VIILES AMOURS D'OLIVIER

Non loin de la place des Victoires, à deux pas de l'hôtel des Fermes, s'élevait le magnifique hôtel et s'étendaient les splendides jardins du riche financier Hanyvel, ce rival détesté de Penautier.

Le quartier compris entre la rue Saint-Honoré et la rue Jean-Jacques-Rousseau était alors comme la terre natale des hommes d'argent. Comme les dévots autour du clocher de la paroisse, tous étaient venus se grouper autour de l'hôtel des Fermes, temple du Plutus de l'époque, et leurs luxueuses demeures donnaient à ces rues, qui nous paraissent aujourd'hui si étroites et si sombres, la vie et le mouvement de la richesse.

De tous ces hôtels, où s'entassaient à profusion toutes les merveilles du luxe et des arts, un des plus riches était, sans contredit, celui de messireHanyvel, seigneur de Saint-Laurent, receveur général du clergé de France.

A prix d'or, il avait racheté de vastes terrains encombrés de sordides masures, et, comme au coup de baguette d'un enchanteur, de riants jardins ombragés de grands arbres étaient comme sortis de terre, avec leurs pelouses, leurs massifs de fleurs rares, leurs charmilles, leurs jets d'eau et leur peuple de statues.

Rien ne troublait la délicieuse solitude de ce paradis terrestre, que révélaient seuls les grands arbres qui dépassaient les murs. A force d'argent, le financier avait fait fermer toutes les fenêtres qui, des maisons voisines, dominaient son jardin, et il était bien maître et bien seul chez lui.

Seule, une petite lucarne placée presque sous les toits d'un hôtel contigu prenait jour sur l'oasis du receveur du clergé.

Cette lucarne, il ne l'avait jamais vue, et l'eût-il remarquée, que certainement il n'en eût pris aucun souci, des gens logés si haut n'existant pas pour un financier si riche.

Or, précisément à l'époque où le chevalier de Sainte-Croix fut arrêté, au sortir de l'hôtellerie duMore-qui-trompe, un tout jeune homme, à la minegrave et austère, un peu triste même, était venu occuper le petit appartement d'où dépendait la chambre éclairée par la lucarne.

L'aspect du jardin, des pelouses, l'ombre des grands arbres l'avaient décidé, et, pour être sûr de n'être pas dépossédé, il avait payé une année d'avance, bien que ce ne fût point encore un usage établi par messieurs les propriétaires, et il n'avait pas tardé à prendre possession de son modeste logement.

Jamais il n'avait été si heureux.

On était alors aux premiers jours du printemps, les rayons du soleil avaient retrouvé leur chaleur, si bienfaisante aux pauvres gens; les arbres, les fleurs, les gazons renaissaient sous les tièdes caresses des brises d'avril.

Accoudé à son étroite fenêtre, le jeune locataire bénissait comme une grâce de Dieu la fortune de son voisin le financier.

Lui, pauvre habitant des mansardes, n'était-il pas de moitié dans le bonheur de l'homme riche? Ne jouissait-il pas du jardin comme s'il en eût été le propriétaire.

Peu à peu, il s'était habitué à considérer un peu comme siennes toutes ces choses. Il disait en riant:Mesarbres,mesgazons,messtatues,mesfleurs.

Il gourmandait tout bas le jardinier paresseux qui s'endormait sur sa bêche, il se fâchait contre le maladroit qui déracinait une plante; bien mieux qu'Hanyvel, il connaissait au bout d'un mois toutes les richesses du jardin.

Bientôt, à ce grand attrait qui l'attirait à la fenêtre, vint s'en joindre un autre plus doux et plus impérieux.

Un matin, au détour d'une charmille, il aperçut la fille du seigneur de Saint-Laurent.

C'était une blonde et ravissante jeune fille, à la démarche légère et gracieuse; son cou, d'un dessin exquis, avait l'admirable blancheur de la nacre; d'épais cheveux faisaient à son front pur comme une divine auréole; sa bouche, petite et mignonne, était adorable d'expression, et ses lèvres roses en s'entr'ouvrant laissaient voir le plus riche chapelet de perles qu'eut jamais rêvé un empereur de l'Inde.

Ses yeux enfin, bleus et profonds, avaient des scintillements d'étoiles par une belle nuit de mai.

Ébloui de cette beauté surnaturelle, le jeune homme ferma les yeux.

Lorsqu'il les rouvrit la vision avait disparu, elles'était évanouie comme un de ces rêves enchantés que l'on fait à vingt ans.

Ce n'était pas un songe, elle devait lui apparaître encore, cette vision céleste...

Mais c'en était fait de son bonheur si tranquille jusque-là.

A demi-caché sous les plis d'un rideau, ses journées entières se passaient à épier la venue de la jeune fille dans le jardin.

Paraissait-elle, il s'enivrait de sa vue. Pour la mieux regarder, il eût voulu pouvoir arracher tous ces arbres qui faisaient ses délices quelques jours auparavant et dont les feuilles à chaque instant la cachaient à sa vue.

Tous les matins, à la même heure à peu près, elle venait visiter une magnifique volière placée au milieu d'un massif de plantes rares! c'était pour le jeune homme le plus beau moment de la journée.

Il l'aimait?

Et déjà son amour était si grand, si immense, qu'il ne tarda pas à reconnaître que désormais sa vie était perdue; qu'il avait au cœur une de ces passions profondes dont on meurt, parce qu'elles sont sans espoir.

Hélas! cette jeune fille était promise sans douteà quelque financier riche comme un galion, ou à quelque grand seigneur désireux de redorer son blason.

Et lui, qui avait osé lever les yeux sur elle, qui l'aimait de toutes les forces de son âme, d'où lui venait cette audace? qui était-il?

Il s'appelait Olivier et ne se connaissait ni parents, ni famille, ni personne au monde qu'il pût nommer de ce doux nom d'ami. A peine il savait son âge et il ignorait jusqu'au lieu exact de sa naissance.

Souvent il avait cherché à ressaisir les fugitifs souvenirs de ses premières années, il ne se rappelait rien de précis; les quelques tableaux de son enfance, restés en sa mémoire, étaient vagues, indistincts, confus, comme ces réminiscences du rêve à l'heure où l'esprit flotte encore entre la veille et le sommeil.

Il se rappelait vaguement avoir été élevé à la campagne, au milieu des paysans.

En fermant les yeux, il croyait voir encore une petite ferme couverte de chaume, bâtie sur le bord d'une grande route à quelque pas d'un bois immense.

Il se souvenait encore des compagnons de sespremiers jeux, trois ou quatre petits paysans bien pauvres, bien sales, à peine vêtus, avec lesquels il allait se rouler dans les herbes ou jeter des pierres dans un petit ruisseau aux eaux bleues, qui coulaient à l'extrémité d'un grand jardin.

Là, s'arrêtaient toutes ses notions sur son passé, jusqu'au jour où il avait quitté la ferme pour n'y plus revenir.

Ce grand jour, par exemple, était resté merveilleusement présent à son esprit. C'était le premier épisode bien distinct de sa vie, le plus décisif aussi sans doute.

Un matin, un carrosse qui lui avait semblé magnifique, mené grand train par quatre chevaux et deux postillons, s'était arrêté devant la ferme.

Un vieux gentilhomme, que deux laquais traitaient avec le plus profond respect, en était descendu et avait demandé à se rafraîchir et à se reposer quelques instants.

Naturellement sa demande avait été accueillie. Tous les gens de la ferme, ravis de la présence d'un si riche seigneur dans leur pauvre demeure et comptant sans doute sur une généreuse récompense, s'étaient empressés autour de l'étranger ets'étaient, à qui mieux mieux, efforcés de prévenir tous ses désirs.

Le gentilhomme cependant les laissait faire, sans paraître y prendre garde, avec cette suprême indolence des gens persuadés que tous les hommages leur sont dus. De tous les mets qu'on avait disposés pour lui sur une table rustique, à l'ombre d'une tonnelle, devant la porte de la ferme, il ne voulut accepter que quelques fraises et une jatte de lait.

Alors il s'était pris à regarder curieusement les marmots qui se tenaient debout à quelques pas, saisis d'admiration et de crainte, éblouis sans doute par la richesse de ses habits. Après un muet examen, qui dura près d'un quart d'heure, il s'entretint tout bas avec le fermier et sa femme.

Les propositions que l'étranger faisait aux pauvres habitants de la ferme étaient, paraît-il, bien séduisantes, car le mari et la femme poussèrent une exclamation de joie et commencèrent un long chapelet de remerciements et de protestations.

Le gentilhomme les interrompit en jetant sur la table une bourse assez lourde, dont le fermier s'empara avec avidité.

La fermière, elle, prit la main du petit Olivier,qui l'appelait maman comme, les autres, et, l'attirant près de l'étranger:

—Regarde bien ce digne seigneur, que le ciel bénisse, monfils, il veut faire ton bonheur. Nous étions trop pauvres pour t'élever, il va t'emmener avec lui. Il te donnera de beaux habits et de bonnes choses à manger; ainsi, remercie-le bien et tâche d'être sage et de l'aimer comme si tu étais son fils.

Ces paroles avaient si vivement frappé l'imagination de l'enfant, que, jeune homme, il croyait encore les entendre résonner à son oreille.

Mais, au moment où elles furent prononcées, elles lui parurent un arrêt terrible. Il n'y comprit rien, sinon qu'il allait quitter la ferme, ceux qu'il appelait son père, sa mère, ses frères, qu'il ne les reverrait plus; qu'il allait être obligé de suivre cet homme à l'air si sévère et si dur qu'il ne connaissait pas.

Il poussa des cris déchirants, et de ses petites mains se cramponnant à la fermière, il se débattit de toutes ses forces et se défendit tant qu'il put contre celui qui voulait l'emmener.

Mais ses chétifs efforts furent vains. Les deux laquais le saisirent, le transportèrent dans le carrosse où déjà était remonté le gentilhomme, la portière se referma, les fouets claquèrent et les chevaux partirent au galop.

Longtemps l'enfant pleura, la tête cachée entre les coussins du carrosse. Mais les plus grandes douleurs s'usent vite à cet âge; la source de ses larmes se tarit, et bientôt il s'enhardit jusqu'à regarder entre ses doigts, légèrement écartés, celui qui venait de l'enlever si brusquement à sa famille. Il lui trouva l'air doux et bon.

Le gentilhomme, qui n'avait cessé de l'observer, l'attira alors à lui, le prit sur ses genoux, et, écartant les cheveux bouclés de l'enfant, le baisa doucement sur le front.

—Cesse de pleurer, mon petit ami, lui dit-il d'une voix caressante, ne vois-tu pas que je t'aimerai bien? Tu seras bien plus heureux avec moi qu'avec les pauvres gens que nous venons de quitter; car je suis très riche, très riche, et désormais tu seras mon fils. Tu n'auras qu'à désirer, et aussitôt tes désirs seront exaucés. Voyons, veux-tu que je sois ton père?

Le souvenir de la ferme, de celle qu'il appelait sa mère, traversa le cœur du pauvre petit, et de nouveau il se mit à sangloter et à se débattre en criant:

—Maman! maman! Je veux retourner près de maman.

—Ah! murmura le vieillard, à cet âge heureux tous les mauvais instincts dorment encore dans le cœur de l'enfant; mais le germe y est, et je saurai bien les éveiller lorsque cela sera nécessaire.

Et il se reprit à caresser son petit compagnon.

—Comment te nommes-tu, mon enfant? demanda-t-il d'une voix qu'il cherchait à faire la plus douce possible.

—Olivier.

—Eh bien! mon petit Olivier, pour commencer ta nouvelle existence, nous allons aller t'acheter de beaux habits, car nous voici arrivés à une grande ville; mais sèche tes pleurs.

La voiture, en effet, entrait au grand galop à Compiègne. Elle s'arrêta devant la plus belle hôtellerie, et un courrier avait sans doute précédé le voyageur, car l'hôte, son bonnet à la main, l'attendait sur le seuil et, s'inclinant respectueusement, lui offrit de le conduire à l'appartement qu'on avait préparé pour lui.

En moins d'une demi-journée, grâce à la facilité avec laquelle l'or glissait entre ses doigts, le vieux gentilhomme fit habiller son petit protégé.

On le parfuma d'essences, on le confia à un coiffeur, si bien que le soir même il ressemblait à l'héritier de quelque grand seigneur de la cour; car, pour son petit costume, on n'avait épargné ni la soie, ni le velours, ni les dentelles.

Lorsque tout fut terminé:

—Regarde-toi un peu, mon enfant, dit le vieillard; commences-tu à moins regretter ta ferme et les guenilles qui te couvraient? J'espère que, si maintenant tu rencontrais un de ces petits paysans avec lesquels tu jouais, tu ne les regarderais même plus.

—Oh! je les aime bien, je voudrais retourner près d'eux, répondit le pauvre petit.

Le gentilhomme fit une grimace qui ne laissait aucun doute sur le peu de satisfaction que lui causait cette réponse.

—Serais-je par hasard tombé sur une bonne nature, grommela-t-il, sur une de ces âmes d'élite que ne gagne jamais la gangrène du vice, et qui traversent la vie sans être atteintes par la contagion du mal?

Ce serait, pardieu! une rare et curieuse déveine bien faite pour moi, en vérité. Mais, baste! quand cela serait, j'y trouverais encore un intéressant sujet d'études qui me reposerait des autres. Voir un honnête homme grandir sous ma tutelle, ne serait-ce pas miraculeux?

Par ma foi, je ne ferai rien pour changer la nature de cet enfant; il sera libre de suivre ses instincts, bons ou mauvais.

Le soir même, après un excellent souper, auquel Olivier fit à peine honneur, tant il avait le cœur gros encore, le marquis ordonna qu'on lui amenât des chevaux.

Cet ordre sembla consterner l'hôte. Singulièrement attaché par la libéralité de sa nouvelle pratique, il espérait la garder au moins quelques jours, quitte à se surpasser.

Mais vainement il raconta les charmes des campagnes environnantes, les délices de sa maison, le moelleux de ses lits, le savoir-faire de son chef, le voyageur ne sembla même pas l'entendre.

La voiture fut attelée et bientôt continua sa route, menée à fond de train par les postillons largement payés.

Depuis cette mémorable journée dont les moindres détails étaient restés gravés dans sa jeune mémoire, Olivier pouvait facilement reconstruire sa vie tout entière; rien depuis ne lui avait échappé.

Jamais cependant il n'avait pu percer un étrange mystère qu'il sentait vaguement autour de lui, et lui répugnait.

Son protecteur, autant qu'il en avait pu juger, était un grand seigneur italien, immensément riche, qu'on appelait le marquis de Florenzi.

C'était un de ces hommes à la physionomie impassible, dont les traits de bronze n'accusaient jamais les années, et qui, vieillard avant l'âge, semblent rester toute leur vie sur les limites extrêmes d'une verte vieillesse, sans jamais tourner à la décrépitude.

D'une humeur douce et égale, affectueuse même, le marquis, dès les premiers jours, sembla vouloir sérieusement remplacer pour l'enfant la famille absente.

Il eut pour lui les soins les plus attentifs, l'entoura de maternelles prévenances, et ne le laissa pas, comme bien des fils de grand seigneur, aux seules mains de valets mercenaires.

Aussi Olivier n'avait pas tardé à s'attacher à son ami de toutes les forces de son âme aimante. Bien peu de mois s'étaient écoulés, que déjà il avait presque perdu le souvenir de la ferme.

Pour lui l'existence datait du moment où ilavait été entraîné dans le carrosse de l'étranger.

A mesure que sa vive intelligence grandissait, les mobiles impressions de l'enfance s'évanouissaient, et à peine se souvenait-il d'avoir donné à un autre le doux nom de père qu'il donnait à son protecteur.

A la suite du marquis, Olivier avait traversé la France et l'Italie. Pendant quelques mois il avait séjourné à Florence; il avait ensuite passé l'hiver à Venise, et enfin était venu reprendre possession de son palais de Rome.

Le palais du marquis de Florenzi dans la ville éternelle suffisait à lui seul pour justifier la réputation de richesse de son possesseur.

C'était une de ces magnifiques demeures où dix générations ont pris plaisir à accumuler toutes les splendeurs du luxe et des arts de leurs époques.

Meubles, tableaux, tentures, armes rares, bahuts précieusement sculptés, argenterie miraculeusement ciselée, statues, bijoux, jamais plus magiques spécimens des richesses de l'Italie, la riche entre toutes, ne fit pousser à un connaisseur de plus justes cris d'admiration.

Le propriétaire de toutes ces merveilles était sans doute depuis longtemps blasé par leurpossession, car il semblait n'y attacher aucun prix, et les ébahissements de quelques visiteurs privilégiés révélèrent seuls, à l'enfant la beauté de toutes les choses qui l'entouraient.

Le marquis recevait peu de monde. Il vivait presque seul, ne sortait que la nuit. Il passait des journées entières dans une grande bibliothèque, encombrée de manuscrits et de bouquins poudreux, communiquant par une petite porte, masquée par des rayons, avec une sorte de laboratoire d'où s'échappaient parfois d'étranges senteurs et une fumée âcre et pénétrante.

C'est dans cette bibliothèque que chaque matin Olivier venait embrasser celui qu'il appelait son père; parfois dans l'après-midi il y restait à jouer.

Les nombreux domestiques qui animaient le palais étaient d'ailleurs aux ordres de l'enfant, ils prévenaient ses moindres désirs. Voulait-il sortir, une voiture était bientôt attelée; jouer, il avait d'immenses jardins et des salles pleines des jouets les plus nouveaux.

Des maîtres de toutes sortes, les plus habiles de l'Italie, étaient chargés de son éducation, et leur tâche était facile, car il apprenait à merveille; son intelligence était comme une de ces terres fertilesqui rendent au centuple le grain qu'y hasarde la main du laboureur.

A Rome, il atteignit sa onzième année, et tous ceux qui l'entouraient ne pouvaient s'empêcher d'admirer le développement hâtif de ses facultés, la maturité précoce de sa raison.

Ainsi il vivait heureux, insouciant, lorsqu'une nuit, le marquis parut au pied de son lit:

—Mon enfant, lui dit-il, il faut te lever et partir avec moi. Dis adieu à ce beau ciel de notre chère Italie; adieu à ce palais, merveille des arts; adieu à toutes ces choses qui t'entourent, que tu aimais et que peut-être tu ne reverras plus. Il faut partir.

Le visage du marquis, en prononçant ces paroles, était singulièrement altéré; sa voix était émue, une larme tremblait au bord de sa paupière.

L'enfant ne répondit d'abord qu'en jetant ses petits bras autour du cou de son ami.

—Pourvu que je ne te quitte pas, père, dit-il en l'embrassant, je ne regretterai rien.

—Pauvre enfant! reprit le marquis en le pressant sur sa poitrine, Dieu sait que tu seras le seul être que j'aurai aimé sur cette terre.

Ta douce voix et tes innocentes caresses m'attendrissent comme le bonheur et me troublent comme le remords.

Oh! que n'ai-je pu répandre plus tôt sur toi les trésors d'affection que je sens en mon cœur, de ce cœur qui n'avait jamais aimé auparavant!

Et comme Olivier, surpris et effrayé de l'exaltation de son ami et de la violence de paroles qu'il ne comprenait pas, s'attristait jusqu'aux larmes, le marquis continua d'un ton plus calme:

—Ne crains rien, enfant; à tout prix je saurai te faire une vie à l'abri des terribles vicissitudes de ma vie. Le souffle empesté du mal qui a flétri et desséché mon cœur ne t'atteindra pas. Je serai toujours là pour te protéger. De près ou de loin je serai ton égide. Ma vie entière sera pour toi. Je te dois cela et plus encore...

Alors les domestiques étaient venus.

A la hâte on avait habillé Olivier.

Pêle-mêle, dans les coffres, on avait jeté les objets les plus précieux.

Les laquais allaient et venaient effarés, sans ordre, presque sans savoir ce qu'ils faisaient.

Ce n'était pas un départ, c'était une fuite.

Tous les préparatifs terminés, le moment venu de quitter le palais, le marquis fit venir un vieuxserviteur de confiance que, dès le premier jour, il avait spécialement chargé du service d'Olivier.

Il lui ordonna de fermer toutes les portes.

—Cosimo, lui dit-il, lorsqu'il fut certain de n'être entendu par aucune oreille indiscrète, Cosimo, je suis entouré de dangers et d'embûches. Madame Olympia ne peut plus rien pour moi, demain la populace viendra se ruer dans ce palais.

Je me décide à fuir devant l'orage; mais je puis être pris, tué, emprisonné, que sais-je? On a peut-être déjà armé du poignard la main qui doit me frapper...

—O mon maître! balbutia le valet ému, ne parlez pas ainsi.

—Cosimo, tu m'es dévoué, n'est-il pas vrai? Tu me l'as prouvé cent fois...

—Oh! s'il ne fallait que mon sang...

—Je le sais, continua le marquis de cette voix brève que l'imminence du danger donne aux hommes résolus. Aussi ai-je compté sur toi.

Je te confie cet enfant qui m'est plus cher mille fois que la vie; toi-même, tu l'aimes, tu me l'as dit cent fois.

Si je viens à disparaître, d'une façon quelconque, qu'il soit ton fils et ton seigneur.

Défends-le contre tous, même contre ma mémoire, si jamais on arrivait à savoir... et que pas un cheveu ne tombe de sa tête tant qu'un souffle te restera.

Le vieux serviteur étendit la main vers un crucifix d'ivoire qui se détachait sur le velours noir d'un cadre magnifique, le long des lambris de l'appartement.

—Je jure de ne plus vivre que pour l'enfant, prononça-t-il.

—Merci, mon vieil ami, dit le marquis, et maintenant prends ce portefeuille, tu l'ouvriras le jour où je viendrai à manquer à notre fils.

Le marquis, alors, jeta sur ses épaules un grand manteau sombre, prit la main d'Olivier, et, quittant le palais par une porte de service, gagna, par des rues détournées, les portes de Rome, suivi de quelques domestiques éplorés.

A l'extrémité du faubourg, une voiture de modeste apparence attendait les fugitifs; ils y prirent place lorsqu'on y eut entassé les richesses échappées au naufrage.

Puis on partit.

Mais les tristes prévisions du marquis ne se réalisèrent pas et les fugitifs purent gagner Naples sans être inquiétés.

Ils y restèrent cachés pendant cinq jours, au bout desquels Cosimo vint annoncer à son maître qu'il s'était entendu avec le capitaine d'un navire anglais, qui s'engageait à les transporter dans le port de France qu'on lui indiquerait.

Mais en même temps il apportait une fâcheuse nouvelle: il avait vu trois ou quatre hommes de mauvaise mine rôder autour de la maison qui servait d'asile aux proscrits, ce ne pouvait être que des espions; s'embarquer devenait urgent.

Mais comment gagner le navire hospitalier?

Ici une généreuse discussion s'éleva entre le marquis et son serviteur. Ils ne pouvaient songer à quitter leur retraite ensemble: si on avait des soupçons, ils se changeraient en certitude lorsqu'on verrait deux hommes et un enfant.

Cosimo voulait que son maître partît le premier, puisque lui seul était en péril.

Le marquis déclarait qu'il ne se hasarderait dehors qu'après avoir la certitude qu'Olivier et Cosimo seraient en sûreté.

Enfin, après un assez long débat, il fut convenu que, sitôt la nuit venue, le marquis s'aventurerait le premier et tâcherait de gagner un endroit où uneembarcation du navire anglais devait venir le prendre.

Olivier et Cosimo sortiraient une demi-heure après lui et iraient épier le résultat de la tentative. Si le plan réussissait, le marquis devait faire allumer un fanal sur l'embarcation qui l'aurait reçu et aussitôt son fils adoptif et le vieux serviteur s'embarqueraient pour venir le rejoindre.

Il fut fait ainsi qu'on en était convenu.

Le marquis quitta son asile; Olivier et Cosimo sortirent quelques instants après lui et prirent une autre route.

Longtemps, errant sur les bords de la mer, l'enfant et le vieillard épiaient avec anxiété le signal qui devait leur annoncer le salut de l'homme qui leur était si cher.

En vain, pendant plus de deux heures, ils attendirent, interrogeant l'horizon muet.

—Il lui sera arrivé malheur, murmurait Cosimo; peut-être est-il mort à cette heure: qui sait, l'embarcation ne se sera pas trouvée au lieu indiqué!

Déjà il parlait de retourner sur ses pas, de se mettre à la recherche du marquis, lorsqu'il fut interrompu par un cri de joie de son jeune compagnon.

—Vois, disait l'enfant; vois le signal, il est sauvé!

Une lumière venait en effet d'apparaître à la poupe d'une petite embarcation qui glissait silencieuse sur les vagues au milieu des ténèbres.

Sans perdre une minute, Cosimo et Olivier sautèrent dans un batelet amarré près du bord et rejoignirent l'embarcation.

Tout danger pressant avait disparu.

Deux mois plus tard, les fugitifs s'installaient à Paris, dans un petit hôtel isolé, non loin du Jardin du roi.

Ils y habitèrent quelques mois, tranquilles en apparence. Le marquis avait repris ses habitudes et ses travaux, et Olivier, aussi heureux que dans le somptueux palais de Rome, avait recouvré son insouciance et sa gaieté.

Un matin, M. de Florenzi fit appeler son fils adoptif.

—Olivier, lui dit-il, je vais être forcé de te quitter pour longtemps, sans doute. Des motifs que tu connaîtras plus tard me commandent impérieusement cette séparation.

Je te laisse Cosimo, il me remplacera près de toi.

J'ai assuré ton existence et ton avenir; sans être riche, tu seras de beaucoup au-dessus du besoin.

Travaille, obéis à ta conscience, tâche d'être un homme.

—Non, jamais, jamais! s'écria Olivier en fondant en larmes, je ne veux plus, père, être séparé de toi.

—Il le faut, mon enfant, continua le marquis d'une voix grave et triste.

Je suis heureux de croire que tu te souviendras toujours de ton vieil ami. Autant que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles; Cosimo prendra les mesures nécessaires pour me donner des tiennes.

Et maintenant, séparons-nous: cette maison, pour toi, ne serait pas sans danger. Cosimo a dû chercher pour vous un logement dans un autre quartier de la ville; occupez-le ce soir même.

Après bien des recommandations encore, qui prouvaient toute la tendresse, toute la sollicitude de M. de Florenzi pour son fils, l'heure des suprêmes adieux arriva.

Jamais Olivier n'oublia les dernières paroles du marquis; elles renfermaient l'énigme de sa vie.

—Mon enfant, lui avait-il dit, je ne suis pas ton père, bien que j'en aie la tendresse. Mais les gens qui t'ont confié à moi n'étaient pas tes parents, et ta famille leur était même inconnue.

Un jour, un étranger t'avait confié à eux et, depuis, n'avait pas reparu. Les braves gens t'élevaient par charité.

Le jour où notre réunion n'offrira plus de dangers, si mon affection ne te suffit pas, eh bien! nous chercherons ta famille et, à nous deux, nous trouverons.

Depuis ce jour, Olivier n'avait pas revu le marquis de Florenzi.

A de rares intervalles seulement, Cosimo remettait à son jeune maître quelque billet mystérieusement parvenu et l'engageait à y répondre.

Olivier obéissait et remettait ses lettres au vieux serviteur. Parvenaient-elles au marquis? c'est ce qu'il ne pouvait savoir.

Maintes fois il avait à cet égard accablé Cosimo de questions.

Il le conjurait de lui dire ce qu'était devenu le marquis, le lieu de sa retraite, comment on recevait de ses nouvelles, comment on pouvait lui faire passer les réponses.

A ces sollicitations diverses, presque désespérées, Cosimo restait muet ou ne répondait que ces seuls mots:

—Je ne puis dire.

Ou encore:

—J'ai juré sur le Christ de me taire.

Force a été à Olivier de se résigner et bientôt même, voyant le chagrin qu'il causait à son fidèle serviteur, il renonça complètement à l'interroger sur ces secrets, dont la seule pensée lui causait un horrible serrement de cœur.

Les années s'écoulèrent paisibles depuis cette époque. Mûri par l'expérience et le malheur, Olivier fut homme avant l'âge.

Seul, sans autre ami que Cosimo, il ne vivait que par la pensée, dans le passé ou dans l'avenir, le présent lui semblait lourd à porter.

Déshérité de toutes les affections légitimes qui sont ici-bas le vrai bonheur, il s'était replié sur lui-même; mais sous les glaces de son abord, sous l'austérité de sa parole, se cachaient une âme ardente, un cœur fait pour aimer jusqu'au dévouement le plus absolu.

Une timidité presque invincible, un légitime orgueil de soi-même, une certaine honte de son isolement empêchaient Olivier de chercher des amis de son âge.

Il craignait de donner son amitié ou trop haut ou trop bas.

Trop bas pour son orgueil, pour sa dignité; trop haut pour son état et pour sa fortune.

Décidé à vivre seul, l'ambition devint la seule passion de cette âme ardente. Non cette ambition sombre et funeste qui fait les criminels atroces, mais cette ambition généreuse et ouverte qui fait regarder haut et ferme devant soi.

Le travail, ce divin consolateur, combla l'abîme des désirs qu'il sentait en lui.

Il travaillait pour arriver. Il voulait se faire un nom, lui qui n'avait pas de nom; un état, lui qui n'avait ni état ni protecteurs, ni aucun moyen de parvenir; une famille, lui qui n'avait pas même un ami dans le sein duquel il put verser ses douleurs ou ses espérances.

Lorsqu'il atteignit dix-sept ans, il voulut partir pour l'armée.

—Avec mon courage, disait-il, avec mon savoir, je serai tué ou j'aurai un beau grade avant la troisième campagne. Au jour du combat, il pleut sur le champ de bataille des cordons, des épauletteset des brevets de noblesse. Je me ferai noble par le sang.

Mais Cosimo combattit cette résolution. Il représenta à son jeune maître que le marquis désapprouverait cette entreprise. Il pouvait revenir d'un jour à l'autre. Quelle consolation resterait-il à ses vieux jours si son enfant bien-aimé venait à être tué!

Olivier se rendit à toutes ces raisons et essaya, en désespoir de cause, de se frayer un chemin dans la magistrature. Mais, là, il fallait au moins un premier protecteur.

Cosimo leva toutes les difficultés. Grâce à de mystérieuses relations, à des lettres de recommandation obtenues en cachette par le vieux serviteur, Olivier fut admis en qualité de secrétaire près de messire de Mondeluit, conseiller au Châtelet, membre du parlement, un des hommes les plus justement considérés de la magistrature d'alors.

Convaincu de la nécessité de s'instruire et de s'instruire vite, Olivier se consacra tout entier à sa nouvelle profession.

Rien ne lui coûta, ni les rebutantes recherches, ni les veilles prolongées; à la science aride des lois, il avait donné tout ce qu'il avait en lui de passion.

Souvent Cosimo, épouvanté des écrasants labeurs de son jeune maître, se prenait à regretter le jour où il lui avait facilité les moyens d'arriver près de messire de Mondeluit; il le conjurait de prendre quelques vacances.

—Vous vous tuez, monsieur, lui disait-il; est-il raisonnable, vraiment, de travailler ainsi que vous le faites, jusqu'à compromettre votre santé? Ne devriez-vous pas suivre un peu les plaisirs des jeunes seigneurs de votre âge? Car, enfin, rien ne vous serait si aisé.

—Tu crois, mon vieil ami?

—Certes, monsieur; car enfin vous êtes riche et nous ne dépensons seulement pas le quart des revenus que vous a assurés M. le marquis, mon digne maître; nous vivons, c'est-à-dire vous vivez presque comme un gueux; excusez-moi, je veux dire comme un pauvre cadet ou comme un malheureux clerc.

N'était la facilité avec laquelle vous prodiguez l'argent pour soulager les infortunes que vous rencontrez sur votre route, je croirais presque que vous êtes avare, ce qui est une bien lamentable infirmité pour un seigneur jeune et beau comme vous l'êtes.

Olivier souriait aux remontrances de son fidèle serviteur.

—Tu m'appelles seigneur, répondait-il, et tu ne saurais seulement me dire mon nom.

Est-ce avec ce nom d'Olivier que je puis me présenter et faire figure dans le monde? Veux-tu que je vole un titre auquel je n'ai aucun droit?

Car enfin le marquis n'est pas mon père, tu le sais comme moi. Il m'a trouvé chez des paysans qui eux-mêmes m'avaient ramassé on ne sait où?

Cette fortune que je dois au marquis n'est entre mes mains qu'un dépôt. Je puis user de ses bienfaits pour mon existence, non pour mes plaisirs.

Ce nom que je n'ai pas, laisse-moi donc le gagner avec une fortune.

Il est noble, il est grand d'être le premier d'une famille; je serai, moi, le premier de ma famille.

Alors Cosimo secouait tristement la tête et, pour quelques jours, faisait trêve de remontrances.

Il n'était pas convaincu; mais, habitué à obéir aveuglément aux moindres désirs du jeune homme, il eût cru manquer à son devoir en l'importunant.

Et certes ses lamentations eussent été vaines et se fussent brisées contre la volonté ferme du jeune homme.

Olivier allait bientôt recevoir la récompense de ses travaux.

Aimé et estimé du conseiller, il n'avait pas tardé à devenir son ami et son confident, bien plus que son secrétaire.

Tels avaient été les progrès du jeune homme que, dans les premiers temps, ils avaient stupéfié le sévère magistrat. Chaque jour, il s'ébahissait de trouver tant de science, de profondeur, de lucidité, alliées à tant de jeunesse.

Et, au bout de moins de trois ans, messire de Mondeluit considérait Olivier comme un autre lui-même.

Bien plus, il n'entreprenait jamais rien sans lui demander son avis, et il n'hésitait pas à lui confier l'entière direction des affaires les plus difficiles et les plus embrouillées.

Partout, cet honnête homme allait prônant les merveilleux talents de son jeune secrétaire, son assiduité, sa patience, toutes ses qualités, en un mot.

—Le temps n'est pas éloigné, disait-il souvent à ses collègues, où ce jeune homme sera une des gloires, une des lumières de la magistrature française.

Telle était exactement la situation d'Olivier, lorsque, pour la première fois, il aperçut la fille du riche Hanyvel.

Cet amour, tout d'abord, lui parut sans danger:

—Je l'aimerai de loin, se disait-il, comme un frère; je l'adorerai comme une divinité placée bien au-dessus des vœux des pauvres humains.

Elle sera le rayon de ma nuit profonde, l'étoile de ma vie. C'est elle que j'invoquerai à mes heures de découragement.

Jamais elle ne saura que j'existe, mais je serai là pour veiller sur elle, et je ne l'importunerai de ma présence que si jamais elle a besoin d'un obscur dévouement.

Ainsi parlait Olivier tout en suivant des yeux la jeune fille, qui courait rieuse le long des pelouses, ou se promenait pensive sous les longues allées de tilleuls du jardin.

Il ignorait, l'imprudent, que chaque jour la passion grandit et s'exalte, que les obstacles l'irritent, que la solitude l'affole jusqu'au jour où, maîtresse souveraine, elle s'empare de l'esprit et du cœur, de toutes les facultés, de tout l'être.

Mais après moins de quinze jours il en était réduit à reconnaître et à s'avouer l'immensité de sonamour; à se dire que désormais sa vie ne serait plus qu'un insoutenable supplice.

Toutes les flammes de son cœur, toutes les ardeurs de la passion si longtemps étouffées en lui, éclataient furieuses.

Il se sentait incapable de se maîtriser et d'arracher de son cœur l'image de celle qu'il aimait.

Déjà il cherchait dans sa tête les moyens de se rapprocher d'elle, de respirer l'air qu'elle respirait, d'effleurer sa robe, d'entendre le son de sa voix.

—Mais à quoi cela me servirait-il, malheureux que je suis? s'écriait-il alors avec rage; ne serais-je pas couvert de huées le jour où l'on apprendrait que j'ai osé lever les yeux jusqu'à elle!

Il n'est que deux baguettes magiques pour forcer la porte d'un financier et obtenir la main de sa fille: l'or ou la noblesse.

Et je suis pauvre, et je suis un enfant trouvé! Si encore le marquis de Florenzi était près de moi!... Eh! que pourrait le marquis?

Sais-je seulement quel est cet homme mystérieux qui sème l'or à pleines mains, qui habite des palais comme n'en ont pas nos princes, qui semble tout-puissant et qui est obligé de fuir, de s'exiler, qui se cache comme un malfaiteur...

Oh! malheur! voici que maintenant, dans ma folie, j'insulte mon bienfaiteur!...

Oh! pardon! pardon! vous, mon seul ami, mon second père; pardon, je suis un misérable, un insensé, j'ai perdu la possession de moi-même...

Et, anéanti, écrasé de douleur, foudroyé par la conscience de son impuissance, il se laissait tomber sur son fauteuil et versait des torrents de larmes.

Alors il songeait au suicide. Mourir... cette idée était pleine de charmes; c'était comme l'image d'un repos délicieux, un verre d'eau glacée au malheureux qui, dans les sables du désert, meurt de soif et de chaleur.

—Mais, alors, je ne la verrais plus, se disait-il.

Et, dans ce dernier abîme du malheur, il sentait tout son courage l'abandonner.

C'était chaque jour quelque crise semblable, et, au bout d'un mois de cette insoutenable existence, il était devenu méconnaissable.

Tous ses projets d'avenir étaient rompus. Que lui importait une profession qui ne pouvait le rapprocher de celle qu'il aimait? Il avait renoncé à ses travaux; il ne paraissait plus chez M. de Mondeluit. Il ne vivait véritablement que pendant uneheure de la journée, celle où la fille de Hanyvel se promenait dans le jardin.

Le reste du temps, il errait comme un corps abandonné de son âme.

Espérant tuer le souvenir à force de fatigues, il louait des chevaux et courait du matin au soir, par tous les temps, dans les environs de Paris; le soir, fort avant dans la nuit, quelquefois il rentrait, brisé de lassitude, se tenant à peine debout; mais ce n'était qu'une souffrance de plus ajoutée à ses autres souffrances; les nuits qui suivaient ces journées étaient nuits sans sommeil.

Inquiet de la subite disparition de son secrétaire, le conseiller vint lui-même s'informer de la cause qui le retenait ainsi loin de lui.

Olivier répondit qu'il était malade, et, comme son maître l'interrogeait, il répondit d'une façon si vague, si singulière, on voyait si bien que son esprit était ailleurs, que M. de Mondeluit, effrayé, sortit en faisant à Cosimo toutes sortes de recommandations.

A vrai dire, elles étaient parfaitement inutiles, le vieux serviteur était dans un état d'angoisse inexprimable.

Dès les premiers jours, ainsi qu'il l'expliqua auconseiller, il s'était aperçu de quelque chose, mais, pensant qu'il s'agissait simplement d'une amourette, loin de s'en affliger, il s'en était réjoui.

Lorsqu'il avait reconnu son erreur, il avait voulu parler à son jeune maître, essayer quelques timides observations; mais Olivier, dur pour la première fois de sa vie, lui avait brutalement enjoint de ne pas se préoccuper de ses affaires.

—De sorte, monsieur le conseiller, conclut Cosimo, que je ne sais vraiment que faire et que je ne vois que vous qui puissiez me sortir de mes anxiétés.

—Je ne vois rien à tenter, répondit le magistrat; tâchez seulement d'éloigner votre maître de Paris, ne fût-ce que pour quelques jours.

Cosimo essaya de suivre ce conseil; mal lui en prit.

Un matin, après une nuit d'insomnie et de désespoir, nuit pendant laquelle il avait été vingt fois sur le point de se débarrasser d'une vie qui lui devenait à charge:

—Que je suis donc fou, se dit-il, de me laisser réduire à cet état par mon imagination, pour une jeune fille à laquelle je n'ai jamais adressé la parole, qui ne sait même pas que j'existe, qui en aime peut-être un autre!

Et dire que je ne sais même pas son nom...

Une idée subite traversa son cerveau.

—Mais ce nom, continua-t-il en parlant tout haut, emporté par son délire, ce nom, je puis le savoir; je n'ai qu'à descendre dans la rue, à interroger...

Et sans même prendre le temps de jeter un manteau sur ses épaules, il descendit tout courant.

—Monsieur, lui cria Cosimo, monsieur...

Il ne répondit pas; le fidèle serviteur s'élança sur les traces de son jeune maître; mais l'âge avait alourdi ses pas; arrivé à la porte de la rue, il ne vit plus personne. Après avoir marché vainement dans les rues environnantes, il remonta tristement.

—Je suis un mauvais gardien, se disait-il; comment oserai-je jamais reparaître devant M. le marquis? il m'avait confié un dépôt sacré, et je n'ai pas su veiller dessus.

Olivier, pendant ce temps, rôdait autour des portes de l'hôtel Hanyvel; il attendait la sortie de quelque laquais pour entrer en conversation avec lui.

Enfin, un valet parut sur la porte. Mais, au moment de s'adresser à cet homme, la résolutionmanqua au timide amoureux; il fit quelques pas vers lui, puis rebroussa chemin.

Cependant l'heure s'avançait; les portes et les fenêtres s'ouvraient; Paris s'éveillait; les rares marchands de ces rues aristocratiques ouvraient les volets de leurs boutiques, les laquais allaient et venaient.

Même on commençait à regarder curieusement ce jeune homme à la mine pâle et défaite, sans habit et sans chapeau, qui se tenait immobile, appuyé sur une borne de la porte d'un hôtel.

—Allons, assez de lâcheté comme cela! se dit Olivier, il faut agir.

Et résolument il s'avança vers un domestique chamarré d'or sur toutes les coutures, qui sortait de chez Hanyvel.

Il se trouva que la précipitation d'Olivier à descendre de chez lui le servait bien.

Le laquais, jugeant le jeune homme sur le costume, le prit pour un serviteur d'une maison voisine.

C'est donc sans façon qu'il accepta un verre de vin que lui offrit Olivier, et qu'ils allèrent boire chez un suisse du voisinage; car à cette époque presque tous les concierges,—pour rien au mondeje n'écrirais le motportier, à cause du mien,—des maisons riches avaient un petit réduit où ilsvendaient vin.

Après une conversation insignifiante, dont Olivier se tira assez bien pour n'inspirer aucun soupçon, il se hasarda à demander au domestique, de la voix la plus indifférente qu'il put prendre, le nom de la fille de la maison. Le laquais répondit qu'elle s'appelait Henriette.

C'était tout ce que voulait savoir Olivier. Cette réponse obtenue, il fut sur le point de s'enfuir, la prudence le retint.

Il causa encore pendant quelques minutes de choses et d'autres, et enfin, jugeant avoir assez fait, il paya et regagna précipitamment son logis, le cœur bondissant de joie, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps.

A sa vue, Cosimo ne put retenir une joyeuse exclamation.

Olivier courut à lui, et, le serrant entre ses bras:

—Mon ami, mon vieil ami, mon fidèle, elle se nomme Henriette; je suis le plus heureux des hommes.

—Alors, monsieur, reprit Cosimo, vous vousdéciderez peut-être à déjeuner, à prendre au moins quelque chose pour vous donner la force de supporter votre bonheur.

—Tout ce que tu voudras, mon fidèle... Et se parlant à lui-même: Henriette, murmurait-il, fut-il jamais nom plus doux à prononcer... Henriette!

—Bien évidemment, se dit Cosimo attristé de cette exclamation, mon pauvre jeune maître est un peu fou.

Ah! j'en ai bien vu dans ma jeunesse, des jeunes seigneurs amoureux; mais jamais de cette façon singulière; ils n'en perdaient pas le manger, eux, encore moins le boire...

Prononcer le doux nom de celle qu'il aimait, se le répéter à lui-même, suffît pendant deux ou trois jours au bonheur d'Olivier.

Bientôt il désira plus.

—Il faut que je la voie de près, pensa-t-il, que je puisse m'incliner devant cette beauté céleste.

Et de nouveau, un matin, il alla s'embusquer à la porte de l'hôtel Hanyvel, bien décidé à ne quitter la place que lorsqu'il aurait vu sortir Henriette.

La jeune fille était-elle malade, était-elle absente? C'est ce que ne pouvait savoir le jeunehomme; toujours est-il que durant trois jours il attendit en vain.

Le quatrième, qui était un dimanche, comme il commençait à se désespérer, la lourde porte de l'hôtel roula sur ses gonds, et la jeune fille parut, plus belle, plus radieuse encore que ne la rêvait Olivier.

Derrière elle s'avançait un domestique portant un livre d'heures et un carreau de velours. Après quelques hésitations, le jeune homme se décida à la suivre. Elle se rendait à l'église voisine.

—Comment n'avais-je pas songé à cela! se disait Olivier, fut-il jamais moyen plus simple de la contempler et de l'adorer à mon aise!

Et ses yeux ne pouvaient se détacher de la jeune fille qui priait avec recueillement. Olivier ne tarda pas à s'assurer qu'Henriette venait ainsi à la messe presque tous les matins.

Il pensa que son bonheur était assuré. Il se répétait cent fois le jour qu'il pourrait, à son gré, voir, admirer celle qui désormais occupait toute sa vie.

Il ne se demandait même pas si Henriette l'avait remarqué.

Et pourtant il en était ainsi. La jeune fille avait ressenti une émotion étrange à la vue de ce jeunehomme que, chaque matin, elle rencontrait accoudé à l'un des piliers de l'église. Involontairement son cœur s'était élancé vers lui.

Olivier, il faut le dire, était bien digne de cette sympathie; il avait un de ces visages dont la douceur n'exclut ni la fierté ni l'énergie; une fine moustache noire estompait sa lèvre supérieure, sa joue avait encore le velouté de l'adolescence; enfin, sa pâleur et sa mélancolie donnaient à sa physionomie une ravissante expression, ses yeux grands et expressifs, tour à tour tristes ou rayonnants d'audace, semblaient comme le miroir de cette âme si généreuse et si noble.

Il n'y avait pas à se tromper à ces regards que faisait trembler l'émotion.

Sans doute, Henriette, involontairement, avait fait toutes ces remarques, car la première fois que ses yeux rencontrèrent ceux d'Olivier, elle mit dans son regard les plus exquises caresses d'un chaste amour.

Sous ce regard, le jeune homme chancela. Jamais, dans ses rêves les plus insensés, il n'avait rêvé un pareil bonheur. Il rentra chez lui en disant que désormais il avait assez vécu, qu'il n'avait plus rien à souhaiter sur cette terre.

Ce qui n'empêcha que le lendemain, à l'heure accoutumée, il était accoudé le long d'un des piliers de l'église.

Cette fois, il sortit un peu avant la jeune fille, et, pour la voir passer, il s'arrêta sous le porche.

Henriette l'avait aperçu. Soit émotion, hasard, ou intention presque irréfléchie, elle laissa tomber son livre d'heures. Olivier se précipita, et, ramassant le livre, le rendit à Henriette. Elle pâlit d'une inexprimable émotion; puis, se remettant:

—Merci, monsieur, dit-elle au jeune homme, d'une voix d'or, qui le plongea dans une nouvelle extase.

A dater de cet important épisode de ses amours, chaque matin, à la fin de la messe, Olivier devançait Henriette, et, s'arrêtant près de la porte, il lui offrait respectueusement l'eau bénite. Ils ne s'étaient pas parlé encore, mais ils savaient à n'en pas douter qu'ils s'aimaient.

Ils en avaient une certitude que ne leur eussent pas donnée tous les serments de la terre.

—Il faut oser enfin, se dit Olivier.

Et il écrivit une petite lettre qu'il plia soigneusement, de manière à la réduire au moindre volume possible. Pendant la messe, à un moment où Henriette levait les yeux sur lui, il lui montra le papier qu'il avait gardé à la main.

Elle rougit, baissa les yeux, comme indignée, peut-être l'était-elle réellement, mais à sa sortie, une seconde fois, elle laissa tomber son livre. Olivier le ramassa encore, mais lorsqu'il le lui remit il avait eu le temps d'y glisser le billet.

Elle le remercia froidement et presque sans le regarder.

Olivier se sentit froid au cœur de ce maintien de glace.

—Malheureux! s'écria-t-il, qu'ai-je fait! J'étais heureux et voici que j'ai compromis mon bonheur; ah! s'il en est ainsi, je saurai me punir de ma folie.

Ce billet n'était rien moins qu'un rendez-vous.

A l'une des extrémités du jardin, dont souvent il avait fait le tour, à l'endroit le plus ombragé, Olivier avait remarqué une brèche.

On avait négligé depuis longtemps de la réparer; mais pour fermer l'accès aux maraudeurs de nuit on y avait établi une solide cloison de planches.

Ces planches étaient assez éloignées les unes des autres pour que, dans l'intervalle, on pût ypasser la main. Au dedans, il n'y avait rien à craindre; au dehors, on ne risquait rien, cette partie du jardin donnant sur un désert.

C'est là qu'Olivier conjurait Henriette de se rendre, le soir même, à la tombée de la nuit. Il connaissait assez les habitudes de la maison de Hanyvel pour savoir qu'à cette heure-là la jeune fille devait être libre.

Revenu chez lui, il s'enferma dans sa chambre et attendit l'heure avec une mortelle anxiété. Ses craintes étaient telles qu'il n'avait même plus le courage de réfléchir.

Dans l'après-midi, Henriette parut dans le jardin. D'ordinaire, son premier regard était pour la mansarde, ce jour-là elle affecta de ne pas lever les yeux.

Penché imprudemment à sa petite fenêtre, au risque de se rompre le cou, Olivier la suivait à travers les méandres du jardin. Bientôt elle disparut sous les arbres.

Cet incident rendit quelque courage au pauvre amoureux; il pensa qu'elle allait visiter et reconnaître l'endroit du jardin dont il lui avait parlé dans sa lettre.

Enfin, le soir vint. Bien longtemps avant l'heurefixée, Olivier était assis sur une pierre, non loin de la barrière des planches.

Il faisait grand jour encore et il calculait combien de temps il avait encore à attendre, lorsque le bruissement d'une robe sous la charmille du jardin lui annonça la présence d'Henriette.

Il se leva en chancelant, il voulut parler, mais les battements de son cœur l'étouffaient, la voix s'arrêta dans sa gorge aride.

L'amour de tête a toujours de l'esprit, de l'à-propos, il sait habilement saisir les occasions; peut-être est-ce pour cela que les femmes n'aiment que ceux qui ne les aiment pas; l'amour vrai est maladroit toujours, mais sa maladresse est souvent sublime.

Ne pouvant parler, Olivier se laissa tomber à genoux en élevant ses mains jointes au-dessus de sa tête.

—A demain, lui dit une voix argentine.

Et une petite main se glissa dans un intervalle des planches: Olivier saisit cette main et la couvrit de baisers; mais la main se retira...

Il resta de longues heures au même endroit, en extase, insensible à tout ce qui l'entourait.

Le lendemain de ce jour eut bien d'autres lendemains encore. Les deux amants prirent l'habitude de ces douces causeries de chaque soir.

Jamais plus chaste amour ne ravit deux cœurs plus dignes l'un de l'autre.

Olivier voulut se faire pardonner son audace. Peu à peu, sans réticences, sans détour, Olivier raconta son histoire à Henriette.

—Hélas! mon amie, je suis indigne de vous.

—Non, répondait la jeune fille, puisque mon cœur vous a choisi.

—Votre père consentira-t-il jamais à notre union?

—Pourquoi non? Qu'était-il avant d'être riche?

—C'est vrai, ma douce Henriette; mais malgrémon peu d'expérience du monde, je sais fort bien que ceux qui sont arrivés n'aiment pas à se rappeler d'où ils sont partis.

—Mon père n'est pas ainsi.

—Dieu le veuille!

—Et, d'ailleurs, n'avez-vous plus de courage? Conquérir une position, est-ce donc si difficile, lorsque celle que l'on aime doit en être le prix? et vous m'aimez, n'est-il pas vrai, mon ami?

—Oh! mille fois plus que je ne saurais vous le dire, que vous ne sauriez l'imaginer.

Et, pour la centième fois, Olivier reprenait le triste récit de ses tortures avant le jour où, pour la première fois, sa main avait touché celle de son Henriette.

Il avait alors repris ses travaux avec plus d'acharnement que jamais, et avec un tel succès que le conseiller lui-même lui avait annoncé qu'il allait s'occuper de faire les démarches nécessaires pour lui obtenir une place, premier acheminement vers une grande position.

Plus que jamais l'espérance dorait le ciel des deux amants, lorsqu'un soir, en arrivant au rendez-vous, Olivier y trouva Henriette. Il avait cependant devancé l'heure.

—Nous sommes perdus, lui dit-elle en fondant en larmes.

—Qu'y a-t-il, grand Dieu?

—Mon père a trouvé un parti pour moi,... à ce qu'il dit...

—Il veut vous marier?

—Il le veut, et avant la fin de ce mois.

—Et avez-vous pu consentir, vous, Henriette?

—O Olivier! pouvez-vous être injuste et ingrat à ce point; pouvez-vous ainsi méconnaître votre amie? J'ai tout fait, hélas! j'ai pleuré, j'ai supplié, je me suis traînée aux pieds de mon père...

—Il a pu résister à vos larmes?

—J'ai été jusqu'à lui dire que j'en aimais un autre:—«Eh! que m'importe!» m'a-t-il répondu.

—Oh! malédiction! s'écria Olivier; Henriette, le nom de cet homme que l'on vous destine? son nom! son nom!...

—Mon ami, votre colère m'épouvante; ce nom, je ne vous le dirai pas. Mais, croyez-moi, ne m'accusez pas, j'ai résisté, je résisterai encore; dût-on me traîner à l'autel, on ne m'arrachera jamais le: Oui! fatal qui doit m'enchaîner à un autre.

—Oh! merci, mille fois merci! mais que devenir, que devenir?...

—Je ne suis qu'une femme, Olivier, c'est à vous de voir, d'aviser. Quoi que vous décidiez, je vous obéirai sans hésitation, dussé-je être perdue après. Doutez-vous encore de mon amour? Mais adieu, mon absence pourrait être remarquée; adieu... et à demain....

Et elle s'éloigna, laissant Olivier foudroyé.

—Voir, aviser, se disait-il, quel parti prendre? Aviser à quoi? Que puis-je, moi, faible, isolé, sans amis?...

Dans ces perplexités, il résolut de consulter Cosimo. Après lui avoir fait jurer un secret absolu, il lui raconta l'histoire de ses amours.

Le vieux domestique sourit; depuis très longtemps il savait aussi bien que son jeune maître ce grand secret que lui arrachait la douleur.

—Et maintenant, fit Olivier en terminant, que me conseilles-tu de faire?

—Par ma foi, monsieur, la chose ne demande pas grande réflexion.

—Comment cela?

—Nous avons de l'or ici, n'est-il pas vrai? une somme assez forte, à ce point que souvent la peurdes voleurs me prend. Eh bien, envoyez le vieux Cosimo vous acheter une bonne voiture; mettez de l'or dans vos poches, des pistolets dans vos fontes, une bonne lame dans votre fourreau, et....

—L'enlever!...

—Vous l'avez dit, monsieur.

—Et après?...

—Comment, après? Ah! j'en ai beaucoup vu des enlèvements, mais je n'ai jamais vu les amoureux embarrassés après; avant, je ne dis pas.

—Mais où la conduire?

—Le monde est grand, monsieur.

—Non! s'écria Olivier avec violence, non! tu me conseilles une méchante action. Jamais je ne saurais me résoudre à perdre d'honneur celle que j'aime; jamais!...

—Alors, monsieur, laissez-la épouser l'autre.

—Tais-toi, malheureux! vociféra Olivier furieux, tais-toi!

Et il courut chez messire de Mondeluit, pensant y trouver un bon conseil.

Le magistrat travaillait dans son cabinet lorsque se présenta le jeune homme.

—Je viens vous prier, mon maître, lui dit-ild'un ton solennel, de bien vouloir m'entendre et me prêter votre assistance; il s'agit d'un acte qui doit influer sur ma vie entière, et je me reprocherais d'avoir pris une détermination sans vous consulter.

M. de Mondeluit parut extrêmement surpris de ce solennel exorde; il repoussa vivement les papiers amoncelés devant lui et, attirant un fauteuil au coin de sa cheminée:

—Parlez, dit-il, je vous écoute.

Le malheureux amant recommença le récit de ses amours et de ses malheurs.

Mais, à mesure qu'il parlait, le front de son auditeur se faisait froid et sévère; par instant même, il haussait les épaules.

C'est qu'en effet le digne magistrat ne comprenait rien à ce qu'il entendait. C'était assurément le meilleur et le plus honnête des hommes, mais le mot amour avait toujours été pour lui vide de sens.

Même, il n'était pas fort éloigné de croire que tous les sentiments dont il avait entendu parler quelquefois étaient une pure invention des poètes.

Lorsqu'il avait eu vingt-cinq ans, son père, quiavait quatorze bonnes mille livres de rentes, lui avait présenté la fille d'un de ses collègues, qui possédait, de son côté, dix-huit mille livres de revenus.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie: elle passait pour une excellente femme de ménage; le jeune homme jouissait d'une excellente réputation; les préliminaires ne furent pas longs.

On leur mit la main dans la main, on les conduisit à l'église, et ils furent mari et femme. Le soir, il y eut grand dîner, et voilà...

De ce premier jour de noce le souvenir qui était resté le plus présent à l'esprit de M. de Mondeluit était celui de ses souliers.

Qu'y faire? Il avait mis ce jour-là de magnifiques escarpins à boucles d'or tout flambant neufs, et ils lui meurtrirent horriblement les pieds toute la journée.

Aussi, avec quelle impatience il attendit le soir pour retirer les chaussures maudites!...

Depuis, il avait aimé sa femme fidèlement, loyalement; il en avait eu deux enfants, une fille et un garçon, et il ne pensait pas que personne pût aimer autrement que lui.

L'histoire que lui racontait son secrétaire lui semblait donc la plus invraisemblable, la plus folle, la plus grotesque du monde. A part soi il pensa que le jeune homme avait l'esprit légèrement détraqué. Autant eût valu essayer lui faire traduire le Koran.

Lorsque Olivier eut fini:

—Mon cher enfant, dit-il, avez-vous fait bien attention aux conclusions du procès que je vous confiai hier soir?

—Mais, monsieur, dit Olivier, de grâce, donnez-moi votre avis...

—Je pense que ces conclusions sont d'autant plus remarquables...

—Oh! monsieur! pouvez-vous vous jouer ainsi de mon malheur!....

—Quoi! mon enfant, quel malheur!

—Mais celle que j'aime, monsieur, mademoiselle Hanyvel.

—Eh bien?

—A quoi me déterminer?

—Mais, dit sévèrement le magistrat, à l'engager à épouser celui que son père lui a choisi pour elle: je ne pense pas que vous avez des prétentions à sa main?

—Pourtant, monsieur...

—En auriez-vous, par hasard? Alors allez trouver messire Hanyvel de Saint-Laurent et faites votre demande. Il vous mettra à la porte, j'imagine, et raison il aura. Qu'en pensez-vous?...

—Mais je l'aime, monsieur! s'écria le pauvre Olivier; je l'aime à en mourir, et, à tout prix...

—Prenez-y garde, continua le magistrat en élevant la voix, ne vous mettez pas la cervelle à l'envers et ne faites pas d'imprudence; il me serait pénible, ajouta-t-il, d'être réduit à aller vous rendre visite en prison.

Ce chemin-là ne conduit pas au parlement. Et maintenant, adieu; j'ai à travailler, et vous m'avez l'air trop mal disposé pour être en état de m'aider. Surtout, n'oubliez pas les conclusions.

Olivier sortit désespéré. Il songeait à adopter le parti proposé par Cosimo, lorsqu'il se souvint d'un jeune lieutenant aux gardes, le chevalier de Tancarvel, avec lequel il avait fait, dans le temps, plus d'une partie de paume, et dont il aimait le caractère.

—Celui-là, au moins, pensait-il, ne se moquera pas de moi comme ce mécréant de conseiller.

Il se dirigeait donc vers le Louvre, pour savoir,des soldats de garde, l'adresse de son ami, lorsqu'il eut le bonheur de le rencontrer devant Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le chevalier, qui l'avait aperçu le premier, courut vers lui, les bras ouverts:

—Eh! palsambleu, cher ami, dit-il en l'embrassant, quelle heureuse rencontre! Vous vous faites, savez-vous, diablement rare depuis quelques mois. Si encore on avait su où se trouve votre logis.

—Merci, chevalier, commença Olivier, croyez...

—Mais, corbleu! mon cher, plus je vous regarde et plus il me semble... mais, vraiment, vous avez une mine de catafalque. Ah ça! il vous est donc arrivé malheur?...

—Un grand malheur! chevalier, c'est pour cela que je suis venu vous trouver...

—Et vous m'en voyez ravi; merci, cher ami, d'avoir fait fonds de moi. Que vous faut-il? Ma bourse, mon épée...

—Hélas, non!

—Quoi donc, alors? demanda le chevalier, surpris qu'on pût désirer autre chose.

—Je voudrais un conseil...

—Pardieu! cela tombe bien! Mon sac aux expédients est plus plein que mon sac aux pistoles; donc, vous disiez...

Et le chevalier prit une pose commode, comme un homme qui se prépare à écouter longtemps avec attention.

Pour la troisième fois depuis le commencement de la soirée, Olivier reprit le roman de ses amours, en ayant soin, cette fois, d'omettre certains détails et de dénaturer les noms.

Le chevalier ne le laissa pas finir: la phrase qu'il commença ressemblait étrangement à celle de Cosimo.

—Avez-vous de l'or, cher ami? Alors, envoyez votre ami le chevalier de Tancarvel acheter une voiture...

—Je ne veux pas d'un enlèvement, dit Olivier, parce que je ne veux pas déshonorer celle que j'aime; et c'est pour trouver autre chose que je me suis adressé à vous, homme de ressource.

—Soit; cherchons, cher ami, dit le chevalier. Mais ne pensez-vous pas que nous chercherions tout aussi bien ailleurs qu'ici, dans certain petit cabaret, par exemple, que je connais, à deux pas d'ici? C'est étonnant comme le vin d'Anjou me donne des idées!

—Allons, soupira Olivier.

Il avait trouvé le magistrat trop austère, il craignait que son nouveau confident ne prît les choses trop légèrement.

Lorsque les deux jeunes gens furent attablés et qu'une bouteille eut été aux trois quarts vidée:

—Je crois, cher ami, commença le chevalier, que je tiens votre moyen.

—Oh! parlez, parlez vite, je vous en prie.

—L'enlèvement vous chagrine à cause du scandale?

—Je l'avoue.

—Cependant vous ne seriez pas fâché de soustraire votre amie à l'autorité paternelle.

—C'est précisément là la situation.

—Eh bien! cher ami, il ne faut pas enlever votre jeune fille, il faut simplement l'aider à quitter la maison de son père.

—Mais c'est, il me semble, la même chose.


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