous faire Lancelot? Laissez ce chevalier, je l'aime; il est à moi, je suis à lui. Ne soyez jamais assez hardi pour venir où je serai, tant votre compagnie m'est devenue déplaisante.»

Telle était la force de l'enchantement qu'en se levant, Lancelot crut encore voir le pavillon et le lit. Morgain avait eu soin de placer à portée son épée qu'elle avait tirée du fourreau; si bien qu'il ne douta pas de la réalité de ce qu'il avait songé. Le lendemain elle arrive de grand matin, et regardant l'épée: «Quoi Lancelot! dit-elle, voulez-vous donc vousparjurer et sortir de céans?—Non. Mais vous m'avez souvent posé un jeu parti; j'ai fait mon choix. Je n'entrerai pas d'une année dans la maison du roi; je ne resterai pas une seule heure de jour dans la compagnie de chevalier, dame ou demoiselle de la cour.» Morgain, ravie de l'entendre ainsi parler, reçut son serment, elle fit apporter ses vêtements, ses armes, et lui donna congé. Ainsi fut-il affranchi de la prison qu'elle lui avait fait tenir, en haine de la reine Genièvre.

Il était libre depuis quelques jours, quand messire Gauvain et messire Yvain quittèrent leur maison de religion. Ils passèrent de la forêt dans une grande prairie où leurs yeux furent captivés par un grand tournoi. Cinq cents chevaliers y prenaient part. Ils approchent et remarquent un jouteur qui se faisait redouter entre tous. Ils le voient vingt fois refouler les plus grands et les plus forts, puis se mettre à l'écart pour voir ce que feraient sans lui les chevaliers de son parti. Les autres reprenaient alors courage et revenaient à la charge; mais dès que le bon chevalier reparaissait, l'épouvante les reprenait et l'avantage revenait au parti opposé.

Après l'avoir vu plusieurs fois quitter ainsi la lice et revenir. «En vérité, pensa mess. Gauvain,ce chevalier est de merveilleuse prouesse; il n'y a que Lancelot que j'aie jamais vu exploiter de cette façon.»

Un écuyer arrive alors vers eux: «Seigneurs, leur dit-il, pourquoi ne rompez-vous pas une lance?—C'est que nous pensions le nombre des jouteurs déterminé[93].—Nullement, qui veut tournoyer ici le peut faire; il ne court d'autre danger que la perte de son cheval et de sa liberté.—Dites-moi, reprend messire Gauvain, quel est ce chevalier qui le fait si bien?—Je ne le connais pas: vous pouvez voir seulement qu'il porte au cou un écu noir.»

Alors, les deux cousins entrèrent en lice: ils allèrent soutenir le parti opposé au preux chevalier et trouvèrent assez à faire. Mais à compter de ce moment ils restèrent maîtres du terrain, bien qu'au jugement de tous, le chevalier à l'écu noir eût mérité le prix des mieux faisants. Soit ou non le dépit de voir la victoire échapper aux siens, il s'était éloigné sans attendre qu'on le proclamât vainqueur. Arrivé dans la forêt et se croyant seul, il jeta son écu sur la voie; mais messire Gauvain et messire Yvain ne l'avaient pas perdu de vue; ils avaientsuivi ses traces. «En vérité de Dieu, disait messire Gauvain, ce ne peut être que Lancelot.—Je le crois comme vous, dit messire Yvain; voyez-vous l'écu qu'il a abandonné? Reprenons-le; l'arme d'un tel chevalier ne doit pas être laissée au premier venu.»

Ils le rejoignirent à l'entrée de la forêt, comme il avait déjà déposé son heaume et attaché son cheval à un arbre. C'était en effet Lancelot. Il avait le cœur oppressé, les yeux inondés de larmes. Les deux fils de roi descendent, courent à lui les bras tendus et le baisent mille fois. «Beau doux compain, dit messire Gauvain, que vous est-il arrivé? parlez; ne pouvez-vous être consolé?—Mes amis, dites à tous ceux qui ne m'oublient pas que je suis sain de corps, mais que mon cœur a tous les malaises que puisse avoir cœur d'homme. Je ne dois pas, sans me parjurer, jouir une seule heure de votre compagnie ni reparaître dans la maison du roi Artus. Éloignez-vous donc, ou souffrez que je vous laisse moi-même.—S'il en est ainsi, reprend messire Gauvain, nous vous laisserons; mais au moins apprenez-nous pourquoi vous avez si vite quitté le tournoi.—Je puis vous le dire. J'ai vu le temps où jamais bataille, si grande qu'elle fût, ne m'eût résisté; mais dans ce dernier pauvre tournoi, je n'ai pupasser les derniers qui se sont présentés; je sens que j'ai perdu les biens qui étaient en moi; comme elle était venue, ma prouesse s'en est allée. Elle était empruntée, je la devais à la vertu d'autrui: de chose empruntée on ne doit pas s'enorgueillir. Dites à la cour du roi ce que vous avez vu, mais ne demandez rien de plus; vous perdriez vos peines.»

Ils le recommandèrent à Dieu, sans lui avoir parlé du message de la demoiselle de Morgain à la cour du roi, pour ne pas ajouter à ses ennuis. Arrivés à la cour, ils contèrent ce qu'ils avaient vu de Lancelot et ce qu'il leur avait dit. Tous s'en affligèrent, bien que leur chagrin ne pût en rien se comparer à celui de la reine. Lancelot, pensait-elle, aura connu ce que la demoiselle est venue dire à la cour en son nom: c'est apparemment pour cela qu'il ne veut plus paraître devant moi.

Pour le malheureux Lancelot, après être resté longtemps incertain de ce qu'il ferait, il résolut d'aller retrouver Galehaut, le seul qui pût connaître la cause de son désespoir et lui donner la force de supporter la vie. Il croyait à l'abandon de la reine, tel que le songe ménagé par Morgain le lui avait présenté. De toutes ses angoisses, c'était assurément la plus cuisante. Il arriva en Sorelois, tandis que Galehautle cherchait encore dans la forêt où Morgain l'avait retenu. À force de rêver, il sentit sa raison l'abandonner. La tête se troubla, il répandit des flots de sang. Enfin, devenu forcené, il quitta son lit ensanglanté, s'élança par une fenêtre, emportant son épée. Dans son délire, il s'en prenait aux arbres qu'il déracinait, aux rochers qu'il ébranlait et détachait des montagnes. On le voyait pleurer, embrasser les enfants, leur parler doucement de Dieu, de ce qu'ils devaient apprendre et faire. Ses fureurs ne s'adressaient qu'aux choses insensibles, et quand venait à passer dame ou demoiselle, il s'inclinait, saluait et se détournait en fondant en larmes. Tout le monde le plaignait, personne à son approche n'éprouvait de crainte. Ainsi le laisse cette première partie de son histoire, pour nous parler des derniers jours de son grand ami Galehaut.

Galehaut avait appris de messire Gauvain et de messire Yvain tout ce que Lancelot avait dit de ses ennuis et de son désir de vivre oublié dans la plus profonde solitude. Ces nouvelles lui causèrent une grande douleur et une grande joie.Il le savait vivant, hors de prison: il s'inquiétait d'un chagrin dont il devinait la cause. Que devra-t-il faire? Le chercher en terres lointaines? Mais par où commencer? retourner en Sorelois? quel deuil pour lui s'il ne l'y rencontre plus! Il choisit pourtant ce dernier parti, quand il eut perdu tout espoir de le retrouver en Grande-Bretagne. Rentré dans ses États, il apprit qu'on avait vu Lancelot désespéré de le savoir absent; que sa raison en avait reçu une nouvelle atteinte, et qu'on ignorait ce qu'il était devenu. Le sang dont il trouva rougi le lit dans lequel avait couché son ami lui donna à penser qu'il s'était donné la mort; il s'accusa d'avoir été lui-même son meurtrier en tardant à revenir. Dans toutes ses terres, il envoya des messagers chargés de recueillir de ses nouvelles: quand ils revinrent sans l'avoir trouvé, il ne douta plus de sa mort. Ainsi, malade de corps et de cœur, il se mit au lit le jour de la Madeleine et ne se releva plus. Devant sa couche il fit placer l'écu de Lancelot; mais cette vue, loin d'adoucir ses chagrins, contribuait encore à les augmenter. Pendant neuf jours et neuf nuits, il refusa toute espèce de nourriture. On le conjura de faire un effort sur lui-même et de consentir à manger; mais il était trop tard. Sa langue était gonflée, ses lèvres se détachaient d'elles-mêmes, tous ses membres étaient desséchés.C'est ainsi qu'il languit du jour de la Madeleine[94]jusqu'à la dernière semaine de septembre; alors il partit du siècle. Chacun à sa mort pensa avec raison que le monde en le perdant et en n'espérant plus rien de Lancelot, avait perdu les plus purs rayons de la gloire mondaine. De toutes les dames qui le pleurèrent, la dame de Malehaut fut la plus inconsolable: on croit bien que Galehaut l'eût épousée, devant Sainte Église, s'il eût vécu plus longtemps. Mais avant de passer de ce monde, il avait eu soin de revêtir de sa terre et de toutes ses seigneuries, son neveu Galehaudin.

C'est ainsi que finit le fils de la Géante, le seigneur des Îles lointaines, le grand ami de Lancelot.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME DE LANCELOT DU LACQUATRIÈME VOLUME DES ROMANS DE LA TABLE RONDE.

Page 4.«Loin d'elle il ne peut être en bon point», c'est-à-dire dans un bon état de santé. De ces trois mots nous avons fait très-improprementembonpoint, et nous en avons modifié le sens naturel au point de pouvoir parler d'un embonpointexcessif,—dutropd'embonpoint,—debeaucoupd'embonpoint.

P. 4.Quand il fut au monter.Quand il fut au moment de monter à cheval.—Les mots cheval et chevalier reviennent si souvent que j'ai trouvé à propos d'en diminuer le nombre. D'ailleurs, c'est dans le texte qu'on se contente de dire seulement, comme ici,monter. La forme «être au monter» semble un gallicisme qu'on eût pu conserver.

P. 4.La quête.Enquête, recherche. On a encore restreint le sens de ce mot; il ne répond plus guère qu'àdemande. On disait également: la quête de celui qu'on cherchait, et la quête de celui qui cherchait; de même que dans l'acception actuelle on dit: «la quête dudimanche» et la quête demadame N.

P. 4.Messire Gauvain.Gauvain et Yvain sont toujours ainsi qualifiés, comme fils aînés de rois encore vivants.

P. 5.Un clerc revêtu, c'est-à-dire en costume de clercallant officier;en surplis, comme on dirait aujourd'hui.

P. 5.N'est-il pas dans la forêt d'autre religion, d'autre maison religieuse. On n'a guère conservé cette ancienne acception que pour ceux qui entrent «en religion».

P. 6.Le clerc se chargea d'établer le cheval.De le mettre àl'écurie; mot qui n'était pas encore usité.

P. 8.Messire Allier.L'histoire d'Allier, père de Maret, semble, sous des noms fictifs, se rapporter à Guichart III, sire de Beaujeu, devenu moine de Cluny en 1137. Bien que je ne sois plus aujourd'hui aussi persuadé que je l'étais il y a trois ans de la part que Gautier Map aurait prise à la composition des romans de la Table ronde, il faut encore, à l'appui de cette attribution, tenir compte de quelques passages duDe nugis carialium. Au chap.XIIIde la premièreDistinction, G. Map a raconté de Guichart III, seigneur de Beaujeu, mort vers 1140, ce qu'on trouve dans notre XLVIIIelaisse (p. 13) de mess. Allier père de Maret. Voici le passage qu'on pourra comparer:

«Guichardeus de Bellojoco[95]pater hujus Imberti cui nunc cum filio suo conflictus est, in ultimo senectutis suæ Cluniaci assumpsit habitum, distractumque prius tempore, scilicet militiæ, singularis animi copiam adeptus, etiam quietem adegit: in unum collectis viribus, se subito poetam persensit, sua quo modo lingua, scilicet gallica, pretiosus effulgens, laïcorum Homerus fuit. Hæmihi utinam induciæ! ne, per multos diffusæ mentis radios, error solæcismum faciat[96]. Hic jam Cluniacensis monachus factus, jam dicto Imberto filio suo, licet vix impetratus ab abbate et conventu, totam terram suam, quam idem filius per potestatem hostium et suam impotentiam amiserat, armata manu restituit. Reversusque, devotus in voto persistens, diem suum felici clausit exitu.»

M. Victor Leclerc,Hist. litt., tome XXIII, p. 250, avait déjà conjecturé que les vers publiés sous le titre deSermon de Guichart de Beaulieuétaient de Guichart seigneur de Beaujeu, mort, ajoute-t-il, en 1137. Mais je crois qu'il s'est mépris en rapportant la composition de ces vers au temps où ce Guichart était encore dans lesiècle. C'est dans l'abbaye de Cluny qu'il dut les faire, non comme unsermonprononcé en chaire, mais comme épître ou discours moral. Guichart fut l'«Homère des laïcs», parce qu'il s'était adressé directement dans cette épître aux laïcs; non parce que lui-même était encore laïc. Pour ce nom d'Homère, il n'en faudrait pas induire que Guichart eût fait quelque chanson de geste, mais seulement qu'on le comparait, comme ancien poëte français, au plus grand et au plus ancien des poëtes grecs.

P. 10.Il vaut une «échelle» entière.Une aile, un bataillon. Notre diminutifbataillondérive debataille, corps d'armée rangée enbataille. On disait labataille du roi, pour l'aile que commandait le roi.

P. 11.Quand ils eurent «levé leur ventaille». J'aurais dû direbaissé. La ventaille était une espèce de petite pièce qui dépendait du haubert, et qui descendait sur la poitrine, quand on ne la remontait pas sur le visage pour l'attacher à la coiffe du haubert. Je ne crois pas qu'elle montât jamais jusqu'aux yeux. Elle fut plus tard remplacée par la visière, qui dépendait du casque, heaume, ou armet. Disons en passant, qu'armet ne vient pas d'arme, mais de l'italienelmoheaume,elmetto, petit heaume.

P. 11.Deux jeunes «pucelles». Ce mot n'avait d'autre sens que celui du latinpuella, femme non mariée.

P. 11.Les deux amis quittent «heaume, épée, haubert.»L'aspiration de l'initialehrend ces formes, heaume, haubert, un peu dures. L'italienelmo,albergoest assurément plus agréable. Je ne pouvais substituercasqueà heaume, nicuirasseà haubert, ces deuxièmes noms ayant une physionomie trop moderne. Il en a été de même de l'écu, que n'aurait pas exactement remplacé lebouclier. J'ai parfois aussi conservéostau lieu d'armée. Pour des récits surannés, il faut souvent des expressions et même des constructions vieillies.Brocher des éperonsne vaut-il pas mieux quepiquer des deux?Defermerau lieu d'ouvrirn'est-il pas à regretter un peu?

P. 14.Messire Gauvain devait être facile à reconnaître «au sinople de son escu». Les armoiries sont encore de fantaisie dans nos romans. Bien que les chevaliers affectent de certaines couleurs, de certaines figures, ils en changent et les cèdent volontiers. Rien plus éloigné de la vérité que les attributions faites à la fin du quinzième siècle, dans un livre souventréimprimé sous le titre:Armoiries des chevaliers de la table ronde. Tout y est imaginaire.

P. 17.Celui qui m'«outrera» n'est pas encore né.Celui qui me vaincra. Le mot vaincre, dur à conjuguer, justifie l'emploi de synonymes même vieillis, comme icioutrerdans le sens de vaincre, réduire à merci.

P. 17.Un sergent va dans le «moutier».Ce mot se prenait pour église ou pour chapelle, aussi bien que pourmonastère: dans ce dernier sens, on préférait même le motreligion.

P. 21.Et ce chevalier «félon».L'Académie, qui me semble avoir prodigué les accents, peut être blâmée d'en avoir affublé félon, dont le radical français estfel: je n'ai jamais entendu prononcer félon. Il en est de même de l'accent qu'elle exige pourpèlerin.

P. 21.À l'entrée d'une «lande».Plaine non cultivée, aride ou couverte de gazon.

P. 21.Vous avez fait que «vilain», comme «vous avez fait que sage». C'est-à-dire «vous avez faitainsique vilainferait.»

P. 21.Vous amenderez le méfait.Vous réparerez, vous compenserez. Bonne locution perdue. On dit encore dans un sens presque analogue:faire amende honorable.

P. 22.Vous êtes le meilleur «vassal» du monde.Le premier et le vrai sens de ce mot répond àchevalier, et non pas à tenancier d'un fief seigneurial. Messire Gauvain n'était pas de ces tenanciers. Le radical latin qu'on trouve dans la loi salique estvassus: on l'a rendu d'abord parvax, puis parvassal, noble chevalier. Dans nos chansons de geste et dans nos romans, Charlemagne et Artus sont fréquemmentloués commebons vassaux. Si l'on a confondu l'ancienne et la nouvelle acception, c'est parce qu'en recevant l'adoubement ou vêtement militaire, on devenait l'obligé de celui qui vous armait. MaisVassalsuppose néanmoins une position indépendante; aussi ne voit-on jamais, dans nos premiers textes de langue, l'expressionvassalde quelqu'un; mais ce vassal peut être lechevalierd'un prince, à raison de son hommage ou des soudées qu'il recevait. Les mots de la basse latinitévassus,vassalis,vassaletusetvassus vassorumreprésententvax,vassal,valletouvarlet, etvavasseur.

P. 25.Sagremor le «desréé»sur ce surnom, voyez encore t. I, page 290.

P. 25.Les trois «gloutons», synonyme de notredrôles, ouvauriens. «Glout» dans les chansons de geste.

P. 25.Nous pourririons encore dans la «chartre» de Marganor.La prison. C'est le latincarcer. Le rapprochement du sens de ce mot avec le nom de la ville des Carnutes,Chartres, n'a pas été sans influence sur le type des monnaies chartaines. Remarquons ici: 1oqu'un des airs de chanson les plus connus est celui de:Tous les Bourgeois de Châtres(aujourd'hui Arpajon), et non pasde Chartres, 2oqu'à Reims, laporta carceris, porte de la prison de l'archevêque, où, dit-on, fut enfermé Ogier le Danois (non l'Ardenois), doit à cet ancien nom celui dePorte Cère, comme disent encore les bonnes gens du peuple, onPorte Cérès, comme disent les gens bien élevés.

P. 27.Je veux bien «baisser ma guimpe».La guimpe était pour les dames ce que laventailleétait pour les hommes. Voyez tome I, p. 206, note.

P. 27.Par mon chef!auj. «Sur ma tête!»

P. 34.Elle prend «plein son poing de chandelles»(plain poing de candeilles). Cette expression, fréquemment répétée, donne à penser que ces chandelles étaient en faisceau de deux ou trois mêches. «Prendre plein ses poings,» c'est peut-être exactement notreempoigner.

P. 29.Je fais serment sur les saints.C'est-à-dire sur les reliques de saints. Je renvoie sur ce sujet à l'Étude sur les origines des romans de la Table ronde, insérée dans laRomania, tom. Ier.

P. 45.Comment le fait Galehaut, lieu commun d'entrée en propos,How do you dodes Anglais; (Comment le faites-vous)? et notreComment vous portez-vous?

P. 45.Les dames «après s'être conseillées».Ouavoir pris conseil. On dirait aujourd'huis'être consultées, mais avec moins d'exactitude.

P. 45.LesSaisnessont les Saxons; lesIrois, les Irlandais, souvent confondus avec lesEscotsou Écossais. Pour la formeSaxons, elle eût écorché la bouche délicate de nos anciens Français: ils préféraient les Saisnes (Saxoni), et la Sassogne (Saxonia), au lieu de notreSaxe.

P. 46.Un riche peigne dont les dents étaient garnies de ses cheveux.Admettons qu'alors les beaux cheveux blonds des dames ne fussent jamais imprégnés d'huiles ou de pommades parfumées, on se rendra mieux compte du prix que les amoureux attachaient au don d'un peigne garni comme celui que Genièvre envoie à Lancelot. Ce motpeignenous tient aujourd'hui en respect: autrefois c'était fréquemment une œuvre d'art. On en voit d'un charmant travail dans plusieurs cabinets, entre autres dans celui des Antiquesde la Bibliothèque nationale. On y traçait à la pointe leJugement de Paris, laPunition d'Actéon, ou quelque belle devise galante.

P. 70.La dame le fait asseoir sur «la couche».L'usage de lacoucherépondait assez à celui de nosdivans. Il ne faut pas la confondre avec notre lit; les dames du Lancelot l'auraient fait partager trop fréquemment à ceux qui les visitaient.

P. 70.À Dieu soyez-vous recommandée!Cette pieuse formule est devenue tellement elliptique que bien des gens aujourd'hui ne s'en rendent plus compte en la prononçant. Nous cessons depuis longtemps d'écrire: À Dieu! on ditadieu, on fait sesadieux. On parle même des gens qui ont dit, les unsadieuà l'Église, les autres adieu à Satan. Ce que c'est d'oublier le vrai sens des mots!

P. 75.La bonne épée «Sequence».On voit, ici combien de remaniements souvent fâcheux dans les traditions. Le nom véritablement consacré de l'épée d'Artus estEscalibur. Les romanciers y ont substitué d'abordMarmiadoise, en faisant donnerEscaliburà Gauvain. Ici, on nous parle deSequence, la moins autorisée des trois épées. Au reste, il est rare, dans nos romans, de voir désigner les armes et les chevaux par des noms particuliers. Je ne me souviens que de ces trois épées et du cheval de messire Gauvain,Gringalet, nom que leLancelotn'admet même pas.

P. 87.Il eut soin de mander les quatre clercs, etc. Le fond de cet alinéa a été plus tard défiguré dans le texte du manuscrit 751, que j'ai donné en note. Voici celui du manuscrit 752: «Celui jor furent mandé li cler qui metoient en escrit les proesces as compaignons de la maison le roi. Si estoient quatre.Et avoit non li uns Arodion de Coloigne, e li segons Taudramides de Verzeaus, e li tiers Thomas de Tolède e li quarz Sapiers de Baudas. Cil, quatre metoient en escrit quanque li compaignon le roi faisoient d'armes. Si mistrent en escrit les aventures monseignor G. tot avant, porce que ce estoit li comencemens de la queste; e puis les Hector, porce que del conte meesmes estoient branches. E puis les aventures as autresXVIIIcompaignons. E tot ce fu del conte Lancelot. E tuit cest conte estoient branches, e li contes Lancelot meismes fu branche del grant conte del Graal, si tost com il fu ajostés.»

On voit ici que le «Grand conte du Graal» ne fut constitué que par la réunion successive des branches qu'avaient formées leMerlin, l'Artus, leGauvainet leLancelot. La branche de Gauvain n'est plus aujourd'hui séparée, au moins dans les romans en prose, de celles d'Artus et de Lancelot. Tout semble porter à croire que les deux livres d'Artuset deLancelotétaient, dans l'origine, parfaitement indépendants du Saint Graal et du Merlin. C'est pour avoir voulu raccorder les deux premiers aux deux seconds que les arrangeurs définitifs auront été obligés de recourir çà et là à des interpolations.

P. 95.En tendant les bras à son «nourri».Nous avons perdu ce mot, désignant celui qui avait passé sa jeunesse, avait été nourri, élevé, dans la maison d'un parent, ami, patron ou client, devenupère nourricier. Ainsi Eginhard nomme-t-il Charlemagnenutritor meus; ainsi Guillaume de Machault se disait-il lenourridu roi de Bohême.

P. 97.On vit descendre devant le «degré».Ancien nomde notre escalier. Celui du Palais de Justice s'appelle encore ledegré.

P. 98.Les cheveux roulés en une seule tresse.Cette tresse descendait apparemment le long du dos, comme on le voit sur les coffrets et peintures murales des onzième et douzième siècles. On verra plus loin, page 222, qu'une fille était déshonorée quand on lui coupait sestresses.

P. 102.Le plus loyal des hommes qui soient aux «îles de mer.»Autrefois on donnait volontiers le nom d'îles aux terres qui étaient à demi fermées de rivières; et c'est ainsi que l'Île-de-France peut avoir mérité son nom. Froissart nomme fréquemment desîlesde ce genre. Voilà pourquoi notre auteur distingue lesîles de mer.

P. 106.Il se signait.Il faisait des signes de croix.

P. 107.Quiconque osera me contredire sera.... réduit «à se déclarer foi mentie».À se reconnaître parjure, à confesser un faux serment, à manquer à la foi jurée. On voit dans tous nos romans combien le nom deféodalité, de gouvernementféodal, était justement choisi. Tous les devoirs avaient pour base lafoipromise, l'hommage librement rendu. Rien de plus sacré que cet engagement, rien ne pouvait excuser l'homme qui ne le respectait pas. Si vous promettiez, il fallait tenir; fût-ce à la ruine de votre famille ou de votre pays. Nous n'avons plus guère de ces rigoureuses exigences, si ce n'est peut-être pour ce qui tient aux gageures et aux dettes de jeu.

P. 110.La nature de la clameur «qu'elle avait levée».Lever, élever une clameur, c'était porter une accusation,ou réclamer contre une mesure, un décret du souverain. Telle était chez les Normands laClameur de haro.

P. 112.Il fondait en larmes.On a dû remarquer avec quelle facilité les héros de nos chansons de geste et de nos romans fondent en larmes et se pâment de douleur. Nous sommes aujourd'hui plus durs et plus difficiles à émouvoir que ne l'étaient Charlemagne, Artus et Lancelot. Sans doute, les poëtes et les romanciers ont trop multiplié ces témoignages involontaires d'attendrissement; mais il faut bien qu'on ne les trouvât pas, de leur temps, aussi exagérés qu'ils nous le paraissent aujourd'hui.

P. 128.Une manche de «samit» jaune.Le samit était, je crois, une espèce de taffetas. Le mot vient du grec ἑξαμἱτον, ou peut-être de l'île deSamosd'où l'on tirait la plus belle soie.

P. 132.La fête de Noël, que le roi Artus a choisie pour tenir «cour plénière».Le texte dit:cour enforcée, ce qui n'est pas exactement ce qu'on a plus tard entendu parCour plénière.

P. 133.Seigneurs, vous êtes «mes hommes».C'est-à-dire j'ai reçu votre hommage; vous me devez, conseil et service.

P. 135.Un «bailli» convoiteux met tout à destruction.Bailli est ici le régent, celui qui gouverne en l'absence ou pendant la minorité du seigneur naturel. Debajulus, bâton, on a fait bailli, celui qui tient le sceptre, le bâton. Lebailet labailliesont le gouvernement, le pouvoir. À la page 310, bail est pris dans un autre sens.

P. 137.On apporta les «Saints.»Les reliques de saintssur lesquels on jurait. Il faut remarquer que dans ce temps-là leserment(sacramentum) se prêtait soit en adjurant Dieu représenté par une église, soit en posant la main sur l'évangile ou de saintes reliques qu'on faisait venir de l'église ou qu'on y allait chercher. On les invoquait comme garants de l'engagement pris ou de la vérité des déclarations. Mentir au serment ainsi prêté, c'était se dévouer à la vengeance céleste; c'était renier Dieu et les saints.

P. 138.L'Apostole. C'est le synonyme ordinaire du motpape. On a dit aussila pape. Nous conservons encore le Siégeapostolique.

P. 141.Il avait la barbe et les cheveux roux.Cette prévention contre les gens à cheveux roux accuse assez bien un gallo-breton. Les hommes de cette race étaient généralement bruns, comme nos Bretons du continent. Ils tenaient pour ennemis mortels les conquérants Anglo-Saxons, généralement roux. Il est vrai que, parmi les compagnons de Guillaume le conquérant, il devait se trouver autant de cheveux roux que de cheveux noirs; mais Henri II, le protecteur de notre auteur, était, au moins par son père, Angevin.

P. 143.Un «behourdis» à armes courtoises fut disposé dans la prairie.Le behourdis était un exercice militaire comme les tournois et, plus lard, lesTables rondes. Il n'était pas interdit aux écuyers ni aux simples valets. Le plus souvent, il s'agissait de franchir à cheval, et tout en combattant, des obstacles plus ou moins dangereux.

P. 144.Le «glaive» de Meléagan se brisa.Par glaive, il faut toujours entendre ici la lance ou l'épieu, non l'épée. De l'ancienne forme est venu glavelot, javelot(gladium,gladiolum). Lahante(hasta) était le bois du glaive.

P. 144.Et tomba sous les pieds de son «destrier».L'écuyer d'un chevalier prêt à combattre conduisait, à ladextredu cheval qui portait son maître, le cheval de bataille que le maître ne montait qu'après s'être fait complètement armer. De là le nom de destrier (dexterarius) donné au cheval de guerre.

P. 146.Des «mires» lui recommandent un repos absolu.Mirereprésente le latinmedicus, et ne vient pas de l'arabe. On a ditmie,mege, et enfinmire.

P. 179.Prononcer le honteux mot de recréance.Avouer qu'on avait soutenu une mauvaise cause, et qu'on était outré, vaincu. On appelle encore aujourd'hui un chevalrecru, celui qui est las, harassé, et ne peut avancer d'un pas.

P. 179.Si m'ait Dieu, adjuration sacramentelle: Ainsi Dieu me soit en aide! (Sic me Deus adjuvet.)

P. 187.Allons ensemble le «mettre à raison», c'est-à-dire lui parler, le faire parler. Aujourd'hui, dans un sens presque analogue, arraisonner. Dans le livre curieux de Gautier MapDe Nugis curialium, ce gallicisme est traduit mot à mot: «Dicunt Herlam regem....positum ad rationemab altero rege....» (Dictinctio I, chap.XI.)

P. 193.La poursuite les occupa jusqu'à None.Le jour était encore distribué en quatre parties, de trois en trois heures.Primecommençait au lever du soleil, c'est-à-dire de six à neuf heures du matin.Tierce, de neuf heures à midi.Sexte, de midi à trois heures, etNone, de trois à six heures. La nuit était également divisée en quatre parties: vêpres, nocturne,vigile et matines; ou simplement: première, deuxième, troisième et quatrième veilles de la nuit.—Il faut corriger la note de la page 251, où l'on a comptétiercede six à neuf heures.

P. 194.Sans perdre de temps, il revêt les armes du Seigneur-Dieu, c'est-à-dire les vêtements sacerdotaux. On comptait trois sortes de chevaliers: les chevaliers proprement dits, les chevaliers-ès-lois, les chevaliers clercs. À ces trois grades était acquis le titre honorifique de mes sires (mon seigneur, au cas régime). Les Présidents de cour souveraine et les évêques avaient le rang de chevaliers; et c'est en vertu de cette ancienne hiérarchie que l'évêque est encore aujourd'hui qualifiéMonseigneur. Mais, pour être conséquent, il eût fallu maintenir lemonseigneurà nos présidents de justice et à ceux qu'on nomme aujourd'huiofficiers supérieurs, ces chevaliers du moyen âge.

P. 206.L'usage d'Artus était de ne pas monter à cheval durant «la semaine peneuse».La semaine sainte. On a vu plus haut qu'on se faisait généralement un scrupule de chevaucher le samedi, jour consacré à la vierge.

P. 208.Le roi le relève et le «baise sur la bouche».Le baiser sur la bouche était le plus grand témoignage d'union, de paix et de réconciliation. Aussi un chrétien se serait-il gardé de jamais l'accepter d'un Sarrasin: il eût aussi bien renié sa foi. Voyez plus loin, page306.

P. 218.Une pucelle, la plus belle qu'on puisse voir de pauvre lignage.Nous dirions aujourd'hui la plus bellefille de village ou de campagne; ce qui rappelle le vers de Gresset:

Elle a d'assez beaux yeux, pour des yeux de province.

P. 219.Je vous le dirai «si je n'ai garde», c'est-à-dire si je n'ai pas à me garder, si je n'ai rien à craindre de vous. Le motgardea précisément le sens de caution.

P. 230, note.L'histoire d'Ascalon est racontée dans la partie inédite du livre d'Artus; mais, je crois, d'après notre roman.Je suis aujourd'hui moins disposé à croire à cette antériorité duLancelot. L'Artusinédit, bien distinct du texte que j'ai reproduit à la suite du Merlin, pourrait bien être une première ébauche bientôt abandonnée et qui aurait donné l'envie de mieux faire à l'auteur duLancelot.

P. 241.La messe chantée par un «prouvaire».Prouvaireest l'ancienne forme française du latinpræsbiter; mais la formeprêtreest aussi ancienne. Nous avons (ou nous avions) à Paris la rue desProuvaires. Nos municipaux n'ont-ils pas trouvé à ce nom de rue le grand tort d'être ancien?

P. 241.Des jeux d'échecs et de «tables».Les jeux de tables étaient en général ceux que l'on jouait sur un tablier ou une sorte d'échiquier. En particulier, je crois qu'il désignait notre jeu de trictrac.

P. 244.Il est mort «s'il ne fiance prison».C'est l'expression textuelle: s'il ne se rend prisonnier.

P. 257.On le replaça sur la litière «cavaleresque».La litière placée en travers sur le dos de deux chevaux; à la distinction de la litière portée à bras d'hommes, et qu'on appellait aussibière.

P. 294.Aiglin des Vaus.Ce neveu de Keu d'Estrans est nommé «Kaeddin li biaus» dans le ms. 752, fo89.

P. 300.Il était petit, et les deux figures étaient taillées sur une pierre noire.

Le manuscrit 752 ajoute un détail nouveau: «Si estoit li aniaus petit à une pierre plate bise, qui estoit de si grant force que ele descovroit les enchantemens vers celui qui la portoit, si tost com il l'avoit esgardée» (fo91). Mais le romancier confond ici l'anneau donné par la Dame du lac avec l'anneau de la Reine. C'est déjà beaucoup que Lancelot n'ait pas regardé le premier talisman, dès qu'il s'était vu au pouvoir de Morgain.

P. 301.Çà et là glisse des pensées d'amour.«Si li trait avant de beles paroles, et rit et gabe et jue o lui, en chevauchant. De toutes les choses le semont de quoi ele le cuide eschaufer. Si se deslie sovent devant lui por mostrer son chief qui de très grant biauté estoit, et chantoit lais bretons et autres notes plaisans et envoisiés. Ele avoit la vois haute et clere, et si avoit la langue bien parlant et breton et françois et meins autres langages» (ms. 752, fo92). J'ai rendu cette scène, le plus exactement que j'ai pu, d'après les plus nombreuses leçons, sans rien ajouter ni supprimer. Ce manuscrit 752 offre pourtant quelques détails de plus qu'il peut être intéressant de reproduire:

«Et quant ele voit un leu bel et plaisant, si le mostre et dit: «Veez ci biau leu, sire chevaliers; dont ne seroit-il bien honiz qui cest len trespaseroit avec bele dame ou bele damoisele sans faire plus?» Mes sa parole a perdue, car Lancelot n'a talent ne volenté de nule chose qu'ele li die. Ainçois li anuie tant qu'il ne la puet regarder. Et quantele tant l'anuie, si ne se puet-il plus taire, si li dit: «Damoisele, dites-vous acertes ce que vous dites?» Ele respont que voirement le dit ele.—«Se Deus me consant fet-il, je n'avoie pas apris que damoisele parlast en tel maniere, ne qui eust si honte perdue.—Avoi! sire chevalier, fet ele, il avient bien à un chevalier que, se il est boens et loiaus et sages, qu'il prie bele damoisele ou bele dame d'amors puis qu'il sont soul à soul; et se li chevaliers ne la prie, parce qu'il la crieme ou parce qu'il est en autre pensée, la dame ou la damoisele le doit prier et semondre de quanqu'elle desirrera; et s'il s'en escondist, dont sai-je bien qu'il est honis sur terre et doit avoir toutes leis perdues en totes corz. Et por ce que vous ieste beaus chevaliers et je bele damoiselle, por ce vos requier et pri que vos gesiez à moi. Et vez-ci beau leu et cointe et bien aesié. Et se vos ne le faites, je ne vos sivrai en avant, ne jamais ne vos troverai en cort que je ne vos apel de recréandise.»


Back to IndexNext