Grand-Pèreachevait sa toilette devant l’armoire à glace, au tain usé, de sa chambre d’hôtel, quand le cri des camelots, galopant dans la rue Pigalle s’éleva :
— Demandezl’Information,Paris-Midi!
— Quelque chose de sensationnel, pensa-t-il… le ministère serait-il renversé ?
Au même moment, on frappa à sa porte. Il donna un dernier coup de peigne à sa barbe et fut ouvrir.
— Excusez-moi, mon jeune ami, de vous recevoir dans une chambre aussi en désordre…
MaisGrand-Gosses’était effondré sur une chaise. Ses yeux cernés, la contraction des muscles de son visage accusaient sa fatigue.Grand-Pèreobserva que la poche droite de son veston débordait de journaux.
— C’est à vous de m’excuser… je suis à bout…
— Qu’est-ce qui vous arrive, demanda, avec une sollicitude sincère, le vieillard.
L’autre ne répondit pas. Il regardait devant lui, fixant avec insistance la pendule de faux bronze de la cheminée. Au bout de quelques minutes, il parut se décider :
— J’ai fait une blague… une très grosse blague… Il faut absolument que vous me sauviez… Je n’ai pas d’autre ami que vous…
— En tout cas vous n’en avez pas de meilleur.
— Je le crois.
— Écoutez… j’ai beaucoup réfléchi… Il faut que je prenne le premier train qui partira pour Le Havre… là je me débrouillerai… je m’embarquerai — fût-ce comme soutier — à bord d’un bateau… L’important est d’arriver au Havre et d’avoir quelques sous pour attendre… Auriez-vous…
Le cri des camelots, atténué par le bruit des autobus, leur parvint à nouveau.
—…mation!…ris-Midi.
Grand-Gossedevint livide.
— … trois cents francs à me prêter ?
LeGrand-Pèrene prit pas la peine de montrer son porte-billets qui ne contenait qu’une coupure de vingt francs et une de dix.
— C’est trois cents francs qu’il vous faut ?
— Au moins.
— Venez avec moi.
— C’est que… je suis éreinté… j’étais si bien ici !…
— Nous prendrons un taxi, vous m’attendrez dans le taxi… Allons, venez… il le faut… mon pauvre petit !…
Il coiffa son unique chapeau, un de ces melons gris auquel il était resté fidèle depuis l’ancien Boulevard, et ils descendirent.
Il donna au chauffeur l’adresse de sa fille. Tout le long du trajet, le silence s’appesantit entre eux. A un moment donné, leGrand-Pèretapota impatiemment la vitre à moitié relevée de la portière puis, il se replongea, de nouveau, dans ses réflexions.
Pourvu que Nancy n’ait pas eu l’idée de manger chez elle ! Elle avait accoutumé, après sa promenade au Bois qu’elle faisait, d’habitude, de dix heures à midi, tous les matins, avec ses deux bergers allemands, d’aller déjeuner auxAmbassadeurs… Mais, il suffisait que… Il avait tellement de guigne dans la vie !…
— Je vais vous expliquer ce qui s’est passé,Grand-Père… mais, promettez-moi de ne pas m’en vouloir… A vous, je peux tout dire, n’est-ce pas ?… C’est cette coco d’où est venu tout le mal…
— Ne me dites rien, mon enfant… D’ailleurs nous sommes arrivés… Écoutez-moi bien : quand je serai rentré dans la maison devant laquelle nous allons arrêter, vous irez au café d’en face. Là, vous attendrez quelques minutes, puis vous demanderez, au téléphone, Mademoiselle Nancy Nangis. C’est sa femme de chambre qui viendra probablement à l’appareil.
— Que faudra-t-il lui dire ?
— Je ne sais pas… ce que vous voudrez… l’important est que vous la reteniez un certain temps.
— C’est tout ?
— C’est tout…
… Au bout d’un quart d’heure qui parut fort long au jeune homme et pendant lequel il parcourut fiévreusement les journaux,Grand-Pèreparut, il était très grave.
— Voilà 500 francs, mon petit… Non, ne me remerciez pas.
Il eut un soupir :
— Vous n’auriez pas dû me faire ce chagrin… ce très grand chagrin… et maintenant partez, partez vite !…
Grand-Gossese leva. Il pensa, un moment, à l’embrasser, puis il eut peur de paraître ridicule et il lui serra fortement les deux mains.
— Non, laissez-moi votre consommation, dit leGrand-Père.
Resté seul, le vieillard songea qu’il ne pourrait plus jamais se représenter chez sa fille, même en son absence. Pendant qu’allait téléphoner la soubrette qui se trouvait seule dans l’appartement, il en avait profité pour prendre les 500 francs dans un des tiroirs de ce chiffonnier sur lequel Nancy avait l’habitude de laisser les clefs… Une liasse de lettres de Nogaroff était à côté dont une seule aurait permis à Chauvert « d’opérer » l’attaché moldave. Mais il fallait faire vite. Puis, ce sacrifice fait à son affectation pourGrand-Gosse, il lui sembla qu’il le réhabilitait à ses propres yeux.
— Garçon, commanda-t-il, vous me donnerez un vermouth-cassis — avec beaucoup de vermouth.