XVIII

Si la croix de commandeur de Sir Alexis Vonouzoff passa, si l’on peut dire, comme une lettre à la poste — Paris en avait vu bien [d’autres — il n’en alla pas de même pour] la mort subite de Morel-Aubier, survenue le lendemain du jour où paraissait la promotion à l’Officiel.

Chauvert, qui s’était brouillé avec Fred Matchless, fit crier sur le Boulevard un numéro spécial de sesIndiscrétions Parisiennesoù il laissait entendre que, devant certaines révélations accablantes concernant ses mœurs, le ministre des Affaires étrangères avait mis fin volontairement à ses jours. Il ne cachait, d’ailleurs, pas qu’il croyait savoir que leNouveau-Journaln’était pas étranger à cette décision.

Certains journaux s’emparèrent de cette version et, pendant quelques jours, les commentaires allèrent bon train. On fit des allusions à peines voilées à la rivalité qui existait entre les Affaires Étrangères et l’Intérieur. LeNouveau-Journalne passait-il pas pour être l’organe officieux de ce ministère ? Chacun se prit à douter que Morel-Aubier ait succombé, ainsi que l’assurait une note officielle, à une hémorragie cérébrale.

Grand-Gossese surpassa, en la circonstance, alors que son directeur, affolé par la campagne menée contre son journal, avait déjà quitté son domicile pour s’installer auGrand-Hôteloù il se terrait.

Il fit savoir en haut-lieu que si le gouvernement ne s’employait pas à faire cesser, par des arguments sonnants et trébuchants, les attaques dont leNouveau-Journalétait l’objet, celui-ci publierait certain dossier de police, en sa possession, concernant Morel-Aubier.

Le silence se fit immédiatement et l’affaire fut classée.

Pendant ces quelques jours de fièvre, Nicole ne quitta pour ainsi dire pas son ami. Ils connurent l’un et l’autre, au cours de ces heures tragiques, à quelles sources suspectes s’alimentent les plus profondes voluptés.

Puis, quand le calme fut revenu dans les esprits, elle invoqua un prétexte pour s’absenter de Paris.

— Ne me pose pas de question, le prévint-elle. D’ici très peu de temps je te ferai signe. Un mot à ton chauffeur et tu viens me retrouver.

Il y avait trois semaines qu’elle était partie et il n’était pas sans inquiétude à son sujet, quand un soir elle le demanda au téléphone :

— Viens, dit-elle, je t’attends. Tu me trouveras à Villers-Cotteret, à l’Hôtel du Grand-Cerf.

Un feu de bois pétillait dans la salle à manger. Elle était sortie en forêt. Il se chauffa en l’attendant. Les minutes passèrent, puis une demi-heure, une heure. Il allait sortir à tout hasard pour aller à sa rencontre, quand elle rentra. Elle était chaussée de souliers de marche à talons bas et portait un feutre d’homme.

— Prend ton auto, dit-elle, et renvoie ton chauffeur.

Il obéit. Elle monta à côté de lui.

Quand ils furent sous bois, elle lui dit :

— Maintenant, tu vas me dire comment il est mort exactement…

— Morel-Aubier ?

— Oui. Ne me cache rien. Je peux tout entendre.

Il lui conta comment, pour obtenir la croix de commandeur de Sir Alexis Vonouzoff, il avait fait connaître à Morel-Aubier, alerté déjà par une note desIndiscrétions Parisiennes, qu’il possédait un dossier de police touchant ses… erreurs sentimentales. Celui-ci avait signé la nomination. Mais l’émotion avait été trop forte pour le ministre, il était mort le lendemain matin d’une hémorragie cérébrale.

Elle avait les yeux fixes, un tic agitait ses lèvres :

— Pourquoi voulais-tu cette croix de commandeur ?

Il expliqua que Léon, qui désirait s’assurer la collaboration de Sir Alexis, avait consacré un budget de trois millions pour parvenir à ce résultat.

Il y eut un silence pendant lequel ils perçurent le frémissement du vent dans les hautes branches, les coups de bec attentifs d’un pic-vert et, là-bas, tout là-bas, les sifflets alternés d’un train.

Puis elle dit :

— Alors c’est pour de l’argent que…

Elle aspira une bouffée d’air :

— … que tu l’as tué ou… que tu as provoqué sa mort ?…

Il ne répondit pas.

La voix de la jeune femme changea, tout d’un coup, elle parut àGrand-Gossevenir de très loin :

— Jean, c’est fini nous deux…

— Nicole !

Il avait stoppé, sur le coup de l’émotion.

Mais elle :

— Et maintenant, adieu, dit-elle… Je reviendrai à l’hôtel en me promenant. Toi, rentre à Paris.

Il la regardait l’air grave, avec plus rien dans son visage de ceGrand-Gossequ’elle avait connu.

— Je ne te reverrai plus jamais ? demanda-t-il ?

— Jamais…

Alors, il se retrouva :

— Imbécile, dit-il.

Puis il ajouta :

— Non, mon petit, assez de tragique comme ça ! Le voisinage de tous ces arbres ne nous vaut rien. On se met à parler comme devant les portants au théâtre. C’est idiot !… Allons, remonte en voiture. Je sais une vieille auberge où nous mangerons d’un de ces petits poulets chasseur dont tu me diras des nouvelles…

Et l’auto ayant démarré à nouveau, elle lui tendit les lèvres au risque de provoquer un accident…

Gournay-sur-Marne, Paris— 1922-1926.

IMPRIMÉ SUR LES PRESSESDES IMPRIMERIES RÉUNIESDE MONTMARTRE, 63,RUEDU RUISSEAU,PARIS(18e).TÉL. :MARCADET34-83.

Note du transcripteurLes mots entre crochets : [d’autres — il n’en alla pas de même pour] sont une proposition de reconstitution d’une ligne omise dans l’original.

Les mots entre crochets : [d’autres — il n’en alla pas de même pour] sont une proposition de reconstitution d’une ligne omise dans l’original.


Back to IndexNext