Chaise percée, signifie conseil privé;Crible, dame de la cour;Goutte, grand prêtre;Pensionnaire, un mendiant;Troupeau d'oies, une assemblée;Peste, armée permanente;Hanneton, premier ministre;Balai, une révolution;Souricière, un emploi;Puits perdu, le trésor public;Tonneau vide, un général;Plaie ouverte, les affaires d'État.
Chaise percée, signifie conseil privé;
Crible, dame de la cour;
Goutte, grand prêtre;
Pensionnaire, un mendiant;
Troupeau d'oies, une assemblée;
Peste, armée permanente;
Hanneton, premier ministre;
Balai, une révolution;
Souricière, un emploi;
Puits perdu, le trésor public;
Tonneau vide, un général;
Plaie ouverte, les affaires d'État.
Ils ont des moyens encore plus efficaces, qu'ils appellentacrostichesetanagrammes. Avant toute espèce d'inquisition, ils donnent à toutes les lettres initiales un sens politique, ettire-toi de là, si tu peux.
Ainsi, N seraitcomplot; B,régiment de cavalerie; L,flotte; ou bien ils transposent les lettres d'un papier suspect, de manière à mettre à découvert les desseins les plus cachés d'un parti mécontent: par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à un ami:Votre frère Thomas a la fièvre!Holà! voici que l'habile déchiffreur trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents au premier abord une phrase horrible, apprenant aux conspirateurs que tout est prêt pour le jour du complot.
L'académicien me fit de grands remercîments de lui avoir communiqué ces petites observations; même il me promit de m'accorder une mention honorable dans le traité qu'il devait publier depuis tantôt cinquante ans!
Au demeurant, je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un plus long séjour, aussi commençai-je à songer à mon retour en Angleterre.
Gulliver quitte Lagado.—Il arrive à Maldonada.—Il fait un petit voyage à Glubbdubdrid.—Comment il est reçu par le gouverneur.
Le continent auquel appartient ce royaume au moins étrange s'étend, selon ma modeste estime, à l'est vers une contrée inconnue de l'Amérique, à l'ouest vers la Californie, au nord vers la mer Pacifique. Il n'est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays possède un port célèbre et fait un grand commerce avec l'île de Luggnagg, au nord-ouest, à vingt degrés de latitude septentrionale, à cent quarante degrés de longitude. L'île de Luggnagg, au sud-ouest du Japon, en est éloignée environ de cent lieues. Une étroite alliance est jurée entre l'empereur du Japon et le roi de Luggnagg, et leurs sujets, volontiers, vont d'une île à l'autre. Il était donc naturel que je prisse un si bon chemin pour retourner en Europe. Je louai deux mules, avec un guide, et du meilleur de mon cœur je pris congé de l'illustre protecteur qui m'avait témoigné tant de bonté! A mon départ, j'en reçus un magnifique présent.
Il ne m'arriva, pendant mon voyage, aucune aventure quivaille la peine d'être rapportée. Au port de Maldonada, qui est une ville environ de la grandeur de Porstmouth, pas un navire, même un navire marchand, n'était en partance pour Luggnagg. Je fis bientôt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de l'endroit me dit que, puisqu'on ne ferait pas voile avant un grand mois pour Luggnagg, je ferais bien de me divertir à quelque petit voyage à l'île de Glubbdubdrid, à cinq lieues de là, vers le sud-ouest. Même il s'offrit d'être de la partie, avec un de ses amis, et de fournir une petite barque.
Glubbdubdrid, selon son étymologie, est l'île des Sorciers, l'île des Magiciens. Elle obéit au chef d'une tribu composée uniquement de sorciers. Sorciers et sorcières se marient entre eux; le prince est toujours le plus ancien de la tribu, et... ça n'est pas plus sorcier que cela. Ce sorcier-prince habite un palais magnifique, au milieu d'un parc de trois mille acres, entouré d'un mur de pierre de taille de vingt pieds de haut. Lui et les siens sont servis par des domestiques d'une espèce extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il possède le pouvoir d'évoquer les esprits et de les obliger, pendant vingt-quatre heures, à porter sa livrée.
Il était environ onze heures du matin quand nous débarquâmes. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient s'en fut, du même pas, trouver le gouverneur, pour lui annoncer qu'un étranger souhaitait avoir l'honneur de saluer Son Altesse. A ce compliment, monseigneur daigna sourire. Aussitôt la cour du palais nous est ouverte, et nous traversons un triple rang degardes de la manche, dont les armes et les attitudes me firent une peur extrême. Arrivés auxappartements, nous rencontrâmes une foule de domestiques qui semblaient postés là plutôt pour défendre que pour nous indiquer la chambre du gouverneur. Après trois révérences, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Il entendait la langue des Balnibarbes. Il me fit différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer qu'il voulait agir avec moi sans cérémonie, il fit signe, avec le doigt, à tous ses gens de se retirer. En un clin d'œil (ce qui m'étonna beaucoup), ils disparurent comme une fumée.
«O ciel! m'écriai-je, en levant les mains.
—Rassurez-vous,» me dit le gouverneur.
Et moi, voyant que mes deux compagnons en prenaient tout à leur aise, en gens faits à ces manières, je commençai à prendre courage, et me voilà racontant à Son Altesse mes différentes aventures, non sans un grand trouble de mon imagination! Il me semblait qu'à ma gauche et à ma droite allaient reparaître les fantômes que j'avais vus s'évanouir.
J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, et nous fûmes servis par une nouvelle troupe de spectres. Nous quittâmes la table au coucher du soleil. «Couchez ici, disait le prince...—Altesse, agréez nos remercîments, et souffrez que nous nous retirions.» Il n'insista pas davantage, et nous fûmes, mes deux amis et moi, chercher un lit dans la ville capitale. Le lendemain matin, nous rendions à Son Altesse le gouverneur tous nos devoirs. Pendant les deux jours que nous sommes restés dans cette île, j'en vins à me familiariser avec les esprits, à tel point que non-seulement je ne les craignais plus, mais encore il me plaisait de les évoquer. «Puisque vous voilà si hardi, voulez-vous, me dit Son Altesse, éprouver ce que je sais faire? Eh bien, nommez-moitels morts qu'il vous plaira d'évoquer. Soudain je les oblige à se montrer; je les force à répondre à vos questions.» Seulement, il y mettait cette acceptable condition: que je ne les interrogerais que sur les choses qui s'étaient passées de leur temps; de mon côté, je pourrais être assuré qu'ils me diraient toujours vrai! C'est une de leurs tristesses, là-bas le mensonge est inutile aux morts.
Je rendis de très-humbles actions de grâces à Son Altesse, et, content de mettre à l'épreuve une autorité si grande, je revins par la mémoire aux grands événements que j'avais lus autrefois, dans l'histoire romaine, et tout d'abord il me vint dans l'esprit d'évoquer Lucrèce, la victime de Tarquin, Lucrèce qui se tue et ne veut pas survivre à son déshonneur! Aussitôt je vis sous mes yeux une dame assez belle, et vêtue à la romaine. Je pris la liberté de lui demander pourquoi donc elle avait vengé sur elle-même le crime d'un autre? Elle baissa les yeux, et me répondit que les historiens, de peur de la trouver faible, avaient imaginé qu'elle était folle..... A ces mots, elle disparut.
Le gouverneur, obéissant à mon caprice, fit signe à César, à Brutus, à la victime, à l'assassin de s'avancer. Je fus frappé d'admiration et de respect à la vue de Brutus. Jules César m'avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous des hauts faits de son meurtrier, juste vengeur de la liberté romaine... Il avait tué César pour délivrer Rome de la tyrannie et du tyran.
Après ces illustres fantômes dont on dit tant de fables vulgaires, je voulus voir Homère. Il m'apparut, je l'entretins et lui demandai ce qu'il pensait de l'Iliade. Il m'avoua qu'il était surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuistrois mille années, que son poëme était médiocre et semé de sottises; qu'il n'avait plu de son temps que par la grâce et la beauté de la diction, de l'harmonie, en un mot, il était fort surpris que, puisque sa langue était morte et que personne après tant de siècles n'en pouvait plus distinguer les agréments et les finesses, il se trouvât encore des gens assez vains ou stupides pour l'admirer. Sophocle et son disciple Euripide me tinrent à peu près le même langage, et se moquèrent surtout de nos savants modernes. Obligés de convenir des bévues des anciennes tragédies, lorsqu'elles étaient fidèlement traduites, ils soutenaient qu'en grec c'étaient des beautés véritables et qu'il fallait savoir le grec absolument, pour en juger avec équité.
Je voulus aussi saluer ces deux grands philosophes, Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il n'avait rien compris à la physique, et qu'il était un physicien de la force des philosophes, ses contemporains! Non pas que ceux-là en aient su davantage qui avaient vécu entre lui et Descartes. Il ajouta que Descartes avait pris un bon chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par son système extravagant de l'âme des bêtes. A son tour, Descartes prit la parole. Il convint de bonne grâce de certaines découvertes qu'il avait faites. Certes, il avait établi d'assez bons principes; mais il n'était pas allé fort loin dans sa voie, et tous ceux qui désormais voudraient courir la même carrière seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit, et forcés d'aller à tâtons. Ce même Descartes répétait que c'était une grande folie de passer sa vie à chercher des systèmes, et que la vraie physique utile et convenable à l'homme était de faire un amas d'expériences, et de s'y tenir. Que d'insensés, disait-il,ont été mes disciples, parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa!
J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces derniers temps, parmi les morts de qualité, car j'ai toujours eu grande vénération pour la noblesse. Oh! que je vis de choses étranges, quand le gouverneur fit passer en revue, et sous mes yeux, toute la suite des aïeux de la plupart de nos ducs, marquis, comtes et gentilshommes modernes! Que j'eus grand plaisir à remonter à ces illustres origines, à contempler les divers personnages qui leur ont transmis le sang de leurs veines! Je vis clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres le menton pointu, celles-ci le visage hideux, telle race a les yeux beaux et le teint délicat, telle autre abonde en insensés, celle-ci est féconde en fourbes, en fripons; le caractère de celle-là est la méchanceté, la brutalité, la bassesse, la lâcheté. Telles sont lesqualitésqui les distinguent entre elles toutes, comme leurs armes et leurs livrées. A dater de cette inspection... rétrospective, je compris enfin pourquoi Polidore Virgile avait dit au sujet de certaines maisons:
Ne cherche pas dans cette casteHomme hardi, ni femme chaste.
Ne cherche pas dans cette casteHomme hardi, ni femme chaste.
Et que dire aussi des tristes descendants des vrais aïeux, de certaines contagions qui se transmettent avec la noblesse, de l'aïeul au grand-père, au père, au fils, au petit-fils, à l'arrière-petit-fils?
Quelle surprise enfin, de rencontrer, au beau milieu de certaines généalogies, des voleurs, des biographes, des faussaires, des rimeurs, des cuisiniers, des faiseurs de cantates,des pages, des laquais, des maîtres à danser, des maîtres à chanter!
Je reconnus clairement pourquoi les historiens ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petits génies en grands politiques; des flatteurs et des courtisans en gens de bien; des athées en hommes pleins de religion; d'infâmes débauchés en gens chastes, et de vrais délateurs en hommes vrais et sincères. Je sus aussi pourquoi donc et comment des personnes très-innocentes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement, par l'intrigue des favoris. Grands corrupteurs de la justice et de la vérité! ne m'interrogez pas... Je vous dirais comme il est advenu que des hommes de basse extraction et sans mérite ont été bombardés aux plus illustres emplois; par quelle suite de malheurs un vil proxénète, un coquin d'antichambre, un drôle affublé d'un habit brodé, vendeur de corruptions toutes faites, et fabricant de vénales amours, finissait par être un homme considérable, et arrivait à peser sur les destinées d'une nation! Oh! que je conçus alors une basse idée de l'humanité! Que la sagesse et la probité des hommes me parut peu de chose en voyant la source de toutes les révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes, les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles qui les avaient fait réussir!
Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens! Malepeste! voilà d'habiles gens! Ils savent, à point nommé, les rois qui sont morts du poison! Ils vous disent, sans en rien oublier, les entretiens secrets d'un prince avec son premier ministre! Ils ont, à votre intention, crocheté la serrure la plus embrouillée (à l'exemple de la politique) des plusmystérieux cabinets; ils ont appliqué à leurs tortures particulières nos seigneurs les ambassadeurs, pour en tirer les anecdotes les plus curieuses et d'intéressantes révélations!
«Vous savez bien ma grande victoire de X***, s'écriait un général, je l'ai gagnée en prenant la fuite!—Et moi, s'écriait l'amiral N***, j'allais amener mon pavillon au moment juste où la flotte ennemie a battu la chamade!» Il y eut trois têtes... couronnées qui me dirent que sous leur règne elles n'avaient jamais récompensé aucun homme de mérite; une seule fois pourtant leur ministre les trompa et se trompa lui-même. Aussi bien, ils s'en étaient repentis cruellement, rien n'étant plus incommode que la vertu. J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un si grand nombre de personnes étaient parvenues à une très-haute fortune. Je me bornai à des temps déjà loin de nous, sans toucher au temps présent, de peur d'offenser même les étrangers. (Est-il donc nécessaire de vous prévenir, ami lecteur, que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde point ma chère patrie?) Or, parmi ces moyens de fortune et de succès, voici les meilleurs, si j'en crois les renseignements que j'ai recueillis:
Parjure!Oppression!Perfidie!Injustice!Mensonge!Subornation!Serments!Pendaisons!Confiscations!
Parjure!
Oppression!
Perfidie!
Injustice!
Mensonge!
Subornation!
Serments!
Pendaisons!
Confiscations!
Ajoutons, s'il vous plaît, à ces bagatelles de l'envie de parvenir:
Meurtres!Poisons!Assassinats!Prostitutions!Suppositions!Suppressions!
Meurtres!
Poisons!
Assassinats!
Prostitutions!
Suppositions!
Suppressions!
Après ces découvertes, je crois bien que l'on me pardonnera désormais un peu moins d'estime et de vénération pour la grandeur, que j'honore et respecte naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l'égard de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang supérieur à celui que nous occupons, nous autres, les faibles mortels.
J'avais lu dans certains livres que des sujets avaient rendu de grands services à leur prince, à leur patrie. «Ami sorcier, lui dis-je, ayez la bonté de me montrer ces grands citoyens, ces sujets fidèles, que je les voie!—On ne sait plus ces noms-là, répondit le sorcier, princes et nations oublient volontiers le nom de leurs bienfaiteurs.» On se souvenait seulement de quelques-uns... les historiens, en leurs diatribes, les avaient fait passer pour des traîtres et des lâches! Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, obéirent cependant à mon ordre... et se montrèrent... mais qu'ils étaient humiliés, et dans quel triste équipage! Hélas! les braves gens sans récompense! Ils étaient morts dans la pauvreté et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud!
Parmi ces victimes de leur courage et de leur dévouement, je vis un homme intéressant, s'il en fut onques. Il avait à ses côtés un jeune fils de dix-huit ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau pendant plusieurs années; dans le combat naval d'Actium, il avait enfoncé la première ligne, et coulé à fond trois vaisseaux de premier rang. Bien plus, il en avait pris le vaisseau amiral, ce qui avait été la seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa flotte. Enfin le jeune homme ici présent était son fils unique, tué dans le combat. Cet homme ajouta que, la guerre étant terminée, il vint à Rome y solliciter pour sa récompense le commandement d'un vaisseau dont le capitaine avait péri dans le combat. Que direz-vous de ceci? sans avoir égard à sa demande, ce commandement avait été donné au fils de certain affranchi qui n'avait encore jamais vu la mer! A cette injustice odieuse il avait baissé la tête, et, sans mot dire, il était retourné à son poste... On avait profité de son absence pour donner son propre navire au page du vice-amiral Publicola! C'est pourquoi il avait été obligé de se retirer chez lui, dans une humble métairie, à cent lieues de Rome, et dans ce dernier asile il avait fini ses jours. Quelle incroyable histoire! Agrippa, qui dans ce combat avait été l'amiral de la flotte victorieuse, me confirmant la vérité de ce récit, ajouta des circonstances que la modestie et la réserve du bon capitaine avaient omises.
Comme chacun des personnages évoqués paraissait tel qu'il avait été dans le monde, avec douleur je compris combien depuis cent ans le genre humain avait dégénéré, combien la débauche, avec toutes ses conséquences, avait altéré les traits du visage et rapetissé les corps, retiré les nerfs, relâchéles muscles, effacé les couleurs, corrompu la chair des Anglais!
Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, ces Sabins, fils des Sabines rustiques, ces paysans du Danube, étonnant le monde entier de leur éloquence austère, héros de la charrue et du toit de chaume, dont on vante encore aujourd'hui la simplicité, la sobriété, la justice, l'esprit de liberté, la valeur, nos plus précieux exemples de dévouement et d'amour pour la patrie. Ils comparurent à ma barre, et je ne pus m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à prix d'argent leurs suffrages, dans l'élection des députés au parlement. Ces bons paysans! ces naïfs bergers! ces sages laboureurs! fils de la terre innocente, en fait de rouerie et de mensonge, ils en revendraient aux gens de cour.
Retour de Gulliver à Maldonada.—Il fait voile pour le royaume de Luggnagg.—A son arrivée il est arrêté et conduit à la cour.—Comment il y est reçu.
Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Glubbdubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à Maldonada. Après une attente de quinze jours, je m'embarquai enfin sur un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques autres personnes qui m'avaient été bienveillantes, eurent l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage, et de me conduire à bord. Le second jour de notre départ nous essuyâmes une violente tempête et fûmes contraints de gouverner au nord, par les vents alizés, qui soufflent, en cet endroit, l'espace de soixante lieues. Le 21 avril 1711, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port de mer, au sud-est de Luggnagg. L'ancre est jetée à une lieue de la ville et nous faisons le signal au pilote. En moins d'une heure il en vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, très-dangereux dans cette rade, et dans le passage étroit quiconduit au bassin où les navires sont en sûreté. De la longueur d'un câble, il touche aux remparts.
Quelques-uns de nos matelots, soit trahison, soit imprudence, me signalèrent aux pilotes comme un étranger grand voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane; et ce commis, qui voulait de l'avancement, m'adressa diverses questions dans la langue balnibardienne, qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots, et lui fis une histoire aussi vraisemblable qu'il me fut possible. Je jugeai cependant qu'il était nécessaire de déguiser mon pays, et de me dire Hollandais; mon dessein étant d'aller au Japon, où je savais que les Hollandais étaient les bienvenus. Donc je répondis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et m'étant échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa, dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon pour retourner dans mon pays. Le commis, qui avait du vrai sang de douanier dans les veines, répondit, en homme avisé, qu'il ne doutait pas de la véracité de mon récit; mais il avait ses ordres, et, avant de m'admettre à la libre pratique, il se voyait dans la triste obligation de me séquestrer, jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de sa cour, où il allait écrire immédiatement. Il espérait recevoir une bonne réponse avant qu'il fût quinze ou vingt jours. Me voilà donc prisonnier de la douane! On me donne un logement convenable avec une sentinelle à ma porte. J'avais un grand jardin où me promener, et je fus traité aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays dont elles n'avaient jamais entendu parler.
Je fis marché avec un jeune passager de notre navire comme interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours, je fus en état d'entretenir tous ceux qui me faisaient l'honneur de me visiter: ils m'interrogeaient, je répondais à leurs questions.
Au bout de quinze jours arriva la réponse du gouvernement: ordre exprès de me conduire avec ma suite, par un détachement de chevaux, àTraldragenbhouTrildragdrib; autant que je m'en puis souvenir, on prononce ainsi des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon, qui me servait de trucheman, de secrétaire et de valet de chambre. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi-journée, pour donner avis au roi, son maître, de ma prochaine arrivée et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure où je pourrais avoir l'honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son trône invincible.
Deux jours après mon arrivée, on m'accordait mon audience; et d'abord on me fit coucher et ramper sur le ventre et balayer le plancher avec ma langue, à mesure que j'avançais vers le trône de Sa Majesté. Grâce à ma qualité d'étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher; et, ma foi! cette poussière à balayer, ce n'était pas la mer à boire. Ils me firent en ceci une faveur toute particulière, et qui ne s'accordait guère même aux personnes du premier rang, lorsqu'elles avaient l'honneur d'être reçues à l'audience de Sa Majesté. Quelquefois même on laissait le plancher très-sale... il suffisait d'un ennemi puissant pour être exposé à ces disgrâces. J'ai vu un seigneur la bouche obstruée à cepoint de poussière et souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, que parvenu aux pieds de ce trône intelligent, il lui fut impossible d'articuler une seule parole. A ce malheur point de remède; il est défendu, sous des peines graves, de cracher ou de s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage abominable: une fois que vous étiez bel et bien condamné à mort, le roi dans sa bonté, pour vous épargner la honte du supplice, ordonnait que l'on jetât sur le plancher certaine poudre qui ne manque guère de vous faire mourir doucement et sans éclat, au bout de vingt-quatre heures. Mais, pour rendre justice au prince, à sa grande douceur, à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire à sa louange qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher, en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je l'ai vu, moi qui vous parle, j'ai vu Sa très-clémente Majesté condamner un page au fouet, pour avoir malicieusement négligé de procéder à un balayage exact... Un jeune seigneur de grande espérance avait léché un restant de poison, et de cette légère inadvertance il était mort! Admirez cependant la bonté du monarque! Il voulut bien encore pardonner cette étourderie à son page, et lui fit grâce du fouet.
Revenons à mon audience. A quatre pas et à quatre pattes des pieds sacrés, je me levai sur mes genoux; là, je frappai sept fois la terre de mon front, et je prononçai ces paroles, que, la veille, on m'avait apprises par cœur...Ickpling Gloffthrobb suqutserumm blhiop mlashnalt, zwin tnodbalkguffh slhiophad gurdlubh asth.Ceci est un formulaire établi par leslois de ce royaume, à l'usage des hommes d'honneur qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi:Puisse votre céleste Majesté survivre au Soleil!Le roi, sans se déconcerter (il disait la même chose à tout le monde), me fit une réponse à laquelle je ne compris rien, et moi, de mon côté, je criai très-distinctement:Fluft drin yalerick dwuldom prastrod mirpush, qui peut se traduire ainsi: Ma langue est dans la bouche de mon ami!... Si bien que, de leur côté, les interprètes royaux finirent par comprendre (ils étaient très-intelligents) que je désirais me servir de mon interprète; alors on fit entrer le jeune garçon dont j'ai parlé, et par son trucheman, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté m'adressa pendant une demi-heure. Je parlais lebalnibarbien, et mon interprète rendait mes paroles enlugnaggien.
Le roi prit grand plaisir à mon entretien; il ordonna à sonblisfmarklub, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète. Il fit mieux, il me gratifia d'une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or, pour mes menus plaisirs.
Je demeurai trois mois en cette cour. Dans ces trois mois, Sa Majesté me combla de ses bontés, et me fit des offres très-gracieuses, pour me retenir dans ses États; mais trop profondément était gravé dans mon âme le souvenir de mon pays, de mes enfants, de ma chère épouse, privés depuis trop longtemps des douceurs de ma présence.
Des Struldbruggs ou Immortels.
Les Luggnaggiens sont un peuple très-poli, très-brave; ils ne manquent pas, j'en conviens, de cet orgueil qui est l'apanage de toutes les nations de l'Orient; en revanche, ils sont honnêtes et civils à l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour. Je fis connaissance et me liai avec des personnes du grand monde et du bel air, et, grâce à mon interprète, j'eus souvent avec ces braves gens des entretiens agréables et fort instructifs.
Un d'eux me demandait un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs Struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des créatures de la race bipède des hommes. Il me dit que parfois, mais rarement, naissait dans une famille un enfant orné d'une tache rouge et ronde au sourcil gauche, et que cette incroyable marque le préservait de la mort. Dans les premiers jours, cette tache était de la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en Angleterrethree pence), et, le sujet grandissant, elle croissait et changeait de couleur. A douze ans, elle était verte; à vingt ans, elle passait du noir au bleu; à quarante ans, elle était tout à fait noire et de la grandeur d'un schelling... immuable éternellement. Il ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants marqués au front, que l'on comptait à peine onze cents immortels de l'un et l'autre sexe en tout le royaume; il y en avait cinquante dans la capitale, et depuis trois ans on signalait un seul enfant de cette espèce, une simple fille encore! Au fait, la naissance d'un immortel n'était point attachée à telle famille de préférence à telle autre; présent de la nature ou du hasard, les enfants même des Struldbruggs naissaientmortels, comme les enfants des autres hommes.
Ce récit m'enchantait; la personne qui me le faisait entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais, je lui témoignai mon admiration avec les termes les plus expressifs. Je m'écriai, enthousiaste et ravi: «Trop heureuse nation, dont les enfants peuvent prétendre à l'immortalité! Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent toujours, où la vertu des premiers siècles n'a point péri, où les premiers hommes vivent et vivront pour donner des leçons de sagesse aux générations de leurs générations! Donc, louange éternelle à ces hommes délivrés des horreurs de la mort! Sans doute ils ont la sagesse, ils ont la prudence! ils touchent, par la sympathie et par l'expérience, aux conseils des dieux!»
Pourtant j'étais fort intrigué de n'avoir pas rencontré un seul de ces immortels! Sans doute la glorieuse et flamboyante empreinte sur leur front m'aurait frappé les yeux. «Comment, ajoutai-je, un roi si judicieux pourrait-il se passer de l'expérienceet des services de ces hommes d'État... immortels? Mais peut-être que la rigide vertu de ces vieillards l'importune, et blesserait les yeux de sa cour! Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté à la première occasion; et, qu'elle défère à mes avis ou les trouve hors de saison, j'accepte avec un juste orgueil l'établissement qu'elle a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de passer le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes immortels!»
Celui à qui j'adressais la parole, me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d'expliquer aux gens qui nous écoutaient ce que je venais de lui dire. Il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais point. Ni dans leurs yeux, ni dans leurs gestes, je ne pouvais me rendre un compte exact de l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin la même personne qui m'avait parlé me dit poliment que ses amis, charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité, désiraient savoir quel système de vie (au préalable) était dans mes habitudes, et quelles seraient mes ambitions, ou tout au moins mes espérances, si la nature m'avait fait naître Struldbrugg.
A cette intéressante question je repartis que j'allais les satisfaire et leur répondre avec grand plaisir; et quoi de plus simple, à qui se rend compte, et si volontiers, même de ses rêves? Que de fois me suis-je demandé ce que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre d'État! A plus forte raison, ami Gulliver, que ferais-tu de l'immortalité? A partmoi, j'avais déjà médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à vivre éternellement; et, puisqu'on le voulait, j'allais, à ce propos, donner l'essor à mon imagination.
«Mes amis (tel fut mon discours d'immortel), si véritablement le ciel m'avait fait naître au milieu de ce royaume, où tant de chances d'immortalité sont accordées aux regnicoles, mon premier soin eût été de faire une grande fortune, et deux petits siècles auraient suffi à m'enrichir, tant j'aurais été, sans cesse et sans fin, un lâche, un coquin, un proxénète, un mendiant, un délateur, un intrigant. Donc me voilà riche! En même temps, je vois, j'entends, j'étudie, et je m'applique à devenir le plus savant homme de l'univers, remarquant avec soin tous les grands événements, observant avec attention tous les princes et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres, comparant leurs caractères, et faisant à ce propos les plus belles réflexions du monde. Oui-dà! j'aurais tracé un mémoire fidèle, exact, de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux mœurs, aux plaisirs même. Ainsi, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de connaissances, un dictionnaire éloquent, toujours consulté, un oracle infaillible, l'oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes dignes contemporains.
«Immortel, j'obéissais aux lois les plus strictes de l'immortalité. Point de mariage et point d'enfants; la vie élégante, en belle humeur, sans peines et sans gêne! En même temps, je m'occupe à former l'esprit de quelques jeunes gens; je leur fais part de mes lumières et de ma longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents naturels, je lesprends parmi mes illustres confrères les Struldbruggs, dont je choisis une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement avec eux. Toutefois je ne laisse pas que de fréquenter aussi quelques mortels de mérite. Hélas! il faudra bien m'habituer à les voir mourir, sans chagrin et sans regrets, leur postérité me consolant de leur perte. On s'accoutume à tout, si l'on est immortel, et je finirai par contempler les gens que l'on mène au tombeau, comme un fleuriste éprouve un certain plaisir à voir chaque année au printemps, dans ses plates-bandes, naître et mourir, puis renaître et mourir, ses roses, ses tulipes, ses œillets.
«Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres Struldbruggs, toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en composerions un beau traité de morale tout rempli de leçons bien faites, pour régénérer l'espèce humaine, qui va se dégradant de jour en jour depuis au moins deux mille ans.
«Quel spectacle imposant que de voir, de ses propres yeux, les décadences et les révolutions des empires, la face de la terre incessamment renouvelée, les villes superbes transformées en bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles contrées découvertes; un monde inconnu sortant ce matin, éclatant de nouveauté, du chaos d'hier! Immortels, mes frères, quelle joie et quel orgueil! La barbarie et l'ignorance étendues sur les nations les plus polies, les voilà dissipées; nous autres, les prévoyants et les sages, nous avonsmis ordre à ces tristes spectacles: l'imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes, des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée en un temps, et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus persécuteurs; les persécuteurs persécutés à leur tour; les superbes abaissés; les humbles élevés; des esclaves, des affranchis, des mercenaires parvenus à l'autorité par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples! Ces abîmes sont comblés; ces crimes désormais sont impossibles! L'attraction a remplacé la répulsion, la guerre implacable a cédé aux douceurs de la paix, la force a dit son dernier mot dans l'univers régénéré. La postérité de ces brigands publics est rentrée enfin dans le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée!
«Comme, en cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais présente à mon esprit pour troubler ou ralentir mes désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature, indulgente mère, et la raison, ce flambeau plus brillant que l'étoile, approuveraient le sage et charmant emploi. Point de plaisir suivi de regrets! Fi des voluptés que le repentir empoisonne! Immortel, je suis l'ami de la science; à force de méditer, je trouverai à la fin les longitudes, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale, et le remède à tous les maux.Et sanando omnes; c'était le rêve du Sauveur.»
Lorsque j'eus finis mon discours, celui qui seul l'avait entendu se tourna vers la compagnie, et leur en fit le précis dans son langage; après quoi ils se mirent à raisonnerensemble un peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leur attitude, aucun mépris pour ce que je venais de dire. A la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de m'avertir de mes erreurs. Ce qu'il fit bien volontiers, dans un long discours que j'abrége... attendu que je n'ai pas abrégé mon propre discours.
Il commença par reconnaître, avec beaucoup de courtoisie, à propos des immortels, que, si grande était mon erreur, il avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions: le désir de vivre était naturel à l'homme; un pied dans la tombe, il s'efforce encore de se tenir sur l'autre. Ainsi le vieillard le plus courbé se représente un lendemain, un avenir, et n'envisage la mort que comme un mal éloigné. Au contraire, en l'île de Luggnagg, la vieillesse était réputée une honte; l'exemple familier et la vue continuelle de leurs tristes immortels avaient préservé les habitants de cet amour insensé de la vie.
«C'est bien à tort (reprit ce mortel content de son sort) que vous portez si haut ce malheureux privilége, et vous changerez bien d'avis, quand vous connaîtrez le fond de cette immortalité lamentable. Avez-vous donc pensé que l'immortalité, c'était la jeunesse à l'infini, avec la force et la santé?—Toujours vingt ans? Sans cesse et sans fin le mois de mai? Quoi donc? vous supprimez la vieillesse et cette horrible caducité des jours, des années, des siècles amoncelés sur ces vieillards incapables de vivre et de mourir?»
En même temps, il me fit le portrait des Struldbruggs; ils ressemblaient aux mortels; ils vivent comme eux, jusqu'à trente ans; passé l'âge où tout est mûr et se déforme, hélas!ces malheureux mélancoliques tombent dans un immense ennui qui ne s'arrête plus. Au bout d'un siècle, ils ne sont plus que des vieillards courbés sous la vieillesse, avec l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur caducité misérable; à ce point ils en sont tourmentés, que rien ne les console: ils ne sont pas seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, insensés... Le temps les fait stupides; il en fait d'abominables égoïstes. Ils renoncent à tout jamais aux douceurs de l'amitié; ils n'ont plus même de tendresse pour leurs enfants, pour leurs petits-enfants, pour les enfants de leurs enfants; dès la troisième génération, ils ont cessé de se reconnaître en ces naissances qui se croisent et s'inquiètent fort peu de l'immortel qui est leur grand-père. Inertes, impuissants, lamentables, leur vie est un sommeil entrecoupé de haine et d'envie. Haine aux jeunes amours, haine à la vie, au printemps, au bonheur, aux fraîches chansons; envie à la fleur, au sourire, aux plaisirs, aux fiançailles, aux mariages, aux naissances; envie aux vieillards, trop heureux, qui s'éteignent doucement dans les bras d'une famille qui les pleure. O peine et désespoir! Cette absence de la mort! Point de relâche à la vie et nul repos. Pour eux seuls, la tombe est fermée; ils ignorent les Elysées, les paradis, les enchantements, les récompenses; le savoir leur pèse; ils ont peur des révolutions qu'ils ont vues; plus de sympathies et plus d'espérance. Hélas! les moins misérables, les moins à plaindre, étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire, et se voyaient réduits à l'état d'une horrible enfance, où rien ne sourit, où rien ne vous aime, où tout est silence, horreur, solitude, abandon.
Si par malheur un Struldbrugg épouse une Struldbrugge,le mariage est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre-vingts ans. Il est juste, en effet, qu'un malheureux, condamné, sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soit pas obligé de vivre avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste, est qu'après avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme étant morts civilement: leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont mis en tutelle, ils sont dépouillés de tout, et réduits à une pension alimentaire (loi très-juste, à cause de la sordide avarice ordinaire aux vieillards). LesImmortelssans argent sont entretenus aux dépens du public, dans une maison appelée l'Hôpital des pauvres Immortels. Un immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer charge, emploi, commandement. Il est incapable de négocier, contracter, acheter ou vendre. En justice, on ne reçoit plus son témoignage... Enfant au-dessous des enfants.
Sitôt qu'ils ont un siècle moins dix ans, voici l'abîme, et voilà le fantôme! Ah! que de misères entassées sur l'homme immortel! Le crâne est dépouillé, la mâchoire est dégarnie; et plus de goût, plus de saveur. Ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir, ils oublient le nom de leurs amis, et quelquefois leur nom propre. A quoi bon s'amuser à lire une phrase de quatre mots? Ils oublient, en épelant, les dernières syllabes. Par la même raison, il leur est impossible de s'entretenir avec personne... Et comme la langue est changeante autant que les feuilles des arbres, les Struldbruggs nés dans un siècle ont peine à comprendre le langage des hommes du siècle ancien. Ils ne parlent plus... Ils balbutient! Ils parlent d'une lèvre inerte une langue morte. Il faudrait un dictionnaire pour la comprendre! Esprit qui seperd en fumée! intelligence éteinte, enfantillage hébété! Les années se dandinent sur ces têtes chauves où tout vacille... Évitez, croyez-moi, ce spectacle hideux!» Ainsi parla ce mortel, tout content d'une maladie incurable qui le menait au tombeau tambour battant.
Certes, je perdis l'envie, à ce compte, d'une immortalité si lamentable, et je demeurai bien honteux de toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné, sur le système d'une vie éternelle, ici-bas.
Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans ce mémorable entretien, rit beaucoup de mes idées sur l'immortalité, et de l'envie absurde que j'avais portée auxStruldbruggs. Il finit par me demander sérieusement si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays, pour guérir mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir.
Je répondis à Sa Majesté que je le voulais bien, mais, à vrai dire, il m'eût paru bien cruel de me charger de cet ignoble fardeau, et, Dieu merci, j'en fus quitte pour la peur. Une loi fondamentale a défendu, à perpétuité, aux immortels de quitter le royaume de Luggnagg.
Gulliver, de l'île de Luggnagg, se rend au Japon.—Il s'embarque sur un vaisseau hollandais.—Il arrive dans Amsterdam, et, de là, passe en Angleterre.
J'espère un peu que tout ce que je viens de dire ici desStruldbruggsn'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point, certes, des choses communes, usées et rebattues, que l'on trouve à satiété dans les relations des voyageurs; au moins, puis-je affirmer que je n'ai rien vu de pareil dans celles que j'ai lues. Si pourtant quelque autre, avant moi, avait raconté ses propres voyages dans les pays dont je crois être, au moins, le Christophe Colomb, le lecteur aura la bonté de considérer qu'un voyageur, sans copier son voisin, est en droit de raconter les mêmes choses qu'il aura vues dans les mêmes pays.
Comme il se fait un très-grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l'empire du Japon, les auteurs japonais n'auront pas oublié, dans leurs livres, de faire mention de ces Struldbruggs. Mais, le séjour que j'ai fait au Japon ayant été très-court, et d'ailleurs sans aucune teinture de la languejaponaise, il ne m'a pas été facile de m'assurer si j'avais été précédé dans mes découvertes. Je m'en rapporte à MM. les voyageurs hollandais.
Le roi de Luggnagg, m'ayant souvent pressé, mais en vain, de rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé; même il me fit l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre main, pour son cousin, l'empereur du Japon. Il me fit présent de quatre cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent cinquante-cinq petites perles, et de huit cent quatre-vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très-rare, pour l'acclimatation. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent beaucoup en ce pays-là.
Le sixième jour du mois de mai 1709, je pris congé de Sa Majesté; je dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince excellent me fit conduire par un détachement de ses gardes au port de Glanguestald, au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, je trouvai un navire en partance pour le Japon: en moins de cinquante jours, nous débarquâmes à un petit port nommé Xamoski.
J'exhibai tout d'abord aux officiers de la douane la lettre dont j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté Japonaise. Ils reconnurent tout d'un coup le sceau de Sa Majesté Luggnaggienne, dont l'empreinte représentaitun roi soutenant un pauvre estropié, et l'aidant à marcher.
Les magistrats de la ville, aussitôt qu'il leur fut démontré que j'étais porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre d'État, et me fournirent une voiture pour me transporter à Yédo, qui est la capitale de l'empire. A peine arrivé,j'obtins une audience de Sa Majesté, et l'honneur de lui présenter le rescrit royal. La lettre étant ouverte en grande cérémonie, l'empereur se la fit expliquer par son interprète, ajoutant enpost-scriptum, que j'eusse à lui demander quelque grâce! En considération de son très-cher frère le roi de Luggnagg, il me l'accorderait aussitôt.
Cet interprète, ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que j'étais Européen, et me rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un marchand de Hollande, triste jouet du naufrage et des vents. J'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer, pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où mes compatriotes se livraient à un grand commerce, et me fourniraient l'occasion de retourner en Europe. Ainsi je suppliai Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander une autre grâce. En considération du roi de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, je fus dispensé de la cérémonie abominable imposée aux gens de mon pays. Les avares! Pour un peu d'or, ils foulent aux pieds la sainte image du Rédempteur. Dieu merci! je n'étais pas de ces vils marchands; je venais au Japon pour passer en Europe, et non point pour y trafiquer.
Sitôt que l'interprète eut exposé à Sa Majesté Japonaise la dernière grâce que je demandais, elle parut surprise infiniment de ma proposition, et me répondit que j'étais le premier homme de mon pays à qui pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un peu douter que je fusse un véritable Hollandais. «Cet homme est un chrétien, tout simplement,»disait-il. Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, et poussé par la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien compatir à ma faiblesse, à condition du moins que je sauverais les apparences. Il donnerait l'ordre aux officiers préposés à l'observance de cet horrible usage qu'ils eussent, et pour cette fois, à se contenter de l'apparence. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de tenir la chose secrète; infailliblement les Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage, s'ils venaient à savoir la dispense étrange que j'avais obtenue, et le scrupule injurieux que j'avais eu de ne pas les imiter.
Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté pour cette faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut l'ordre de me conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur l'affaire du crucifix.
Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage assez pénible, j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais; ils étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, et déjà ils étaient prêts à se rembarquer sur un gros navire de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et j'en parlais bien la langue. On me fit plusieurs questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut; je soutins parfaitement mon personnage de Hollandais; très-libéralement, je me donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je choisis pour ma patrie une des plus jolies villes de mon royaume adoptif.
J'étais disposé à donner au capitaine (un certain ThéodoreVangrult) tout ce qu'il lui aurait plu de me demander pour mon passage... En ma qualité de chirurgien de navire, il se contenta de la moitié du prix ordinaire; il fut convenu en même temps que j'exercerais ma profession jusqu'à la fin du voyage et sans appointements.
Avant de nous embarquer, plusieurs passagers s'étaient inquiétés de savoir si j'avais pratiqué la cérémonie. A quoi j'avais répondu... sans répondre... Un d'entre eux, qui était un mécréant de la pire espèce, s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais: «Celui-là, disait-il,s'est abstenu de fouler aux pieds le crucifix.» L'officier, qui avait ordre de ne point exiger de moi cette formalité, lui répliqua par vingt coups de canne; autant de motifs pour que pas un, pendant tout le voyage, osât renouveler son indiscrète question.
Nous fîmes voile avec un vent favorable; au cap de Bonne-Espérance, on s'arrêta deux jours; le 16 avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, et de là je m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Ah! que je fus heureux de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! Ah! que je fus heureux de retrouver, dans ma douce maison, ma femme et mes enfants en bonne santé!