Dans l'après-dîner je reçus une visite de Derneval, qui m'annonça que la nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il fît. «Mon cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous séparer!—Comment?—Les affaires qui me retenoient ici sont terminées; tout est préparé pour la grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de demain j'enlève Dorothée.—Ah! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie quand vous nous aurez abandonnés?—N'avez-vous pas votre pavillon?—Mais la grille du jardin?—Vraiment vous avez raison, je n'y songeois pas.—Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'ami de votre amante?—Non, Chevalier, non, je parlerai à Dorothée, nous ne partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le faut, je différerai d'un jour l'exécution de mes projets.»
RECONNAISSANCE DE DORLISKA
RECONNAISSANCE DE DORLISKA
Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles, qui m'agitèrent toute la soirée et toute la nuit suivante. «Il part, me disois-je, il part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peut-être ne verrai-je plus ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir seule au jardin? Et puis l'enlèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se renouvelle? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah! ma jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois à travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothée! vous nous abandonnez! est-ce là ce que vous nous aviez promis?…» C'est ainsi que, ne prévoyant pas les grands événemens qui se préparoient, je reprochois à Derneval son départ précipité, que bientôt j'allois désirer plus ardemment que lui.
Il y eut encore cette nuit un brouillard épais, qui tomba au lever du soleil. Le baron, plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps étoit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adélaïde, il craignoit que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le soleil alloit échauffer l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de mon avis: nous allâmes tous trois chercher ma sœur à son couvent, et bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens d'aller nous attendre auPont-Tournant. «Je monte, nous dit-il, chez M. de Saint-Luc, promenez-vous…—Dans l'allée du Printemps, mon père?—Oui. Je suis à vous tout à l'heure.»
Nous fîmes plusieurs tours d'allée: Rosambert parut enfin; il remercia le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit à Adélaïde tous les complimens qu'elle méritoit, et pendant un quart d'heure il s'occupa tellement de la sœur que le frère étoit oublié. Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention. Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçoient mes amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il daigna enfin m'entendre: nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir. Ma sœur, qui ne pouvoit régler sa marche sur la nôtre, resta derrière, accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur nos pas que quand nous fûmes au bout de l'allée. En nous retournant, nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes: nous nous hâtâmes d'approcher. A quelque distance nous reconnûmes dans les deux nouveaux venus mon père et M. de B…; ils se parloient avec chaleur. «Courons vite, me dit Rosambert, il se fait là-bas quelque quiproquo.» Au moment où nous arrivâmes, le marquis disoit à mon père:
«De quoi vous mêlez-vous, Monsieur?»
Le Baron de Faublas.
De quoi je me mêle! Connoissez-vous celle que vous insultez?
Le Marquis.
Si je connois MlleDuportail!
Le Baron,avec emportement.
Ce n'est pas MlleDuportail, Monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a pas d'enfans.
Le Marquis,très vivement.
M. Duportail n'a pas d'enfans! et qui est-ce donc qui a couché avec ma femme?
Le Baron.
Que m'importe?
Le Marquis.
Il m'importe à moi, et je sais bien que c'est MlleDuportail que voilà… (en montrant ma sœur). Elle est un peu changée, par la raison que je disois tout à l'heure.
Le Baron,furieux.
Par la raison que vous disiez tout à l'heure! Vous osez répéter!… Morbleu! Monsieur, mettez un habit d'amazone à cet étourdi (en montrant le chevalier de Faublas), et la demoiselle Duportail que vous avez vue, vous la verrez encore.
Le Marquis,regardant le chevalier d'un air stupéfait.
Se pourroit-il?
Cependant M. Duportail et Rosambert partageoient leur attention entre Adélaïde, qui paroissoit prête à pleurer, et le baron, dont leurs représentations ne pouvoient modérer la fureur.
Le Chevalier de Faublass'approche du baron.
De grâce, mon père!
Le Marquis,regardant toujours le chevalier.
Son père!
Le Baronlance un regard terrible à son fils.
Taisez-vous, Monsieur; savez-vous ce qu'on dit à votre sœur? J'arrive au moment où on la félicite de ce qu'elle est accouchée avant terme et de ce qu'il n'y paroît guère. Morbleu! déguisez-vous en femme, attrapez des sots, mais ne compromettez pas votre sœur.
Le Marquisregarde le chevalier avec la plus grande attention.
Plus je l'examine… (Il lui fait un geste menaçant, et court à M. Duportail.) Si tu n'es pas un lâche, réponds-moi. (En montrant Adélaïde.) Cette demoiselle est-elle ta fille? (En montrant le chevalier.) Est-ce ce jeune homme que j'ai vu chez toi en habit d'amazone?
M. Duportail,avec le plus grand sang-froid.
Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins égale à la vôtre; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque avantage. Je me souviendrai des égards que se doivent encore des gentilshommes quand ils deviennent ennemis, Monsieur: je ne vous tutoierai pas; quant à vos questions, je voudrois bien n'être pas obligé d'y répondre… Marquis, cette demoiselle n'est pas ma fille; c'est ce jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone.
M. de B… garda quelque temps un morne silence; il vint à moi, il prit ma main, qu'il serra fortement: d'un coup d'œil je lui fis comprendre que je l'entendois. Mon père aperçut ces signes meurtriers, car je l'entendis qui se disoit tout bas: «Ne pourrai-je jamais maîtriser mes premiers transports? Colère aveugle! funeste emportement! si tu allois me coûter mon fils!—Tu m'as indignement joué, me dit le marquis en baissant la voix. Demain, à cinq heures du matin, trouve-toi à laPorte Maillot. Je n'ai pas à me plaindre de ton père; mais Duportail et Rosambert sont tes complices: dis-leur que j'emmènerai deux de mes parens pour les punir. Adieu. Tu verras si je sais me venger.»
A ces mots il s'éloigna. Nous étions environnés d'une foule de gens que le bruit de notre querelle avoit attirés. Adélaïde, étonnée et tremblante, se soutenoit à peine; nous gagnâmes, aussi vite que sa foiblesse put nous le permettre, lePont-Tournantoù deux voitures nous attendoient. Le baron monta dans la nôtre avec ma sœur; Rosambert nous reçut, M. Duportail et moi, dans la sienne; et, pour échapper à la foule qui nous suivoit, les cochers eurent ordre de nous mener ventre à terre, et de ne regagner l'hôtel du baron qu'après avoir fait de longs détours.
M. Duportail nous dit alors: «Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous ayez quittés? vous étiez à peine à trente pas, quand M. de B… nous a abordés. Il m'a accablé de politesses, et a fait mille questions à mademoiselle votre sœur, qui ne savoit que répondre. Je vous assure que moi-même je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit. J'espérois que vous alliez revenir et m'aider à sortir de l'embarras dans lequel je me trouvois. M. de B…, qui déjà m'avoit félicité vingt fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paroissoit jouir, M. de B… s'est adressé à mademoiselle votre sœur: «D'honneur, Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu changée.» Ici le marquis a baissé la voix; mais, comme je n'étois pas sans inquiétude, j'ai prêté l'oreille. «Cela est étonnant, a-t-il dit, car, si je calcule bien, vous êtes accouchée avant terme.» Mllede Faublas a fait un cri; je me suis écrié avec indignation: «Accouchée avant terme! Monsieur, vous osez!…» Malheureusement le baron étoit déjà derrière nous; tout à coup il s'est jeté entre sa fille et le marquis, et d'un ton furieux il a dit à celui-ci: «Qu'appelez-vousaccouchée avant terme? vous me ferez raison de cet insolent propos.»
«Messieurs, vous savez à peu près le reste, et cette cruelle scène, ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites fâcheuses.—Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain, à cinq heures du matin, M. de B…, accompagné de deux de ses parens, nous attendra tous trois à laPorte Maillot.—Encore un duel! encore du sang! s'écria Rosambert.—Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez quels sont les fruits d'une passion criminelle! Demain six braves hommes vont s'égorger à cause de la marquise de B…! Demain, quel que soit l'événement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis d'avoir participé à vos égaremens; nous en serons punis, car, tout guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de Rosambert et moi, nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que nous ne connoissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le moindre mal…—Ah! Monsieur, je suis plus à plaindre que vous; je me bats avec le marquis, avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal possible!…—Il est fort singulier, interrompit Rosambert, que, dans cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que je me batte pour vous parce que vous m'avez soufflé ma maîtresse… Mais, Messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît, nous n'avons pas de temps à perdre. Demain, à six heures du matin, si nous ne sommes pas morts, il faudra que nous sortions du royaume.—François, s'écria M. Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois!—Messieurs, poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous?» Je répondis vivement: «En Allemagne.—Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M. Duportail.—En Allemagne, soit», répliqua le comte.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Adélaïde et le baron montoient déjà le grand escalier: M. Duportail courut à eux, croyant que j'allois le suivre. Je dis adieu à Rosambert. «Comment! où allez-vous donc?—Chez Derneval. Mon ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez à assurer notre fuite.—Mais ne vous verra-t-on pas dans la soirée?…—Je ne puis répondre de rien; peut-être ne serai-je ici que demain à quatre heures du matin.» Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenoit sur ses pas pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si effaré que d'abord il me demanda quel malheur m'étoit arrivé.
«Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle vous devez enlever Dorothée emporte aussi Mllede Pontis.» Derneval ne fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée des préparatifs de toute espèce que nécessitoit notre grande entreprise. J'aurois pu, dans la soirée, passer un moment à l'hôtel; mais je craignis que le baron ne m'y retînt. Un peu avant minuit je cachai mon épée sous un ample manteau; Derneval prit la même précaution. Nous sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissoit la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut pour habiller deux hommes de la tête aux pieds; et, dès que notre échelle de corde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième, de s'en aller pour nous amener notre chaise de poste à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin: Derneval et Dorothée me laissèrent sous l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseoir au pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans lui rien dire, et j'arrosois ses mains de mes larmes.
«Que signifie donc ce silence? me dit-elle. Que veulent dire ces pleurs?—Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu pas que Dorothée nous quitte?—Oui, mais son départ est différé d'un jour, à cause de nous.—Non, ma Sophie, non, son départ n'est pas différé, Derneval l'emmène cette nuit.—Cette nuit!—Oui, je ne puis te voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin: nous voilà séparés pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.—La dernière! s'écria-t-elle d'un ton douloureux.—Oui, la dernière: Dorothée nous quitte, Dorothée t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval! Derneval est plus heureux que moi!—Ah! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur qui me coûteroit le mien?—Sophie! voici la dernière nuit que nous ayons à passer ensemble!—Mon ami, passons-la de manière que nous n'ayons aucun reproche à nous faire demain.—Demain! demain nous gémirons séparés! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de l'Allemagne.—De l'Allemagne!… Ils vont en Allemagne?—Oui, ma bien-aimée.—Ils vont en Allemagne!… Eh bien, mon cher Faublas, nous irons bientôt les rejoindre; MmeMunich m'assure que le baron de Gorlitz ne tardera pas à me venir chercher.—Le baron de Gorlitz arrivera trop tard.—Pourquoi trop tard?—Il arrivera trop tard, ma bien-aimée!—De grâce, expliquez-vous.—Sophie, le départ de Dorothée est le moindre malheur dont nos amours soient menacés.—Mais apprenez-moi donc… Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa fille?—En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon père ne veut pas consentir à cet hymen.—Mais votre père l'approuvera dès que le mien…—Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon père me destine une autre femme.—Une autre femme! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel! je vous entends trop bien!… je suis sacrifiée! je suis sacrifiée!—Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes sermens mille fois répétés; jamais une autre ne portera le nom de mon épouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi.—Moi!—Oui, cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nécessaire.—Je ne vous entends pas.—Ah! si depuis trois mois, moins rebelle aux vœux de ton amant…—Mon cher Faublas, que me dites-vous?—J'aurois présenté ma Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit: «Elle a reçu ma foi; nos sermens sont écrits dans le ciel: j'ai séduit sa foible jeunesse, il ne lui manque que le titre de mon épouse…»—Qui? moi!… Faublas! j'aurois acheté par mon déshonneur…—Par ton déshonneur! tu ne m'aimes donc guère, puisque tu te croiras déshonorée de m'appartenir!… Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous allons être séparés! bientôt on te conduira dans une terre étrangère, loin de ton amant désolé! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui nous menacent: tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens indissolubles et sacrés; daigne, ma tendre amie, daigne…—Non, non, jamais je n'y consentirai; jamais.»
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une résistance opiniâtre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai à toute ma douleur. «Vos sanglots me déchirent le cœur, me dit Sophie, mais qu'exigez-vous de moi?—Je n'exige plus rien.—Dans quel accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes mains dans les siennes.)—Sophie! jamais douleur ne fut plus profonde et plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paroîtra trop tôt, et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.—O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre désespoir respire dans toute sa personne!… O mon ami! que vos larmes paroissent douloureuses! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.)—Elles sont cruelles… Elles annoncent la mort.—Dans quel funeste égarement!…—Ma bien-aimée, mon âme est dévorée d'un noir chagrin; mais ne croyez pas que ma raison s'altère. Sophie, je pleure maintenant, bientôt vous pleurerez aussi, bientôt une affreuse nouvelle, répandue dans toute la ville, pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant.—Cruel! vous pourriez attenter à votre vie?—Non, ce ne sera pas de ma main que partira le coup mortel… Sophie! si ma vie vous étoit chère, je la défendrois contre le marquis de B…—Grand Dieu! vous allez vous battre!»
Elle tomba en foiblesse, je lui prodiguai les soins que sa situation exigeoit; mais, dès qu'elle commença à reprendre ses esprits, je profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus éloquent des écrivains a consacré vos délices dans un ouvrage immortel[14]: il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi bien.
[14]Tout le monde sent qu'il est ici question de laNouvelle Héloïse.
[14]Tout le monde sent qu'il est ici question de laNouvelle Héloïse.
Quatre heures et les matines venoient de sonner, quand Derneval s'avança sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la chaise de poste étoit arrivée; que Dorothée, obligée de le quitter pour une demi-heure, rentreroit bientôt au jardin, et ne mettroit pas beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de s'éloigner. «Ma Sophie est à moi, lui dis-je, il faut maintenant que je la détermine à partir.»
Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que j'avois apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser les siens. «Comment? pourquoi?—Derneval et Dorothée partent pour l'Allemagne, ton cœur ne te dit-il pas que nous partons avec eux?—Moi! je donnerois à mon père l'affreux chagrin… Hélas! ne suis-je donc assez coupable?—Écoute-moi, ma Sophie.—Non, je ne veux pas vous écouter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon déshonneur étoit préparé… (Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton épouse; mais prends pitié d'elle! ah! n'abuse point de tes droits! ah! ne rends pas son déshonneur public!—O ma chère Sophie! je voudrois t'épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le marquis…—Hélas!—Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens sont attachés; ton époux sera victorieux, ton époux… La famille entière du marquis, il la défieroit maintenant! Mais tu ne connois pas les lois du royaume, Sophie: si après avoir vaincu mon ennemi je reste ici, je suis exposé à perdre la tête sur un échafaud.—Ah! malheureuse! où suis-je? qu'ai-je fait?—Sophie, il faut partir: nous irons en Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon père confirmera mon bonheur… Ma chère Sophie, souffre que ton époux t'habille.»
Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie. Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à laPorte Maillot.
«Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'écrie Sophie.—Ma bien-aimée, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothée, je te remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera guère qu'une poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux: dans deux heures je vous rejoins.» Sophie se jette dans mes bras. «Je ne vous quitte pas! je ne vous quitte pas!» Derneval frappe du pied. «Le brouillard nous favorise encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici.» Je m'arrache des bras de Sophie. «Faublas! si vous me quittez, je ne partirai pas.—Eh bien, Sophie, je ne te quitterai pas, hâtons-nous de sortir d'ici.»
Derneval avoit prévu que nos deux amies auroient trop de peine à escalader le mur avec des échelles de cordes, il s'étoit pourvu de deux courtes échelles de bois. Dorothée, depuis longtemps préparée à son enlèvement, fut bientôt dans la rue; mais Sophie seroit tombée vingt fois si je ne l'avois suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle voulut m'y voir monter le premier. «Mais, Sophie, l'honneur m'appelle!—L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat que vous êtes! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne veux pas que vous vous battiez!»
Voilà ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon désespoir, je tire mon épée pour m'en frapper. Derneval m'arrête. Sophie, tremblante, s'écrie: «Eh bien! je vous obéis, je pars!» Tandis qu'on la place près de Dorothée, je dis à Derneval: «Il est cinq heures: s'il faut que je m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il pourra à l'hôtel, où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le cheval que sans doute on a préparé pour moi.» Sophie, presque mourante, se penche à la portière. «Mon ami, me dit-elle; ah! du moins, menez-moi sur le champ de bataille.—Mes chers amis! ma Sophie! dans deux heures je vous rejoins.—Barbare! cher amant, cher époux, songe à toi, défends ma vie!»
Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel: «Hâtez-vous, mon cher maître, hâtez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous les côtés; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval, il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour vous.—Ah! mon Dieu!»
Je partis ventre à terre; Jasmin galopoit sur mes pas: «Monsieur, vous ne prenez donc pas votre bon coureur?—Va-t'en au diable,… retourne à l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien.»
Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je découvris laPorte Maillot. Bientôt j'aperçus le baron environné de plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il défioit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux parens de M. de B… s'opposoient à ce combat.
Dès qu'on me vit, on se sépara. «J'en étois sûr, s'écria Rosambert.—Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard!—Trop tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos jours.» M. de B… m'interrompit: «S'il n'avoit été question que de faire la jolie femme, tu te serois levé plus matin. Viens donc, femmelette lâche et perfide, ta mort va tout à l'heure venger mes affronts.»
Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avois acquise dans l'art de l'escrime et le sang-froid que j'opposois à la fureur du marquis balançoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit à celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'étois rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards, je sentois que j'avois plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvois me déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avois affligé l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur mon adresse, je me flattois que, bientôt épuisé de fatigue, il seroit trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui, se tenoit à dix pas de là; je pouvois le voir suivre d'un œil inquiet le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus qu'emporté par son impatience, il alloit s'élancer dans la lice; bientôt il courut à un arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint péniblement cramponné. M. de B…, la menace et l'injure à la bouche, ne cessoit de provoquer ma colère, et me pressoit toujours avec une vigueur dont j'étois étonné. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de terrain, et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avoit fait qu'augmenter sa fureur. Tout à coup, maîtrisant les transports de sa rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la parade, le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'effroi et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné; puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant à genoux: «O Ciel! ô Ciel! s'écria-t-il, mon Dieu! ayez pitié de moi! Dieu tout-puissant, conservez-moi mon fils!»
Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le marquis, à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me croyoit grièvement blessé; je courus à lui, et, découvrant ma poitrine: «Rassurez-vous, ce n'est qu'une légère meurtrissure.» Mon père, sans dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.
Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du marquis étoit étendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. «Nous avons fait coup pour coup, me dit le comte, dès que je fus près de lui: mon adversaire ne me paroît pas trop blessé, j'en suis bien aise; mais il m'a jeté par terre, j'en suis fâché.» Le baron ne tarda pas à nous joindre; il entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'étoit pas mortellement blessé, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux fatigues d'un long voyage. «J'aurai soin de lui, s'écria le baron, sauvez-vous.—Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas, embrassons-nous et va-t'en.» Mon père me tint longtemps pressé contre son sein. «Voilà une malheureuse affaire qui dérange nos projets, dit-il à M. Duportail: Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez: voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à Bondy, où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux; faites la plus grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté; ne vous arrêtez qu'à Luxembourg.»
Enfin nous partons, nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le postillon de mon père, et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent rapidement jusqu'à Meaux; c'étoit à Meaux aussi que Derneval devoit prendre des chevaux de poste; c'étoit là qu'il avoit promis de m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean les Deux-Jumeaux, à la Ferté-sous-Jouarre, à Montreuil-aux-Lions. Derneval avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne le poursuivît, il se hâtoit; avoit-il tort? Mais quelle devoit être l'inquiétude de Sophie!
M. Duportail, étonné de m'entendre multiplier les questions et de me voir prodiguer l'argent, me demande quel intérêt si vif je prends à ces jeunes gens. «Monsieur, ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah! je vous en prie, courons à franc étrier.—Mais, mon ami, si nous laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à cheval.—Ah! je ne crains pas la fatigue.—Et moi, Faublas, j'y suis accoutumé.»
A Vivray, nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons à cheval. Derneval étoit bien servi; nous ne le joignons qu'à une demi-lieue au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie dès qu'elle m'aperçoit; elle se jette à la portière, elle me tend les bras. «Chère épouse, chère amie, modère l'excès de ta tendresse, elle te trahiroit: M. Duportail me suit, songe que tu es le frère de Derneval.»
A Port-à-Binson, Derneval descendit, salua M. Duportail, le pria d'excuser ses frères qui ne se montroient pas, et nous dit: «Comme il est intéressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit sur cette route, j'ai pris des précautions que sans doute vous approuverez. A deux milles au-dessous d'Épernay, nous renverrons les chevaux qu'on nous aura fournis à la poste prochaine, pour en prendre de meilleurs qu'un de mes amis, prévenu depuis plusieurs jours, a sûrement fait préparer. Un chemin de traverse nous conduira à Jalons, par un détour qui n'est pas très long. Des relais en nombre suffisant doivent être posés sur la route jusqu'à Sainte-Menehould, où nous reprendrons la poste. Mais, Messieurs, quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma fuite, je ne comptois pas sur vous. Démonter mes gens pour vous donner leurs chevaux, ce seroit fort inconsidérément affoiblir notre escorte. Heureusement ma chaise est grande et commode, vous voudrez bien y monter tous deux, et moi je me charge de la mener, je serai votre postillon.»
M. Duportail se fit presser, et finit par accepter. Je dis tout bas à Derneval que j'allois me trouver dans un étrange embarras. «Mon ami, vos prétendus frères sont si jolis! je crains surtout leurs voix douces et les tendres distractions de Sophie: M. Duportail ne pourra longtemps s'y méprendre. Derneval, recommandez à nos deux amies de dormir bien profondément, quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la voiture. Il n'y a que ce moyen-là; une imprudence seroit si dangereuse que c'est le cas de se sauver par une impolitesse.»
Tout se passa comme Derneval nous l'avoit fait espérer. Nous trouvâmes un relais à quelque distance d'Épernay. Quelle émotion j'éprouvai, quand je me vis placé dans la chaise de poste, vis-à-vis de ma Sophie! Sophie paroissoit dormir, mais de mes genoux je pressois les siens, qui répondoient à ce doux appel, et quelques soupirs à peine étouffés m'annonçoient encore que ma jolie cousine veilloit pour son amant.
«Ces deux jeunes gens sont les frères de M. Derneval? me dit Lovzinski très étonné.—Il l'assure au moins.» M. Duportail ne me fit pas alors d'autres questions: je remarquai seulement qu'il ne regarda plus Dorothée, et qu'il ne cessa de considérer ma Sophie, qui, plus tranquille depuis que j'étois près d'elle, s'endormit réellement en feignant de dormir.
Après une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu'il ne croyoit pas être avec les frères Derneval. Je répondis tranquillement: «Ni moi non plus.—Comment! vous me disiez…—Oui, parce qu'il me l'avoit dit; je ne connois pas ses frères, moi!—Eh bien, Faublas, il y a du louche dans cette aventure.—Ma foi! je le crois.—Faublas,… ce sont des femmes déguisées.—D'honneur, Monsieur, je le parierois comme vous.»
M. Duportail se tut, et pendant un quart d'heure encore regarda ma Sophie avec une attention toujours plus marquée. Enfin, il me montra Dorothée et me dit: «Celle-ci est jolie; mais celle-là… (il me montroit ma jolie cousine, et ses yeux s'animoient) est mieux, n'est-il pas vrai?—Beaucoup mieux…—Et puis sa figure… (la voix de M. Duportail s'altéroit) est charmante, qu'en dites-vous? oh! oui… charmante! sa figure…» (Il poussa un long soupir, et n'acheva pas.)
Les yeux toujours attachés sur mon amante, M. Duportail resta plongé dans une profonde rêverie jusqu'au moment de notre arrivée à Sainte-Menehould. Là, tandis que le maître de poste faisoit atteler et tâchoit de persuader à nos gens que ses rosses étoient d'excellens chevaux, M. Duportail aborda Derneval, et, d'un ton préoccupé, lui demanda si les deux dames qui dormoient encore dans la chaise étoient ses parentes. «Puisque leur déguisement n'a pu vous tromper, répondit Derneval, étonné comme moi de cette question au moins indiscrète, il faut vous dire, Monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre… ma sœur, ajouta-t-il en me regardant.—Votre sœur? Laquelle des deux, Monsieur? reprit M. Duportail.—Celle qui est de ce côté-ci. (Derneval montroit ma Sophie.)—Monsieur, vous avez une sœur bien intéressante; sa figure… Monsieur, je vous félicite d'avoir une telle sœur…»
Ma surprise augmentoit à chaque mot que disoit M. Duportail. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il me tira un moment à l'écart; il me dit: «Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit à son objet. L'aimable sœur de Derneval m'intéresse singulièrement, et savez-vous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'épouse que je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'œil je me suis dit: «Voilà Lodoïska!» Je me le suis dit encore lorsque j'ai détaillé avec plus d'attention tous les traits de cette figure à la fois belle et jolie. Oui, mon ami, telle vous auroit paru la fille de Pulauski, lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyoit avec son père et son époux les Russes persécuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins belle, étoit alors Lodoïska; Lodoïska tout entière respire dans cette charmante personne!»
J'écoutois M. Duportail avec un plaisir secret. Persuadé qu'il cherchoit à se tromper lui-même sur la nature des sentimens qu'il éprouvoit, je ne pouvois m'empêcher de plaindre intérieurement un homme sensible, que son âge et son expérience défendoient mal contre les charmes dangereux d'un amour naissant, et pourtant je m'applaudissois de l'excès de mon bonheur, qui sans doute me susciteroit mille rivaux.
Cependant on n'attendoit plus que nous; le jour baissoit, nous courûmes toute la nuit; le lendemain, à huit heures du matin, nous entrâmes dans Luxembourg: nous descendîmes à la première auberge. Pendant la courte collation que nous y fîmes, M. Duportail prodigua à ma jolie cousine les complimens les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avoit besoin de repos qu'au moment où nos amies, fatiguées d'un voyage si long pour elles, témoignèrent le désir de se retirer. Derneval s'étoit occupé avec l'hôte du soin de nous faire préparer quatre chambres, une pour les deux dames, les deux nôtres contiguës à la leur, celle de M. Duportail tout au fond du corridor.
Derneval prit la main de Dorothée; Lovzinski, plus prompt que moi, s'empara de celle de Sophie: il conduisit mon amante jusqu'à la porte de la chambre préparée pour elle, et soupira en se retirant dans celle qu'on avoit réservée pour lui. Dès que nous le crûmes endormi, Derneval et moi nous entrâmes dans la chambre de nos épouses. Dorothée venoit de se mettre au lit; Sophie, encore habillée, écoutoit en pleurant quelques mots de consolation que lui adressoit son amie. Derneval me dit tout bas de l'emmener. «Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amans ensemble; ils ont, comme nous, mille choses à se dire.» Je la pris dans mes bras et la portai dans ma chambre: quel doux fardeau pour un amant!
«Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une première faute entraîne toujours une faute plus grave! Il est donc vrai qu'une fille malheureuse, trahie par son cœur, abusée d'un fol espoir, quand elle a commencé par hasard quelques démarches inconsidérées, peut finir par violer ses devoirs les plus sacrés! Pourquoi suis-je venue si souvent à ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reçu dans ce jardin plus fatal encore? Ah! je n'aimois pas la vertu, puisque je lui ai préféré mon amant! Ah! j'ai mérité mon opprobre, puisque je m'y suis si légèrement exposée!—Sophie, que dis-tu? quelles horribles réflexions empoisonnent ton bonheur!…—Mon bonheur!… Est-ce donc au sein des remords que je puis le goûter?—Sophie! dès ce soir, quelle que soit l'intention de M. Duportail, je pars avec toi pour Gorlitz: nous irons nous jeter aux pieds de ton père…—Jamais, jamais je n'oserai me présenter devant lui.—Tu ne m'aimes donc pas?—Je ne t'aime pas! moi! Faublas, mon ami! Sophie, maintenant avilie à ses propres yeux, bientôt déshonorée aux yeux de sa famille entière, ta Sophie pourroit-elle supporter la vie, si son amour ne lui restoit pas?… Cher amant! cher époux! mon repentir t'offense? mes remords t'outragent? eh bien! pardonne-moi mes remords et mon repentir: va, dans ce moment même où ma conscience alarmée gémit, ah! je le sens bien, ma raison égarée, ma foible raison, cède encore à ma passion fatale!»
Sophie se jeta dans mes bras: un même lit nous reçut tous deux. Il étoit plus de midi quand nous nous endormîmes; un bruit affreux nous réveilla quelques heures après.
«Ne vous en avisez pas, crioit Derneval, je brûle la cervelle à quiconque ose entrer ici!» Au moment même on m'ordonne d'ouvrir ma porte; j'entends, avec autant de surprise que d'effroi, la voix de mon père. Sophie, tremblante, se cache sous la couverture; je m'habille à la hâte et très négligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le baron de Faublas. «Vos indignes projets sont donc remplis! me dit celui-ci: vous avez donc osé…» A l'instant même ceux qui frappoient à la porte de Derneval entrent dans ma chambre. Je reconnois MmeMunich. «Le voilà! c'est lui!» dit-elle à un vieillard qui la suit. L'inconnu m'appelle infâme ravisseur, et met l'épée à la main. Je saute sur la mienne, je m'écrie: «Quel est cet insolent étranger?» Le baron m'arrête, il me dit: «Malheureux! c'est un père qui vient chercher sa fille à Paris le jour même que vous l'enlevez!—Quoi! Monsieur seroit…» Le vieillard m'interrompt: «Je suis le baron de Gorlitz.»
A ce nom, Sophie jette un cri terrible; elle écarte la couverture et les rideaux, se soulève avec effort, étend les bras vers son père, et s'évanouit. «Ainsi le crime est consommé!» s'écrie M. de Gorlitz à la vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine à retenir mon père qui m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en garde. «Tu as déshonoré ma vieillesse, vil séducteur, je veux me venger ou mourir.» Il dirige vers moi la pointe de son épée; je jette la mienne à ses pieds. «Frappez, je ne me défendrai pas contre le père de Sophie; mais plaignez votre fille, écoutez-moi, écoutez sa justification. Sophie se meurt, secourons-la.—La secourir? répond M. de Gorlitz; que cent coups mortels me vengent et la punissent.» Il court à sa fille l'épée haute; je me précipite sur lui, je le saisis au corps. «Barbare! prends ma vie; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la défendrois même contre son père! Monsieur, daignez m'entendre, votre fille est innocente, c'est moi qui l'ai perdue, je suis seul coupable.»
Tandis que je m'efforce de fléchir M. de Gorlitz, tandis que M. Duportail essaye de calmer les fureurs de mon père, MmeMunich prodigue à ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir et d'ouvrir les yeux; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est retombée dans un évanouissement plus profond.
C'est alors que Derneval, suivi de trois hommes armés, se précipite dans ma chambre; il demande fièrement de quel droit on vient troubler le repos des voyageurs. «Et quel intérêt prenez-vous à nos querelles?» lui répond mon père sur le même ton. Je ne sais quelle réplique Derneval lui prépare; mais, forcé de partager mon attention entre plusieurs objets également chers, je crie à Derneval: «Mon ami, modérez-vous, voilà mon père, et voilà le père de Sophie.» Derneval et ses gens se retirent, mais ils s'arrêtent dans le corridor.
Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportemens de sa colère a succédé tout à coup un calme apparent. Il garde un effrayant silence; d'un œil sec il contemple tour à tour mon père, sa fille et moi. Je le crois livré au plus affreux désespoir, car je sais que les grandes douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.
Mon père s'approche et tâche de le consoler. Je vole à Sophie, que MmeMunich veut rappeler à la vie. M. Duportail est au chevet de son lit, il n'a pas l'air moins ému, moins agité, moins tremblant que moi. En un instant je répète cent fois le nom de mon amante; à ma voix, elle ouvre un œil mourant: «Hélas! tu m'as perdue!» me dit-elle; et ce reproche trop mérité augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.
Mon père continue de dire à M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre à calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette exclamation si cruelle: «Elle n'est point ma fille!» M. Duportail unit ses prières à celles de mon père; il dit à M. de Gorlitz: «Du moins, écoutez sa justification! il ne se peut guère que votre fille soit tout à fait innocente, mais peut-être est-elle excusable. Sous des dehors aussi intéressans cache-t-on un cœur corrompu? Écoutez sa justification.»
Le Baron de Gorlitz.
Messieurs, je vous répète à tous deux qu'elle n'est point ma fille.
M. Duportail.
Mais…
Le Baron de Gorlitz.
Elle n'est pas ma fille, sa gouvernante le sait bien. MmeMunich vous dira que j'avois adopté cette enfant pour lui donner une partie de mes biens. Elle avoit à peine sept ans quand mes collatéraux avides et jaloux tentèrent de l'empoisonner; c'est pour cela que je l'ai fait élever en France.
M. Duportail,ému.
Elle n'est pas votre fille? Connoissez-vous ses parens?
Le Baron de Gorlitz.
J'aurois pu les découvrir sans doute, je ne les ai point cherchés; c'est un crime dont le Ciel ne permet pas que je recueille le fruit.
M. Duportail,vivement.
Monsieur!…
Le Baron de Gorlitz,avec humeur.
Monsieur, daignez me donner un moment d'attention.
Qu'on se figure l'inquiétude que j'éprouve pendant cette étrange explication. Sophie voudroit parler, sa foiblesse ne le lui permet pas; mais elle écoute péniblement. Son visage se couvre d'une pâleur mortelle; une sueur froide coule sur son front décoloré.
«Messieurs, continue le baron de Gorlitz, j'ai passé ma vie au milieu des armes. En 1771, je servois dans les armées russes, nous faisions la guerre à des Polonois révoltés.
M. Duportail.
A des Polonois? en 1771?
Le Baron de Gorlitz.
Oui, Monsieur; mais vous m'interrompez à chaque instant… Après une sanglante victoire remportée sur eux, je ne demandai pour ma portion d'un butin considérable qu'un enfant âgé de deux ans à peu près.
M. Duportailse lève et court vers Sophie.
Ah! ma chère Dorliska!
Le Baron de Gorlitz,le retenant.
Dorliska? c'est le nom que j'ai trouvé écrit au bas d'une miniature attachée sur sa poitrine.
M. Duportailtire promptement un portrait de sa poche.
Monsieur, voilà le pareil portrait… O ma fille! ma chère fille!
Le Baron de Gorlitz,le retenant encore.
Votre fille, Monsieur? quelles sont les armes de votre maison?
M. Duportail,montrant son cachet.
Les voilà.
Le Baron de Gorlitz.
C'est cela même; elle les porte gravées sous l'aisselle.
Sophie pousse un cri, recueille ses forces, tend les bras à M. Duportail; Lovzinski l'embrasse et pleure.
«Ah! ma chère fille, tu m'es enfin rendue! mais, hélas! en quel lieu, dans quel état je te trouve! Quelle amère douleur empoisonne le moment le plus heureux de ma vie! Dorliska! sais-tu quelle étoit ta mère? Ta mère brûla pendant plusieurs années d'un amour légitime et chaste; amante vertueuse, elle fut digne de devenir épouse; mère tendre, elle ne cessa de pleurer ta perte; ton souvenir remplit ses derniers momens. «Cherche partout ma chère Dorliska»; ce furent les derniers mots que prononça Lodoïska mourante. Moi, depuis douze ans je me suis occupé d'un soin si cher à mon cœur; depuis douze ans je n'ai pas imaginé de plus grand bonheur que celui de retrouver ma fille adorée… Hélas! et, quand je la tiens dans mes bras, je gémis sur elle et sur moi!… O la plus sage des épouses! ô la plus respectable des mères! Lodoïska, tes mânes fidèles errent sans doute autour de nous. Que tu dois plaindre Dorliska séduite, maintenant au pouvoir d'un ravisseur! que tu dois plaindre Lovzinski, devenu, par un destin bizarre et cruel, le complice de l'enlèvement de sa fille, le témoin de son déshonneur!»
M. Duportail se jette dans un fauteuil; sa fille, éperdue, oublie qu'elle est presque nue; elle se précipite hors de son lit, et tombe aux pieds de son père. MmeMunich, attentive, saisit lacourte-pointedont elle enveloppe Sophie. Celle-ci s'écrie:
«Ah! vous êtes mon père; mon cœur me le dit, votre générosité me le prouve, vous daignez reconnoître une fille indigne de vous!»
M. Duportail repousse sa fille, il détourne le visage: «Cruelle enfant!» lui dit-il.
Sophie tient une de ses mains, je m'empare de l'autre, je me jette aux genoux de Lovzinski.
«Monsieur, votre douleur me tue! Je ne suis plus heureux, puisque vous souffrez; mes fautes deviennent plus graves, puisqu'elles coûtent des larmes à mon ami, à l'ami de mon père, au père de ma Sophie! Lovzinski, vous êtes outragé; mais que votre colère retombe tout entière sur celui qui l'a méritée:… votre fille est innocente. Votre fille! si vous saviez dans quels pièges elle fut attirée, combien de temps elle résista à la séduction, par combien de combats elle m'a fait acheter ma coupable victoire!… Lovzinski, votre fille est innocente; lavez vos affronts dans mon sang,… ou plutôt, vous qui portez un cœur sensible et tendre, vous qui connoissez le pouvoir d'un amour vif et mutuel, vous qui savez combien les passions peuvent égarer un jeune homme ardent, une fille abusée; Lovzinski, ne soyez pas inexorable, ayez pitié de notre âge: excusez-la,… pardonnez-moi. D'un mot vous pouvez réparer nos erreurs et légitimer nos foiblesses; conduisez-nous au pied des autels: là je répéterai les sermens qui m'unissent à ma Sophie; là vous retrouverez votre Dorliska.»
Mon père joint ses prières aux miennes: M. Duportail paroît ému, il se tait pourtant; mais on voit qu'il médite sa réponse. Enfin il embrasse sa fille avec un mouvement passionné, il me regarde sans colère, et d'un ton calme il demande que tout le monde se retire, qu'on le laisse passer le reste de la soirée avec sa fille.
Le lendemain j'épousai Dorliska.