IVA LA BASTILLE

Et il montrait avec dépit au lieutenant civil et à ses deux fils, qui s'étaient élancés à sa suite, la mante et les vêtements encore humides abandonnés par la marquise dans le cabinet de toilette.

—Elle ne saurait nous échapper, s'écria M. d'Aubray, ce cabaret n'a qu'une issue.

—Eh! répliqua Desgrais, sait-on jamais à quoi s'en tenir avec ces maisons à double face, tavernes en bas, boudoirs en haut, machinés pour l'intrigue et toutes percées de trappes et de mystérieux passages!

—Cherchez partout, alors, sondez les murs, ne laissez pas pierre sur pierre.

—Inutile, je connais mon métier; celle que nous poursuivons est à l'abri de nos recherches.

—Celui-ci est resté pourtant, dit M. d'Aubray en montrant Sainte-Croix.

—Pardieu! il assurait la retraite. Oh! mais c'est égal, je prendrai ma revanche.

Pendant tout ce colloque, le chevalier était resté immobile, accoudé à la cheminée.

Le lieutenant civil se retourna vers lui.

—Finissons-en, commanda-t-il.

Aussitôt Desgrais s'approcha du capitaine, et le touchant à l'épaule:

—Au nom du roi, dit-il, je vous arrête, et vous somme de me suivre.

—Marchons, dit tranquillement Sainte-Croix.

Et il s'engagea dans l'escalier, précédé de deux sergents.

Arrivé à la porte, devant laquelle stationnait une voiture:

—Puis-je savoir où vous me conduisez? demanda-t-il.

—A la Bastille, répondit le lieutenant civil.

Sainte-Croix s'inclina sans mot dire, tandis qu'un sergent passait devant lui pour ouvrir la portière; mais pendant ce mouvement, il avait eu le temps de faire un nœud au coin de son mouchoir. Se reculant alors, il coudoya La Chaussée, debout, entre deux des hommes de Desgrais, et put lui glisser le mouchoir, avec ces deux mots:

—Pour la marquise.

—Allons, montez donc, monsieur, dit le lieutenant civil avec impatience, nous n'avons déjà perdu que trop de temps.

—Mort de Dieu! hurla Sainte-Croix, laissant éclater l'orage terrible qui depuis une heure s'amassait dans son âme, c'en est trop, à la fin, monsieur le lieutenant civil!

Et avec une force irrésistible, écartant les gardes qui l'entouraient, il tira son épée qu'on avait oublié de lui enlever.

—A vous, messieurs, cria-t-il aux fils de M. d'Aubray, à vous, lâches qui vous dites gentilshommes, qui oubliez votre épée, et n'avez au service de l'honneur d'une femme qu'une lettre de cachet et des suppôts de police.

Et avec un rugissement qui appartenait plutôt à une bête fauve qu'à une créature humaine, affolé par la fureur, il se précipita la tête baissée sur les deux jeunes gens.

Mais déjà les hommes de Desgrais étaient revenus de leur surprise. Ils se jetèrent sur lui et le serrèrent de si près, qu'il ne put faire usage de son épée.

—Je me rends, dit-il en laissant tomber son arme.

On le poussa alors dans la voiture où prirent place avec lui Desgrais et deux sergents.

M. d'Aubray lui-même referma la portière, et, se reculant un peu, fit signe au cocher de partir en lui jetant cet ordre sinistre:

—A la Bastille!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un escalier dérobé avait rapidement conduitmadame de Brinvilliers et son sauveur improvisé jusqu'au carrosse de celui-ci qui stationnait dans une petite rue parallèle à celle de l'Arbre-Sec, et où l'hôtellerie duMore-qui-Trompeavait, comme la plupart des lieux de rendez-vous de l'époque, une sortie de dégagement.

Quelques instants plus tard, le carrosse de Penautier les emportait tous deux vers la rue des Lions-Saint-Paul.

Toute trace du danger passé avait disparu sur le visage de la marquise.

La jeune femme semblait de marbre.

Pourtant les plus terribles inquiétudes dévoraient son esprit et agitaient son cœur.

Qu'allait-il advenir de Sainte-Croix.

Lui faudrait-il succomber dans une lutte inégale, sous l'épée du père, des frères de sa maîtresse, ou bien les portes d'une prison éternelle devaient-elles se refermer sur lui?

Madame de Brinvilliers éprouvait pour son amant une de ces passions fauves que rien ne dompte, qui trouvent un âcre plaisir dans ce que nous pourrions appeler leur illégitimité et qui n'acceptent d'autres lois que celle de la satisfaction la plus entière.

Pour Sainte-Croix elle avait tout sacrifié, tout répudié, tout brisé; pour le conserver, elle n'eût hésité devant rien, pas même devant le plus abominable des forfaits; et elle était déjà à se demander comment elle pourrait, en se vengeant d'une surveillance importune, se débarrasser de toutes les entraves qu'un père trop soucieux de l'honneur de la famille osait opposer à la liberté de ses amours.

Pourtant, telle était la force de caractère de cette femme, appelée à jouer un si grand rôle dans les fastes criminels du monde entier, que déjà elle avait su donner à son maintien cette insolente froideur dont elle sut envelopper jusqu'à son agonie.

C'est donc d'une voix tranquille qu'elle s'adressa à Penautier, qui, tout en semblant respecter ses réflexions, n'avait cessé de l'épier d'un œil sournois.

—Puis-je savoir, monsieur, demanda-t-elle, où vous voulez bien me conduire, et à qui je suis redevable d'un aussi signalé service?

—A un ami du chevalier, madame, à un ami qui tiendrait à honneur de devenir le vôtre, Reich de Penautier, trésorier de la bourse des États de Languedoc.

J'ai donné l'ordre à mon cocher de vous conduire à votre hôtel; seulement, vous trouverez bon, je pense, que, pour y arriver, nous ne prenions pas le chemin le plus court. Je crains de fâcheuses rencontres.

—Et puis, n'avons-nous pas quelque peu à causer, reprit gracieusement la marquise, et ne voudrez-vous pas m'apprendre comment vous avez pu venir à notre secours d'une façon si miraculeuse?

—Il me serait facile, madame, de rejeter sur le hasard tout le mérite de cette aventure; mais, à mon avis, le hasard est la providence des sots; je l'invoque peu par habitude; aussi vous dirai-je franchement que je ne me suis trouvé si à propos sur la dernière marche de cet escalier, dont vous ignoriez l'existence, que parce que je me doutais un peu de ce qui allait arriver.

—Quoi! vous saviez? mais qui donc...

—Oh! madame! répondit Penautier en s'inclinant, je suis un peu d'église, moi, et lorsque j'ai intérêt à savoir quelque chose...

—Eh bien?

—Je le sais toujours: un secret est une denrée qui cherche tout naturellement un acheteur.

La marquise regarda fixement le financier.

—Et vous aviez intérêt à acheter le nôtre?

Penautier salua en signe d'affirmation.

—Tout ce qui regarde ce cher chevalier, dit-il, me touche au plus haut point; je suis navré, madame, de voir un homme de son mérite végéter obscurément dans un état de fortune précaire et ambigu, quand la tendresse qu'il a su inspirer devrait certainement l'élever au premier rang.

M. de Sainte-Croix ne m'a rien demandé; partant, je n'ai rien pu lui offrir; et vous l'avez vu, c'est un peu malgré lui, c'est presque à son insu que j'ai eu le bonheur de vous prêter assistance aujourd'hui.

Cependant, j'ai toujours rêvé que le chevalier me devrait un grand état dans le monde.

—Et qu'exigeriez vous en échange? demanda la marquise.

—Oh! peu de chose, un traité d'alliance offensive et défensive entre vous, lui et moi.

La marquise tendit ses belles mains au financier.

—Signez-le donc, dit-elle en souriant; M. de Sainte-Croix ne me désavouera pas.

Penautier mit galamment ses lèvres sur les doigts effilés de la jeune femme.

Le carrosse, à ce moment, s'arrêtait devant laporte de l'hôtel de Brinvilliers. Un homme attendait sous le porche.

Cet homme était encore tout haletant et tout couvert de la boue d'une longue course.

La marquise le reconnut.

—La Chaussée! s'écria-t-elle.

Le valet, sans mot dire, lui tendit un mouchoir.

Madame de Brinvilliers le déploya d'une main fébrile.

—Sainte-Croix à la Bastille! s'écria-t-elle.

—Rassurez-vous, madame, dit Penautier, nous l'en tirerons.

La marquise descendit, et la porte s'ouvrit devant elle.

Elle en allait franchir le seuil, quand, se retournant:

—Un mot encore, fit-elle à Penautier.

Le financier se pencha hors de la voiture.

—Vous qui connaissez tout, poursuivit la marquise, dites-moi donc qui avait vendu à mon père et le secret de notre retraite et celui de nos rendez-vous?

—Celui-là s'appelle Hanyvel de Saint-Laurent, répondit Penautier.

—Merci, fit la marquise, je n'oublierai ni le nom ni l'homme.

Minuit sonnait à toutes les paroisses de Paris quand la sentinelle placée devant le poste extérieur qui flanquait le premier pont-levis de la Bastille, reconnut le carrosse où Sainte-Croix avait été jeté sous la garde de deux sergents.

A son appel, un bas officier sortit du corps-de-garde, escorté d'un soldat qui portait une lanterne, et vint s'aboucher avec Desgrais.

L'exempt échangea rapidement quelques mots avec lui, puis le carrosse pénétra dans l'intérieur de la forteresse.

Un autre soldat s'en fut quérir monsieur le lieutenant du gouverneur, qui arriva à moitié endormi, se détirant les bras et maugréant contre le fâcheux assez mal avisé pour se faire mettre en prison à une heure aussi avancée de la nuit.

M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur de la forteresse royale, ne se dérangeait que pour des prisonniers d'importance.

On fit descendre Sainte-Croix, que les agents conduisirent au greffe; Desgrais exhiba sa lettre de cachet;

—Peuh! fit le lieutenant en la parcourant du regard, un simple capitaine au régiment de Tracy! prisonnier de quatrième catégorie! Sa Majesté y met du sien; nous regorgeons de ces espèces.

—Que voulez-vous, monsieur le lieutenant! dit Desgrais, on arrête ce qu'on peut.

Le lieutenant prit une plume en rechignant et écrivit sur le livre d'écrou:

«Ce jourd'hui 25 novembre 1665, à minuit, le sieur Guadin de Sainte-Croix est entré à la Bastille par ordre du roi et à la requête du sieur Dreux d'Aubray, lieutenant civil. Le sieur Sainte-Croix avait sur lui...»

—Combien avez-vous sur vous? demanda le lieutenant au prisonnier.

—Il y a deux heures, répondit Sainte-Croix, j'avais quelques milliers de pistoles; pour le présent, voici ce qui me reste.

Et il déposa sur la table une douzaine de louis.

—Avez-vous des bijoux? poursuivit le lieutenant.

—Ces deux bagues et cette montre.

—Donnez.

—Puis le lieutenant continua de libeller la formule ordinaire:

«... Le sieur Guadin de Sainte-Croix, n'ayant d'autres effets sur lui, a signé sa dite entrée jour, mois et an que dessus.»

Pendant que Sainte-Croix signait, le lieutenant se disait à lui-même:

—Où diable vais-je mettre cet importun? toutes nos chambres sont occupées, et je ne puis décemment donner à un petit officier de fortune un des appartements réservés aux prisonniers de première classe.

Il appela alors un guichetier et lui demanda à voix basse:

—Qu'avons-nous de libre en ce moment pour ce nouvel hôte?

—Rien, monsieur, répondit le guichetier.

—Alors, mettez-moi celui-ci avec un autre prisonnier: la société lui fera plaisir.

Le guichetier ordonna à Sainte-Croix de le suivre, et, après de nombreux détours à travers desescaliers ténébreux et des corridors froids et humides, il ouvrit une porte dont le bois disparaissait entièrement sous un arsenal de verrous.

Sainte-Croix fut poussé par lui à l'intérieur, puis les verrous grincèrent et la porte se referma.

Un instant, il demeura immobile sur le seuil; il écoutait avec une anxiété affreuse les pas lourds du guichetier qui se perdaient dans l'éloignement.

Il était comme étourdi sous le coup qui venait de l'atteindre, et une inexprimable angoisse lui serrait le cœur.

Quel sort l'attendait? Quel serait le terme de sa captivité? Était-il destiné à voir ses cheveux blanchir dans cette forteresse de la tyrannie? Entré jeune homme, n'en sortirait-il pas vieillard, et même en sortirait-il jamais? Comme aux portes de l'enfer de Dante, aux portes de la Bastille, les infortunés qui entraient devaient laisser toute espérance.

Lorsque tout bruit eut cessé, lorsque Sainte-Croix put se croire seul et pour jamais peut-être séparé du reste des vivant, il songea à explorer sa prison.

Pour se guider, il n'avait d'autre lueur que celled'un pâle rayon de lune qui faisait sa trouée à travers une fenêtre étroite, percée à six pieds du sol et ornée d'un appareil formidable de grilles et de verrous.

Toute la lumière tombait en plein sur une mauvaise couche placée en un coin et laissait dans l'obscurité la plus complète tout le reste du cachot.

Sainte-Croix se dirigea vers ce grabat, en chancelant comme un homme pris de vin, et s'y laissa tomber avec une explosion de désespoir qui se traduisit en cris et en sanglots.

Par un de ces retours soudains qui suivent presque toujours les grandes catastrophes, il revoyait en un instant, comme dans un miroir fidèle, toute sa vie passée.

Tous les souvenirs heureux de son existence se présentaient en foule à sa mémoire et lui faisaient plus rudement sentir son malheur présent.

Il cherchait à se rappeler les moindres détails de cette soirée qu'il venait de passer près de la marquise, il croyait entendre encore à son oreille cette voix argentine, murmurant des paroles d'amour. N'était-ce pas de longues années de bonheur qu'il venait de perdre!

Avec tous ces souvenirs, sa colère montait terrible, effrayante; il s'était rué sur le lit comme une bête fauve, en poussant de ces rugissements qui semblent n'appartenir à aucune poitrine humaine,—note suprême de la fureur à cet instant où il faut que le cœur éclate ou se brise.

Il maudissait ces hommes qui, pour le plonger vivant dans une tombe, l'étaient venus arracher à sa vie libre et joyeuse: il blasphémait Dieu qui voyait et souffrait de tels crimes; enfin, il appela à son aide une puissance quelle qu'elle fût, offrant son âme et sa vie en échange d'un jour, d'une heure de liberté et de vengeance.

—Je t'attends et j'accepte, dit une voix étrange, tout près du prisonnier.

Pâle, l'œil hagard, les cheveux hérissés de terreur, le chevalier se dressa sur son lit.

Dans le cercle lumineux dessiné par la fenêtre, un homme, vêtu d'un pourpoint noir en lambeaux, était debout.

Lentement, par un acheminement presque insensible, il s'approchait du grabat. Il était hâve et maigre; ses cheveux longs retombaient sur ses épaules; sa barbe inculte se hérissait autour de ses pommettes saillantes, une lueur phosphorescentebrûlait sous ses épais sourcils, et la lumière bleuâtre de la lune faisait comme une auréole autour de son front ravagé.

A cette apparition étrange le chevalier se signa instinctivement.

Les bûchers des derniers sorciers juridiquement brûlés pour avoir évoqué lemalin, fumaient encore à cette époque; le nom de certains d'entre eux se lisait incrusté dans les murs de plus d'un cachot de la Bastille; on croyait au diable, et le chevalier n'était pas éloigné de penser qu'il se trouvait en présence de l'esprit des ténèbres.

Homme ou fantôme, l'apparition avançait toujours, et Sainte-Croix sentait une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux et ses dents claquaient de terreur.

Machinalement sa main cherchait son épée à sa place habituelle, mais on lui avait enlevé son épée.

Enfin, il comprit que l'être étrange allait le toucher.

—Maudit, que me veux-tu? demanda-t-il d'une voix étranglée par la peur.

—N'as-tu pas, dit l'apparition, n'as-tu pas demandé le secours d'une puissance quelle qu'elle fût? Tu as appelé, me voici.

—Qui donc es-tu!

—Pour toi, jeune homme, si tu le veux, je serai la vengeance.

—Certes, je le veux, au prix même de tout mon sang et de ma damnation éternelle; mais encore faut-il que je sache quel est celui qui me parle ainsi.

—Eh bien, je suis comme toi un hôte de la Bastille; je suis ton compagnon de captivité.

Voici dix ans bientôt que je compte une à une les heures dans ce cachot où tu n'es, toi, que depuis quelques minutes...

Sainte-Croix, à ces mots, eut un geste de découragement. Il était rassuré, il rougissait presque de sa frayeur, mais l'espérance insensée qui un instant avait fait battre son cœur lui échappait.

—Mais alors, interrompit-il, à quoi bon me parler de vengeance? Vous qui n'avez rien pu pour vous-même, que pourrez-vous pour moi?

—Tu es impatient, dit l'étranger; tu ne m'as pas encore laissé te dire mon nom.

—Il est à croire qu'il ne m'apprendrait pas grand'chose.

Le sinistre vieillard eut un pâle sourire.

—Peut-être, reprit-il. Je suis l'Italien Exili.

Plus épouvanté que lorsqu'il croyait avoir affaire à Satan en personne, Sainte-Croix se laissa retomber sur le grabat. La vision infernale disparaissait, mais elle faisait place à une réalité plus effroyable encore.

C'est que ce nom d'Exili était affreusement célèbre en Italie et en France. Pour tous, il était le synonyme de meurtre et de poison. Depuis vingt-cinq ans, il était écrit en lettres de sang dans toutes les cours de l'Europe.

Disciple de René et de la Tophana, héritier des secrets mortels des Médicis et des Borgia, Exili, le terrible empoisonneur, avait depuis longtemps dépassé les forfaits de ces implacables meurtriers.

Jeune encore, il avait tenu à Florence boutique de poison.

Un héritage se faisait-il trop longtemps attendre? Voulait-on tirer d'une injure une lâche et ténébreuse vengeance? On s'adressait à Exili; aux uns il vendait la mort de leurs parents; aux autres, la mort de leurs ennemis.

Plus tard, à Rome, il avait mis sa science au service de madame Olympia, et pendant plusieurs années il avait semé la mort et l'effroi dans laville éternelle, frappant au hasard, aveugle et implacable comme le destin, lorsqu'il s'agissait d'obéir à sa terrible protectrice.

Ainsi avaient péri plus de cent cinquante personnes des plus nobles familles, le peuple le disait, du moins; et c'est en se signant qu'il prononçait tout bas le nom d'Exili.

Chassé d'Italie bien plus par la haine des peuples que par la haine des gouvernements, l'empoisonneur était venu s'établir en France, mais déjà sa terrible renommée l'y avait précédé.

On ne lui laissa pas le temps d'exercer sa science funeste. Suspect à l'autorité il disparut un beau jour, sans que l'on sût ce qu'il était devenu.

Il avait été arrêté et jeté à la Bastille, sans doute pour la vie.

Sainte-Croix savait tout cela, et pourquoi à ce nom d'Exili il sentit courir dans ses veines un nouveau frisson.

Il ne savait que trop quelle arme terrible pouvait mettre entre ses mains l'homme qui avait été l'instrument des vengeances de madame Olympia. Mais si grande que fût sa haine, il n'était point encore arrivé à ce point suprême où l'homme peut regarder en face les plus grands crimes.

C'est avec une réelle colère qu'il se dressa sur son lit. Étendant les mains en avant comme pour conjurer un danger:

—Retire-toi, démon, s'écria-l-il, retire-toi!

—Et tu dis que tu veux te venger, murmura Exili d'une voix méprisante. Pauvre fou! un jour viendra où, las de souffrir, tu voudras à la fois la liberté et des armes pour rentrer dans la mêlée du monde.

Ce jour-là, tu viendras à moi, et c'est à genoux que tu me demanderas de venir à ton secours et de te tendre la main.

—Jamais! répondit avec horreur le chevalier, jamais!

Exili se retira sans bruit comme il était venu, et, dans l'obscurité, regagna sa couchette, laissant le jeune homme en proie aux plus sombres pensées.

C'est avec une invincible horreur que le lendemain, au jour, Sainte-Croix se retrouva en présence de son terrible compagnon.

Il conjura le geôlier de le changer de chambre; mais le geôlier lui répondit qu'en ce moment il y avait presse à la Bastille et que d'ailleurs on n'avait pas l'habitude de se soumettre à tous les caprices des prisonniers.

Sainte-Croix dut en prendre son parti.

D'ailleurs, sa répugnance pour son compagnon de captivité ne devait pas être de longue durée: le maître habile venait de trouver un digne écolier.

Sainte-Croix, avec son fatal caractère, assemblage de bien et de mal, de qualités et de vices, ne tarda pas à s'éprendre d'admiration pour cet homme étrange que son mauvais génie avait jeté sur sa route.

Et cette admiration s'explique facilement.

Exili n'était pas de ces empoisonneurs vulgaires dont la science consiste à donner brutalement la mort.

C'était un homme supérieur dans toute la force du terme; s'il eût appliqué au bien le rare génie que lui avait donné le Créateur, nul doute qu'il n'eût pris place parmi les bienfaiteurs de l'humanité et qu'il n'eût attaché son nom à quelqu'une de ces découvertes qui illustrent un siècle.

Penseur, philosophe, investigateur, il avait tout vu, tout étudié; sa prodigieuse mémoire était comme un vaste répertoire de toutes les sciences que Sainte-Croix pouvait interroger sans cesse et qu'il ne trouvait jamais en défaut.

Mais surtout et avant tout, Exili était un grand artiste en poisons.

Du meurtre il en avait fait un art. Dépositaire de secrets terribles, il avait voulu trouver des secrets nouveaux; et, sans relâche, sans trêve, il avait poursuivi ses travaux et ses expériences.

Il en était arrivé à soumettre la mort à des règles fixes et positives; en sorte que l'intérêt n'était plus son mobile, mais bien un irrésistible besoin d'expérimentation.

—C'est surtout lorsqu'il lui arrivait de causer de cette science fatale que Sainte-Croix écoutait avec une religieuse terreur.

—Que d'autres, disait Exili, le visage rayonnant d'orgueil et la voix inspirée, que d'autres s'épuisent à chercher le secret de la vie, ils ne le trouveront pas, et moi j'ai trouvé le secret de la mort.

—Hélas! murmura Sainte-Croix, où cela vous a-t-il conduit?

—A égaler Dieu, répondit le sombre alchimiste du néant. Dieu a conservé pour la puissance divine la création, la vie; aux hommes il a abandonné la destruction, la mort. Ne comprends-tu donc pas qu'en détruisant j'égale la divinité?

Et, comme le chevalier faisait un geste de doute, Exili continuait:

—Ne suis-je pas tout-puissant d'ailleurs, moi qui tiens la vie de tous dans ma main, moi qui peux frapper comme la foudre?

Quel est le roi dont le pouvoir égale le mien?

Un jour vint enfin où Sainte-Croix osa avouer à Exili que lui aussi s'était occupé de la science des poisons; il raconta ses précédentes expériences.

Son compagnon se prit à sourire.

—Vous en êtes encore, lui dit-il, aux premières, aux plus vulgaires notions de l'art.

Vingt années de travaux assidus vous mettraient à peine sur la voie de la science véritable, de cette science que se sont transmise tous les grands artistes de l'Italie; parce que leurs secrets, voyez-vous, sont de ceux qui ne se divulguent pas, mais que chaque maître lègue mystérieusement à un élève favori longtemps éprouvé.

—Voulez-vous, s'écria Sainte-Croix, que je sois cet élève?

L'Italien hocha la tête d'un air indécis.

—Nous ne nous connaissons pas assez, dit-il; qui me répond que vous en êtes digne?

—Mon passé. Je suis jeune encore, mais j'ai déjà beaucoup souffert.

—Je ne vois pourtant pas, reprit Exili, ce qui a pu vous manquer dans la vie: vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes beau, vous devez être aimé.

—Il m'a manqué un nom, interrompit Sainte-Croix, et Dieu m'avait mis l'orgueil au cœur.

Une satanique satisfaction illumina le visage d'Exili.

—L'orgueil! murmura-t-il, très bien; nous ferons quelque chose de vous, chevalier; mais, continuez, de grâce, car c'est dans le passé que je lis l'avenir.

—Tout le monde me croit de race à Paris ou feint de le croire; mon courage et mon épée m'ont du moins valu cela.

J'appartiens tout simplement à une de ces familles dont l'obscurité cache mal la misère. Mon père était un artisan. Il eût voulu en faire autant de moi sans doute; mais j'avais à peine le sentiment des choses de ce monde, que déjà la fièvre d'orgueil me tenait.

J'étais alors ambitieux d'argent, d'amusements et de parures: la vue d'un ruban, le bruit d'unverre, le choc des dés, le sourire d'une grande dame, tout cela emplissait mon esprit précoce d'aspirations vagues et insensées.

Aussi, à l'heure où les enfants des pauvres pâtissent encore à l'atelier ou sur les bancs de l'école, j'avais déserté l'un et l'autre pour le cabaret, la salle d'armes et le tripot.

J'y acquis, en compagnie de tout ce que Montauban comptait de bretteurs et d'intrigantes, cette sûreté de coup d'œil, cette prestesse de main et ce bonheur au jeu qui m'ont rarement abandonné.

Mais mon père en mourut.

Je pleurai mon père.

—On n'est pas parfait dans un âge aussi tendre, interrompit Exili.

Le chevalier continua:

—J'avais seize ans lorsqu'une déplorable affaire,—homme tué ou fille séduite, je ne sais plus au juste,—me força de quitter le Languedoc.

Paris est le soleil autour duquel gravitent tous les satellites de ma trempe. Je vins à Paris.

Seulement, comme pour me faire ouvrir les portes du monde dans lequel je voulais entrer, il me fallait un nom, un titre, de la fortune, je m'appelai lechevalier Guadin de Sainte-Croix et les poches des niais me fournirent des subsides.

J'eus des duels. On ne s'appelle pas impunément le chevalier de Sainte-Croix.

Un gentilhomme de Beauvoisis trouva un jour mauvais que ses pistoles passassent si facilement de son escarcelle dans la mienne; il me le dit en termes de fort mauvais goût, et alla même jusqu'à mettre en doute la légitimité de mon titre.

Je le priai de venir faire avec moi un tour derrière les Chartreux... et il ne douta plus.

—Vous l'aviez convaincu? demanda Exili.

—Je l'avais tué. Malheureusement l'affaire fit du bruit.

La famille réclama, et comme je ne voulais pas avoir maille à partir avec messieurs de la prévôté et du point d'honneur, je m'en fus à Compiègne recommencer une idylle de M. de Racan.

J'y vivais caché chez un mien ami, fripon retiré, qui s'était fait hôtelier pour ne point changer d'état, quand il m'arriva la principale aventure de ma vie.

—Comment se nommait cette aventure? interrogea Exili.

Elle se nommait Marie-Madeleine d'Aubray; elleavait seize ans, j'en avais dix-huit, c'était une délicieuse enfant qui est devenue une femme ravissante.

Le hasard nous mit en présence dans un sentier perdu au fond des grands bois qui entouraient le château d'Offemont, où son père, le lieutenant civil, était venu vers cet automne se délasser des troubles politiques et de ses importants travaux.

Madeleine portait au cœur un de ces besoins effrénés de tendresse que la femme voue à Dieu quand il ne se rencontre pas un homme pour les voler au créateur.

Nous nous aimâmes...

C'est là un de ces souvenirs que le plus insoucieux des aventuriers conserve précieusement pour en rafraîchir son existence brûlante.

Pour me rapprocher d'elle, je franchissais chaque nuit les murs du parc, et je m'introduisais furtivement dans le vieux manoir d'Offemont, dont ma maîtresse avait su faire pour moi un paradis caché à tous les yeux.

M. Dreux d'Aubray était retourné à Paris, où l'appelaient les devoirs de sa charge, laissant sous la garde d'une vieille gouvernante sa fille chérie, dont les langueurs avaient besoin du grand air libre des forêts.

Notre ivresse dura peu.

Le lieutenant civil revint,—et Madeleine était enceinte.

Ce qu'il fallut à la jeune fille de soins, de ruses, de courage pour cacher à l'œil vigilant d'un père la faute que celui-ci eût punie comme un crime, vous le comprendrez quand vous saurez que le caractère de ma maîtresse partage cette indomptable énergie dont la prison seule a pu me priver.

Elle accoucha la nuit, seule, sans appui, sans aide, à quelques pas du lit où dormait M. Dreux d'Aubray, l'inflexible vieillard.

Cette nuit-là, j'errais dans le parc. Tout à coup, une femme, écrasée par la douleur, par la crainte, par le remords, se traîna jusqu'à moi, à travers les massifs, et me mit un enfant dans les bras.

Les chiens de garde hurlaient et les valets commençaient à s'agiter dans le château. Je m'élançai dans la campagne emportant mon fardeau.

Au jour, continua Sainte-Croix, je frappais à la porte d'une métairie isolée, sur la route de Beauvais, et la femme du métayer prêtait le sein à mon fils,—car j'avais un fils.

—Sur la route de Beauvais, dites-vous? interrompit Exili, qui, depuis quelque temps, semblait prêter au récit du chevalier une inexprimable attention.

Absorbé par ses souvenirs, Sainte-Croix ne répondit pas à l'interruption de l'Italien.

—J'étais là, poursuivit-il, je regardais l'enfant, je songeais à la mère, quand un bruit d'armes et de chevaux sonna sur la route.

Des cavaliers de la maréchaussée se dirigeaient à franc étrier vers la métairie.

M. Dreux d'Aubray avait-il découvert notre secret et son déshonneur, ou bien ma présence dans le pays avait-elle été signalée aux gens du roi? C'est ce que j'ignorais alors.

Toujours est-il qu'affolé par la terreur présente et par les émotions de la nuit, je jetai sur une table tout l'or que je portais sur moi, et, ouvrant la fenêtre, je sautai dans le petit jardin qui s'étendait derrière la maison et gagnai en un instant les bois où je trouvai un asile.

Deux jours après, le lieutenant civil avait emmené sa fille à Paris et j'endossais la casaque des cadets du régiment de Tracy.

Exili fixa sur son compagnon un regard pénétrant.

—N'êtes-vous jamais revenu à la métairie, lui demanda-t-il, et ne savez-vous pas ce qu'est devenu votre fils?

—La guerre m'avait pris tout entier, comme m'avait pris l'amour, comme m'avait pris le plaisir.

Pendant dix ans je me battis en Espagne, dans le Piémont, dans les Flandres, partout où l'on se battait, et je défie tous ceux qui m'ont pu voir à l'œuvre d'avancer que le chevalier de Sainte-Croix n'a pas fait vaillamment son devoir de soldat.

Quand je revins en France, j'étais capitaine. Il ne me restait de cette équipée de ma jeunesse qu'un vague désir de savoir...

Je me rendis à la métairie de la route de Beauvais. Là, on m'apprit que l'enfant oublié par un inconnu, dix ans auparavant, avait été allaité par la fermière tant qu'avait duré l'or laissé par celui qu'on croyait son père.

Les métayers n'étaient point riches; l'enfant était une charge pour eux; ils avaient voulu s'en débarrasser, et ils songeaient déjà à le déposer dans l'un de ces asiles ouverts par la pitié, quand un jour, un voyageur, dont on ne pouvait m'apprendre ni le nom, ni l'état, s'était offert à en prendre soin.

L'enfant lui avait donc été cédé, et il était parti.

Mais s'il ne m'était pas donné de retrouver mon fils, je devais, quelques mois plus tard, me rencontrer face à face avec la mère.

Pendant la dernière campagne de Flandres, je m'étais lié avec un gentilhomme d'excellente maison et du plus charmant caractère.

La guerre terminée, nous nous retrouvâmes à Paris.

J'étais pauvre, il était riche.

Il m'offrit à la fois sa bourse et ses services; je n'avais pas de raison pour refuser. Mon joyeux compagnon d'armes était marié.

Il me proposa de me présenter à sa jeune femme; j'acceptai, et, jugez de ma surprise, Marie-Madeleine d'Aubray était devenue madame la marquise de Brinvilliers.

Le marquis menait grand train; il se ruinait un peu, je crois. Il m'offrit de l'y aider, et je vins habiter son hôtel.

La passion sommeillait en moi; la vue de la marquise suffit pour la réveiller plus forte et plus impétueuse que jamais.

Madeleine n'aimait plus son mari, et celui-ci,d'humeur accommodante et facile, laissait à la marquise la liberté dont lui-même voulait profiter.

Que vous dirai-je? Madeleine était belle et l'âge n'avait point éteint en moi la tempête des désirs à peine assouvis; nos années de séparation s'oublièrent dans un baiser.

De son rôle d'auditeur attentif, Exili en revint à celui d'interrogateur presque soupçonneux.

—La marquise, demanda-t-il, avait-elle quelques nouvelles de son enfant, quelques indices qui aient pu la mettre sur sa trace, quelque chose enfin qui ait pu guider ses recherches? Car elle avait fait des recherches, n'est-il pas vrai, chevalier? Une mère doit avoir souci de son fils, enlevé ou perdu.

—Madeleine, répondit le chevalier, non sans quelque embarras, avait l'intime persuasion que j'avais emporté son fils, et qu'il avait été élevé près de moi.

Son désespoir fut immense quand il lui fallut apprendre la vérité; aujourd'hui encore, la perte de cet enfant est le seul nuage de nos amours.

—Vous lui avez donc dit la vérité?

—Tout entière.

—Pourquoi, adroit comme vous paraissez l'être, n'ayez-vous pas cherché à tromper ses regrets, en lui affirmant, par exemple, que son enfant était mort entre vos bras quelques minutes après sa naissance?

—Je ne puis mentir à Madeleine, répondit gravement Sainte-Croix.

Son compagnon sembla de nouveau s'absorber dans une contemplation muette qui lui servait tout bonnement à déguiser ses réflexions.

Le récit du chevalier touchait à sa fin.

—Nous nous livrions sans contrainte, continua-t-il, à toutes les joies d'une passion que rien ne semblait devoir troubler.

M. le marquis de Brinvilliers s'occupait peu de nous; commensal du logis, j'y avais remplacé le maître, et nous pouvions tous les jours, à toute heure, sans dangers, abrités par son insouciance, nous enivrer de voluptés, quand le soupçon entra dans notre intérieur sous la figure du lieutenant civil.

C'est un terrible gentilhomme que M. Dreux d'Aubray, et nous aurons plus d'un compte à régler ensemble.

Le marquis avait fermé les yeux; M. d'Aubray les lui ouvrit par force. Par ses soins, par ses déclamations tyranniques, par ses violences même, je dus quitter l'hôtel.

Nous n'avions pas pourtant renoncé à nous voir, et j'avais découvert un nid discret et mystérieux pour y cacher nos amours.

Servi par je ne sais quel démon, le lieutenant civil parvint à découvrir notre retraite.

Il avait deux fils, pourtant, et ces deux fils portent l'épée!...

L'arbitraire lui parut une arme plus sûre pour nous atteindre. Muni d'une lettre de cachet, entouré de suppôts de police, il fit un jour irruption dans notre bonheur, et les portes de cette prison se refermèrent sur moi.

Oh! mais j'en sortirai un jour, dussè-je user ma vie à l'œuvre de délivrance.

Rentré dans le monde des vivants, oh! j'en ferai sortir cet homme et ses fils. Ils ont répudié l'épée pour me frapper, ce n'est pas par l'épée que j'assurerai ma vengeance!

Voilà pourquoi, Exili, je me suis donné à vous, voilà pourquoi la réflexion m'a rendu fort contre les folles terreurs, contre de stupides scrupules; voilà pourquoi, enfin, il me faut votre science, car votre science tue.

Elève ou complice, prenez-moi, ni l'un ni l'autre ne failliront à la tâche.

Pour toute réponse, l'Italien se leva et marcha droit au mur contre lequel s'étendait sa couchette.

Sous la pression de sa main, une large pierre tourna dans son alvéole et démasqua aux yeux étonnés de Sainte-Croix une cavité profonde dans laquelle se trouvaient rangés, comme dans une armoire, quelques cornues, des alambics, divers récipients de grès ou de verre, des pots renfermant des substances inconnues, des fioles pleines d'une liqueur mystérieuse, un petit tas de charbon et un réchaud.

Il apporta silencieusement ce réchaud au milieu du cachot et alluma le charbon.

Puis, répondant à l'interrogatoire muet de son compagnon:

—Les gens qui ont besoin de moi, dit-il, et il y en a qui touchent au trône, ne m'ont laissé ici manquer de rien. C'est par eux et pour eux que j'ai improvisé ce laboratoire.

Il y a ici, ne vous en déplaise, de quoi satisfaire toutes les ambitions et assurer toutes les vengeances. Jusqu'alors, je n'avais eu à mes côtés quedes compagnons,—ceux-là sont morts,—il me fallait un disciple.

Sainte-Croix interrogea anxieusement Exili des yeux.

—Oui, reprit l'Italien, ils sont tous morts; l'air de ce cachot est fatal; le médecin de la Bastille a assisté, impuissant, à leur agonie, et c'est à peine si à ces maladies étranges il a pu assigner un nom.

Mais pour toi, nul danger, mes espérances te sauvegardent; le démon de l'orgueil t'a envoyé ici, il ne pouvait me donner meilleur disciple.

Sois l'héritier de mes secrets, sois le ministre de mes haines; à toi cette science fatale. Si nous sortons ensemble, nous dominerons ensemble, si tu sors seul, tu me vengeras. Et maintenant, à l'œuvre, mon élève!

Ils travaillèrent longtemps, les sombres alchimistes! Une année entière les vit penchés sur le creuset où s'élaborait le grand œuvre des poisons.

Sainte-Croix, désormais tout acquis à l'Italien, et converti au meurtre plus encore par la violence de ses ressentiments et de son caractère que par les déclamations vertigineuses et les paradoxes infâmes de son compagnon, Sainte-Croix, disons-nous, s'était jeté à corps perdu dans cette science du crime.

Il y apportait cette passion que nous lui avons vu mettre au service des actes les moins importants de sa vie, et cette passion s'aiguillonnait encore, dans les circonstances actuelles, de toute la fureur de sa haine pour ceux qu'il accusait de l'avoir enlevé à son monde d'aventures, de plaisirset d'amours, de toutes les angoisses d'une captivité dont la durée menaçait de devenir éternelle.

La Bastille s'était refermée sur un homme médiocrement dangereux; elle devait se rouvrir sur un véritable fléau.

Le chevalier s'était, du reste, toujours senti entraîné vers les mystères de la toxicologie. Sans but avoué, sans projets déterminés, par séduction et par caprice, il avait cherché à approfondir et à s'approprier les secrets de cet art qui fut la grande occupation de cette partie du dix-septième siècle.

Jugez quelle ardeur il dut apporter, quels progrès il dut faire, sous un maître tel qu'Exili, et avec la pensée d'associer à ses vengeances le résultat de ses travaux.

L'Italien était merveilleusement doué pour enseigner; sa parole avait un éclat qu'on eut cru dérobé aux flammes du royaume infernal, une sauvage éloquence dont les prédications desilluminésdes Cévennes allaient nous donner des modèles, et je ne sais quelle logique implacable qui divinisait l'assassinat en l'assimilant à la justice.

Nous n'hésitons pas à le déclarer, et l'histoire l'a enregistré avant nous, Exili était un empoisonneur degénie, si toutefois le nom de cette faculté sublime peut être appliqué à tout ce qui n'émane pas d'en haut, à tout ce qui ne s'exerce pas au profit de l'humanité.

C'était une de ces anomalies terribles comme les fastes criminels n'en ont fourni que trop à l'échafaud, depuis Cardillac jusqu'à Papavoine et Eliçabide.

Possédé de la rage de la destruction, comme cesthugsde l'Inde qui croient, en étranglant, bien mériter de leurs sanglantes idoles, il avait consacré toute son existence à la combinaison de substances vénéneuses et les avait réduites à une formule d'une effrayante simplicité.

—Je n'ai qu'un poison, disait-il souvent à Sainte-Croix, mais il est composé de tous les autres, et voici trente ans que je travaille à le perfectionner.

Ses effets sont certains. Seulement, ils varient selon la dose et suivant lesujet.

Administré dans une proportion mathématiquement réglée, il peut mettre des mois, des années à agir; quelques grains mis en plus, quelques gouttes ajoutées, et voilà une tombe ouverte aussi instantanément que par le couteau qui troue une poitrine, que par la balle qui frappe au cœur, quepar la foudre qui brûle, qui broie, qui pulvérise!...

Ce poison-là revêt toutes les formes, s'attaque à tous les organes, déjoue toutes investigations.

Ouvrez les cadavres qu'il fait, nul désordre ne décèlera sa présence, et souvent une maladie imaginaire deviendra sa complice.

Les Borgia, ces grands artistes, ont légué à ceux qui m'ont précédé ces secrets qui se perdraient, sans doute, dans l'avenir, si tu n'étais pas là pour les recueillir et les employer.

Mais les Borgia n'étaient que des enfants auprès des grandes choses que je rêve. Nous sommes destinés, l'un et l'autre, à reculer jusqu'aux dernières limites du possible le domaine des phénomènes toxiques.

Rendre mortel un fruit, un breuvage, un gant, une fleur, tout ce qui s'ingère, se touche ou se respire, niaiseries tout au plus dignes du Florentin René, le chimiste élémentaire de la reine Catherine! Il me faut l'idéal.

J'ai déjà découvert le narcotique, qui est l'image de la mort; je veux trouver le poison qui soit l'image de la vie, le poison invisible et impalpable qui corrompt l'air, qui tue à distance, qui peut,décentralisant son action, sacrifier aussi bien un peuple qu'un homme...

La satisfaction la plus absolue de toutes les passions qui dévorent l'humanité est dans la découverte de ce poison, mon fils, et il ne faudrait pas chercher ailleurs la pierre philosophale et le moyen de faire de l'or, à la poursuite desquels toutes les générations ont usé leur corps et perdu leur âme.

Le chevalier écoutait avec avidité ces divagations insensées.

Pourtant les jours se succédaient sans apporter de changement à son sort. Aucun bruit du dehors n'arrivait jusqu'à lui; rien ne lui annonçait la liberté prochaine; nulle nouvelle que sa maîtresse ou ses amis s'employassent en sa faveur, ne transperçait la quadruple enceinte de la forteresse pour relever son abattement par l'espérance.

Des amis? en avait-il donc d'autres que des compagnons de plaisirs, insouciants de lui comme il l'avait toujours été d'eux-mêmes, et la maîtresse qui, pour se livrer à ses caresses, avait trompé père et mari, ne pouvait-elle pas se montrer d'aussi facile composition à l'endroit de son souvenir?

Oh! quand Sainte-Croix songeait à tout cela,c'était dans le cachot d'effroyables tempêtes de douleur, de colère et de désespoir.

Les noms de Madeleine et du lieutenant civil retentissaient dans les sanglots, les cris et les imprécations.

Le prisonnier se tordait sous des accès de folie furieuse, les cheveux hérissés, l'écume aux lèvres, meurtrissant ses poings aux barreaux ou menaçant de se briser la tête contre la muraille.

Puis il retombait sur sa couchette, dompté, anéanti—et il pleurait—il pleurait, lui, l'aventurier jadis cuirassé contre toutes les émotions, lui qui avait abandonné sans remords son enfant au hasard, lui qui avait pu contempler d'un œil sec les larmes de sa mère!

Cependant Exili poursuivait avec calme:

—Pour que l'empoisonnement passe à l'état d'art et soit légitime comme tel, il a impérieusement besoin de l'impunité.

Je n'entends pas parler ici de cette impunité mesquine qui résulte de la faiblesse des hommes, de leur impuissance à châtier, de l'ignorance ou de l'oubli de la justice.

René le Florentin est mort tranquillement dans son lit. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que leBéarnais lui avait pardonné la pomme de senteur de Jeanne d'Albret et les gants parfumés de madame de Sauves?...

Mais la culpabilité de René était connue, et le peuple maudit sa mémoire.

Le pape Alexandre VI ne l'a pas eue, lui, cette impunité; le vieux démon s'est laissé prendre à son propre piège; il a tenu, sous sa vigne de Saint-Jean-de-Latran, compagnie dans le trépas aux cardinaux qu'il avait conviés à souper, et madame Olympia a été inquiétée à Rome.

Moi-même je suis à la Bastille.—Pourquoi?—Parce que, à tous, il restait quelque chose à apprendre.

Crois-tu, par exemple, que, s'ils avaient possédé le secret que je cherche, René aurait eu besoin de la pomme et des gants qui l'ont décrété d'infamie, et Borgia du vin d'Orviéto qui l'a envoyé dans l'autre monde.

Crois-tu que la populace romaine poursuivrait de boue et de pierres le carrosse de ma protectrice, et que le nom de ton compagnon serait par toute l'Europe un symbole d'horreur et d'effroi?

O mon élève, ô mon fils! l'impunité que je veux pour nous est celle qui s'étend au delà du tombeau,et qui, après nous avoir faits puissants, riches, aimés, honorés dans la vie, nous laissera publiquement estimés dans la mort où nous serons venus escortés des regrets universels.

Voilà ce qui est vraiment digne de nous et ce qui nous fera dominer de toute la hauteur d'une perversité sublime cette misérable foule que nous aurons trompée et dont nous pourrons rire au fond du cercueil!

Sous ces paroles Sainte-Croix se relevait et se remettait à l'étude.

Les deux compagnons n'étaient nullement dérangés dans leurs travaux et leurs expériences.

Exili passait à la Bastille pour un prisonnier débonnaire, d'intelligence quelque peu fêlée, mais sans velléité d'évasion ou de révolte.

D'aucuns protecteurs de haut lieu, et qui recouraient parfois à ses services, avaient, d'ailleurs recommandé que l'on se bornât à le garder soigneusement, sans s'occuper outre mesure de ce qu'il pouvait faire, et le geôlier, auquel il abandonnait volontiers sa ration de vin et dont il avait acheté les bonnes grâces en le guérissant d'une fièvre, le laissait entièrement libre de vaquer à «sa diabolique cuisine.»

Quant à Sainte-Croix, c'était un pensionnaire de trop médiocre importance pour qu'on s'en inquiétât beaucoup.

Le chevalier commençait à ne plus attendre sa liberté que de lui-même.

Il avait parlé d'évasion.

Mais l'Italien avait répondu:

—Plus tard. Nous n'avons pas encore trouvé...

—Nous fuirons donc ensemble? s'était écrié Sainte-Croix.

—Quand je n'aurai plus rien à t'apprendre.

Un matin, le geôlier dit en entrant au chevalier:

—Voici une visite qui vous arrive.

Puis, introduisant un gentilhomme:

—Vous avez un quart d'heure à bavarder; mettons vingt minutes en considération de la double pistole que je viens de recevoir, et après cela, en route! Je viendrai vous reprendre...

Le geôlier sortit, et M. Reich de Penautier faillit étouffer Sainte-Croix d'embrassades.

Un cri sortit des lèvres de Sainte-Croix.

—M'apportez-vous la liberté?

M. le trésorier de la bourse des États du Languedoc eut des mélancolies trop bien jouées pour être réelles.

—Hélas! mon pauvre chevalier, répondit-il, vous avez des ennemis puissants, et toutes nos sollicitations sont venues échouer contre leur crédit.

Le plus affreux découragement remplaça sur le visage du prisonnier le rayon d'espérance qui l'avait éclairé un instant.

Puis, ses colères reprenant le dessus:

—Quels misérables ont donc juré de me faire pourrir dans cette tombe de granit! dit-il d'une voix sifflante; et quelle si grande faute ai-je commise pour que le monde entier s'acharne ainsi sur ma personne?

—Une faute qu'un père ne pardonne pas, répondit Penautier d'un air contrit, et que réprouvent à la fois les lois de la morale et celles de notre sainte religion.

Songez-y, chevalier, la paix d'une famille troublée, le déshonneur apporté dans un ménage, un mari séparé de sa femme, une fille éloignée de son père, voilà des crimes que le monde ne pardonne qu'à la seule condition qu'ils restent enfouis dans le plus profond mystère, et qu'ils se passent entre gens de race.

Mais votre passion, si malheureusement partagée par madame la marquise de Brinvilliers, a quelque peu cassé les vitres, et si j'en crois les bruits malveillants qui ont couru, le capitaine Guadin de Sainte-Croix serait loin d'égaler en noblesse les gens qu'il a offensés.

Le financier se tut, attendant l'effet de ses paroles.

Mais Sainte-Croix n'y avait prêté qu'une médiocre attention.

—Et Madeleine, murmurait-il, Madeleine que je croyais à jamais unie à mon sort, Madeleine qui avait juré de me consacrer son existence tout entière, de vivre de ma vie, de mourir de ma mort; Madeleine à laquelle m'attachent et le passé et le présent, m'a-t-elle donc déjà renié, elle aussi?

Voilà plus d'une année que je me heurte aux murs de ce cachot; plus d'une année dont chaque jour n'a été pour moi qu'un long regret, qu'une douleur immense, qu'un désespoir de tous les instants!

Et elle, elle qui aurait pu me consoler, elle qui pourrait encore m'empêcher de maudire, elle qui seule pourra dans l'avenir se dresser entre moi et mes vengeances... elle n'a pas daigné donner un mot de souvenir à l'homme qu'on a arraché de sesbras pour le jeter ici, les lèvres encore humides de ses baisers.

—Vous vous trompez, chevalier, répondit doucement Penautier. Vos accusations sont injustes. Je vous les pardonne devant votre malheur, comme madame la marquise vous les pardonnerait elle-même. Ignorez-vous les exigences qui retiennent malgré elle une femme de qualité?

—La passion vraie, interrompit Sainte-Croix, méprise ces conventions humaines qu'on appelle les exigences du rang.

—Elle l'aurait voulu, que la chose lui eût été impossible. Croyez-moi, mon ami, madame de Brinvilliers n'a jamais cessé de vous aimer; depuis l'instant où vous l'avez quittée, elle vous pleure, et ses larmes sont sa seule force.

D'ailleurs, surveillée, espionnée, gardée à vue comme elle l'est, se débattant entre la sévérité paternelle et les calomnies de ceux qui vous sont hostiles...

—Et qui donc, excepté MM. d'Aubray, a quelque motif de haine contre moi?

—Je n'entends nommer personne; mais interrogez votre mémoire, chevalier, elle vous répondra certainement.

—Interroger ma mémoire?...

—Un homme comme vous, qui a eu beaucoup d'aventures, beaucoup de succès et qui est doué de vos qualités, a dû semer bien des ennemis sur sa route.

Et tenez, pour ne point faire de médisance,—car l'on est trop porté à nous incriminer de ce défaut, nous autres gens d'église,—n'avez-vous pas souvenance d'avoir, le soir même de votre arrestation, cruellement offensé certaine personne en la forçant de pâlir devant votre épée et d'avouer sa couardise devant tous!

Le chevalier mit son front dans ses mains et se prit à songer.

—Cherchez bien! continua Penautier.

Sainte-Croix releva la tête et regardant en face le financier:

—Si vous me dites de chercher, monsieur, c'est donc que vous avez trouvé?

—Mon Dieu! la charité m'oblige à vous venir en aide, et quelque chagrin que j'éprouve à constater les faiblesses de mon prochain, ne vous semble-t-il pas que chez La Vienne, Hanyvel...

—Lui, s'écria Sainte-Croix, allons donc, impossible!

—On dit qu'il aimait la marquise, répondit hypocritement Penautier. N'est-ce pas sur un mot imprudent de sa part que vous avez tiré l'épée?

—C'est vrai. A présent, je me rappelle...

—Ce mot que, sans considération pour vous, il a dit devant tous, n'a-t-il pas pu fort bien le souffler à l'oreille de M. Dreux d'Aubray! Il connaissait votre retraite, et ils étaient bien rares ceux qui avaient votre secret.

—Oh! si j'étais sûr! s'écria le chevalier les dents serrées.

—Notez, continua Penautier, que je n'affirme rien. Je crois tenir un fil de ce mystère; je le suis, je cherche; les probabilités sont malheureusement contre Hanyvel.

—C'est bien, interrompit Sainte-Croix, cet homme est condamné.

L'éclair de joie que nous avons vu briller dans les yeux du financier d'église au moment où, dans le tripot du baigneur, Sainte-Croix menaçait Hanyvel de sa rapière, transfigura de nouveau sa physionomie douceâtre, et ce fut presque emporté par je ne sais quel mouvement imprévu qu'il s'écria:

—Touchez là, chevalier, nous vous ferons sortir d'ici.

Un troisième personnage intervint dans la conversation: c'était Exili, qui, pendant tout ce qui précède, était étendu sur sa couchette en feignant de dormir, et qui, pourtant, n'avait pas perdu une parole.

—M. de Sainte-Croix n'a pas besoin de sortir de la Bastille pour atteindre ses ennemis, prononça-t-il d'une voix grave et prophétique.

Devant l'apparition de l'Italien, dont la tête fantastique et le grand corps émergeaient de l'ombre, M. Reich de Penautier se recula.

—Oh! n'ayez pas peur, dit Sainte-Croix, c'est mon compagnon, mon ami, mon maître.

—On m'appelle Exili, continua l'empoisonneur; vous voyez bien, mon maître, que nous pouvons nous entendre.

—En vérité, monsieur, je ne sais, balbutia Penautier, qui faisait d'incroyables efforts pour ressaisir son sang-froid.

—La chose est cependant bien facile à comprendre, et si les violences bien légitimes de son caractère n'absorbaient pas M. de Sainte-Croix, mon élève et mon fils, il aurait compris depuis longtemps: une haine commune vous réunit contre Hanyvel.

—Vous vous trompez, monsieur.

—Je ne me trompe jamais: l'homme dont vous parlez n'est-il pas receveur général du clergé? Une fort belle place, si j'en juge par les soixante-quinze mille livres qu'elle fait deux fois l'an encaisser à celui qui en a le brevet.

Et n'ai-je pas entendu dire par le chevalier que vous étiez vous-même trésorier de la bourse des États de Languedoc, partant parfaitement apte à remplacer le seigneur de Saint-Laurent si un malheur venait à lui arriver?

—Eh bien?

—Eh bien, le malheur lui arrivera.

—Monsieur! monsieur! s'écria Penautier tout haletant d'émotion, je vous somme de vous expliquer.

En ce moment on entendit résonner le pas du geôlier.

—Nous n'en avons pas le temps, répondit l'Italien.

Puis, allant à l'endroit où il renfermait le résultat de ses travaux, il y prit une petite fiole, et la présentant au financier, qui, tout pâle, essuyait de son mouchoir de dentelles la sueur qui baignait son front:

—Prenez ceci, dit-il; deux gouttes suffiront pour que notre ami Sainte-Croix soit débarrassé d'un souvenir pénible, et pour que la marquise de Brinvilliers n'ait plus à redouter les indiscrétions d'un malavisé,—ceci sans préjudice de la charge de receveur général du clergé, qui pourrait, certes, vous incomber si le sieur Hanyvel arrivait à décéder.

Le geôlier entrait.

—Prenez donc, fit Sainte-Croix à voix basse, prenez.

Le financier saisit la fiole d'une main tremblante et la dissimula sous les riches broderies de ses manchettes.

—Allons, monsieur, il faut sortir, commanda le geôlier.

Penautier gagna la porte en chancelant; il allait disparaître, quand Exili lui jeta comme un salut d'adieu ce ricanement sinistre:

—Mes compliments, monsieur le receveur général du clergé!...

Lorsque la porte se fut refermée sur les prisonniers, que les pas se furent perdus dans le dédale des corridors, Exili s'approcha de Sainte-Croix en lui prenant la main.

—Chevalier, lui dit-il, sais-tu quel est le traître à qui tu dois demander compte? Sais-tu l'homme qui, avec la patience d'un bénédictin et la fourberie de Tartuffe, a ourdi contre toi le complot infâme qui t'a jeté à la Bastille? Cet homme-là, mon fils, je te le dis, c'est l'hypocrite qui sort d'ici, c'est M. Reich de Penautier.

—Je le savais, dit tranquillement Sainte-Croix.

L'Italien regarda son compagnon avec un profond étonnement.

—Oui, poursuivit Sainte-Croix, je l'avais soupçonné dès le commencement de l'entretien, et la fin a changé mes doutes en certitude.

—Et tu as pu rester impassible?

—Oui, car c'est sur cet homme que je compte pour ma fortune à venir.

—Bien, très bien! s'écria l'Italien en prenant les mains du chevalier; de ce jour je te reconnais véritablement pour mon fils bien-aimé, pour mon digne disciple.


Back to IndexNext