CHAPITRE XPHYSIQUE

Qu’est-ce que la physique ? Nous appelonsphysiquela science de la nature inorganique, etphysiologiela science de la nature organisée. Ces mots s’entendent suffisamment.

Dans la nature inorganique, nous distinguons deux choses : la matière et la force. Sans discuter si ce qu’on nomme matière n’est pas aussi purement un effet de la force (ce que nous ne pensons pas, du moins dans le sens ordinaire des dynamistes), continuons à poser, avec le peuple, la distinction de matière et de force.

Qu’est-ce que la matière ? La physique n’en dit rien. C’est une question fondamentale de la métaphysique, qu’il est certes permis au physicien de méditer et de poursuivre : mais, de fait, dans l’état actuel de la science, la physique ne parle que peu ou point de la matière, et ne traite que des forces.

La physique, c’est donc la théorie des forces de la nature inorganique.

N’y a-t-il qu’une seule force ? Y en a-t-il trois ? Y en a-t-il quatre ? Le fait est que la science tend à les ramener toutes à une seule, l’électricité, qui produit trois effets ou forces dérivées, l’attraction, la lumière, la chaleur.

Ceci renferme donc toute la physique.

Qu’il y ait une première leçon d’ensemble sur ce sujet, c’est-à-dire sur l’électricité, en notant, toutefois, que la physique traite aussi du son, qui n’est qu’une imitation et une image grossie de la lumière, et rentre sous la même théorie.

Viendront ensuite trois leçons sur l’attraction, sur la lumière, sur la chaleur, considérées dans leurs effets généraux, et comme produits de l’électricité. — Puis une leçon spéciale sur l’acoustique.

Ensuite il faudra reprendre en détail les grands chapitres de la physique, en développant, dans chacun de ces chapitres, la théorie des ondes, qui est le fond et l’unité de la science.

C’est par ce point que la physique touche à la géométrie, et que l’on entre en physique et géométrie comparées. La théorie des ondes développe et embrasse toute la physique. Et qu’est-ce que les ondes ? Des sphères se développant avec une vitesse calculable, se succédant à intervalles comptés. Ce sont des mouvements, des formes, des nombres. Là encore les mathématiques, la géométrie sont partout. La Bible l’avait bien dit : « Tout est compté, pesé et mesuré. »Omnia in numero, pondere et mensura.Descartes avait raison de dire : « Tout se fait par formes et mouvements ; » il avait raison d’affirmer qu’on poursuivrait dans le détail des phénomènes les lois précises de ces formes et de ces mouvements, espérance que Pascal lui-même n’osait concevoir, et qui est aujourd’hui accomplie, en grande partie du moins.

Du reste, la science avance chaque jour dans cette voie. Tout se calcule, tout est compté, pesé et mesuré. On finira probablement par soumettre à l’analyse mathématique les phénomènes chimiques eux-mêmes. N’avons-nous pas déjà les étonnants travaux d’un illustre mathématicien[21]sur les atomes, non seulement atomes des corps, mais atomes de la lumière : travaux où le génie atteint par le calcul les formes de l’atome, et leurs variations, et leur polarité, d’où résultent le jeu variable des forces dans la matière et les variations de chaleur, de couleur, de répulsion et d’attraction ? Là se trouve probablement la prochaine grande découverte à faire dans les sciences : il nous faut les Kepler et les Newton de l’infiniment petit. On attend les législateurs de l’atome, comme on a les législateurs des astres.

[21]M. Cauchy.

[21]M. Cauchy.

Rien ne me semblerait plus utile, en physique, que de méditer ces questions, dût-on se borner à les poser.

Quoi qu’il en soit, une fois rattachées à la géométrie et au calcul, la physique et la chimie se rattacheront plus haut encore.

Je ne crains nullement d’affirmer, conformément à ma thèse générale sur la science comparée, qu’il faut remonter, par la physique et la chimie, à travers les mathématiques, jusqu’à la philosophie, et jusqu’à la théologie : la philosophie et la théologie, du reste, étant certainement comparables et mutuellement pénétrables.

Si nous croyons, comme l’affirme un esprit distingué qui entre dans cette voie[22], que « toute science qui s’isole se condamne à la stérilité ; » que « cette philosophie qui continue à la fois les grandes traditions… de Descartes, de Leibniz, estcapable de passer la frontière, et d’entrer sur le terrain de la physique ; » nous croyons de même que la physique aussi est aujourd’hui capable de monter plus haut, et que cette tentative de physique et de philosophie comparée est, comme le dit encore le même auteur, « une tentative qui, un jour ou l’autre, doit réussir[23]. »

[22]M. Henri Martin,Philosophie spiritualiste de la nature.

[22]M. Henri Martin,Philosophie spiritualiste de la nature.

[23]Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p.XXII.

[23]Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p.XXII.

Il faut en venir à comprendre ce qu’il y a sous cette théorie nouvelle des ondes, sous ces formes sphéroïdales qui sont partout, sous cette loi générale de la raison inverse du carré des distances, ce qu’il y a enfin dans toute force. Il faut savoir s’il est vrai et visible en physique, comme cela est visible en psychologie, que Dieu opère en tout ce qui opère ; que l’attraction, la lumière, la chaleur sont des effets de la présence de Dieu, produits par lui comme cause première, et radicalement impossibles sans son action perpétuelle. Il faut voir si cette vérité théologique n’est pas impliquée dans cette étrange propriété du mouvement et de la propagation des forces,leur persistance indéfinie, sans fatigue ni altération, de sorte que le rayonnement d’une force quelconque se conserve toujours tout entier à quelque distance du centre que l’onde soit parvenue. Il faut savoir si on ne peut pas dire que Dieu, par là, a pris soin de marquer son infinité dans la force, comme il a pris soin, dit Bossuet, de marquer son infinité dans nos idées ; si dès lors on ne peut pas apercevoir le côté de la force qui est de Dieu, comme on aperçoit, en psychologie, le côté de la raison et des idées qui est donné de Dieu ; comme en effet on doit finir par distinguer, dans tout ce qui est créé, le fini, qui est le créé lui-même et l’indispensable présence de l’incommunicable infini, qui porte et soutient le fini.

Je vais plus loin ; je crois avec l’auteur déjà cité qui en a montré quelque chose, « à l’accord des conclusions légitimes de la méthode rationnelle en philosophie et dans les sciences naturelles avec les enseignements chrétiens sur la nature de Dieu, sur sa providence et sur sa création[24]. »

[24]Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p.XX.

[24]Philosophie spiritualiste de la nature. Préface, p.XX.

Et pour vous dire le fond de ma pensée qui, au premier abord, pourra choquer bien des esprits, je suis très convaincu qu’il est possible d’entreprendre d’une manière véritablement scientifique, ce qui a été déjà vaguement entrepris tant de fois, je veux dire d’appliquer à toute la physique et à toutes les sciences, l’idée qui inspira Kepler dans sa merveilleuse découverte du monde astronomique, et qu’il indique dans son chapitre : « Du reflet de la Trinité dans la sphère. »De adumbratione Trinitatis in sphærico.Si la sphère et ses dérivés sont partout, si cette forme renferme, en effet, quelque vestige, quelque ombre du grand mystère, il s’ensuit donc qu’il y a partout vestige de la Trinité, comme l’affirmait Kepler d’après la théologie catholique.

Et, pour ce qui est de la physique en particulier, je ne dirai pas avec les Allemands, ni avec Lamennais dans sonEsquisse d’une philosophie, « que toute force, quelle qu’elle soit, est un écoulement du Père, un don qu’il fait de lui-même ; que toute intelligence, toute forme, quelle qu’elle soit (notamment la lumière) est un écoulement du Fils, un don qu’il fait de lui-même ; que toute vie (notamment le calorique) est un écoulement de l’Esprit, un don qu’il fait de lui-même[25], » et que par conséquent les trois forces de la nature sont les personnes divines. Nous dirons que tout ce panthéisme est absurde ; il renferme pourtant une vérité qu’il défigure, savoir : l’universelle présence de Dieu et son action universelle, et la signature en toute chose de son indivisible Trinité, ce que saint Paul touchait quand il disait : « Nous sommes en lui, vivons en lui, et nous mouvons en lui. »In ipso vivimus, movemur et sumus.

[25]Lamennais,Esquisse d’une philosophie, t. I, p. 338.

[25]Lamennais,Esquisse d’une philosophie, t. I, p. 338.


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