I
Je vous ai autrefois proposé un plan d’études[44]. Je voudrais aujourd’hui vous proposer un plan de vie.
[44]Les Sources(Irepartie).
[44]Les Sources(Irepartie).
Ce plan de vie se résume en un mot, que j’ose vous adresser au nom de Dieu : « Mon fils, sois bon ! »
Le plan est simple ; mais vous verrez qu’il est aussi riche qu’il est simple.
Sans doute, il n’y a que les grands cœurs qui savent ce qu’il y a de gloire à être bon. Mais pourquoi vous, qui que vous soyez, n’auriez-vous pas déjà, ou n’oseriez-vous pas demander à Dieu, votre Père tout-puissant, un grand cœur et de grandes pensées ?
Essayons. Voyons si vous saurez comprendre la grandeur et la gloire de la bonté. Voyons si vous voulez cette gloire.
Donc, je vous le demande, voulez-vous être bon ? Voulez-vous êtrel’homme de bonne volontéque Dieu veut[45]?
[45]Et in terra pax hominibus bonæ voluntatis.
[45]Et in terra pax hominibus bonæ voluntatis.
Voulez-vous consacrer votre vie à la justice et à la vérité ? Voulez-vous vraiment accomplir la mission de l’homme sur la terre ?
Voulez-vous être généreux, courageux, désintéressé ? Seriez-vous fier de devenir un serviteur des hommes, un ouvrier de Dieu ? Sauriez-vous suivre, avec une clairvoyance imperturbable, avec une indomptable résolution, le but humain, l’œuvre de Dieu ?
Quels que soient votre état ou votre âge, votre richesse ou votre pauvreté, votre ignorance ou votre science, vous pouvez, si vous avez un cœur vivant, vous pouvez concevoir la royale et divine ambition de mettre dans les destinées du monde votre poids de justice et de bonté.
Laissez-moi vous faire part du perpétuel étonnement de ma vie.
Il m’est entièrement impossible de concevoir pourquoi parmi tant d’hommes qui couvrent la face du monde, il n’en est point qui ait l’idée de prendre pour but réel et unique de sa vie, la justice[46]. Il n’y a pas de but si étrange, si mesquin, si difficile, si dangereux, que ne poursuivent avec ardeur, courage, sagacité, persévérance, des milliers d’hommes. Beaucoup d’hommes se jouent de la vie ; quelques-uns même la jettent ; et personne n’a l’idée de la poser comme une offrande et comme une force donnée à la justice !
[46]Non est qui faciat bonum, non est usque ad unum.
[46]Non est qui faciat bonum, non est usque ad unum.
Je vois des âmes qui semblent d’ailleurs dans l’ordre, dans la morale et la religion. Elles veulent assurément ne pas vivre dans l’iniquité. Mais le but n’est pas la justice. Elles ont un autre but constant, qui absorbe leurs pensées et leurs forces. Elles n’aiment point par-dessus toutes choses Dieu, la Justice, la Vérité.
Et je ne parle pas, en ce moment, de l’homme attaché à la terre pour en tirer par son labeur, le pain du jour. Je parle de l’homme libre, qui possède son temps et sa vie. Je parle de cet homme de vingt ans qui est né riche, qui est instruit, qui sait l’histoire, qui voit l’état du monde, et dont le cœur n’est pas encore éteint. Il entre dans la vie. Que va-t-il faire ? Je ne sais. Mais à coup sûr voici ce qu’il ne fera pas. Se tenant humblement et résolument devant Dieu et devant sa conscience, il n’aura point la surprenante audace de dire ceci : « Je ne veux rien ; je ne crains rien ; et n’ayant autre désir ni autre crainte, je donne ma vie à la justice et à la vérité. »
Voilà, dis-je, ce qui me surprend. Quoi ! personne ne comprend ce que veulent dire ces mots : donner vie à la justice et à la vérité ! Quoi ! votre esprit n’aperçoit pas le réel et le plein de cette sublime carrière ! Et votre cœur ne conçoit pas cette immense et simple ambition !
Eh bien ! je vous adresse ce livre pour vous aider à concevoir cette ambition. Je vous aiderai, et vous réveillerai peut-être, en vous disant comment Dieu m’a donné l’idée de cette consécration. Vous, de votre côté, aidez-moi, réveillez-moi : demandez-moi comment, ayant dans l’âme ces idées et ces germes, je les ai enfouis presque tous et n’ai pas su produire leurs fruits.
II
Mais combien il sera difficile peut-être de me faire entendre !
Nous sommes aujourd’hui, en Europe, cruellement divisés ; divisés par des ignorances incurables et par d’inextricables malentendus.
Tout est nié, tout est affirmé, absolument nié ou absolument affirmé. Les voix se choquent directement et s’éteignent l’une contre l’autre. Et déjà la colère intervient, la foudre s’accumule ; le sombre aveuglement de l’orage et de la colère nous enveloppe, et la lumière de la raison et la sérénité de la justice sont étouffées.
Mais ne pourrions-nous donc nous entendre en un point ? Ne pourrions-nous pas, tous ensemble, nous appuyer sur l’évident principe de l’éternelle morale, de l’infaillible et universelle religion ? Être bons les uns pour les autres, être justes les uns pour les autres ? Avoir pitié de l’immense multitude qui souffre, et vouloir essuyer tant de larmes ? Ne serait-ce pas là le point incontesté ? N’est-ce pas là l’évidence morale et la vérité nécessaire ? N’y aurait-il pas là une base inébranlable, un point de départ simple, solide et accepté de tous ?
Je l’espère, voilà par où commencera le retour à la paix, à l’union, à la force que donne l’union et aux miracles que produit la force des hommes unis.
Oui, nous nous unirons dans une immense pitié pour les souffrances du monde, et dans l’espoir et dans la volonté de les guérir.
Oui, la vérité se démontrera de nouveau, pour produire de nouveaux grands siècles. Elle se démontrera, non plus par des discours, mais bien par des miracles. Les discours sont usés. Jésus démontrait sa doctrine en guérissant les hommes et en multipliant les pains. La vérité réelle et incarnée veut, aujourd’hui encore, se démontrer en guérissant les peuples et en multipliant la vie dans toute l’humanité.
Il y a là un nouveau principe d’héroïsme et d’enthousiasme que Dieu veut inspirer à notre siècle. Ouvrons nos cœurs et nos esprits à cette inspiration et à cette force.
N’est-il pas temps de commencer les grands changements, les vraies révolutions, et d’imposer aux nations elles-mêmes les lois de Dieu ? Tu ne tueras pas ! Tu ne déroberas pas ! Pourquoi ces lois, évidemment divines et nécessaires, n’atteignent-elles que les hommes isolés, mais non pas les hommes rassemblés ? Pourquoi les peuples sont-ils ligués contre les lois de Dieu ? Comment un peuple dont la législation condamne le misérable qui vole un peu d’argent continue-t-il à s’organiser pour le pillage du globe ?
C’est en présence de ces questions que je vous dis, à vous qui voulez être clairvoyant et courageux, ces mots de la sainte Écriture : « Prends de la force, et deviens un homme. » Pourquoi ? Pour faire triompher sur la terre les évidences morales qui maintenant nous pressent. Deviens fort pour imposer au monde la raison et la loi de Dieu. Sois homme pour oser dire : « Au nom de Dieu, il faut que le désordre cesse. Je le veux. J’y mettrai ma tête s’il le faut. »
Oh ! pourquoi le courage moral et religieux existe-t-il à peine ? Est-ce la force de sacrifier sa vie qui manque à l’homme ? En aucune sorte. Parmi nous, qui n’a pas cet atroce courage des batailles, toujours prêt à marcher, sans hésiter, au-devant du fer et du feu ? Nul ne refuse de s’élancer contre la mort la plus épouvantable. Nul ne recule. Les enfants y vont comme les autres. Tout homme que soutiennent une patrie et l’honneur sait mourir. O sublime beauté du courage ! Grandeur, noblesse et majesté du genre humain ! Voyez, par ce sublime côté, si l’humanité n’est pas belle ! Voyez si l’homme n’est pas une force dont la grandeur est encore inconnue !
Que sera-ce donc quand cette force immense, cette incalculable puissance du courage qui sacrifie la vie, s’appliquera, non plus à l’extermination guerrière, tradition du vieux monde païen, mais à la protection de l’ordre et de la justice sur la terre, et à la réunion des peuples sous l’unité de la loi de Dieu ?
Nous avons commencé à régner magnifiquement sur la matière par la puissance des lois physiques enfin connues et appliquées. Commençons maintenant, par la puissance des lois morales éternellement connues, à régner sur nous-mêmes et sur le genre humain. On peut, on doit faire triompher dans l’ensemble la loi morale et la justice. On peut s’entendre pour réprimer par toute la terre ceux qui volent et qui tuent, hommes ou peuples. On peut marcher vers l’union croissante des hommes et des nations. Voilà le but. Voilà la terre promise ! Heureux ceux qui ne cessent d’y croire et d’y marcher !
C’est dans ce but et dans cette foi que je vous dis : Sois bon ! Prends de la force, et deviens homme !