Chapter 27

Il les faut tous assister et aimer ! la famille, la patrie, l’homme, quel qu’il soit, qui se trouve blessé près de nous, le genre humain, l’Église, c’est-à-dire l’assemblée des hommes unis entre eux et avec Dieu. Quels objets à aimer, à servir, à aider dans la marche vers Dieu !

I

Mais, pour accomplir toutes ces choses, après votre éducation personnelle, ô homme, bénissez Dieu, vous n’êtes pas seul ! Oh ! si vous étiez seul, que la tâche serait lourde ! Malheur à l’être moral qui serait seul ! Mais l’homme n’est pas un être solitaire, c’est un être groupé. La grappe, l’épi sont bien plutôt notre symbole que la perle ou que le diamant. Ami, il y a la famille, la famille dont vous sortez, et la famille que vous fondez.

II

La famille ! Parlons de celle que vous fondez. Peut-être comprendrez-vous mieux. Oui, pour accomplir ces devoirs et vous aider dans ces efforts, vous avez un secours intime, un aide qui est presque vous-même :Adjutorium simile sibi.Vous avez une permanente ressource, une récompense toujours présente, un objet visible d’amour à qui Dieu même vous a uni par contrat naturel, social, légal, sacré. Voilà la force : « car, dit le Christ, lorsque deux d’entre vous s’unissent en mon nom sur la terre, quoi qu’ils demandent, ils l’obtiendront. » On peut donc tout. O ami, dix années de travail et d’éducation personnelle vigoureuse, est-ce trop pour vous rendre digne que Dieu vous donne sa fille comme compagne de toute votre vie ? Ignorez-vous que le mariage chrétien dans sa condition sainte implique ceci : c’est que Dieu même donne son fils ou sa fille, et une dot qui est un royaume ?

III

Cette condition, notre théologie inconnue, — elle est publique, écrite partout, mais inconnue, — notre théologie catholique la définit ainsi :Le mariage est un sacrement des vivants, c’est-à-dire qu’il faut êtreen état de grâcepour se marier comme pour communier. Qui d’entre nous ose communier indignement ? Personne. Pourquoi donc osez-vous vous marier indignement ?

IV

Oui, la voilà, cette fille de roi, qui méritait qu’on travaillât pour l’obtenir et que, pour gagner son amour qui vient du ciel, on fût beau, pur, courageux, intelligent, libre, honoré, ami de Dieu, capable par le caractère et le talent de la défendre, de l’aider et de la glorifier, elle et les fils qui naîtront d’elle !

V

Mais ces choses sont si grandes, que l’amour seul, l’amour d’un noble cœur, peut les comprendre. Heureux le siècle, prochain j’espère, qui aura le respect pratique et l’intelligence de ce sacrement des vivants ! Alors on pourra dire : Retour à Dieu, commencement de l’ère sociale du christianisme par la transformation de la famille, par le mariage chrétien enfin compris !

VI

Le vrai mariage, le mariage saint, le mariage avec le fils ou la fille de Dieu, quelle fortune et quel avenir ! Mais est-ce que le dernier des hommes n’y est pas appelé ? Gloire à Dieu ! Tous les hommes ont une grande mission ! Les différences sociales s’effacent devant cette grande égalité du royal mariage offert à tous avec le fils ou la fille de Dieu.

VII

Et que serait-ce si je parlais ici de ceux qui par un plus étonnant mystère, entrent plus avant encore, pour la vie et l’éternité, dans l’intime adoption de Dieu ? Voilà surtout ceux qui peuvent dire : « Je ne suis pas seul, car mon Père est en moi. »

VIII

Mais c’est surtout quand l’homme est père qu’il connaît de quels biens Dieu nous comble dans la famille. Quant à moi, je ne comprends bien la grandeur de ces dons primitifs qu’à mesure que j’avance dans la vie. Heureux les petits enfants, récentes fleurs que rien n’a flétries, et dont l’Évangile dit : « Leurs anges voient en tout temps la face du Père qui est au ciel. » Oui, l’inspiration pure du Père, qui est au ciel et dans leur âme, coule abondante et sans entrave dans leurs âmes innocentes. Leurs anges voient Dieu. Eux, ils n’en savent rien, mais ils en vivent, et tressaillent de joie dans cette lumière universelle du Père où ils croissent pleins de pressentiments, de germes, de ravissants élans. Or, qui est le ministre et le prêtre, et j’allais presque dire le Dieu visible de cette première période de la vie ? C’est le Père.

IX

Oui, j’en ai le plein et bienheureux souvenir, comme s’il était d’hier, et beaucoup d’âmes m’ont raconté les faits de leur enfance, assez nombreux, assez distincts pour servir de base scientifique. Oui, l’âme pure du petit enfant voit dans son père un homme divin, tout sage et tout-puissant, et dans sa mère tous les trésors de la bonté, de l’amour et de la beauté. Je ne sais rien de plus profond que ces paroles de la piété chrétienne que disent aux petits enfants, dans les écoles et les églises, les prêtres et les religieuses : « Mon enfant, voyez dans votre père Jésus-Christ, et dans votre mère la sainte Vierge ! » La famille, c’est l’Église primitive et privée, c’est la religion naturelle, admirable symbole, puissante préparation de la surnaturelle et universelle religion. O homme, ô compagne de l’homme, voilà donc ce que croient de vous ces petits ! Voilà ce que Dieu leur fait croire, Dieu qui veut leur donner, en vous montrant à eux, les saintes visions et les idées divines, les plus grandes, les plus vraies, les plus fécondes qu’ils pourront jamais acquérir ! Parlez ! est-ce une assez magnifique mission ? Votre devoir, c’est donc de représenter Dieu ! Être pour eux un Dieu visible, les remplissant ainsi de joie, de foi, de confiance, d’idéales espérances, de célestes images, et souvent, dès la plus tendre enfance, d’ineffaçables sentiments de justice, d’héroïsme et d’honneur. Voilà ce que vous leur devez. C’est pour eux l’impulsion initiale de la vie : ne voulez-vous donc pas la rendre, pour ces pauvres petits que Dieu vous a confiés, puissante, heureuse et sainte ? Dieu soit loué ! il y a des pères et des mères qui remplissent, en esprit et en vérité, cet admirable sacerdoce. Et vous, ne le voulez-vous pas aussi ? Vous leur devez donc, ô mon frère, le spectacle de toute beauté morale. Le leur donnerez-vous, si vous n’êtes pur, digne, juste, tempérant, intelligent et religieux, maître de vous dans la douceur et la bonté ? Prenez garde ! ils sentent l’imperceptible : ils voient tout et comprennent tout.

X

Heureux, mille fois heureux ceux qui ont reçu de leurs pères, et laissent à leurs enfants, comme héritage fondamental, ces images et ces souvenirs ! Puissance bénie des traditions sacrées de la famille, que vous êtes grande et que vous êtes rare ! Aujourd’hui, les générations morcelées vivent à part, et les familles ne forment plus, dans la trame sociale, ces lignes suivies, fermes et continues, qui font la solidité de l’ensemble. Oh ! que ne comprend-on la noblesse ! Et comment tous les hommes, depuis le prince jusqu’au dernier des pâtres, ne la désirent-ils pas et ne travaillent-ils pas à la fonder ? Oui, la noblesse pour tous ! Elle est ouverte à tous par le travail et la vertu. Le culte des ancêtres ! Belle parole et grande chose ! Est-ce donc que tout homme n’a pas en lui le profond et providentiel désir de laisser une mémoire bénie ? Le Christ lui-même, second père des hommes, lorsqu’il transmet son sang à la nouvelle humanité, n’a-t-il pas dit : « Faites ceci en mémoire de moi ? » Est-ce que tout père ne devrait pas aussi vouloir transmettre, avec son sang, une noble, sainte et bienfaisante mémoire ?

XI

Voici que depuis peu de jours l’art de fixer l’image de la figure humaine devient si populaire et si facile, que les peintres, aidés du soleil, parcourent dans toute l’Europe jusqu’aux moindres villages, et font si bien que fort souvent ils ne laissent pas dans la contrée une seule figure humaine sans la saisir. Eh bien ! voilà les portraits des ancêtres. Ce qui n’était possible, il y a quelques siècles, qu’aux rois et aux seigneurs, sera bientôt réalisé pour tous ; l’usage de ces collections s’étendra : on mettra les noms et les dates, puis quelques faits saillants : fonctions, honneurs, services, actes de dévouement. Les maires et les curés signeront les portraits, constateront les souvenirs. Voilà les parchemins, voilà les titres de noblesse ! O mon frère, qui que vous soyez, devenez fondateur ou bien régénérateur d’une race noble ! Portez avec vigueur à son grand but, qui est la multiplication des justes et des enfants de Dieu, celle des lignées humaines dont vous êtes un anneau : en cela seul, vous aurez été un bienfaiteur de l’humanité.

XII

Oui, nous ferons ces choses, et bien d’autres, quand la lumière et la céleste sève évangéliques rentreront dans ces masses humaines desséchées, comme lumières et ondées de printemps sur les campagnes après l’hiver[69]. Oui, c’est mon cher espoir, avant trois siècles quand le chaos présent sera dompté, quand la science du Devoir aura fait le progrès dont la crise s’opère aujourd’hui, les nations deviendront plus nobles, et la noblesse pénétrera jusqu’à leurs dernières fibres[70].

[69]« Mais la tempête se dissipera, comme il est déjà plus d’une fois arrivé, et la lumière chrétienne reprendra au-dessus des nuages amassés de mains d’hommes, son éclat et son empire. Cet avenir est écrit dans l’histoire du passé. » (Guizot,L’Église et la Société chrétienne, p. 94.)

[69]« Mais la tempête se dissipera, comme il est déjà plus d’une fois arrivé, et la lumière chrétienne reprendra au-dessus des nuages amassés de mains d’hommes, son éclat et son empire. Cet avenir est écrit dans l’histoire du passé. » (Guizot,L’Église et la Société chrétienne, p. 94.)

[70]Ici se placeront, en temps opportun, les deux chapitres sur nos devoirs envers la patrie et le genre humain.

[70]Ici se placeront, en temps opportun, les deux chapitres sur nos devoirs envers la patrie et le genre humain.


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