XIII

Guillaumet, si le hasard l’avait fait naître à l’époque bénie de la Renaissance, eût rendu des points aux mécènes les plus fastueux. Nul ne s’entendait comme lui à recevoir, et ceci soit dit sans jeu de mots.

Le déjeuner auquel il avait convié, avec Chauvert, le directeur et le rédacteur en chef duNouveau-Journal, dans un des salons particuliers du restaurant le plus justement réputé de la rue Daunou, pouvait passer pour le fin des fins de l’art culinaire. Une merveilleuse corbeille de roses rouges et saumon et de dahlias pourpres garnissait la table. Dès les belons et le pouilly qui les accompagnait, les langues se délièrent :

— Alors, questionna Chauvert, tu as appris l’anglais et le russe ? On peut dire que tu sais mettre à profit les loisirs forcés qu’une justice indiscrète t’assure de temps à autre.

Guillaumet, le monocle assuré dans une figure poupine d’enfant de chœur, observa :

— Le temps passe vite quand on exerce sa mémoire.

— Combien d’années as-tu tiré, demanda Chauvert, depuis que tu t’expliques dans la finance ?

— Une douzaine, moins quelques mois…

— Du train où tu vas, tu ne manqueras point, à moins que les petits cochons ne te mangent en route, de devenir polyglotte.

Fred Matchless paraissait fort peu goûter ces plaisanteries. Depuis qu’il était devenu un personnage, un grand souci de respectabilité l’habitait. Il n’avait rien fallu de moins que toute l’insistance deGrand-Gosse, lui affirmant que Guillaumet avait une affaire « épatante et de tout repos » à lui proposer et que Chauvert serait des leurs, pour le décider à prendre part à ces agapes. Il eut à cœur de faire dévier la conversation :

— Que comptes-tu faire maintenant, Guillaumet ?

— Continuer, dit celui-ci en jouant avec sa fourchette à huîtres… J’ai une combinaison concernant les gisements de pétrole du Sud-Ouest dont vous me direz des nouvelles…

— Ça va chercher loin, ces histoires-là. Dans les dix ans, au moins, énonça impitoyablement Chauvert.

— Trêve de rosserie… Si leNouveau-Journalm’aide, c’est la fortune pour nous tous.

— T’aider ! t’aider ! Si tu crois que c’est facile. Brûlé comme tu l’es, insinua timidement Fred Matchless !

— Brûlé… est-ce qu’on est jamais brûlé à Paname quand on a un peu d’estomac ? Laisse-moi rire ! Puis les pseudos ne sont pas faits pour les chiens. Est-ce que tu t’imagines que je figurerai sous mon blaze ? Pour qui me prends-tu ? Guillaumet est mort — ou en sommeil — en attendant l’amnistie, c’est Antoine Muller que je m’appelle, à présent.

—Commission et exportation, précisaGrand-Gosse.

— Voici donc ce que vous allez faire auNouveau-Journal, poursuivit Guillaumet. Si la combine vous intéresse, et je vous préviens qu’il y a gros, très gros à gagner.

— On dit toujours ça, hasarda Fred Matchless.

— Je te le prouverai quand tu le voudras, tu sais que je ne suis pas un enfant et que je n’ai pas, d’autre part, envie, le moins du monde, de retomber dans le trou. Mais, auparavant, laisse-moi achever. Il s’agit d’abord de créer un état d’esprit auprès de vos lecteurs. Je vois très bien la chose. D’abord une dépêche « de notre correspondant particulier », avec ce titreDu pétrole dans le Sud-Ouest. Effectivement, il y en a. Vous envoyez un de vos rédacteurs — un garçon sûr — faire un grand reportage à l’endroit où la nappe a été repérée.

— L’enfance de l’art, acquiesça Chauvert.

— Les articles font sensation. D’adroites coupures sont reproduites par nos confrères de Paris et des départements. Puis, le silence : on laisse mijoter le plat quelque temps, histoire de lui donner du liant. C’est alors que tu interviens, toi, Chauvert.

— Je te voyais venir.

— Tu espaces habilement dans ton hebdomadaire lesIndiscrétions parisiennes, quelques échos malveillants où tu mets en doute la réalité des gisements pétrolifères en question. Tu vas aussi fort que possible, de façon à attirer l’attention du public, mettant en cause nommément le député des Basses-Landes, dans la circonscription duquel se trouve la nappe en question. Il se pique au jeu et te répond. Nous publions sa lettre et l’affaire est amorcée. Le reste n’est plus rien : constitution de Société, création d’un budget de publicité, etc… etc… je m’en charge. Pour la part de chacun, cela sera à débattre entre nous quand vous voudrez…

— Mais y a-t-il réellement du pétrole ? interrompitGrand-Gosse.

— Tu en doutes ? D’abord on en trouve un peu partout en France, du pétrole… ensuite, dans cette région plus particulièrement.

On discuta chiffres. Un projet d’exploitation fut esquissé. Bref, on en était aux liqueurs que l’affaire des pétroles du Sud-Ouest était, comme l’observait Guillaumet, dans le sac.

Chauvert rayonnait :

— Entre faisans, expliqua-t-il, c’est prodigieux comme on finit par s’entendre.

— Parle pour toi, bougonna d’un air agressif Fred Matchless.

Chauvert se tapa sur la cuisse :

— Elle est bonne, celle-là ! Comme faisandier, je ne me connaissais à Paris qu’un maître, c’était toi, et voilà — ce n’est pas gentil — que tu te dégonfles. Ma parole, tu es mûr pour la croix.

— Il est de la prochaine promotion, observaGrand-Gosse.

— Quand je te le disais !

— Et depuis hier du Syndicat de la Presse parisienne.

— Tout arrive, déclara Chauvert. Tu finiras avec la cravate de commandeur. Cela te pend au pif comme un sifflet de deux ronds.

Fred Matchless ramena dédaigneusement ses épaules :

— Quand tu auras fini de charrier, fit-il — l’ancien lutteur se retrouvait en lui. Non, mais des fois ! t’imagines-tu que tu m’auras à l’influence ?

Mais l’autre :

— Ne t’emballes pas, ma gosse ! Je t’aime comme ça ! C’est bien ton tour, après tout, de faire tomber un peu de fric. Il y a assez de cavés qui se sont engraissés jusqu’ici. Mais tu as un tort — permets-moi de te le dire — c’est d’oublier parfois les poteaux…

— Moi ?

— Oui, toi… Oh ! je sais bien, tu m’as chargé de faire en peinard la liaison entre leNouveau-Journalet toutes ces combines à la manque qui risqueraient de compromettre la ligne politique — que tu dis — de ton canard. C’est moi qui opère à l’extérieur ; pendant que tu travailles en maison, je m’explique dehors — histoire de sauvegarder — que tu dis toujours — car ce que tu jactes bien, maintenant ! — la surface de ton journal. Mais il t’arrive d’oublier — oh ! ce n’est pas un reproche que je te fais ! mais, enfin ! — de me donner mon pied. Le prochain coup — foi de Chauvert ! — nous fadons ou je te grille… Qu’est-ce que tu as dû toucher, par exemple, dans l’affaire desLaiteries réunies de la banlieue parisienne! Moi, j’ai été tout simplement de la revue, et pourtant qui t’avait porté le tuyau ?…

Fred Matchless ne daigna pas répondre. Il trouvait son collaborateur occulte — lui qui tutoyait des ministres et émargeait largement pour leNouveau-Journalaux fonds secrets — décidément compromettant.

— Où t’habilles-tu ? lui demanda Guillaumet pour empêcher la conversation de prendre un tour dangereux.

— Un coupeur espagnol que j’ai connu autrefois et à qui j’ai prêté quelque argent pour s’installer. Je lui fournis l’étoffe, une étoffe tout ce qu’il y a de bath, comme tu vois, et tissée exprès pour moi en Écosse. Tâte… quel grain !… Tu peux courir avant de trouver la pareille !…

Et, sans la moindre transition, il parla d’un yacht qu’il venait d’acheter à un membre du Jockey, d’une villa « de 500 billets, sans compter l’installation » qu’on était en train de construire pour lui à Guéthary, « une villa tout en pierres de taille » ; de son château du Blaisois, « un château historique où il y avait un lit dans lequel avait couché Louis XIII ou Louis XIV. Il ne se rappelait pas au juste — à un Louis près… »

Grand-Gosses’amusait follement :

— Est-il réussi comme nouveau riche, l’est-il ?

Guillaumet, à qui il s’adressait, eut un sourire d’infinie lassitude :

— Tout cela, dit-il, ne vaut pas mon château, à moi, en Périgord où, pour la pendaison de la crémaillère, j’avais à ma droite le procureur de la République et à ma gauche le président du Tribunal. Il y avait trois jours que je sortais de Melun,le collège, comme nous l’appelons, à cause du voisinage d’un établissement de ce genre. J’y avais comme intime un des rois du chalumeau qui avait débuté à Marseille en soulevant les devantures avec ce qu’ils appellent le « sucre d’orge ». Il était employé à l’imprimerie. Toujours l’utilisation des compétences ! Moi, je fabriquais des sommiers métalliques, sous l’œil paterne d’un surveillant huché sur son haut tabouret de bar.

« Grâce à un condé, je sortais tous les soirs faire quelque virée en compagnie de la fille du gardien-chef, une gosseline ferme et ambrée comme un brugnon, et à qui il ne fallait pas en promettre. On a fini par se trisser ensemble. J’ai même fait chauffer un train spécial — comme je te le dis — pour l’amener à Nice. Il n’y a rien comme quelques années de taule pour vous donner le goût de la dépense…

Le maître d’hôtel étant entré, juste à ce moment-là, avec les cigares, cela jeta un froid…


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