Chapter 7

Le pilon chasse le pilotis dans la terre !

Le pilon chasse le pilotis dans la terre !

Le pilon chasse le pilotis dans la terre !

… La seconde ligne n’aurait pas trouvé grâce devant la censure la plus indulgente et provoqua un éclat de rire unanime ; elle était évidemment improvisée, créée par l’inspiration spontanée du chanteur qui maintenant se tordait la moustache, avec l’air d’un artiste habitué au succès et sûr de son public.

— Allez ! criait d’en haut, à tue-tête, l’inspecteur.

— C’est assez hennir !

— Fais attention, Mitritch, tu n’aurais qu’à faire explosion ! lui répondit d’en bas un des ouvriers.

Je connaissais bien cette voix, et je croyais avoir vu cette haute silhouette aux larges épaules, au visage ovale éclairé par de grands yeux bleus. Était-ce Konovalov ? Mais Konovalov n’avait pas une balafre de la tempe à la racine du nez, comme celle qui coupait le front haut de ce garçon. Les cheveux de Konovalov étaient plus clairs et ne frisaient pas en petites boucles comme chez celui-ci ; Konovalov avait une large et belle barbe, tandis que celui-ci se rasait et portait, comme les Petits-Russiens, de longues moustaches pendantes. Et pourtant cet homme avait quelque chose qui m’était familier. Je décidai de m’adresser à lui pour lui demander le moyen d’obtenir de l’ouvrage immédiat, et j’épiai le moment où on aurait fini d’enfoncer le pilotis.

— Ouh, ouh ! soupirait puissamment la foule, s’affaissant quand elle tirait sur la corde et puis se redressant rapidement, comme prête à s’arracher de terre et à s’élever dans l’air. Le marteau pilon grinçait et tremblait ; au-dessus des têtes s’élevaient des bras nus, brûlés et velus, qui se tendaient avec la corde ; les muscles se nouaient, mais le lourd morceau de fer s’élevait toujours à une hauteur moindre et son choc contre le bois était plus faible. A voir ce travail on aurait pu penser qu’une foule idolâtre, extasiée et désespérée levait les bras vers un dieu muet et se prosternait devant lui. Les visages baignés de sueur, sales et fixes, les cheveux emmêlés, collés aux fronts humides, les cous bruns, les épaules tremblantes d’effort, tous ces corps à peine recouverts de haillons bariolés, remplissaient l’air autour d’eux de leurs émanations chaudes et, confondus en une seule masse lourde, grouillaient gauchement dans l’atmosphère humide et ardente remplie d’une épaisse odeur de transpiration.

— Assez ! cria quelqu’un d’une voix méchante et brisée.

Les bras des ouvriers lâchèrent les cordes qui retombèrent mollement le long du pilotis, tandis que les ouvriers eux-mêmes s’affaissaient lourdement à terre, essuyant leur sueur, soufflant, s’étirant le dos, se palpant les épaules et émettant un sourd murmure semblable au grognement d’un grand animal en fureur.

— Pays ! dis-je à l’homme que j’avais distingué.

Il se tourna paresseusement de mon côté ; le regard de ses yeux glissa sur mon visage, puis il les ferma à demi, m’examinant avec attention.

— Konovalov !

— Attends !…

Il me renversa la tête en arrière, d’une main, comme s’il s’apprêtait à me saisir à la gorge, et tout à coup son visage rayonna d’un sourire joyeux et bon.

— Maxime ! Eh ! toi… anathème ! Ami… hein ? Toi aussi tu as déraillé. Tu t’es joint aux va-nu-pieds. Voilà qui est bien ! C’est parfait ! Chemine… voilà tout ! Y a-t-il longtemps ? D’où viens-tu ? Maintenant nous arpenterons ensemble toute la terre ? Était-ce une vie là-bas ? Rien qu’ennui, on ne vivait pas, on pourrissait. Et moi, frère, depuis lors, je me promène par le monde. Où n’ai-je pas été ? Quel air j’ai respiré !… Mais non, comme tu t’es habillé drôlement… c’est à ne pas te reconnaître : à ton costume tu es un soldat, à ta physionomie un étudiant ! Eh ! dis, n’est-ce pas que c’est bon de vivre ainsi, d’errer de place en place ? Tu sais que je me souviens de Stenka, et de Tarass et de Pila… de tout !…

Il me donnait des coups de poing dans le côté, me frappait l’épaule de sa large paume comme s’il voulait faire de moi un bifteck. Je ne pouvais placer un mot dans le feu d’artifice de ses questions et souriais seulement, d’un air assez bête à coup sûr, en regardant cette bonne figure radieuse. Moi aussi j’étais content de le voir, très content ! Ma rencontre avec lui me rappelait le commencement de ma vie, qui certes valait mieux que sa continuation.

Enfin, je réussis à demander à mon vieil ami pourquoi il avait une balafre, et pourquoi ses cheveux frisaient.

— Ça, vois-tu, c’est toute une histoire. Je voulais, avec deux autres camarades, passer la frontière pour voir un peu la Roumanie. Nous partîmes de Kagoula : c’est un bourg en Bessarabie, tout près de la frontière. C’était la nuit, bien sûr, et nous avancions doucement. Tout à coup… « Arrête ! » Le cordon de douaniers ! Et, dans la nuit, nous tombâmes dessus. Que faire ? se sauver naturellement. C’est alors qu’un soldat m’a fendu la tête. Certes, il n’a pas très bien frappé, mais pourtant j’ai traîné un mois à l’hôpital. Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que le soldat était un pays : un des nôtres, de Mourom !… Lui aussi fut bientôt transporté à l’hôpital : un contrebandier l’avait abîmé d’un coup de couteau dans le ventre. Quand nous fûmes un peu remis, nous nous débrouillâmes dans cette affaire. Le soldat me demanda : « C’est moi qui t’ai cinglé comme ça ? — Il faut bien que ce soit toi, pour que tu le reconnaisses. — Sûrement c’est moi, dit-il : ne te fâche pas, c’est le service qui veut ça. Nous pensions que vous aviez de la contrebande. Voilà, moi aussi on m’a distingué, on m’a décousu le ventre. Il n’y a rien à faire : la vie est un jeu sérieux… » Nous devînmes amis. C’était un bon soldat, Iachka Masine. Et les boucles ? Les boucles, frère, me sont venues à la suite de la fièvre typhoïde. On me mit en prison à Kichinev en attendant qu’on me jugeât pour avoir passé la frontière sans permis. C’est là que j’eus la fièvre typhoïde… Je traînai, traînai : c’est à grand peine que je m’en tirai. Il faut même croire que je ne m’en serais jamais tiré si la garde ne s’était donné tant de mal. Je m’en étonnais, frère : elle se préoccupait de moi comme d’un petit enfant, et à quoi pouvais-je lui être bon ? « Maria Petrovna, lui disais-je, laisse ça, j’en suis confus… » Et elle riait seulement tout bas. C’était une brave fille… Elle me lisait parfois des livres de piété. « Eh ! lui demandai-je un jour, n’y a-t-il pas quelque chose… comme cela ?… » Elle apporta un livre où un matelot anglais s’était sauvé d’un naufrage sur une île déserte et s’était arrangé pour y vivre. Horriblement intéressante cette histoire ! Ce livre m’avait beaucoup plu, moi-même je serais allé sur cette île. Tu comprends quelle vie c’était ? Une île, la mer, le ciel. Tu vis seul, et tu as tout ce qu’il te faut, et tu es tout à fait libre. Il y avait encore par là un sauvage. Eh ! bien, moi, je l’aurais noyé le sauvage : à quoi pouvait-il me servir ? Je ne m’ennuie pas tout seul, hein ? As-tu lu un livre comme ça, toi ?

— Attends ! Comment es-tu sorti de prison ?

— On me mit en liberté. On me jugea, m’acquitta et me libéra. Très simple ! Voilà, aujourd’hui je ne travaille plus ; que l’ouvrage aille au diable ! Je me suis assez démis les bras, cela suffit. J’ai à peu près trois roubles et pour la demi-journée d’aujourd’hui on me donnera encore quarante copeks. Des capitaux !… Viens avec moi chez nous… Nous ne sommes pas à la caserne, mais ici, tout près, dans la montagne… Il y a un trou très commode comme habitation humaine. Nous sommes deux à demeurer dedans, mais mon camarade est malade : la fièvre l’a tordu… Assieds-toi ici, et moi je vais chez l’inspecteur… Je reviens tout de suite.

Il se leva rapidement et s’en alla au moment même où les ouvriers prenaient les cordes pour se mettre à l’ouvrage. Je restai sur une pierre à regarder le bruyant remue-ménage autour de moi et la tranquille mer, bleue et verte.

La haute personne de Konovalov, s’acheminant d’un pas lent entre les ouvriers, les pierres, les bois et les charrettes, disparaissait au loin. Il s’en allait, les bras ballants, vêtu d’une blouse de percale bleue, trop courte et trop étroite, d’un pantalon de toile et de grosses bottes. Le lourd bonnet de ses boucles tremblait sur sa tête puissante. Quelquefois il se retournait et me faisait avec les bras des signes. Il était nouveau pour moi, animé, tranquille, sûr, bon enfant et fort. Tout autour de lui, on travaillait, le bois grinçait, la pierre se fendait, les essieux gémissaient, quelque chose tombait avec fracas, les gens criaient, s’injuriaient, soupiraient et chantaient comme s’ils geignaient. Au milieu de tous ces bruits et de tous ces mouvements, la belle silhouette de Konovalov qui s’éloignait à pas fermes, louvoyant de côté et d’autre, tranchait, et semblait renfermer une allusion à quelque chose qui me l’expliquait lui-même.

Deux heures après la rencontre, nous étions couchés, Konovalov et moi, dans le trou « très commode comme habitation humaine ». Et effectivement le trou était commode ; on avait creusé la montagne pour y prendre de la pierre et une niche carrée en résultait, dans laquelle on pouvait très bien se mettre quatre. Mais elle était basse, et l’ouverture se masquait d’une masse de pierre formant une espèce de rideau, de sorte que pour y pénétrer il fallait se coucher par terre et puis ramper. Elle avait environ trois archines de long, mais c’était inutile et hasardeux d’y aventurer sa tête, la pierre à l’entrée pouvant se détacher et nous enterrer vifs. Nous ne le désirions pas et nous nous arrangeâmes ainsi : nous introduisîmes nos jambes et nos corps dans le trou, où il faisait très frais, et nos têtes restèrent au soleil ; de cette manière, si le panneau de pierre avait la fantaisie de tomber, il ne ferait que nous écraser le crâne.

Le vagabond malade se mit au soleil tout entier et s’étendit à deux pas de nous ; nous entendions ses dents s’entre-choquer dans le paroxysme de la fièvre. C’était un Petit-Russien long et sec « de Poltava ou peut-être de Kiev », comme il me le dit d’un air songeur :

— L’homme vit si longtemps sur terre, qu’il importe peu s’il oublie où il est né. Et puis, n’est-ce pas égal ? C’est un grand malheur de naître, mais où… cela n’y change rien !

Il se roulait par terre, essayant de se mieux couvrir d’un vieux paletot gris, fait uniquement de trous. Il jurait d’une manière très pittoresque, voyant que tous ses efforts étaient vains ; il jurait et continuait néanmoins à s’enrouler dans ses loques. Il avait de petits yeux noirs, toujours pincés comme s’il examinait quelque chose avec attention.

Le soleil nous brûlait insupportablement la nuque et Konovalov fit une espèce d’écran avec mon manteau de soldat étendu sur deux bâtons. Pourtant, on étouffait. De loin arrivait à nous le bruit sourd des travaux sur la baie, mais nous ne pouvions la voir. A notre droite, sur le rivage, il y avait la ville en masses lourdes de maisons blanches, à gauche la mer, devant nous la mer aussi qui s’en allait dans le lointain indéfini. Dans les douces demi-teintes de l’horizon, se mêlaient en fantastiques mirages des couleurs étonnantes, tendres et imprévues qui caressaient les yeux et l’âme par l’insaisissable beauté de leurs nuances.

Konovalov regardait au loin et souriait béatement. Il me dit :

— Quand le soleil sera couché, nous allumerons un feu et nous ferons du thé. Nous avons du pain, de la viande. Et, en attendant, veux-tu du melon ou de la pastèque ?

Avec le pied, il fit rouler d’un coin du trou une pastèque, tira un couteau de sa poche et, tout en taillant, il me dit :

— Chaque fois que je suis près de la mer, je me demande pourquoi les gens n’habitent pas plus sur les plages. Ils auraient été meilleurs alors, parce que la mer est caressante et que… elle met de bonnes pensées dans l’âme. Mais toi, dis, comment as-tu vécu toutes ces années ?

Je le lui racontai. Le Petit-Russien malade ne faisait aucune attention à nous ; il se rôtissait au soleil qui déjà s’abaissait sur la mer. Et la mer au loin s’était couverte de pourpre et d’or, et à la rencontre du soleil s’élevaient d’elle des nuages gris-rosés aux contours flous. Il semblait que, du fond de la mer, surgissaient des montagnes aux cimes blanches, parées de neiges et des rayons roses du couchant. De la baie arrivaient la mélancolique mélodie de la Doubinouchka et le roulement de la dynamite qui détruisait la montagne… Les pierres et les inégalités du terrain projetaient sur la terre des ombres qui, croissant imperceptiblement, rampaient à nous.

— C’est bien à tort, Maxime, que tu as la manie des villes, dit avec conviction Konovalov, après avoir entendu mon odyssée. Et qu’est-ce qui t’y attire ? La vie y est pourrie et étroite. Il n’y a ni air ni espace, rien de ce qu’il faut à l’homme. Que diable en as-tu besoin ? Tu es un homme instruit, tu sais lire, qu’as-tu à faire d’autres gens ? Qu’attends-tu d’eux ? Et puis il y a des hommes partout.

— Éhé ! fit le Petit-Russien, qui se tordait sur la terre comme une couleuvre. Il n’y en a partout que trop ! On ne peut guère aller son chemin sans marcher sur les pieds des autres. Il naît des gens sans nombre, comme des champignons après la pluie… et encore, ceux-là, les riches les mangent !

Il cracha avec philosophie et se remit à claquer des dents.

— Pour ton compte, voici ce que je te répète, poursuivit Konovalov : ne va pas demeurer dans les villes. A quoi bon ? Il n’y a là que saleté et désordre. Les livres ? Tu en as assez, je pense, de lire des livres. Ce n’est pas pour cela que tu es au monde… Et puis, les livres eux-mêmes ne sont que des bêtises. Achètes-en un, mets-le dans ton sac, et marche ! Veux-tu aller avec moi à Tachkent ? à Samarkand ? ou encore quelque part ailleurs ?… Et puis sur l’Amour, veux-tu ? Moi, frère, j’ai décidé de me promener sur la terre dans toutes les directions, c’est ce qu’il y a de mieux. Tu marches et tu vois des choses nouvelles… et tu ne penses à rien. Le vent souffle à ta rencontre et il semble qu’il chasse toute la poussière de ton âme. Tu es libre et léger… Rien ne te gêne… Si tu as faim, tu t’arrêtes, tu travailles pour cinquante copeks ; s’il n’y a pas d’ouvrage, demande du pain, on t’en donnera. De cette manière tu verras beaucoup de choses… de beautés différentes. Hein ?

Le soleil s’était couché. Les nuages, sur la mer, s’étaient assombris, et la mer aussi devenait noire et une fraîcheur émanait d’elle. Par-ci par-là, les étoiles scintillaient déjà, le bruit du travail dans la baie était mort, et, par instants seulement, doux comme des soupirs, arrivaient les cris des hommes. Et quand le vent soufflait sur nous, il nous apportait le chuchotement mélancolique des vagues sur le rivage.

L’obscurité s’épaississait rapidement, et la personne du Petit-Russien qui, cinq minutes plus tôt, possédait encore un contour distinct, ne présentait maintenant qu’une masse informe…

— Si l’on faisait du feu ? dit-il en toussant.

— C’est possible.

Konovalov tira, je ne sais d’où, des copeaux, les alluma et de fines langues de feu commencèrent à lécher en le caressant le bois jaune et résineux. De minces filets de fumée serpentaient dans l’air nocturne, plein de l’humidité et de la fraîcheur de la mer. Et autour, tout devenait plus tranquille, la vie paraissait se retirer de nous ; ses sons fondaient et s’éteignaient dans l’obscurité. Les nuages se dissipaient ; sur le ciel bleu foncé les étoiles brillaient, éclatantes, et sur la surface de velours de la mer s’allumaient les feux des barques de pêcheurs et les reflets des étoiles. Le feu, devant nous, s’était épanoui comme une grande fleur d’un rouge jaune… Konovalov y fourra une bouillotte et, les genoux embrassés, se mit à regarder la flamme d’un air songeur. Et le Petit-Russien, comme un grand lézard, rampa aussi vers le foyer.

— Les gens ont fait des villes, des maisons, s’y sont entassés, abîment la terre, étouffent, se gênent les uns les autres… Est-ce une vie ? Non, la vraie vie, c’est comme nous…

— Oho ! dit, en secouant la tête, le Petit-Russien, si on y ajoutait une fourrure pour l’hiver, et une maison bien chaude alors, c’eût été vraiment une vie de seigneurs.

Il ferma à moitié un œil, rit et regarda Konovalov.

— Oui, répondit celui-ci en se troublant un peu, l’hiver est un temps maudit. Pour l’hiver, on a vraiment besoin des villes… il n’y a rien à y faire… Mais les grandes villes sont pourtant inutiles… Pourquoi entasser les gens, quand deux ou trois seulement d’entre eux ne peuvent s’accorder ensemble ? Voilà de quoi je parle. Certes, si l’on y pense, l’homme n’a de place nulle part, ni dans les villes, ni dans les steppes. Mais mieux vaut ne pas songer à ces choses-là… cela n’aboutit à rien et retourne l’âme.

Jusqu’alors, j’avais cru Konovalov changé à la suite de sa vie errante ; je pensais que les excroissances d’ennui qui oppressaient son cœur à l’époque de notre vie commune étaient tombées comme une coquille au grand air de ces dernières années : mais le ton de cette phrase me reconstitua mon ami tel que je l’avais connu, chercheur inquiet et inassouvi. La rouille du doute, le poison des rêveries rongeaient cet homme puissant, venu au monde, pour son malheur, avec un cœur vibrant. Ces « gens qui songent » sont nombreux dans la vie russe et ils sont plus malheureux que n’importe qui, parce que le poids de leur pensée est augmenté par la cécité de leur esprit. Je regardai mon ami avec pitié, et lui, comme pour confirmer mon impression, s’écria avec tristesse :

— Je me suis souvenu, Maxime, de notre vie et de tout… ce qui fut ! Combien de lieues j’ai faites depuis, que de choses j’ai vues !… Il n’y a rien sur terre qui me soit commode ! Je n’ai pas trouvé ma place !

— Et pourquoi es-tu né avec un cou pour lequel aucun collier n’est bon ? demanda avec indifférence le Petit-Russien, en ôtant du feu la bouillotte.

— Non, dis-moi… demanda Konovalov, — pourquoi ne puis-je être tranquille ? Hein ? Pourquoi les autres vivent-ils, s’occupent-ils de leurs affaires, ont-ils des femmes, des enfants et tout, enfin ?… Ils se plaignent de la vie, mais ils sont tranquilles. Et toujours ils ont la volonté de faire telle chose ou telle autre. Et pourquoi ne puis-je pas ?… Je m’ennuie ? Pourquoi est-ce que je m’ennuie ?

— En voilà une rage de faire des grimaces ! dit en s’étonnant le Petit-Russien. Est-ce qu’à force de grimaces tu te sentiras mieux ?

— C’est juste, répliqua tristement Konovalov.

— Je parle toujours peu, mais je sais ce que je dis ! prononça avec dignité le stoïcien, sans se fatiguer de lutter contre la fièvre.

— Laissons toute cette histoire… Puisque tu es au monde, vis, et ne raisonne pas, dit, méchamment cette fois, Konovalov.

Mais le Petit-Russien trouva nécessaire d’ajouter :

— Et ne t’occupe de rien ! Le temps viendra sans que tu le veuilles ; tu seras traîné où il le faut, et réduit en poussière. Reste étendu et tais-toi… Ni notre langue, ni nos bras ne nous aident en rien.

Il dit, toussa, s’agita et se mit à cracher avec rage dans le feu. Autour de nous, tout était sourd, masqué par le rideau épais de la nuit. Le ciel, au-dessus de nous, était sombre aussi ; il n’y avait pas encore de lune. La mer se sentait, plutôt qu’elle n’était visible, tant les ténèbres devant nous s’épaississaient. Il semblait que sur la terre était descendu un brouillard noir. Le feu s’éteignait.

— Allons dormir, proposa le Petit-Russien.

Nous rampâmes vers le trou et nous couchâmes la tête en dehors. Nous nous taisions. Konovalov, une fois étendu, resta immobile, comme pétrifié. Le Petit-Russien s’agitait sans cesse et claquait des dents. Je regardai longtemps s’éteindre le foyer : ardent et grand au début, le monceau de charbons devenait toujours plus petit, se couvrait de cendres et disparaissait sous leur tas. Et bientôt il n’en resta rien qu’une odeur chaude. Je regardai et je pensai :

— C’est ainsi que nous sommes tous. Si seulement on pouvait brûler plus ardemment !…

Trois jours après, je disais adieu à Konovalov. J’allais à Koubagne, lui ne voulait pas. Mais nous nous séparâmes tous les deux avec la certitude de nous retrouver sur terre.

… Nous n’en eûmes plus l’occasion.


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