Je le rencontrai dans le port d’Odessa. Pendant trois jours, mon attention fut attirée par sa personne râblée et pleine, au visage caucasien encadré d’une jolie barbe. Il m’obsédait ; je le voyais arrêté, des heures entières, sur le granit du quai, suçant le pommeau de sa canne, et ses yeux en amandes examinaient tristement l’eau trouble du port. Dix fois par jour, il passait devant moi, de la démarche d’un flâneur insouciant. Qui était-il ?… Je me mis à l’épier. Et lui, comme pour me narguer, m’apparaissait de plus en plus souvent. Enfin, j’appris à reconnaître de loin son costume à la mode, clair, à carreaux, son chapeau mou d’artiste, son allure paresseuse et même son regard ennuyé et obtus. Sa présence était tout à fait inexplicable dans le port, au milieu des sifflets de bateaux et de locomotives, du tintement des chaînes, des cris des ouvriers, au milieu de cette agitation fébrile et furieuse qui vous saisit de toutes parts, qui émousse l’esprit et les nerfs. Tous les êtres humains, dans le port, étaient les esclaves des mécanismes géants, qui exigeaient d’eux une attention et un travail de toutes les minutes ; tous s’agitaient autour des vapeurs et des wagons, les chargeant et les vidant. Tous étaient soucieux, fatigués ; tous couraient, juraient, dans la poussière ; tous suaient… Et, dans l’agitation du travail, marchait lentement cet étrange personnage avec un visage de mortel ennui et d’universelle indifférence…
Enfin, le quatrième jour, à l’heure du dîner, je buttai sur lui et décidai d’apprendre à tout prix qui il était. M’étant installé tout près, avec une pastèque et du pain, je me mis à manger et j’examinai mon homme, en songeant au moyen le plus discret d’entrer en conversation avec lui.
Il était debout, appuyé contre des caisses de thé ; il regardait sans but autour de lui, et jouait de la flûte sur sa canne.
Il m’était difficile, à moi, le va-nu-pieds, avec mon crochet de débardeur sur le dos, tout noir de charbon, d’entamer une causerie avec ce snob. Mais, à mon grand étonnement, je remarquai qu’il ne pouvait détacher les yeux de ma personne et que son regard s’allumait d’une convoitise mauvaise et animale. Je conclus que l’objet de mon observation avait faim et, après avoir jeté un rapide regard de tous côtés, je lui demandai doucement :
— Voulez-vous manger ?
Il tressaillit, montra dans une grimace avide une centaine peut-être de dents puissantes et serrées, et, à son tour, regarda avec méfiance de tous côtés.
Personne ne faisait attention à nous. Alors, je lui fourrai la moitié de la pastèque et un morceau de pain de froment. Il saisit cela et disparut, s’asseyant sur des caisses de marchandises. Par moments sa tête se relevait ; le chapeau, renversé en arrière, découvrait un front brun et moite. Son visage rayonnait d’un large sourire, et il m’adressait des clignements d’yeux sans s’arrêter une minute de mâcher. Je lui fis signe de m’attendre et j’allai acheter de la viande : je l’apportai et la lui donnai. Je me mis auprès des caisses, de manière à dissimuler complètement à tous les regards mon pauvre snob. Jusqu’alors, il avait mangé avec l’inquiétude d’un fauve qui craint qu’on lui prenne son morceau ; maintenant, il mangea avec plus de tranquillité, mais quand même si vite et si avidement qu’il me fut insupportable de regarder plus longtemps cet être affamé. Je me détournai de lui.
— Merci, merci beaucoup !
Il me secoua l’épaule, puis me saisit la main, la serra et la secoua cruellement.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il me racontait déjà son histoire.
Le prince géorgien Charko Ptadzé était le fils unique d’un riche propriétaire de Koutaïs ; il était employé à l’une des gares du Transcaucasien et demeurait avec un camarade. Ce camarade disparut subitement, emportant l’argent et les valeurs du prince Charko, qui se mit à sa poursuite. Apprenant par hasard que le camarade avait pris un billet pour Batoum, le prince Charko s’y rendit. Mais, à Batoum, il se trouva que le camarade était parti pour Odessa. Alors, le prince Charko prit le passe-port d’un certain Vano Svanidzé, coiffeur et son camarade lui aussi, du même âge que lui mais d’un signalement différent, — et partit pour Odessa. Là, il déclara à la police le vol dont il avait été victime ; on lui promit de trouver le coupable. Il attendait depuis deux semaines, était à bout de ressources et n’avait pas mangé depuis quatre jours.
J’écoutais son récit, qui paraissait sincère et s’interrompait de jurons. J’examinai ce jeune garçon, je le crus et j’eus pitié de lui. C’était presque un enfant ; il avait dix-neuf ans et, pour la naïveté, était plus jeune encore. Il parlait souvent, avec une indignation profonde, de son ancienne amitié pour le camarade voleur qui lui avait dérobé des objets si précieux. Le terrible père de Charko couperait sûrement la gorge à son fils s’il ne les retrouvait pas. Je pensai que si personne ne venait en aide à ce jeune homme, il se laisserait enlizer par la ville. Je savais par suite de quels infimes hasards la bande des va-nu-pieds se recrute et j’entrevoyais pour le prince Charko toutes les possibilités d’entrer dans cet ordre respectable, mais non respecté… J’eus envie de lui être secourable. Ma paye était insuffisante pour un billet jusqu’à Batoum, et j’allai à plusieurs bureaux demander un billet gratuit pour Charko. Je prouvai avec force la nécessité du secours ; on me refusa avec force aussi. Je proposai à Charko de l’accompagner chez le chef de police afin de demander un billet ; mais il se troubla et me déclara qu’il n’irait pas. Pourquoi ? Il n’avait pas payé le propriétaire du garni où il était descendu, et, quand on lui avait réclamé de l’argent, il avait frappé quelqu’un, puis s’était dérobé ; il supposait avec justesse que la police ne le remercierait pas d’avoir esquivé sa dette, d’avoir ensuite donné des coups, — d’autant plus qu’il ne se souvenait pas s’il avait frappé une fois ou deux, ou trois ou quatre…
La situation se compliquait. Je résolus de travailler jusqu’à ce que j’aie gagné l’argent du voyage à Batoum ; mais, hélas ! il était évident que cela n’arriverait pas de sitôt ou n’arriverait jamais, parce que, après son long jeûne, ce Charko mangeait comme trois, ou plus encore.
A cette époque, à cause de l’invasion des affamés, le prix de la journée dans les ports était tombé et, des quatre-vingts copeks de ma paye, nous mangions, à nous deux, soixante. En outre, avant ma rencontre avec le prince, j’avais décidé d’aller en Crimée et je ne voulais pas m’éterniser à Odessa. Je proposai donc au prince Charko de faire la route à pied avec moi, à la condition suivante : si je ne lui trouvais pas un compagnon pour Tiflis, je l’y conduirais moi-même et, si j’en trouvais un, nous nous séparerions.
Le prince jeta un regard sur ses fines bottines, sur son chapeau, son pantalon, lissa sa jaquette, réfléchit, soupira à plusieurs reprises et enfin consentit. Et c’est ainsi que nous nous en allâmes à pied d’Odessa à Tiflis.
Quand nous arrivâmes à Kherson, mon opinion était faite au sujet de mon compagnon. C’était un être naïf et sauvage, extrêmement peu développé, gai quand il avait mangé, abattu quand il avait faim, comme un animal fort et pas méchant.
Pendant le trajet, il me parlait du Caucase, de l’existence que menaient les propriétaires géorgiens, de leurs jeux et de leurs rapports avec les paysans. Ses récits étaient intéressants, ne manquaient pas d’une certaine beauté : mais la personne de mon compagnon y apparaissait sous un aspect peu flatteur pour lui. Voici un échantillon de ses histoires.
Un riche prince donnait une fête à des amis ; on prit du vin, on mangea en profusion les mets préférés des Géorgiens, et puis le prince conduisit ses invités à l’écurie. On sella les chevaux. Le prince sauta sur le meilleur et se mit à caracoler dans la plaine. C’était un cheval ardent ! Les invités vantaient sa beauté et sa vitesse. Le prince repart une seconde fois, quand tout à coup surgit dans la plaine un paysan sur un cheval blanc, qui dépasse le prince, qui le dépasse et… rit avec orgueil. Le prince eut honte devant ses invités !… Il fronça terriblement les sourcils, appela d’un geste le paysan et, quand celui-ci se fut approché, d’un coup de sabre il lui trancha la tête, braqua son revolver dans l’oreille du cheval et le tua. Ensuite, il alla déclarer aux autorités ce qu’il avait fait. On le condamna aux travaux forcés.
Charko semble plaindre le prince. J’essaye de lui faire comprendre que cet homme n’est pas digne de compassion, mais il me répond d’un air sermonneur :
— Il y a peu de princes et beaucoup de paysans. On ne doit pas condamner un prince pour un paysan. Qu’est-ce qu’un paysan ? Voici ! — Et Charko me montre une motte de terre. — Tandis qu’un prince est comme une étoile !
Nous disputons et il se fâche. Quand il s’emporte, il montre les dents comme un loup et son visage devient pointu.
— Tais-toi, Maxime ! Tu ne connais pas la vie du Caucase, me crie-t-il.
Mes arguments sont vains contre sa simplicité et ce qui me paraît clair lui semble drôle. Ma logique n’atteignait pas son cerveau et quand, à grand’peine, je le mettais au pied du mur par des preuves évidentes de la justesse supérieure de mes idées, il ne s’embarrassait pas et me disait :
— Va au Caucase, restes-y. Tu verras que je dis la vérité. Tout le monde fait ainsi : c’est donc juste. Pourquoi te croirais-je, toi, si tu es seul à dire : « Ceci est faux », tandis que des milliers de gens disent : « Ceci est juste » ?
Alors, je me taisais, comprenant qu’il fallait lui opposer non des paroles mais des faits, puisqu’il était homme à croire que la vie, dans sa forme présente, était juste et réglée. Je me taisais et lui, triomphait, tant il avait de confiance dans sa parfaite connaissance de la vie, et mon silence lui permettait de renchérir sur ses récits de l’existence caucasienne, pleine de sauvage beauté, de feu et d’originalité. Ces récits m’intéressaient et m’entraînaient et, en même temps, me révoltaient par leur cruauté, leur servilité envers la richesse et la force, par l’absence de ce qu’on appelle la morale obligatoire pour chacun. Il m’arriva, une fois, de demander à Charko s’il connaissait l’enseignement du Christ.
— Certainement ! répondit-il en haussant les épaules. Mais, quand je l’eus bien interrogé, il se trouva qu’il ne savait que ceci : « Il avait existé un certain Jésus qui s’était révolté contre les lois des Juifs, et les Juifs le mirent en croix à cause de cela. Mais il était Dieu et ne mourut pas sur la croix ; il s’éleva au ciel et donna aux hommes d’autres lois. »
— Lesquelles ? demandai-je.
Charko me regarda avec un étonnement moqueur et dit :
— Tu es chrétien ? Bon ! moi aussi. Sur terre, presque tous sont chrétiens. Alors, que demandes-tu ? Tu vois comment tout le monde fait… C’est ça, la loi du Christ !
Je m’entraînai, je me mis à lui raconter la vie de Jésus. Il écouta, au commencement, avec attention, puis peu à peu se détacha et finit par bâiller.
Voyant que son cœur ne m’écoutait pas, je m’adressai de nouveau à son esprit. Je lui parlai des avantages qu’on peut tirer de la charité, de la science, de la justice, — je parlai des avantages et seulement des avantages !
— Celui qui est fort fait lui-même la loi. Il n’y a pas à la lui apprendre ; même aveugle, il trouvera son chemin ! me répondit paresseusement le prince Charko.
Il savait se demeurer fidèle à lui-même ; cela provoquait mon respect. Mais il était sauvage, cruel, et je sentais, par instants, qu’une étincelle de haine s’allumait en moi contre lui. Je ne perdais pourtant pas l’espoir de trouver un point de contact entre nous, un terrain sur lequel nous pourrions nous rencontrer et nous comprendre.
Je me mis à lui parler plus simplement, je m’efforçai de me rapprocher de lui. Il remarqua mes tentatives et, concluant que j’acceptais sa supériorité, prit un ton de plus en plus hautain avec moi. Je souffrais, voyant mes arguments se briser en poussière contre le mur de pierre de sa conception de la vie.
Nous avions traversé le Pérékop et nous approchions des montagnes de la Crimée. Depuis deux jours déjà, nous les voyions à l’horizon. Elles étaient bleues et semblaient de légères bandes de nuages. Je les admirais de loin et rêvais de la côte de Crimée.
Mais le prince chantait des chansons géorgiennes et était sombre. Nous avions dépensé tout notre argent et la possibilité d’en gagner ne se présentait nulle part. Nous nous hâtions vers Théodocie, où l’on avait commencé des travaux pour la construction d’un port.
Le prince me disait que, lui aussi, travaillerait et qu’avec l’argent gagné nous irions par mer jusqu’à Batoum. A Batoum, il avait beaucoup d’amis et me trouverait facilement une place de… portier ou gardien. Il me tapait sur l’épaule, d’un air protecteur, et me disait, en faisant claquer sa langue :
— Je t’arrangerai une belle existence ! Tsé, tsé ! Tu boiras du vin, autant que tu en voudras. Tu mangeras du mouton, autant que tu pourras. Tu te marieras avec une Géorgienne, une grosse Géorgienne, tsé, tsé, tsé ! Elle te fera de bons plats, te donnera des enfants, beaucoup d’enfants, tsé, tsé !
Ce « tsé, tsé ! » m’avait étonné au début, puis commença à m’agacer, enfin me mit dans une fureur triste. En Russie, ce bruit sert à appeler les cochons ; au Caucase, il exprime l’admiration, le regret, le plaisir, la douleur.
Charko avait bien usé son élégant costume, et ses souliers étaient ouverts en plus d’un endroit. Nous avions vendu le chapeau et la canne à Kherson. Le chapeau avait été remplacé par une vieille casquette d’employé de gare.
Quand il la mit pour la première fois, bien sur l’oreille, il me demanda :
— Est-ce que cela me va ? Est-ce joli ?
Nous voilà enfin en Crimée. Nous avions passé par Simphérople et nous nous dirigions sur Yalta. J’étais dans un muet ravissement de la beauté de ce prodigieux coin de terre, caressé de tous côtés par la mer. Le prince soupirait, gémissait, et, jetant autour de lui des regards navrés, essayait de remplir son estomac vide avec d’étranges fruits. L’expérience n’était pas toujours heureuse et il me disait avec un humour méchant :
— Si cela me retourne à l’envers, comment irai-je plus loin ? Hein ? dis ?
La possibilité de travailler ne se présentait pas et, n’ayant pas le sou pour acheter du pain, nous faisions notre nourriture de fruits et d’espérances en l’avenir. Et le prince Charko commençait déjà à me reprocher ma paresse et mon manque d’initiative. Il devenait pénible ; mais, ce qui m’irritait le plus, c’étaient les récits qu’il faisait de son extraordinaire appétit. Il se trouvait que, ayant déjeuné à midi « d’un petit agneau » arrosé de trois bouteilles de vin, il pouvait, à deux heures, manger sans effort pour son dîner trois assiettes de soupe, une marmite entière de mouton au riz, une énorme quantité de viande, toutes sortes de mets caucasiens, et boire, par-dessus le marché, sans mesure. Il me parlait, des jours entiers, de ses goûts et de ses connaissances en gastronomie. Il pérorait en faisant claquer sa langue, les yeux ardents, les dents aiguës et grinçantes, aspirant et avalant avec bruit sa salive d’affamé qui jaillissait abondamment de ses lèvres éloquentes. Alors, il m’inspirait un dégoût que j’avais peine à lui cacher.
Un jour, aux environs de Yalta, je me louai pour émonder un jardin fruitier ; je pris d’avance la paye de ma journée et j’achetai, pour tout cet argent, de la viande et du pain. Quand j’eus apporté mon emplette, le jardinier m’appela et je le rejoignis, ayant laissé les provisions à Charko, qui avait refusé de travailler sous prétexte de mal de tête. Au bout d’une heure, je revins et pus m’assurer que Charko ne m’avait rien exagéré de son appétit. Il ne restait pas une miette de ce que j’avais acheté. Ce n’était pas une action de bon camarade ; mais je me tus, — pour mon malheur, comme la suite le prouva.
Charko nota mon silence et l’exploita à sa manière. A partir de cette époque, il se produisit quelque chose d’étonnamment saugrenu. Je travaillais, et lui, refusant sous différents prétextes le travail, mangeait, dormait et me houspillait. Je ne suis pas un disciple de Tolstoï. Il me semblait ridicule et triste de voir ce robuste garçon me regarder avec avidité, quand, las après la besogne, je le rejoignais dans un coin d’ombre. Mais, ce qui était plus ridicule et plus triste encore, c’est que je voyais qu’il se moquait de moi parce que je travaillais. Il se moquait parce que lui-même avait appris à mendier et que j’étais à ses yeux une bûche sans vie. Au commencement, quand il avait mendié, il se gênait devant moi ; mais, plus tard, quand nous approchâmes d’un village tatare, il fit ses préparatifs sous mes yeux. Il s’appuyait à un bâton et traînait une jambe comme si elle lui faisait mal, sachant bien que les Tatares avaricieux ne donneraient rien à un garçon robuste. Je me disputai avec lui, lui démontrant la honte de son action… Il riait.
— Je ne sais pas travailler, me répondait-il brièvement.
On lui donnait avec parcimonie. Je commençais alors à être souffrant. La route m’était plus dure chaque jour et mes rapports avec Charko plus intolérables. Maintenant, il exigeait avec âpreté que je l’entretinsse.
— C’est toi qui me conduis ? Conduis, alors ! Est-ce que je puis, moi, faire une si longue route à pied ? Je n’en ai pas l’habitude. Je puis mourir à cause de cela. Pourquoi me fais-tu souffrir, pourquoi veux-tu me tuer ? Qu’est-ce qui arrivera si je meurs ? Ma mère pleurera, mon père pleurera, mes camarades pleureront ! Combien est-ce que cela fait de larmes ?
J’écoutais ces discours sans impatience. Une étrange pensée commençait à se glisser dans mon cerveau et me faisait supporter tout cela. Parfois, quand il dormait, je m’asseyais à côté de lui et, observant son visage tranquille et immobile, je me répétais, comme si je commençais à deviner quelque chose :
« Mon compagnon… mon compagnon… »
Et, dans mon entendement, l’idée obscure surgissait parfois que Charko ne faisait qu’user de son droit en exigeant de moi, avec tant d’assurance et de volonté, que je lui vinsse en aide et que j’eusse soin de lui. Dans cette exigence, il y avait du caractère, de la force. Il m’asservissait et je lui cédais et je l’étudiais, observant chaque frémissement de sa physionomie, m’efforçant de me représenter où il s’arrêterait dans son empiètement sur une personnalité étrangère. Lui, se sentait très bien ; il chantait, dormait et se moquait de moi quand il le voulait. Il nous arrivait de nous quitter pour un jour ou deux et d’aller de différents côtés. Je l’approvisionnais de pain et d’argent, quand j’en avais, et lui disais où il devait m’attendre. Quand nous nous retrouvions, lui, qui m’avait laissé avec méfiance et irritation, me rencontrait joyeusement, avec triomphe, et me disait, toujours en riant :
— Je pensais que tu t’étais sauvé tout seul, que tu m’avais abandonné, ha ! ha ! ha !
Je lui donnais à manger, je lui parlais des beaux sites que j’avais vus et, une fois, à propos de Baktchisaraï, lui citai quelques vers de Pouchkine. Ils ne lui firent aucune impression.
— Hé ! des vers !… Il faut des chansons, pas des vers. Je connaissais un homme, un Géorgien, Mato Legeava, qui savait chanter des chansons ! Quelles chansons ! Quand il chantait, aïe, aïe, aïe ! Et fort, il chantait très fort, comme si on lui retournait un poignard dans le gosier !… Il a égorgé un aubergiste et a été envoyé en Sibérie.
Après chacun de mes retours, je tombais toujours plus bas dans son opinion et il ne savait pas me le dissimuler.
Nos affaires ne marchaient guère. Je trouvais à peine la possibilité de gagner un rouble ou un rouble et demi par semaine, et cela était naturellement bien insuffisant pour deux. Les aumônes de Charko ne nous faisaient faire aucune économie. Son estomac était un petit gouffre qui engloutissait tout, — le raisin, les melons, le poisson salé, le pain, les fruits secs, — et ce gouffre paraissait s’élargir avec le temps et exiger sans cesse de plus larges offrandes.
Charko me pressait de quitter la Crimée, disant, avec raison, que c’était déjà l’automne et que la route était encore longue. J’en convins. En outre, j’avais déjà exploré cette partie de la Crimée, et nous partîmes pour Théodocie, dans l’espoir d’y gagner enfin l’argent que nous n’avions toujours pas. Il fallut de nouveau se nourrir de fruits et d’espoir dans l’avenir.
Pauvre avenir ! A force d’être trop attendu, il perd presque tout son charme quand il devient le présent.
Ayant dépassé Alouchta, de vingt verstes environ, nous nous arrêtâmes pour la nuit. Je décidai Charko à suivre la grève ; c’était plus long, mais je voulais respirer l’air de la mer. Nous fîmes un feu et nous nous couchâmes auprès. La soirée était magnifique. La mer, d’un vert sombre, battait contre les rochers au-dessous de nous ; le ciel bleu se taisait triomphalement au-dessus de nos têtes et, autour de nous, bruissaient doucement les buissons et les arbres odorants. La lune se levait. Du feuillage capricieux des tchinars, tombaient des ombres qui rampaient sur les pierres. Un oiseau chantait, fort et avec provocation. Ses trilles argentins fondaient dans l’air, plein du bruit caressant et doux des vagues ; et, quand ils eurent cessé, on entendit le cri-cri nerveux d’un insecte. Le feu brillait joyeusement et sa flamme semblait être un grand bouquet de fleurs jaunes et rouges. Lui aussi éveillait des ombres, qui dansaient gaiement autour de nous, comme faisant parade de leur vivacité devant les ombres lentes de la lune. Dans l’air résonnaient parfois des sons étranges. Le large horizon d’eau était désert, le ciel sans nuages, et je me sentais, sur le bord de la terre en contemplation de l’infini, ce problème enchanteur… Enivré par la majestueuse beauté de la nuit, je me dissolvais dans une merveilleuse harmonie de couleurs, de sons et de parfums ; le timide sentiment d’une auguste présence me remplissait l’âme, et mon cœur s’arrêtait de battre, tant ma joie de vivre était grande.
Tout à coup, Charko éclata de rire.
— Ha ! ha ! ha ! quelle figure bête tu as ! Tout à fait un mouton, ha ! ha ! ha !
Je m’effrayai comme si le tonnerre avait éclaté au-dessus de ma tête. Mais cela était pire. Oui, c’était drôle peut-être ; mais, comme c’était humiliant ! Lui, Charko, riait aux larmes ; moi, je me sentais prêt à pleurer, — pour une autre raison. Dans mon gosier, il y avait comme une pierre ; je ne pouvais parler et je le regardais avec des yeux fous, ce qui augmentait encore son hilarité. Il se roulait par terre, se serrant le ventre ; et moi, je ne pouvais en revenir de l’affront qui m’avait été fait. Cet affront était terrible, et les rares personnes qui, j’espère, le comprendront, — parce qu’elles-mêmes ont passé par des émotions analogues, — sentiront de nouveau peser dans leur âme cette lourdeur.
— Cesse ! criai-je, furieux.
Il s’effraya, tressaillit, mais ne put pourtant s’arrêter. Le paroxysme du rire le tenait ; il gonflait les joues, roulait les yeux et éclatait encore. Alors, je me levai et m’éloignai de lui. Je marchai longtemps, sans pensée, sans conscience, plein du poison de l’isolement et de l’humiliation. J’avais embrassé toute la Nature et lui faisais de silencieuses déclarations d’amour, de l’amour que doit éprouver un homme, quand il est un peu poète, — et elle, dans la personne de Charko, avait éclaté de rire à mon exaltation ! Je serais allé loin dans mon réquisitoire contre la Nature, Charko et tout l’ordre des choses, si des pas rapides ne s’étaient fait entendre derrière moi.
— Ne te fâche pas ! dit Charko, d’un air confus, en me touchant doucement l’épaule. Tu priais ? Je ne savais pas. Je ne prie pas, moi… Il parlait du ton timide d’un enfant qui s’est mis en faute et moi, malgré toute mon exaltation, je ne pouvais ne pas voir sa piteuse figure, ridiculement tordue par le trouble et la crainte.
— Je ne te dérangerai plus, vraiment. Jamais. — Il secouait négativement la tête. — Je vois que tu es doux, que tu travailles… et que tu ne me fais pas travailler. Et je me demande pourquoi… Sûrement, c’est qu’il est bête comme un mouton…
Il disait cela pour me consoler ! Pour me faire des excuses !… Alors, naturellement, après ces consolations et ces excuses, il ne me restait plus qu’à lui pardonner, non seulement les fautes passées, mais celles à venir.
Au bout d’une demi-heure, il dormait profondément, et moi je restais assis à côté de lui et je le regardais. Dans le sommeil, l’homme le plus fort semble faible et sans défense, et Charko faisait pitié. Ses grosses lèvres étaient entr’ouvertes et, avec ses sourcils relevés, lui faisaient une mine enfantine de timide étonnement. Il respirait paisiblement, mais quelquefois il s’agitait et parlait, disait, en langue géorgienne, des phrases entières, suppliantes et pressées. Autour de nous régnait cette tranquillité exaspérée de laquelle on attend toujours quelque chose et qui, si elle durait, rendrait l’homme fou par sa paix absolue et la complète absence du son, cette ombre vivante du mouvement. Le doux bruit des vagues n’arrivait pas jusqu’à nous. Nous étions dans une espèce de creux, abrité de buissons épineux et semblable à la gueule moussue d’une bête pétrifiée. Je regardais Charko et je pensais : « C’est mon compagnon… Je puis l’abandonner ici, mais je ne puis m’en aller de lui, parce que son nom est légion… C’est le compagnon de toute ma vie, il m’accompagnera jusqu’à la tombe. »
Théodocie trompa nos espérances. Quand nous y arrivâmes, il y avait à peu près quatre cents hommes qui souhaitaient, comme nous, de l’ouvrage et devaient se contenter du rôle de spectateurs dans la construction du dock. Parmi ceux qui travaillaient, il y avait des Turcs, des Grecs, des Géorgiens, des gens de Smolensk, de Poltava, des vagabonds. Partout, dans la ville et aux alentours, erraient des groupes ternes, accablés, d’« affamés » et couraient comme des loups les va-nu-pieds d’Azov et de Crimée.
On nous prit aussi pour des affamés, au commencement. On tira de nous le profit qu’on put : dans la foule, on arracha des épaules de Charko le paletot que je lui avais acheté, puis on coupa la courroie de mon sac. Mais, après quelques démêlés, on nous restitua notre bien ; la horde s’était aperçue d’une parenté d’âme de nous à elle ; et les va-nu-pieds sont des gens d’honneur, bien que de fort mauvais sujets.
Quand nous nous fûmes assurés que nous n’avions rien à faire là et qu’on voulait construire la digue sans nous, — alors nous nous offensâmes et partîmes pour Kertch.
Mon compagnon tint parole : il ne me molestait plus, mais il souffrait beaucoup de la faim ; il était sombre comme la gorge du Darial. Il grinçait des dents comme un loup quand il voyait quelqu’un manger et m’épouvantait par les récits de toute la nourriture qu’il aurait voulu absorber. Depuis quelque temps, il commençait à songer aux femmes. D’abord, en passant, avec des soupirs de regret, puis toujours plus souvent, avec des sourires avides « d’homme de l’Orient » ; enfin, il ne put voir aucune femme, n’importe de quel âge ou de quel physique, sans me faire des remarques cyniques et pratiquement philosophiques, se rapportant à quelque partie de son corps. Il parlait des femmes si librement, avec une telle connaissance de la matière et d’un point de vue si direct, que je ne pouvais que cracher. Une fois, j’essayai de lui prouver que la femme était un être qu’il devait sous tous les rapports considérer comme son égal ; puis, voyant que non seulement il se blessait de mes paroles, mais était prêt à éclater en fureur à cause de l’humiliation que je lui infligeais, je décidai de renoncer à toute remontrance jusqu’au moment où Charko n’aurait plus faim.
Nous nous mîmes en route pour Kertch, non par la côte mais par la steppe pour raccourcir le chemin, et dans notre sac nous n’avions qu’une galette d’orge de trois livres, achetée chez un Tatare avec notre dernier argent. Pour cette triste raison, quand nous arrivâmes à Kertch, nous étions incapables de chercher de l’ouvrage et même pouvions à peine nous tenir sur nos jambes. Les tentatives que faisait Charko pour mendier du pain dans les villages n’aboutissaient à rien. Partout on répondait laconiquement : « Il y en a beaucoup comme vous. » Ce qui était incontestablement vrai : en effet, il y avait une effroyable quantité de gens qui demandaient du pain, cette année-là. Ils allaient à pied, par groupes de trois à vingt et plus : ils allaient, avec des enfants, les portant ou bien les traînant par la main. Et tous ces enfants étaient transparents ; sous leur peau bleue semblait couler non du sang mais un liquide malsain, fétide et trouble… Et leurs os sortaient sous leur peau usée, avec des angles si éloquents que, d’un seul regard jeté sur eux, le cœur se serrait de lourde tristesse et faisait mal intolérablement et désespérément.
Affamés, à demi-nus et fatigués par la longue route, ces enfants ne criaient même pas. Ils regardaient seulement autour d’eux, avec des yeux aigus et divers qui brillaient avidement à la vue d’un potager ou d’un champ non moissonné ; et, quand ils regardaient leurs parents, ils semblaient demander pourquoi on les avait fait naître. Parfois, passait une télègue et dessus se balançait, conduisant un cheval, une vieille femme maigre comme un squelette et autour d’elle étaient ces têtes d’enfants aux yeux tristes, regardant la terre des autres. Le cheval, osseux et usé, avance à peine et agite piteusement sa tête pointue à la crinière emmêlée… Autour de la télègue et la suivant, vont les grands. Leurs têtes sont baissées ; les bras pendent comme des lanières ; les yeux sont ternes et égarés, ils ne brillent même pas de fièvre et sont pleins d’indicible et frappante douleur. Et tout cela avance comme en rampant, lentement et en silence, sur la terre d’autrui, comme si ces gens, rejetés de la vie par le malheur, avaient peur de troubler la tranquillité des gens plus heureux chez qui ils étaient venus…
Et nous en rencontrâmes plusieurs, de ces enterrements sans morts… Quand il nous arrivait d’en croiser ou bien d’en rattraper un, les malheureux nous demandaient avec une douceur timide :
— Est-ce loin, ami, le village ?
Et, quand nous répondions, ils soupiraient et se taisaient en nous regardant.
Mon camarade détestait ces concurrents invincibles, dans ses expéditions de mendicité. La provision de forces vitales de son organisme ne lui permettait pas, malgré l’aridité de la marche et l’insuffisance de la nourriture, de prendre un aspect aussi pitoyable que celui dont pouvaient, en vérité, se vanter les autres comme d’une perfection en son genre, et il disait, dès qu’il les apercevait au loin :
— Encore ? Fi, fi, fi ! Pourquoi viennent-ils ? Est-ce que la Russie leur est étroite ? Je ne comprends pas. Le peuple est bête en Russie.
Et, quand je lui expliquais les raisons qui faisaient aller le peuple russe en Crimée, il hochait la tête avec méfiance et répondait :
— Je ne comprends pas ! Comment est-ce possible ?… Chez nous, en Géorgie, on ne fait pas de telles stupidités.
Nous arrivâmes donc à Kertch harassés et affamés. Il était tard et nous fûmes obligés de nous installer pour la nuit sous la passerelle qui allait du bateau à vapeur au quai.
Il était plus prudent de nous cacher : nous savions que, quelque temps avant notre arrivée, tout le superflu de la population de Kertch, tous les va-nu-pieds, avaient été chassés de la ville, et nous redoutions d’être emmenés au poste. Charko étant muni d’un passeport qui ne lui appartenait pas, nos destinées pouvaient se compliquer d’une manière grave.
Les vagues du détroit nous arrosèrent généreusement, toute la nuit, de leur écume et, à l’aube, nous sortîmes de dessous la passerelle, trempés et transis. Toute la journée nous marchâmes sur la plage et toute ce que nous gagnâmes fut dix copeks que me donna la femme d’un pope pour qui je portai un sac de melons du bazar chez elle.
Maintenant, il fallait traverser le détroit pour aller à Tamagne. Aucun batelier ne consentit à nous prendre comme rameurs. J’eus beau prier, tous se méfiaient des va-nu-pieds qui s’étaient signalés récemment par de nombreux et héroïques exploits, et on nous classait, non sans motif, dans cette catégorie.
Quand vint le soir, je me décidai, par rage contre ma malechance et contre le monde entier, à une entreprise assez téméraire. A la tombée de la nuit, je la mis à exécution.
La nuit, Charko et moi nous approchâmes doucement du port de la douane, auprès duquel étaient trois chaloupes retenues par des chaînes à des anneaux fixés dans le mur de pierre du quai. Il faisait noir, il y avait du vent, les chaloupes s’entrechoquaient, les chaînes sonnaient… Il me fut facile d’arracher l’anneau d’une des chaloupes en balançant la chaîne.
Au-dessus de nous, à une hauteur de cinq archines, se promenait une sentinelle de la douane en sifflant entre ses dents. Quand elle s’arrêtait près de nous, j’interrompais mon travail ; précaution inutile, car on ne pouvait supposer qu’un homme était là dans l’eau jusqu’au cou, risquant à chaque instant d’être emporté par une vague. Et, en outre, les chaînes tintaient tout le temps, sans que j’y fusse pour rien. Charko s’était déjà étendu au fond de la chaloupe et me chuchotait quelque chose que je ne pouvais entendre dans le bruit des vagues. Enfin, je tenais l’anneau… Une vague s’empara de notre embarcation et, d’un seul coup, la rejeta à plusieurs mètres du bord. Je me cramponnais à la chaîne et nageais à côté de la chaloupe. Puis j’y montai. Nous ôtâmes les deux planches — des mâts et, les ayant fixées aux tolets en guise de rames, nous partîmes…
Les nuages volaient, les vagues s’agitaient en délire, et Charko, assis au gouvernail, disparaissait par moments, sombrant avec la proue dans les trous de l’eau, puis s’élevait très haut et, criant, tombait presque sur moi. Je lui conseillai de s’attacher les jambes à la banquette, — ce qu’il fut obligé de faire lui-même, — et de ne pas crier, s’il ne voulait pas que la sentinelle l’entendît. Il se tut aussitôt. Je voyais une tache blanche à la place de son visage. Il tenait toujours le gouvernail. Nous n’avions pas le temps de changer de rôles et nous ne nous décidions pas à quitter nos places respectives dans le bateau. Je lui criais ce qu’il devait faire et lui, me comprenant vite, agissait avec la sûreté d’un vieux marin. Les planches qui servaient de rames m’étaient de peu de secours et ne faisaient que me déchirer les mains. Le vent soufflait dans la proue et je ne me préoccupai pas de savoir où nous étions emportés, m’efforçant seulement de tenir en travers du détroit. Cela était facile à exécuter parce que les feux de Kertch se voyaient nettement. Les vagues venaient nous regarder par-dessus le bord et rugissaient avec colère en s’entre-heurtant. Plus nous allions au large et plus les vagues devenaient fortes et bruyantes. C’était un effroyable rugissement qui hypnotisait la pensée et l’âme… Et le bateau était entraîné toujours plus vite ; on ne pouvait que très difficilement garder la direction voulue. Nous disparaissions dans des abîmes et nous élevions sur des montagnes d’eau. La nuit était toujours plus noire et les nuages plus bas. Les feux, derrière nous, disparaissaient dans l’ombre, et alors j’eus peur. Il semblait que cette masse d’eau furieuse n’avait pas de bornes. Rien n’était visible, sauf les vagues qui volaient de l’obscurité à la rencontre du bateau. Elles arrachèrent bruyamment une des planches que je tenais ; moi-même, je jetai l’autre au fond du bateau et saisis les bords des deux mains. Charko faisait entendre un mugissement sauvage chaque fois que nous sautions en l’air. Je me sentais pitoyable et faible dans ce noir, entouré de l’élément en furie et abasourdi par sa clameur. Je regardai avec une tristesse obtuse et froide, et ce que je voyais était effroyable dans sa monotonie : partout, seulement des vagues avec des crêtes blanchâtres, qui éclataient en jets salés, et les nuages, autour de moi, épais, en lambeaux, semblables aussi à des vagues. Je ne comprenais qu’une chose : tout ce qui se faisait autour de moi aurait pu être encore infiniment plus fort et plus terrifiant, et j’étais blessé de ce que cette force se retînt et ne voulût pas se déployer. La mort était inévitable. Mais il était indispensable de masquer cette loi impassible et qui nivelle tout ; autrement, elle aurait été trop dure et trop brutale. Si je devais être brûlé vif ou enlizé dans un marais, je choisirais le feu ; c’est plus convenable.
....................
— Mettons une voile ! cria Charko.
— Où est la voile ? demandai-je.
— Mon paletot…
— Jette-le ici, ne lâche pas le gouvernail.
Charko remua en silence à la proue.
— Tiens !
Il me jeta son paletot. Rampant au fond du bateau, j’arrachai à grand peine encore une planche, je l’enfilai dans la manche du solide vêtement, je la mis contre la banquette, la retenant avec mes pieds. J’avais à peine saisi l’autre manche et une basque qu’il se passa quelque chose d’inattendu… Nous sautâmes étrangement haut, puis nous précipitâmes en bas et je me trouvai dans l’eau, le paletot dans une main, l’autre main agriffée à la corde qui entourait extérieurement le bateau. Les vagues volaient avec bruit par-dessus ma tête et j’avalai l’eau amère et salée. Elle me remplissait les oreilles, le nez, la bouche… Cramponné solidement à la corde, je sortais de l’eau et m’y replongeais, heurtant de la tête contre les planches, et, ayant jeté le vêtement sur la quille du bateau, je m’efforçai de sauter dessus. Un de mes nombreux efforts réussit, j’enfourchai le bateau et j’aperçus aussitôt Charko, qui faisait des culbutes dans l’eau, cramponné aux cordes que je venais de lâcher. Il se trouva qu’elles faisaient le tour de la chaloupe, passées dans des anneaux de fer fixés aux bords.
— Tu vis ! lui criai-je.
A ce moment, il sauta au-dessus de l’eau et retomba, lui aussi, sur la chaloupe. Je le reçus et nous nous trouvâmes face à face l’un avec l’autre. J’étais à cheval sur la quille, les pieds sur les cordes comme dans des étriers ; mais, ce n’était guère sûr : la première vague pouvait me faire quitter ma selle. Charko s’agriffa à mes genoux ; il me heurtait la poitrine avec sa tête. Il tremblait de tout son corps et je sentais remuer sa mâchoire. Il fallait agir. La quille était glissante comme si elle avait été récemment graissée. Je dis à Charko de descendre dans l’eau et de se tenir aux cordes d’un côté, tandis que je ferais la même chose de l’autre. En guise de réponse, il se mit à me frapper la poitrine avec sa tête. Les vagues, dans leurs danses sauvages, sautaient par-dessus nous et nous nous tenions à peine ; la corde me coupait affreusement un pied. A perte de vue naissaient d’immenses montagnes d’eau qui disparaissaient aussitôt avec fracas.
Je répétai mon ordre à Charko, mais plus impérieusement cette fois. Il ne fit que me frapper plus fort la poitrine avec sa tête. Il n’y avait pas de temps à perdre. J’arrachai de moi, l’un après l’autre, ses deux bras et le poussai dans l’eau, m’efforçant de lui faire accrocher les cordes avec ses mains. Et ici se passa une chose qui m’effraya par-dessus tout dans cette nuit terrible.
— Tu me noies ? chuchota Charko, et il me regarda en face.
Cela était vraiment effrayant ! Effrayante était sa question, plus effrayante encore son intonation, dans laquelle il y avait une timide résignation, une timide demande de merci, et le dernier soupir d’un être qui a perdu tout espoir d’éviter une fin sinistre. Mais plus effrayants encore étaient les yeux, dans ce visage mouillé mortellement pâle.
Je lui criai :
— Tiens-toi plus fort ! Et je descendis dans l’eau moi-même en me tenant à la corde. Je me heurtai du pied à quelque chose, et, au premier instant, la douleur m’empêcha de rien comprendre. Mais ensuite je compris. En moi s’alluma une sensation ardente ; j’étais ivre et je me sentais fort comme jamais…
— La terre ! m’écriai-je.
Peut-être que les grands navigateurs qui découvrent de nouvelles terres crient ce mot à cette vue avec plus d’enthousiasme que moi, mais je doute qu’ils puissent crier plus fort. Charko mugit et nous nous jetâmes à l’eau. Mais notre ardeur baissa rapidement ; l’eau nous venait encore à la poitrine et, nulle part, on ne voyait d’indice de la rive. Les vagues étaient plus faibles et ne sautaient pas, roulant paresseusement par-dessus nous. Heureusement, je n’avais pas lâché la chaloupe. Charko et moi, nous nous portâmes des deux côtés et, nous tenant aux cordes de sauvetage, nous nous avançâmes avec précaution sans savoir où, conduisant le bateau que nous avions remis dans sa position normale.
Charko marmottait quelque chose et riait. Je regardai, soucieux, à l’entour. Il faisait sombre. Derrière nous et à notre droite, le bruit des vagues était plus fort ; devant et à notre gauche, il était plus faible : nous nous dirigeâmes à gauche. Le terrain était ferme, sablonneux, mais inégal. Par moments, nous ne touchions plus le fond et nagions des jambes et d’un bras, tenant le bateau de l’autre ; d’autres fois, nous n’avions d’eau que jusqu’aux genoux. Aux endroits profonds, Charko gémissait et je tremblais de terreur. Et, tout à coup, — oh ! salut, — devant nous brillèrent des feux.
Charko hurla de toute sa force ; mais moi, je me souvenais parfaitement que le bateau appartenait aux douaniers et je le rappelai à Charko. Il se tut ; mais, au bout de quelques minutes, retentirent ses sanglots. Je ne pus le tranquilliser : je n’avais pas de quoi le faire.
L’eau diminuait toujours ; nous en avions jusqu’au genou, puis jusqu’à la cheville, puis plus du tout. Charko et moi traînions toujours le bateau ; enfin, la force nous manqua, et nous l’abandonnâmes. Une espèce de tronc noir nous barrait la route. Nous l’escaladâmes et retombâmes sur nos pieds nus dans une herbe épineuse. C’était douloureux et inhospitalier de la part de la terre ; mais nous n’y prîmes pas garde et courûmes vers le feu. Il était à une verste de nous et ses flammes joyeuses semblaient nous rire comme pour l’accueil ; l’ombre bougeait sinistrement autour d’elles.
… Trois énormes chiens chevelus sortirent de l’obscurité et se jetèrent sur nous. Charko, qui tout le temps avait sangloté convulsivement, poussa un cri terrible et tomba à terre. Je lançai contre les chiens le paletot mouillé et me baissai, cherchant une pierre ou un bâton. Il n’y avait rien : l’herbe seulement me piquait les doigts. Les chiens nous attaquaient avec ensemble. Je sifflai de toute ma force, deux doigts dans la bouche. Alors, ils s’écartèrent et j’entendis les pas d’hommes qui arrivaient en courant.
En quelques instants, nous fûmes près du feu, dans un cercle de quatre hommes en vêtements de peau de mouton, la fourrure au dehors. Ils se taisaient, nous regardaient fixement et avec méfiance, et écoutaient mon récit.
Deux d’entre eux étaient assis à terre et fumaient, soufflant d’énormes bouffées ; un autre, grand, à l’épaisse barbe noire et au haut bonnet de cosak, se tenait derrière nous, appuyé sur un bâton dont le gros pommeau n’était qu’une racine tronquée ; le quatrième, jeune gars blond, aidait à se dévêtir Charko qui pleurait. Non loin de chacun d’eux, gisaient leurs solides bâtons. A quelque distance de nous, la terre était couverte sur une grande étendue, d’une épaisse couche grise et floconneuse qui ressemblait à de la neige printanière à peine fondante. Seulement, après avoir longtemps et attentivement regardé, on arrivait à distinguer des brebis tassées les unes contre les autres. Il y en avait quelques dizaines de milliers, serrées par le sommeil et l’obscurité de la nuit en une masse qui recouvrait la steppe. Par moments, elles bêlaient craintivement.
Je faisais sécher le paletot au feu et je disais aux hommes la vérité, leur racontant par quel moyen j’avais obtenu le bateau.
— Où est-il, ce bateau ? me demanda un sévère et blanc vieillard qui ne me quittait pas des yeux.
Je le lui dis.
— Va voir, Mikhal.
Mikhal, l’homme à la barbe noire, mit son bâton sur l’épaule et marcha vers la rive.
Le paletot était sec. Charko voulut le mettre sur son corps nu, mais le vieillard lui dit :
— Attends. Commence par courir pour te réchauffer le sang. Cours autour du feu. Va !
Au premier abord, Charko ne comprit pas ; puis, tout à coup, il sauta de sa place et, nu, commença une danse d’une sauvagerie extrême. Il volait comme une balle par-dessus le feu, tourbillonnait sur place, frappait la terre de ses pieds, criait de toute sa force et agitait ses bras. C’était un spectacle à mourir de rire. Deux des hommes se roulaient à terre, riant à gorge déployée, tandis que le vieux, la face impassible et sérieuse, essayait de battre des mains en mesure pour accompagner la danse de Charko, mais n’y réussissait pas ; il suivait attentivement, balançait la tête, remuait les moustaches et criait d’une voix profonde :
— Haïe-ha ! C’est ça, c’est ça ! Haïe-ha ! Boutz, boutz !
Éclairé par le feu, Charko se tordait comme un serpent, prenait les poses les plus variées, sautait sur un pied, tapait rapidement la terre, et son corps brillant se couvrait de larges gouttes de sueur. Le feu faisait paraître ces gouttes rouges comme du sang.
Maintenant, les trois hommes frappaient des mains en mesure, tandis que, tremblant de froid, je me disais que notre aventure aurait mis en joie un admirateur de Cooper ou de Jules Verne ; il y avait naufrage, indigènes hospitaliers et danses de sauvages autour du feu… Songeant ainsi, je me demandais avec inquiétude ce que serait l’épisode, le plus intéressant de l’aventure, c’est-à-dire la fin.
Charko était déjà assis par terre, enroulé dans le paletot, et mangeait, en me regardant de ses yeux noirs où brillait quelque chose qui provoquait en moi une sensation pénible. Ses vêtements séchaient, suspendus à des bâtons fichés en terre autour du feu. On me donna aussi du pain et du lard salé.
Mikhal revint et s’assit en silence auprès du vieillard.
— Eh ! bien ? demanda le vieillard.
— Il y a un bateau par là ! répondit brièvement Mikhal.
— Il ne sera pas emporté ?
— Non.
Tous se turent et se mirent de nouveau à m’examiner.
— Eh ! bien, demanda Mikhal sans s’adresser à personne en particulier, faut-il les conduire chez l’atamane ? ou bien directement aux douaniers ?
« Voilà la fin ! » pensai-je. Personne ne répondit à Mikhal. Charko mangeait et se taisait.
— On pourrait les conduire chez l’atamane… ou chez les douaniers. L’un est bien et l’autre aussi, dit après un silence le vieillard.
— S’ils ont volé une chose du gouvernement, il faut les punir…
— Attends, grand-père… commençai-je.
Mais il ne fit aucune attention à moi.
— Il ne faut pas voler ! Oui… et si l’on ne les punit pas, ils feront encore pire.
Le vieux parlait avec une indifférence révoltante et, quand il eut fini, ses camarades hochèrent la tête en silence.
— Voilà ! Tu as volé et tu dois pâtir maintenant puisque te voilà pris. Mikhal ! Cette chose, le bateau, est là ?
— Mais oui, il est là.
— Eh ! bien… l’eau ne l’emportera pas ?
— Non, elle ne l’emportera pas.
— Eh ! bien, il n’a qu’à rester. Demain, les bateliers iront à Kertch et emmèneront le bateau. Pourquoi ne prendraient-ils pas un bateau vide ? Hé ? C’est bon. Et maintenant, vous autres, les amis déguenillés, voilà !… Vous n’avez pas peur, tous les deux ? Non ? Encore une demi-verste et vous étiez en pleine mer. Qu’auriez-vous fait au large ? Dites ? Vous seriez allés au fond, comme deux cognées… oui ! Vous vous seriez noyés et voilà tout !
Le vieillard se tut et se mit à me regarder avec un sourire narquois dans sa moustache.
— Pourquoi te tais-tu, gamin ? me demanda-t-il.
J’en avais assez de ses digressions que, sans comprendre, je prenais pour des moqueries sur notre compte.
— Je l’écoute, répondis-je d’un ton assez fâché.
— Et alors ? demanda le vieux.
— Mais rien.
— Pourquoi me nargues-tu ? Est-ce bien de narguer les plus vieux que toi ?
Je me tus, convenant qu’effectivement ce n’était pas bien.
— Veux-tu encore manger ? poursuivit-il.
— Non.
— Alors, ne mange pas ! Puisque tu ne veux pas manger. Et, pour la route, prendrais-tu du pain ?
Je tressaillis de joie, mais n’en laissai rien voir.
— Pour la route j’en prendrais… répondis-je tranquillement.
— Éhé !… Donnez-leur du pain pour la route et du lard… Et peut-être y a-t-il encore quelque chose ?… Alors donnez-en aussi.
— Est-ce qu’ils s’en iront ? demanda Mikhal.
Les deux autres levèrent les yeux sur le vieillard.
— Et que voulez-vous que nous fassions d’eux ?
— Mais, nous voulions les conduire chez l’atamane ou chez les douaniers ? dit avec désappointement Mikhal.
Charko s’agita auprès du feu et sortit la tête, d’un air curieux, de dessous son paletot. Il était tranquille.
— Qu’ont-ils à faire chez l’atamane ? Ils n’y ont rien à faire. Plus tard, ils iront chez lui, s’ils le veulent.
— Et comment faire avec le bateau ? s’acharnait Mikhal.
— Le bateau ? répéta le vieux. Eh ! bien, quoi, le bateau ? Il est là ?
— Oui… répondit Mikhal.
— Eh ! bien, qu’il y reste. Et, le matin, Ivachko le ramènera au port ; là, on le prendra et on le conduira à Kertch. Nous n’avons rien d’autre à faire du bateau.
Je regardai attentivement le vieux ; je ne pouvais discerner aucun mouvement sur sa face flegmatique, brûlée par le soleil et tannée par le vent, sur laquelle sautaient les ombres du feu.
— Qu’il n’arrive pas d’histoire ! concéda Mikhal.
— Il ne doit pas en arriver, à moins que tu ne donnes trop de liberté à ta langue. Et si nous les conduisons chez l’atamane, ce ne sera qu’embarras pour nous et pour eux. Nous avons nos affaires, eux n’ont qu’à partir. Hé ! avez-vous encore loin à aller ? demanda le vieux, bien que je lui aie déjà dit où nous allions.
— A Tiflis…
— C’est loin. Tu vois, et l’atamane leur ferait encore perdre du temps. Alors, quand arriveraient-ils ? Mieux vaut qu’ils aillent leur chemin. N’est-ce pas ?
— Eh ! bien, qu’ils aillent, consentirent les compagnons du vieux, quand, après avoir fini son lent discours, serrant les lèvres, il les eut regardés tous avec interrogation ; il tordait avec ses doigts sa barbe décolorée.
— Allons, enfants, partez ; que Dieu vous accompagne ! — Il agita la main. — Et le bateau sera remis en place. N’est-ce pas ?
— Merci, vieux ! dis-je, en ôtant mon chapeau.
— Pourquoi merci ?
— Merci, frère, merci ! répétai-je avec émotion.
— Mais de quoi donc ? en voilà une histoire ! Je dis : « allez, que Dieu vous accompagne, » et lui répond : « merci. » Pensais-tu que je t’enverrais au diable, hé ?
— Je l’avoue, je l’ai craint.
— Oh !… (Et le vieux leva les sourcils.) Pourquoi enverrais-je un être humain sur une route mauvaise ? Mieux vaut l’envoyer sur celle où je marche moi-même. Peut-être, un jour, nous rencontrerons-nous ; alors, nous nous reconnaîtrons. Peut-être faudra-t-il nous entr’aider… Au revoir !
Il ôta son bonnet de peau de mouton aux longs poils et nous salua. Ses compagnons firent de même. Nous demandâmes le chemin d’Anape et nous partîmes. Charko riait de quelque chose…
— Qu’est-ce qui te fait rire ? lui demandai-je.
J’étais enchanté du vieillard et de sa conception de la vie, enchanté du vent frais qui précédait l’aube et qui nous soufflait à la poitrine, enchanté que le ciel, libre de nuages, fût sur le point de s’éclairer, le soleil de se montrer et le jour de naître.
Charko cligna de mon côté d’un air rusé et éclata de plus belle. Moi aussi, je souris en entendant son rire gai et sain. Les deux ou trois heures près du feu des bergers, et le bon pain avec du lard, n’avaient laissé subsister de notre fatigante équipée qu’une légère courbature dans les os ; mais cette sensation même allait disparaître pendant la marche.
— Pourquoi ris-tu ? Tu es content d’avoir échappé ? Tu vis, et même tu n’as pas faim ?
Charko secoua la tête négativement, me donna un coup de coude dans le côté, fit une grimace, éclata de rire et, enfin, parla dans son mauvais jargon.
— Tu ne comprends pas pourquoi je ris ? Non ? Je vais te le dire ! Sais-tu ce que j’aurais fait, si on nous avait conduit chez l’atamane douanier ? Non, tu ne sais pas ? Eh ! bien, j’aurais dit : « Il voulait me noyer ! » Et j’aurais pleuré. Alors, on m’aurait plaint et toi, on t’aurait mis en prison : tu comprends ?
J’essayai de ne voir en cela qu’une plaisanterie ; mais, hélas ! il eut bientôt fait de me convaincre du sérieux de son projet. Il me le prouva si bien et si clairement que, au lieu de me révolter de ce naïf cynisme, j’éprouvai pour mon compagnon, et pour moi-même aussi, la plus profonde pitié. Quel autre sentiment pourrait-on avoir envers un être qui vous raconterait, avec un clair sourire et du ton le plus sincère, son intention de vous tuer ? Que faire, s’il envisage cette action comme une charmante et spirituelle plaisanterie ?
Je me mis à lui expliquer avec feu toute la monstruosité de son idée. Mais il me répondit très simplement que je ne me mettais pas à sa place : n’avait-il pas un passe-port faux, ce qui est dangereux ? Alors, j’eus une pensée amère.
— Attends ! dis-je, croyais-tu vraiment que je voulais te noyer ?
— Non !… Quand tu me poussas dans l’eau, je le pensai ; mais, quand toi-même descendis dans l’eau, je ne le pensai plus.
— Dieu soit loué ! m’écriai-je ; merci pour cela au moins.
— Non, ne dis pas : merci ! C’est moi qui te dirai : merci ! Là-bas, près du feu, tu avais froid, moi j’avais froid. Le paletot est à toi ; mais, tu ne le pris pas. Tu le fis sécher et tu me le donnas et tu ne pris rien pour toi. Voilà pourquoi je te dis : merci ! Tu es très bon, je le comprends. Quand nous arriverons à Tiflis, je te récompenserai. Je te conduirai à mon père. Et je dirai à mon père : « Voici un homme. Fais-le manger, fais-le boire, et mets-moi dans l’écurie des ânes. » Voilà ce que je dirai ! Tu demeureras chez nous, tu seras jardinier, tu boiras du vin, tu mangeras autant que tu voudras. Ah ! ah ! ah ! Tu vivras très bien ! C’est tout simple ! Mange et bois dans la même vaisselle que moi.
Il me dépeignit, longuement et en détail, les douceurs de la vie qu’il me préparait à Tiflis. Et moi, au bruit de ses paroles, je pensais à l’immense tristesse d’êtres qui, armés d’une morale nouvelle, de désirs nouveaux, partent seuls en avant, se perdent dans la vie et rencontrent sur leur route des compagnons qui leur sont étrangers et ne peuvent les comprendre… Elle est pénible, la vie de ces êtres isolés ! Le vent les chasse contre leur volonté. Mais ils sont la bonne semence, bien qu’ils ne tombent que rarement sur la bonne terre.
L’aube se levait. Le lointain de la mer brillait d’or rosé.
— J’ai sommeil ! dit Charko.
Nous nous arrêtâmes. Il se coucha dans un creux, fait dans le sable sec par le vent, non loin de la rive, et, s’enroulant la tête et le corps dans le paletot, s’endormit brusquement. Je m’assis à côté et regardai la mer.
Elle vivait de sa large vie, pleine de puissante activité. Les troupeaux de vagues roulaient sur la rive et se brisaient contre le sable, qui sifflait faiblement en absorbant l’eau. Agitant leurs blanches crêtes, les premières vagues frappaient bruyamment la côte de leur poitrine, reculaient vaincues et rencontraient d’autres vagues qui étaient venues les soutenir. Dans une étreinte d’écume, elles revenaient ensemble sur le bord et le battaient, désireuses d’élargir les limites de leurs vies. Depuis l’horizon jusqu’à la rive, sur toute la surface de la mer, naissaient les souples et fortes vagues, qui avançaient, avançaient toujours, en masses serrées, unies étroitement par une même volonté. Le soleil éclairait toujours plus brillamment leurs crêtes, et celles des vagues lointaines, à l’horizon, paraissaient d’un rouge de sang. Pas une goutte n’était perdue dans ce mouvement titanique de la masse d’eau, qui paraissait acharnée à une poursuite consciente, et allait bientôt, de ses larges coups rythmés, atteindre sa proie. La belle bravoure des premières vagues qui sautaient avec défi sur le bord muet m’enchantait, et il était bon de voir comme à leur suite avançait la mer, la puissante mer, déjà teinte par le soleil de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et pleine du sentiment contenu de sa force et de sa beauté.
Derrière une langue de terre qui coupait les vagues, sortit un immense vapeur qui, se balançant orgueilleusement sur le sein tumultueux de la mer, s’élança sur les vagues. Les vagues se ruèrent, furieuses, contre lui. Fort et beau, brillant au soleil de tout son métal, à un autre moment, il aurait pu faire songer à l’orgueil créateur des hommes qui savent vaincre l’élément… Mais à côté de moi gisait un homme, — élément !
Nous cheminions dans la province de Tersk. Charko était ébouriffé et déguenillé à faire peur et méchant comme un diable. Pourtant, il ne souffrait plus de la faim, car il y avait du travail à volonté. Mais il se montra incapable de tout effort. Une fois, il tenta de se poster près d’une machine à battre le blé pour décharger la paille : mais, au bout d’une demi-journée, il y renonça, s’étant mis les mains en sang. Une autre fois, nous déracinions des troncs d’arbres ; alors, il s’arracha la peau du cou avec son épieu.
Nous n’avancions que lentement. Deux jours de travail, puis un jour de marche. Charko mangeait sans modération aucune et, par la faute de sa gloutonnerie, je n’arrivais pas à gagner l’argent qu’il fallait pour lui acheter quelques éléments d’un costume. Tout son accoutrement n’était que trous variés, grotesquement réunis par des pièces de différentes couleurs. Je le suppliai de ne pas entrer dans les cabarets des villages et de ne pas boire le vin qu’il aimait tant, mais il ne faisait aucune attention à mes remontrances.
Un jour, dans un village, il retira de mon sac cinq roubles que j’avais amassés à grand’peine et secrètement, bien qu’à son intention, et revint le soir dans le verger où je travaillais, ivre, accompagné d’une grosse femme cosak, qui me salua en ces termes :
— Bonjour, maudit hérétique !
Et quand, étonné de cette épithète, je lui demandai pourquoi j’étais un hérétique, elle me répondit avec aplomb :
— Parce que, grand diable, tu défends à ce garçon d’aimer les femmes ! Est-ce que tu peux le lui défendre, si la loi le permet ? Anathème !
Charko se tenait à côté d’elle et approuvait ses paroles par des hochements de tête. Il était très ivre et, à chaque mouvement qu’il faisait, il se balançait comme si ses membres étaient dévissés. Sa lèvre inférieure pendait. Ses yeux ternes me regardaient avec une obstination stupide.
— Qu’as-tu à nous dévisager ? Rends-lui son argent ! cria la femme avec bravoure.
— Quel argent ? demandai-je étonné.
— Rends-le-lui, rends-le-lui ! Je te conduirai à la police. Rends les cent cinquante roubles que tu lui as pris à Odessa !
Que fallait-il faire ? Cette diablesse de femme pouvait vraiment, ivre comme elle l’était, ameuter la police et alors les autorités du village, sévères aux gens qui voyagent à notre manière, nous auraient fait arrêter. Et qui pouvait prévoir les suites d’une arrestation pour Charko et moi ? Je commençai donc à circonvenir diplomatiquement la femme, ce qui ne me coûta certainement pas beaucoup d’efforts. Tant bien que mal, à l’aide de trois bouteilles de vin, je l’apaisai. Elle tomba à terre entre les melons et s’endormit. Je couchai Charko et, le lendemain, de grand matin, nous quittâmes le village, laissant la femme avec les melons.
Malade de l’ivresse de la veille, le visage bouffi et chiffonné, Charko crachait sans cesse et soupirait profondément. J’essayai de lui parler ; mais, il ne me répondait pas et branlait seulement de la tête comme un cheval fatigué.
Le jour devenait chaud et l’air était imbibé des lourdes émanations du sol humide, couvert d’herbe épaisse et haute, qui nous arrivait presque aux épaules. Tout, autour de nous, était immobile ; la verte mer de velours soufflait vers le ciel ses riches aromes, si forts qu’ils donnaient le vertige…
Pour abréger la route, nous suivions un étroit sentier sur lequel rampaient de petits serpents rouges, qui se tordaient sous nos pieds. A notre droite, à l’horizon, il y avait une chaîne de nuages étincelant l’argent au soleil : c’étaient les montagnes du Daguestan. Le silence qui régnait à l’entour endormait l’esprit et faisait doucement rêver. A notre poursuite, sur le ciel, avançaient lentement des monceaux noirs de nuages. Se confondant, ils couvraient le ciel derrière nous, tandis que, devant, tout était clair, bien que des lambeaux de nuages se fussent détachés et volassent brusquement dans l’espace, nous dépassant et masquant davantage le ciel. Au loin, le tonnerre grondait et ses roulements furieux se rapprochaient toujours. De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber et à frapper l’herbe. Et l’herbe rendait un son métallique.
Nous n’avions où nous cacher. Tout devint sombre, et le bruit de l’herbe, bien que plus fort, fut comme peureux. Un coup de tonnerre éclata, et les nuages tressaillirent, saisis par le feu bleu. Puis, de nouveau, tout devint sombre et la chaîne argentée de montagnes se perdit dans l’obscurité. Une lourde pluie tomba en torrents et, l’un après l’autre, les coups de tonnerre se mirent à rouler, terribles, dans la steppe déserte. L’herbe, courbée par le vent et la pluie, se couchait à terre et rendait un son pâle. Et tout tremblait et s’agitait. Les éclairs aveuglants déchiraient les nuages… Dans leur éclat bleu se levait au loin la chaîne de montagnes, étincelante de feux bleus, argentée et froide, et, quand les éclairs s’éteignaient, elle disparaissait comme si elle sombrait dans un gouffre noir. Tout grondait, frémissait, repoussait les sons et les faisait naître. On eût dit que le ciel, trouble et courroucé, purifiait par le feu la terre de toute souillure et que la terre tremblait d’effroi devant cette fureur.
Charko frissonnait et grognait comme un chien ahuri. Et je me sentais gai, soulevé au-dessus des choses quotidiennes, tandis que j’observais ce puissant et lugubre tableau de l’orage dans la steppe. Le merveilleux chaos m’entraînait et provoquait en moi une humeur héroïque qui emportait mon âme dans une terrible et sauvage harmonie.
Et j’eus envie d’y prendre part, d’exprimer de quelque manière mon sentiment débordant d’enthousiasme pour cette force mystérieuse qui vainquait l’obscurité et les nuages. La flamme bleue qui embrasait le ciel semblait brûler aussi dans ma poitrine ; mais, comment pouvais-je exprimer mon trouble et mon exaltation devant le tableau grandiose de la nature ?…
Je me mis à chanter, — haut, de toute ma force. Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient, l’herbe bruissait, et je chantais, et je me sentais en pleine affinité avec tous ces sons… J’étais exalté ; sentiment excusable, puisque cela ne faisait de tort à personne, sauf à moi. J’étais plein du désir d’absorber en moi cette vivante et puissante beauté, cette force qui se déchaînait dans la steppe, de me sentir plus près d’elle… La tempête dans la mer et l’orage dans la steppe ! Je ne connais rien de plus magnifique dans la nature.
Je criais donc, fermement persuadé que je ne dérangeais ainsi personne et que je ne mettais personne dans la nécessité de me critiquer. Quand, tout à coup, quelqu’un me saisit rudement les jambes et je tombai assis dans une mare. Charko me regardait dans la face, avec des yeux sérieux et courroucés.
— Es-tu fou ? Non ? Alors, tais-toi ! ne crie pas ! Je te déchirerai le gosier ! comprends-tu ?
Je m’étonnai et lui demandai d’abord en quoi je le gênais.
— Tu m’effraies ! Comprends-tu ? Le tonnerre gronde, Dieu parle, — et toi tu cries… Que penses-tu de toi-même !
Je lui répondis que j’avais le droit de chanter si je le voulais, de même que lui.
— Et moi, je ne le veux pas ! dit-il catégoriquement.
— Ne chante pas, lui dis-je.
— Et toi non plus, ne chante pas ! me répondit sévèrement Charko.
— Si, je préfère chanter…
— Écoute, qu’est-ce que tu t’imagines ? demanda Charko en colère. Qui es-tu donc ? As-tu une maison ? as-tu une mère ? un père ? As-tu des parents ? de la terre ? Qui es-tu, ici-bas ? Tu penses que tu es un homme ? C’est moi qui suis un homme ! C’est moi qui ai tout ! — Il se frappa la poitrine. — Je suis un prince !… Et toi… toi, tu n’es rien. Tu ne possèdes rien ! Tu dis : « je suis cela ! » Qui peut le savoir ? Et moi on me connaît à Koutaïs, à Tiflis. Tu comprends ! Ne marche pas contre moi. Tu me sers, tu seras content ! Je te paierai dix fois ! Que fais-tu pour moi ? Tu ne pourrais pas faire autrement ; tu dis toi-même que Dieu a ordonné de servir sans récompense ! Et moi, je te récompenserai ! Pourquoi me tourmentes-tu ? tu me sermonnes, tu m’effraies ? Tu voudrais que je sois comme toi ? Ce n’est pas bien ! Tu ne dois pas me rendre pareil à toi ! Eh ! Eh ! fi, fi !…
Il parlait, mâchait, soufflait, soupirait… Je le regardais en face, la bouche béante d’étonnement. Il déversait évidemment le trop plein d’indignation, de rancune et de mécontentement accumulé pendant la durée de notre voyage. Pour plus de clarté, il me plantait le doigt dans la poitrine, me secouait l’épaule et, aux endroits les plus importants de son discours, me tombait dessus de toute sa masse. La pluie nous arrosait, le tonnerre grondait sans répit au-dessus de nous et Charko, pour être entendu de moi, criait à plein gosier.
Le tragi-comique de ma situation m’apparut distinctement et me fit éclater de rire.
Charko cracha et se détourna de moi.
Plus nous approchions de Tiflis, plus Charko devenait absorbé et taciturne. Un changement s’était fait dans son visage amaigri, mais toujours impassible. Non loin de Vladikavkas nous entrâmes dans une ferme de Tcherkess et nous nous louâmes pour la moisson du maïs.
Après avoir travaillé deux jours chez les Tcherkess, qui ne parlaient presque pas le russe, se moquaient de nous et nous injuriaient dans leur langue, nous décidâmes de quitter la ferme, effrayés par la croissante animosité des indigènes. Nous nous étions éloignés de dix verstes environ, quand Charko tira tout à coup de sa blouse une pièce de mousseline et, me la montrant avec triomphe, s’écria :
— Plus besoin de travailler ! Nous vendrons cela et nous achèterons tout ce qu’il nous faut. Il y en aura assez pour jusqu’à Tiflis. Tu comprends ?
J’étais hors de moi d’indignation et, lui arrachant la mousseline, je la jetai de côté et regardai en arrière. Les Tcherkess ne badinent point. Peu de jours auparavant, les Cosaks nous avaient raconté ceci : un chemineau, en quittant la ferme où il avait travaillé, emporta une cuiller de fer. Les Tcherkess le rattrapèrent, le fouillèrent et, ayant trouvé la cuiller, ouvrirent le ventre du voleur avec un poignard, y enfoncèrent la cuiller et partirent tranquilles, laissant l’homme dans la steppe où des Cosaks le trouvèrent à demi mort. Il leur fit ce récit et mourut pendant qu’on le transportait au village. Les Cosaks nous avaient avertis à plusieurs reprises de nous tenir sur nos gardes avec les Tcherkess et nous avaient raconté quelques histoires instructives du même genre, que je n’avais aucune raison de ne pas prendre au sérieux.