La Marquise.
Monsieur, de grâce, abrégez des détails qui ne sont pas honnêtes.
MlleDuportail,d'un ton fort brusque.
Il est minuit, Monsieur.
Le Comte,fort doucement.
Je le sais bien, Mademoiselle, et, si cette conversation vous ennuie, je ne dirai qu'un mot… pour l'achever.
Le Marquis,à MlleDuportail.
Il est très piqué contre vous. Les amitiés que vous me faites!… Il est jaloux comme un tigre!
La Marquise.
Monsieur le comte, à propos, pendant que j'y pense, avez-vous obtenu du ministre?…
Le Comte.
Oui, Madame, j'ai obtenu tout ce que je voulois; mais laissez-moi…
Le Marquis.
Ah! ah! qu'est-ce que tu sollicitois donc?
Le Comte.
Une petite pension de dix mille livres pour le jeune vicomte de G…, mon parent; il y a déjà plusieurs jours… Pour revenir à mon aventure…
Le Marquis.
Oui, oui, revenons-y.
La Marquise.
Il doit être bien content de vous, le vicomte?
Le Comte.
La dame fort émue…
La Marquise.
Monsieur le comte, répondez-moi donc.
Le Comte.
Oui, Madame, il est très content… La dame fort émue…
La Marquise.
Et son cher oncle le commandeur?
Le Comte.
En est fort aise aussi, Madame; mais vous vous intéressez prodigieusement…
La Marquise.
Oui, tout ce qui regarde mes amis me touche sensiblement; et cette affaire me tourmentoit à cause de vous: si vous m'en aviez parlé plus tôt, j'aurois pu vous y servir…
Le Comte.
Madame, je suis très sensible…; mais permettez-moi…
La Marquise.
A-t-il en effet rendu quelque service à l'État, le vicomte?
Le Comte,en riant.
Oui, Madame; sans lui, le duc de *** n'avoit pas d'héritier, la maison s'éteignoit.
La Marquise.
Mais, si l'on récompense aussi magnifiquement tous ceux qui servent l'État de cette manière, je ne m'étonne plus de l'embarras où est le trésor royal.
Le Comte.
Très bien, Madame. Cependant permettez…
La Marquise.
Enfin, n'importe; si jamais pareille occasion se présente, employez-moi, ou bien nous nous brouillerons mortellement.
Le Comte.
Madame, je vous rends grâce… Permettez qu'enfin je reprenne le récit de mon aventure.
La Marquise.
Oh! si vous vous adressiez à d'autres, je ne vous le pardonnerois pas, je vous en avertis.
Le Marquis.
Allons, voilà qui est dit: laissez-le donc finir son histoire.
Le Comte.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis…
La Marquise.
Quelle migraine j'ai!
Le Comte.
Prodiguoit au jeune Adonis…
La Marquise,tirant le marquis à part et lui parlant à mi-voix:
Monsieur, je vous le répète, il n'est pas décent de conter devant cette enfant…
Le Marquis.
Bon! bon! elle en sait plus qu'on ne croit! La petite personne est futée, allez! je me connois en physionomie!
Le Comte.
Monsieur le marquis, je ne pourrai jamais finir ce récit, on m'interrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et demain matin je vous enverrai tous les détails par écrit.
La Marquise.
Bonne plaisanterie!
Le Comte,au marquis.
Non, je vous l'enverrai, parole d'honneur, et je mettrai les lettres initiales de chaque nom,… à moins qu'on ne me laisse finir ce soir.
Le Marquis.
Eh bien! allons donc, finis.
La Marquise.
A la bonne heure, finissez; mais songez…
Le Comte.
La dame, fort émue, prodiguoit au jeune Adonis les confidences flatteuses, les doux propos, les petits baisers tendres… C'étoit vraiment une scène à voir. On ne peut la peindre;… mais on pourroit la jouer… Tenez, jouons-la.
Le Marquis.
Tu badines!
La Marquise.
Quelle folie!
MlleDuportail.
Quelle idée!
Le Comte.
Jouons-la: Madame sera la dame en question; moi, je suis le pauvre amant bafoué… Ah! c'est qu'il nous manquera une comtesse!… (A la marquise.) Mais madame a des talens précieux, elle peut bien remplir à la fois deux rôles difficiles.
La Marquise,avec une colère contrainte.
Monsieur…
Le Comte.
Je vous demande pardon, Madame, ce n'est qu'une supposition.
Le Marquis.
Mais sans doute; il ne faut pas que cela vous fâche.
La Marquise,d'une voix éteinte et les larmes aux yeux.
Il s'agit bien des rôles qu'on m'offre, Monsieur;… mais c'est qu'il est bien cruel que je me plaigne depuis une heure d'être fort mal, sans qu'on daigne y faire la moindre attention. (Au comte, en tremblant.) Peut-on, Monsieur, sans vous offenser, vous observer qu'il est tard et que j'ai besoin de repos?
Le Comte,un peu touché.
Je serois désolé de vous importuner, Madame.
La Marquise.
Vous ne m'importunez pas, Monsieur; mais je vous répète que je suis malade, et fort malade.
Le Marquis.
Eh mais, comment ferons-nous? où couchera MlleDuportail?
La Marquise,vivement.
En vérité! Monsieur, il semble qu'il n'y ait pas un appartement dans cet hôtel!»
Effrayé de la tournure que l'entretien venoit de prendre, je m'approchai du comte. «Charmante enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi: tout ce que vous me direz ne vaut pas ce que je suis curieux de savoir au juste, et ce que je vais apprendre tout à l'heure.
Le Marquis.
Il y a des appartemens, Madame; mais cette enfant n'aura-t-elle pas peur toute seule?
Le Comte,avec vivacité.
Pas plus que la dernière fois.
Le Marquis,brusquement, en montrant la marquise.
Mais la dernière fois elle a couché avec madame!
Le Comte.
Ah!
La Marquise,troublée, balbutie.
Elle a couché dans mon appartement,… et moi…
Le Marquis.
Elle a couché dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, puisque j'ai moi-même fermé les rideaux; ne vous en souvenez-vous pas?
(La marquise confondue ne répondit pas, le marquis continua en affectant de parler bas:)
Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?…
(La marquise porta la main à son front, jeta un cri de douleur, et s'évanouit.)
Je n'ai jamais pu découvrir si cet évanouissement étoit bien naturel; mais je sais que, dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans son appartement chercher lui-même une eau qu'il disoit souveraine en pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et la Dutour, accourues pour la secourir, leur ordonna de nous laisser; et que, s'adressant au comte: «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc juré de me perdre?—Non, Madame, j'ai voulu m'instruire de quelques détails que j'ignorois, vous prouver qu'on ne me joue pas impunément, et vous forcer de convenir que, si je suis capable de me venger…—De vous venger? interrompit-elle; et de quoi?—Je sais pourtant, continua-t-il, maître de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, Madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais vous affliger tous deux: vous vous étiez promis une nuit heureuse, heureuse autant que celle d'avant-hier; mais vous, Monsieur, vous m'avez trop peu ménagé pour que je m'intéresse au succès de vos projets galans; et vous, Madame, vous n'espérez pas, sans doute, que, ministre complaisant de vos plaisirs, je puisse voir comme un mari…—Moi, Monsieur! s'écria-t-elle, je n'espère rien de vous, mais je croyois aussi n'en avoir rien à craindre; et, quelle que soit ma conduite, d'où vous viendroit donc, je vous en supplie, le droit que vous vous attribuez de l'éclairer?» Rosambert ne répondit à cette question que par un sourire amer. «Que, ministre complaisant de vos plaisirs, poursuivit-il, je puisse voir comme un mari… chargez-vous de choisir l'épithète… je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma présence même!—M. de Faublas dans mes bras!—Ou MlleDuportail dans votre lit: n'est-ce pas la même chose? Eh mais, Madame, je croyois que là-dessus nous étions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne le perdons pas à disputer plus longtemps sur les mots, composons. Que cette charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la reconduise chez son père tout à l'heure, à cette condition je me tais.»
Le marquis entra, tenant un flacon. «Je suis très sensible à vos soins, lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal: je voudrois être tout à fait bien, afin de pouvoir garder MlleDuportail.—Comment? s'écria le marquis.—Je suis toujours fort incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez moi.—Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à l'heure, un appartement dans cet hôtel?—Oui, Monsieur, mais vous m'avez fait une objection à laquelle je me rends: cette enfant auroit peur. D'ailleurs la laisser ainsi toute seule…, je ne le souffrirai pas.—Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de chambre est ici.—Sa femme de chambre,… sa femme de chambre!… Eh bien! Monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici.—Qui vous l'a dit, Madame?—Monsieur le comte vient de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de passer ici pour lui ramener sa fille.—Pourquoi donc ne nous as-tu pas dit cela tout de suite, toi?—Mais, répondit Rosambert en riant, c'est que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper.—M. Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle est mal ici? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission? il nous doit une visite et des remerciemens: quand il seroit venu lui-même!… Je le verrai; je veux savoir quelles raisons… Je le verrai.»
Je fis une profonde révérence à la marquise: elle se leva et vint à moi pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. «Madame, vous êtes si incommodée! ne vous dérangez pas»; et, la prenant doucement par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif MlleDuportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. «Je connois ce visage-là, me dit-il en regardant ma prétendue femme de chambre, je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là.» La Dutour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avoit trop abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte satisfaction. «Je ne vois ce soir que MlleDuportail, me répondit-il: demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon, je dirai librement à mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne.» Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel; ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit: il m'apprit que le baron avoit attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'étoit couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il seroit jour, me chercher au bal ou chez le marquis de B…
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie; et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avoit condamné.
J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur: «Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas. J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel; songez que je suis père, et que, si mon fils m'aime, il doit craindre de m'inquiéter.»
Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendoit. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jeta à mon col. «Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse.» Je l'interrompis brusquement: «Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens…» Le comte me pria d'un ton plus sérieux de m'asseoir. «Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous reverrois dans les mêmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez? Je ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de MlleDuportail? je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous l'avantage de six années d'expérience; je sais très bien qu'à seize ans on ne connoît que sa maîtresse et son épée; mais à vingt-deux un homme du monde ne se bat plus pour une femme.»
Je donnai quelques signes d'étonnement qu'il remarqua. «Croyez-vous au véritable amour? ajouta-t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus: et d'une histoire comique nous ferions une tragédie! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là! Chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami: puisse l'honneur, l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!… Mon cher Faublas, j'avois à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert, dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisième année; elle étoit si fraîche encore qu'on ne lui eût pas donné plus de vingt-cinq ans: dans le monde on l'appeloit ma sœur aînée. Avec les agrémens de la jeunesse, elle avoit conservé ses goûts, elle aimoit les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au bal de l'Opéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la marquise, qui venoit d'ôter son masque: déjà l'insolent inconnu l'avoit suppliée d'excuser sa méprise, et se perdoit dans la foule. Je le joignis, je l'obligeai de se démasquer: je reconnus le jeune Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis le plus cher. «Je ne croyois pas que ce fût la marquise de Rosambert.» Voilà tout ce qu'il me dit. C'étoit beaucoup, sans doute… Hélas! un murmure général nous fit comprendre que ce n'étoit pas assez, l'honneur vouloit du sang: nous nous battîmes. Saint-Clair succomba, je tombai sans connoissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans mon délire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix éteinte il m'adressoit de touchans adieux; dans ses derniers momens, il ne paroissoit sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venoit de l'immoler. Longtemps cette affreuse image me poursuivit, longtemps on trembla pour ma vie; enfin la nature, secondée des efforts de l'art, opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais, jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mémoire… Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine obligé de me battre avec un inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre… Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçoit, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pénible ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas le plus malheureux.»
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. «Déjeunons», me dit-il, et, reprenant sa première gaieté: «Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez mille remerciemens.—Je vous dois…?—Sans doute: n'est-ce pas moi qui vous ai fait connoître la marquise? Il est vrai que je ne prévoyois pas le malin tour qu'on me joueroit: j'aurois pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances si singulières! (Il se mit à rire.) Oh! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bienvenue à la cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crédit immense et sert ses amis chaudement.» Je témoignai au comte que je n'emploierois jamais de tels moyens pour aller à la fortune. «Et vous avez tort, me répondit-il: combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là! Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?»
Je ne me fis pas presser. «Ah! la rusée marquise! s'écria le comte après m'avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! et son honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vérité, il me feroit croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprès pour servir à l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa femme!…—Est très aimable.—Je le sais bien, je le savois même avant vous, et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle! Ah!—Je conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait.—Très mal; et puis c'est qu'une telle incartade auroit été d'un exemple fort dangereux.—Comment?—Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle lemonde, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule d'intérêts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est l'amant de celle-là, tel est aujourd'hui sacrifié qui demain vous immole: les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les femmes sont foibles, elles cèdent toujours: il résulte de là que le célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paroît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l'État se peuple, et tout le monde est content. Eh bien! si la jalousie alloit répandre aujourd'hui son noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour réparer l'honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu'on délaisse s'égorgeoient pour se disputer un cœur volage, vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout à coup veuves! que de beaux enfans réputés légitimes pleureroient leurs pères! que de charmans bâtards végéteroient abandonnés! La génération présente passeroit après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité.—Quel tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour tendre et respectueux…—N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les femmes l'ont tué.—Vous n'estimez donc guère les femmes?—Moi! je les aime… comme elles veulent être aimées.—Ah! lui répliquai-je avec la plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne connoissez pas ma Sophie.» Il me demanda l'explication de ces derniers mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa naissance, accompagne le véritable amour.
Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n'étoit pas épargné, et l'on sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se plaisoit à parler d'elles. Plein du système qu'il soutenoit, il l'appuyoit du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m'embarrassoit sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnoit, je répondois toujours qu'une exception, loin de détruire la règle, la prouvoit. «Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce sexe tant honoré porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez?» Il se leva avec vivacité, et, riant de toutes ses forces: «Parbleu! tenez,… vous n'avez pas disposé de votre journée,… venez avec moi, venez… Je vais de ce pas vous présenter à une belle dame… Nous en trouverons chez elle beaucoup d'autres,… elles sont jolies, vous serez le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.»
Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte la traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit soupçonner que j'étois engagé dans une partie de filles. J'en demeurai convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit très connu, et qui vouloit, disoit-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer tout lui-même. «Voilà, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très astringente dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse un honneur tout neuf. A côté, remarquez l'essence à l'usage des monstres; elle produit un effet tout contraire: aussi ne s'en sert-on jamais. Hélas! il est passé, le temps des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche, si celle que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation. Vous verrez accourir chez le docteur Guibert de Préval une foule de clercs de procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés: c'est le fameux spécifique.
«Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci n'a rien de remarquable. Passons.
«C'est ici la salle de bal: on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire, elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti qu'on le prend pour un rustre. Ainsi l'on se rend mutuellement service, et, comme personne ne se reconnoît, on n'a d'obligation à personne.
«Maintenant entrons dans l'infirmerie: que le mot ne vous alarme pas! Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces peintures obscènes: elles furent mises ici pour allumer l'imagination de ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit trop violent pour le beau sexe: aussi lui a-t-on réservé ces pastilles; elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mangé prend d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par tempérament et vertueuses de bonne foi: nos honnêtes femmes qui ont du monde et de l'éducation ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
«Venez, venez, approchez-vous: parmi les plantes curieuses du Jardin du Roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? c'est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni. Cette dernière pièce se nomme le Salon de Vulcain: il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une malheureuse qu'on y jette s'y trouve renversée sur le dos, ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement: on la viole sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez, Faublas, et pour cette fois vous avez raison: je suis jeune, ardent, libertin, peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne pourrois jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là.»
Le comte ajouta: «Si nous étions venus plus tôt, on nous auroit donné deux petites bourgeoises; mais, faute de mieux, voyons le sérail.» C'étoit ainsi qu'il appeloit la salle où se trouvoient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.
«En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation; à table nous formerons la partie carrée.» Né curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étois choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avoit entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet étoit peu digne de mon attention: la recherche m'amusa d'abord uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu, et machinalement je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions; et, ne me laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière expérimentée vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec attention: «Tant mieux, dit-elle, ç'auroit été dommage!» Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très clair que présentoient ces mots: «Ç'auroit été dommage!» Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infâme maison en jurant que je n'y retournerois de ma vie.
Le comte étoit chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venoit savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvoient. «Quoi! Rosambert! cette fille me dit: «Ç'auroit été dommage!» et vous appelez ma terreur une terreur panique!—Oh! cela est différent; la nymphe a un peu tronqué l'aventure,… elle se gardoit bien de nous apprendre… Leç'auroit été dommage!change entièrement l'histoire… Il est d'un bon genre, leç'auroit été dommage!… Eh bien, Faublas, cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à courir, l'estimez-vous?—Vous me faites là une plaisante question, Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe en général?—Vous esquivez, mon ami: vous êtes donc incorrigible? Eh bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais me coucher.—Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc?—Que voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de ***, le petit chevalier de M…, l'abbé de D…: nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela étoit délicieux! mais je vais me coucher.»
J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M. Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta: «Vous passerez ensemble toute la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui, je vous ramènerai.»
Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle vint au parloir avec ma sœur. «Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait la connoissance d'une fort jolie dame!—Et qui vous a dit tout cela?—M. Person, qui n'a pas de secrets pour nous.» Sophie baissoit les yeux et gardoit le silence. Ma sœur continua ainsi: «Dites-nous donc quelle est cette dame;… et un bal masqué, cela doit être beau!—Fort ennuyeux, je vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins,… oh! beaucoup moins que ma jolie cousine.» Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. «Vous avez du chagrin, ma jolie cousine?—Répondez donc, Mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante.—Non, Monsieur; mais c'est que,… c'est que j'ai mal dormi cette nuit.—Oui, dit encore la vieille, cela est vrai: mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir… C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt très bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle…, tenez, MlleStorch… Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune. Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé… MlleStorch…»
La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et, si je ne voulois pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort incommodée: sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne. Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment.—Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne amie?—Oui, ma chère Adélaïde, oui… Ayez bien soin d'elle!» Sophie, en me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon cœur pour y éveiller le remords.
Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. «Je suis bien aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me paroît être un petit maître dans la force du terme, ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami, souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille! Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies: si l'on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là: il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le cœur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille: il y en a, mon ami, qui verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans; j'en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune, bien imprudente… Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire: promettez-moi de ne plus retourner chez Mmede B…» J'hésitois, M. Duportail me pressa, d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie; je finis par promettre tout ce qu'il voulut.
«Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion.»