A MON SOSIE

Je ne sais, Monsieur, si vous êtes l'heureux propriétaire d'une figure semblable à la mienne, et si, comme moi, vous descendez de ce fameux Louvet… Je ne sais; mais il ne m'est plus permis de douter que nous avons à peu près le même âge, que nous sommes décorés d'un titre presque semblable, que nous nous glorifions d'un nom absolument pareil. Je suis surtout frappé d'un trait de ressemblance plus précieux pour nous, plus intéressant pour la patrie: c'est que nous pourrons aller ensemble à l'immortalité, puisque tous deux nous composons de très jolie prose, puisque tous deux nous nous faisons imprimer vifs.

J'aime à croire que cette parfaite analogie vous a d'abord semblé, comme à moi, très flatteuse; et cependant je suis persuadé que maintenant vous sentez, ainsi que moi, le terrible inconvénient qu'elle entraîne. A quelle marque certaine deux rivaux si ressemblans, en même temps lancés dans la vaste carrière, seront-ils reconnus et distingués? Quand le monde retentira de notre éloge commun; quand nos chefs-d'œuvre, pareillement signés, voyageront d'un pôle à l'autre, qui séparera nos deux noms confondus au temple de Mémoire? Qui me conservera ma réputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le vouloir? Quel homme assez pénétrant pourra, par une assez équitable répartition, rendre à chacun la juste portion de célébrité que chacun aura méritée? Que ferai-je pour qu'on ne vous prête pas tout mon esprit? Comment empêcherez-vous qu'on ne me gratifie de toute votre éloquence? Ah! Monsieur! Monsieur!

Il est vrai que l'ingrate fortune a mis entre nos destinées une différence pour vous tout avantageuse: vous êtes avocat-au, je ne suis qu'avocat-en; vous avez prononcé, dans une grandeassemblée, un granddiscours: je n'ai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs conviennent qu'il est plus difficile de haranguer le public que d'écrire dans le cabinet; et tous les gens instruits sont épouvantés de l'immense intervalle qui sépare les avocats-endes avocats-au. Mais je vous observe qu'il y a encore dans l'État des milliers d'ignorans qui ne connoissent ni mon roman ni votre discours, et qui, dans leur profonde insouciance, ne se sont pas donné la peine d'apprendre quelles belles prérogatives sont attachées à ce petit motau, dont, à votre place, je serois très fier. Ainsi, Monsieur, vous voyez bien que malgré le roman et le discours, et leenet leau, tous ces gens-là, qui ne peuvent manquer d'entendre bientôt parler de vous et de moi, nous prendroient continuellement l'un pour l'autre. Ah! Monsieur, croyez-moi, hâtons-nous d'épargner à nos contemporains ces perpétuelles méprises qui donneroient trop d'embarras à nos neveux.

D'abord j'avois imaginé que, vous trouvant le plus intéressé à prévenir les doutes de la postérité, vous voudriez bien faire comme vos nobles confrères, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent ordinairement d'un superbe surnom leur baptistère devenu trop modeste. Depuis, en y réfléchissant davantage, j'ai senti que délicatement je devois me donner ce ridicule pour vous l'épargner. Voilà ce qui me détermine. Vous pouvez, si bon vous semble, rester monsieur Louvet tout court, moi, je veux être éternellement

Louvetde Couvray[2].

[2]Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente des révolutions m'enlève ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir un nom de baptême! Va donc pourJean-Baptiste Louvet.

[2]Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente des révolutions m'enlève ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir un nom de baptême! Va donc pourJean-Baptiste Louvet.

La seconde édition s'étant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante.

A ELLE

J'aurois osé le lui dédier, s'il s'en fût trouvé digne.


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