Personne ne fut plus étonné que leGrand-Pèrequand il trouva, assis en tailleur, sur le divan de cuir desIndiscrétions Parisiennesjuste au-dessous d’un dessin à la plume représentant Bertrand et Robert Macaire,Grand-Gosse, en train de fumer une cigarette.
Chauvert n’était pas arrivé, il l’attendait. Dans un coin, une dactylo tapait des bandes. Vis-à-vis d’elle, un jeune homme chauve à la figure boutonneuse découpait, dans les journaux, des articles qu’il collait dans un gros cahier cartonné. Aux murs, on voyait des affiches incendiaires, pour la plupart. L’une, en caractères majuscules, mettait en garde les souscripteurs du Dernier Emprunt. Une autre donnait les adresses personnelles des membres du Conseil d’Administration des principaux établissements financiers et des distributeurs de publicité de ceux-ci. Des dossiers soigneusement classés, par ordre alphabétique, sur des rayons, occupaient deux panneaux, à droite et à gauche de la cheminée.
Grand-Gosse, levé à demi, tendit une main molle aux deux arrivants.
— Comme on se retrouve ! Je ne savais pas vous rencontrer ici.
— La surprise est réciproque.
— Oh ! moi je suis un vieux collaborateur de la maison, dit-il en tendant son bras vers un cendrier. Rayon des mondanités — rien de la brigade mondaine…
Il eut un ricanement appuyé dont la vulgarité attrista leGrand-Père. Celui-ci se tourna versNom-d’un-petit-bonhomme, pour lui indiquer un siège.
— Croyez-vous que Chauvert tarde beaucoup, demanda-t-il ?
— Il est en général là à cette heure. Mais, aujourd’hui, il a dû passer chez Alfred… Vous ne connaissez pas Alfred… à votre âge !… Si j’étais à votre place, je n’oserais pas l’avouer.
D’un geste gamin,Grand-Gossedirigea deux doigts en fourche vers le vieil homme comme pour lui faire honte.
— C’est juste… de votre temps !…
— C’est ça, vieillissez-moi !…
— De votre temps, ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait. Nous avons changé ça. Alfred Lebidel, que nous dénommons plus familièrement Alfred, tout court, est le grand dispensateur de la manne…
C’est lui qui fait la liaison entre les requins de la finance et les brochets de la petite presse, sous le couvert de distribution de publicité.
Quand un brûlot menace de faire couler un dreadnought, il est chargé de composer avec le corsaire. Les mensualités qu’il sert aux petits canards du boulevard varient, suivant l’importance, non de leur tirage, mais de leurs attaques… Comme il touche une commission de dix pour cent sur les sommes qu’on lui confie à cet effet, il a quelquefois intérêt, pour augmenter la manne, à jeter de l’huile sur le feu. L’opération est connue des professionnels sous le nom de « truc ».
Le vocabulaire d’Alfred est toujours empreint de la plus exquise courtoisie. Cet homme a le culte de l’euphémisme. Il n’achète pas votre silence, « il cherche une formule de conciliation pour assurer la paix d’un établissement auquel il s’intéresse ». Il ne vous cache point « que la situation comporte des sacrifices de part et d’autre ». Il baptise le petit marché auquel il se livre « négociation, opération forfaitaire ».
Alfred est très bien vu en haut lieu… Au ministère des finances on ne jure que par lui — il est même arrivé qu’on y fit appel à sa collaboration avouée ou occulte… Son ruban rouge tournera au macaron, à la prochaine promotion…
— L’est-il assez rosse, ce sacré gamin ! L’est-il…
Et leGrand-Pèrese mit à lui taper amicalement sur l’épaule.
Nom-d’un-petit-bonhommen’écoutait pas. Après cette période d’excitation, un grand accablement l’envahissait. Il paraissait plongé dans un abîme de réflexions — peut-être cuvait-il tout simplement son alcool.
Chauvert survint sur ces entrefaites. Il était tout guilleret.
— Je sors de chez Alfred, dit-il en entrant, sans avoir l’air de faire attention àGrand-Pèreet àNom-d’un-petit-bonhomme.
« On étrangle un budget ! » vociférait dans l’antichambre ce ballot de Varodet, qui, avec sonPetit Moniteur de l’Épargne, fait plus de barouf que de besogne.
— Ne t’en fais pas, lui dis-je — la vie est belle ! — et j’entre, d’autor, dans la place, sans me faire annoncer par l’huissier.
« Alfred pensait m’avoir, c’est moi qui l’ai eu. Entre nous, je le croyais plus fortich. On se fait des illusions. » — Votre journal, lesIndiscrétions parisiennes, fort bien rédigé, ma foi… Des échos très parisiens… très amusants à lire. Je lui ai coupé son effet : « Mon journal n’est pas bien rédigé ou, s’il l’est, c’est sans le faire exprès. Je ne sais pas si ses échos sont très parisiens, amusants à lire, mais ce que je sais c’est que je suis un maître chanteur et que mon journal est un journal de chantage… Il compte même le devenir de plus en plus, à moins que vous n’y mettiez le prix. » Là-dessus, il sourit, balance sa jambe à son habitude : « Ce qu’il aime le paradoxe, ce brave Chauvert ! » Mais moi « ce n’est pas le paradoxe que j’aime, c’est l’argent. Lors de la dernière émission, vous m’avez inscrit pour 5 billets. J’en veux 10 cette fois-ci ». Il a eu un haut-le-corps. Je n’ai pas perdu le nord : « C’est à prendre ou à laisser. »
— Je vous téléphonerai demain. « Demain ce sera 13. »
— Laissez-moi, au moins, le temps de la réflexion.
— Je crois vous avoir dit que demain ce serait 15.
Bref, il m’a inscrit pour 10, pas un sou de moins. Et voilà comment on traite les affaires, quand on est un faisan à la hauteur — et, comme faisandier, je crois que je suis un peu là…
LeGrand-Pèreparut gêné. Il était d’un temps où l’on avait peur des mots et se prenait à déplorer les brutalités du nôtre. Il profita d’un silence pour présenterNom-d’un-petit-bonhomme.
— Je ne pensais pas te voir de sitôt,Grand-Père, lui dit le directeur desIndiscrétions parisiennes. Tu as la lettre ?
— Pas encore.
— Alors ?
— Alors, je venais pour une autre affaire qui peut t’intéresser.
— Expose-la-moi en deux mots… Ou plutôt vous, dit-il en s’adressant àNom-d’un-petit-bonhomme. Lui, à force de ressembler au Père Éternel, s’imagine toujours avoir l’éternité devant lui.
Quand l’autre lui eut expliqué ce dont il s’agissait, Chauvert lui tourna le dos et s’en fut à son bureau américain pour revoir des épreuves qu’on venait de lui apporter.
— Cette affaire ne t’intéresse pas, hasarda timidement leGrand-Père?
Chauvert ne répondit pas tout d’abord, puis :
— Tu ferais bien mieux, au lieu de perdre ton temps, de t’occuper de ce que tu sais… Ceci ne tient pas debout.
Nom-d’un-petit-bonhommeétait effondré. Son regard suppliait, leGrand-Pèreinsista :
— Tu ne vois pas un moyen de rentrer dans ces 8.000 francs ?
— Il n’y en aurait qu’un, dit enfin Chauvert, c’est de le faire à l’estomac. Tu vas trouver la pipelette, en disant que tu es un agent de la Sûreté. Elle te croira peut-être — il y en a qui marquent plus mal… Mais elle doit être en rapport avec le commissaire de son quartier, sa signature doit être déposée chez lui — alors tu vois les complications qui peuvent en résulter ! Tu n’es pas de taille — tel que je te connais — à risquer le paquet…
— Mais toi ?
— Moi ? Un large sourire éclaira sa face bouffie. 8 billets à prendre ? et quand je dis 8, c’est 4 ou 5, 6 au plus pour moi !… Au revoir, vieux, pense à notre affaire, ça vaut mieux…
Et Chauvert retourna à ses épreuves. Quant àGrand-Gosse, il paraissait de plus en plus intéressé par le travail de la dactylo…