Chapter 8

J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos vœux, tout est prêt, suivez-moi.—Quoi! tout à l'heure?—A l'instant même. (Je sautai à son cou.)—Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi…—Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un moment à perdre, suivez-moi.—Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?—Oui, pour revoir Sophie.—Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper. Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»

Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. «Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit que MlleDuportail, devenue depuis peu Mmedu Cange, seroit désormais MmeFirmin.

Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simplebaigneuseque voici; à cette robe galante substituons ce petitcaracoblanc. Belle dame, mettez cejuponhardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de cefichude mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette amplethérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit pas négligé l'agréable. Unforte-pianoétoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère… Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté… Mais l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans. Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une éternelle séparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai lajalousiede manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de MmeMunich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.

A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de MmeFirmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que MmeFremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un cœur amoureux! Sophie viendroit sans doute… Je la verrois!… Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à monforte-piano, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

Jeunes beautés, je vous supplieDe terminer vos jeux si doux:Venez, venez; et parmi vousAmenez-moi la plus jolie.La plus jolie et la plus belle!Celle-là m'a donné sa foi!Où la verrai-je? où donc est-elle?Jeunes beautés, montrez-la-moi.Montrez-la-moi, ma voix l'appelle;Mes yeux la cherchent vainement:Je ne pourrois que foiblementVous peindre ma crainte mortelle.La plus modeste et la plus belle,Celle-là m'a donné sa foi!Où la verrai-je? où donc est-elle?Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Jeunes beautés, je vous supplie

De terminer vos jeux si doux:

Venez, venez; et parmi vous

Amenez-moi la plus jolie.

La plus jolie et la plus belle!

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Montrez-la-moi, ma voix l'appelle;

Mes yeux la cherchent vainement:

Je ne pourrois que foiblement

Vous peindre ma crainte mortelle.

La plus modeste et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Je m'accompagnois de monforte-piano. Aux premiers accords les demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya. L'une des deux étoit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse, attentive à mes chansons. «Eh! laissons ces enfans s'amuser», dit l'autre. Je crus la reconnoître; elle étoit jeune et jolie. «Voyez, la musique a cessé depuis que nous sommes là! Il semble que notre aspect seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma sœur, laissons ces enfans s'amuser. L'heure de la récréation est si courte! Et puis, elles n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas, à beaucoup près, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser.» Quand les deux dames furent loin, je continuai:

Le doux penchant qui nous entraîne,Vous aussi, vous l'éprouverez!Un jour, un jour vous sentirez,Vous sentirez toute ma peine.La plus sensible et la plus belle,Celle-là m'a donné sa foi!Jeunes beautés, volez près d'elle,Et daignez lui parler de moi.Dites-lui que, séparé d'elle,Je n'ai vécu que pour souffrir;Dites-lui que je vais mourirSi je ne la revois fidèle.La plus aimable et la plus belle,Celle-là m'a donné sa foi!Jeunes beautés, volez près d'elleEt daignez lui parler de moi.

Le doux penchant qui nous entraîne,

Vous aussi, vous l'éprouverez!

Un jour, un jour vous sentirez,

Vous sentirez toute ma peine.

La plus sensible et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Et daignez lui parler de moi.

Dites-lui que, séparé d'elle,

Je n'ai vécu que pour souffrir;

Dites-lui que je vais mourir

Si je ne la revois fidèle.

La plus aimable et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle

Et daignez lui parler de moi.

Elles m'écoutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec transport; mais, hélas! Sophie, ma Sophie n'étoit pas avec elles. Désespéré de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur, je restois debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus,… je crus entrevoir… une jeune personne se promener seule dans une allée couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce dernier couplet:

Mais dans ce bois quelle est donc celleQui se promène en soupirant?Quand on poursuit son jeune amant,Ainsi gémit la tourterelle.Amour me dit: «C'est la plus belleQui t'a toujours gardé sa foi.»Jeunes beautés, volez près d'elle,Amenez-la, rendez-la-moi.

Mais dans ce bois quelle est donc celle

Qui se promène en soupirant?

Quand on poursuit son jeune amant,

Ainsi gémit la tourterelle.

Amour me dit: «C'est la plus belle

Qui t'a toujours gardé sa foi.»

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Amenez-la, rendez-la-moi.

Je ne voyois la demoiselle que par derrière. Cette taille charmante, c'est la sienne!… Cette allée couverte est celle où, si j'en crois Adélaïde, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et malheureux… Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc un peu… Tu t'éloignes!… Reviens, viens par ici!… Tourne-toi vers ton amant, montre-moi ton visage adoré!

Une cloche maudite donna à l'instant même le signal de la retraite et m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.

Le lendemain, à sept heures du soir, la même personne revint au même lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un œil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçoit sa mélancolie profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui m'inspirez un intérêt si tendre, mon cœur me dit qu'il voit en vous ce qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il étoit possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sûr, vous aimez comme elle, et, comme elle, vous êtes séparée de celui que vous aimez!

Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes? Si je continue de chanter, les jeunes filles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut d'un œil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut attendre.

Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne perdois pas de vue l'intéressante demoiselle, qui se promenoit toujours à pas lents… Enfin, elle fit quelques pas de mon côté: je la vis,… c'étoit elle!… un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!… Elle étoit encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche fatale donna alors le signal maudit!

Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son portrait: il tombe sur son épaule. Sophie reconnoît la miniature, et, dans l'excès de sa surprise, s'arrête pour regarder de tous les côtés: le moment me paroît décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe évanouie.

Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit à ma porte; je lui criai que je n'avois pas faim; et, sans considérer quelles suites terribles pouvoit avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement involontaire, je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent. Heureusement pour moi, il n'y avoit déjà plus personne, personne que ma Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venois de faire, je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui rendirent l'usage de ses sens. «Ah! mon cher Faublas, quel moment!… Mais, hélas! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre: n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non.—Mais si l'on vous a vu… Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous deux… Faublas, dites-moi la vérité, n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi…—Vous voulez déjà me quitter?…—Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai souffert!—Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'idée.»

Comme elle me parloit, nous entendîmes retentir dans les airs le nom de Pontis, que plusieurs femmes répétoient en glapissant. J'avoue que je fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie, à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la venoient chercher. «N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle? Faudra-t-il tous les soirs courir après vous?» lui dit aigrement MmeMunich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses, qui avoient accompagné la gouvernante, grondèrent aussi ma jolie cousine: elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrassé.

Dès que Sophie ne fut plus là, je ressentis un malaise général, sans doute produit par la secousse violente que je m'étois donnée. Ce n'étoit pas cette douleur passagère qui m'inquiétoit le plus, il s'agissoit de rentrer chez moi. Je ne pouvois tenter l'escalade du mur que lorsque la nuit seroit tout à fait venue, que lorsque tout le monde seroit couché dans le couvent; et la circonstance exigeoit qu'en attendant le moment de m'évader, je prisse au moins la précaution de me cacher quelque part. Un vieux marronnier, dont les branches étoient basses et le feuillage épais, m'offroit un asile plus sûr que commode: comment monter sur cet arbre, dans l'équipage où je me trouvois? Je pris le parti d'ôter mes jupons: je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrière les arbres, le long du mur, jusqu'à mon pavillon, je lançai le petit paquet dans ma chambre, par la fenêtre restée entr'ouverte. Ensuite je revins au marronnier, sur lequel je grimpai lestement; mais son écorce raboteuse fit de longs accrocs au léger caleçon dont mes cuisses restèrent plutôt embarrassées que couvertes.

Je demeurai là trois heures entières, espérant toujours que la lune, dont quelques nuages épars affoiblissoient déjà les rayons, me retireroit tout à fait sa lumière importune; cependant, sur les onze heures, le calme profond qui régnoit partout m'enhardit à descendre. En vain j'essayai de remonter chez moi, en vain je cherchai, le long du mur nouvellement crépi, quelque endroit d'un accès facile. Lorsque, parvenu à quelques pouces de hauteur, je voulois, avec mes mains péniblement accrochées, m'élever davantage, mes pieds restoient pendans, je ne trouvois plus où les cramponner; il falloit bien retomber.

Je me livrai pendant près d'une heure à ce rude exercice; enfin mon courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang, le corps froissé, je me couchai par terre et m'abandonnai tristement à mes réflexions. Comment ferois-je, lorsque le jour, bientôt revenu, montreroit aux religieuses un homme enfermé dans leur jardin? un homme! car je n'avois plus de jupons, et mon très mince caleçon, déchiré en plusieurs endroits, trahiroit mon sexe: ces femmes effrayées iroient chercher main-forte. MmeMunich me reconnoîtroit; je retomberois au pouvoir d'un père sévère, jaloux de son autorité: le baron me renfermeroit encore, il m'enlèveroit pour toujours à Sophie, à Sophie cruellement compromise, et peut-être déshonorée!… Déshonorée!… Cette horrible idée redoubloit mon désespoir, quand j'entendis un petit cri aigu et prolongé, tel à peu près que le produit une grille qu'on s'efforce d'ouvrir doucement.

Je me précipitai vers mon marronnier protecteur; je n'atteignis sa cime qu'aux dépens de mon pauvre caleçon, qui pendoit par lambeaux. Après quelques minutes de calme, un léger bruit frappa mon oreille: une femme, dont le clair de la lune me laissoit distinguer le costume remarquable, s'avançoit avec précaution sous l'allée couverte, en regardant de tous les côtés. A l'instant même je vis un homme paroître sur le chaperon du mur, le long duquel il descendit avec une agilité qui me surprit. Il se glissa derrière les arbres, et vint sous l'allée couverte joindre celle qui l'attendoit. Tous deux s'assirent au pied du marronnier, sur lequel je demeurois immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir mutuellement du succès de leur témérité, se faire les plus tendres protestations, confondre leurs soupirs, et accompagner de ces douces épithètes consacrées par l'amour leurs noms, qu'ils répétèrent plusieurs fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. A son véritable nom, que je dois taire, on me permettra de substituer celui de Derneval. L'amante, ce n'étoit pas une pensionnaire, ce n'étoit pas une dame en chambre; l'amante, je l'appellerai…: c'étoit Dorothée… Amour! quelles nobles familles tu réunissois dans ces deux personnes! mais quel temps! quel lieu tu avois choisis! Il est donc vrai que tu pénètres quelquefois dans ces maisons de paix où l'on t'a juré une haine éternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je vis le couple heureux que tu brûlois de tes flammes te faire, à l'ombre d'un arbre qu'il croyoit discret, le plus doux, le moins chaste des sacrifices.

Puisque Derneval étoit entré volontairement dans le jardin, et qu'il ne témoignoit aucune inquiétude sur les moyens d'en sortir, il avoit une retraite assurée, et je le forcerois bien à me laisser sortir avec lui. Cette réflexion toute simple se présenta tout à coup à mon esprit, je n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrémité de la branche qui me parut la plus longue et la plus flexible; je m'élançai: la branche se courba, et, quoiqu'elle m'eût porté à peu de distance de la terre, je tombai lourdement. Au bruit de ma chute, à l'apparition subite d'une figure aussi étrange que la mienne, Dorothée frémit; Derneval se releva brusquement, me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine le bout d'un pistolet. «Oh! ne la tuez pas!» s'écria Dorothée d'une voix très altérée. Je regardai mon ennemi tranquillement, et je lui dis d'un ton calme: «Je ne crains rien, Monsieur, je sais bien que Derneval ne m'assassinera pas; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos amours fortunés.» Tandis que je lui parlois, Derneval me regardoit de près. D'abord il fut trompé par ma coiffure féminine, par le petitcaracoblanc; mais le caleçon déchiré attira aussi son attention, et une toile très fine, modelant certaine forme délatrice, lui donna de terribles soupçons. «Est-ce une femme?» s'écria-t-il. D'un coup de main rapide il éclaircit ses doutes, et, dès qu'il fut sûr de mon sexe: «Créature amphibie, vous me direz qui vous êtes!—Derneval, je suis amant comme vous.—Amant de qui?—De la fille la plus belle et la plus vertueuse que ce couvent renferme.—Monsieur, comment s'appelle-t-elle? comment vous nommez-vous?» Je les regardai tous deux. «Je sais vos noms; mais je ne vous les ai pas demandés. Derneval, qu'il vous suffise d'apprendre que je suis gentilhomme.—Vous êtes gentilhomme! Monsieur, je ne vous demande qu'un moment!»

Il remit son pistolet dans sa poche, et, tandis qu'il réparoit certaine partie de son habillement fort en désordre, Dorothée, qui s'étoit, avant tout, occupée du soin de se rajuster, me fixoit avec une attention que je pris pour de la hardiesse. Son amant revint à moi. «Monsieur, quelle que soit votre maîtresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure à l'autre un éternel secret.—Derneval, sortons ensemble, je suis prêt à vous satisfaire.—Et vous croyez que je le souffrirai! interrompit Dorothée en se précipitant dans les bras de son amant. Mon cher Derneval! et vous, Monsieur de Faublas!…—De Faublas! qui vous a dit?…—Je vous reconnois; vous êtes le chevalier de Faublas, vous êtes le vivant portrait d'Adélaïde, je vous ai vu quelquefois au parloir; vous y demandiez votre sœur; votre sœur n'y alloit jamais sans cette jolie Mllede Pontis… Un jour, un jour je vous ai surpris lui baisant la main… Ah! c'est Mllede Pontis que vous aimez! c'étoit vous qui chantiez hier cette romance dont j'ai retenu le refrain:

La plus modeste et la plus belle,Celle-là m'a donné sa foi!

La plus modeste et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

«Souvenez-vous qu'hier l'une de nos dames a passé avec moi près de votre pavillon; vous avez dû l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous écoutoient, vous avez dû m'entendre les excuser… Chevalier, c'étoit vous qui chantiez cette romance; c'étoit pour Mllede Pontis que vous la chantiez… Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains dans les siennes, la conformité de vos aventures doit vous inspirer une égale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon discret, un ami fidèle, et vous iriez vous égorger! et Sophie ou Dorothée seroit bientôt réduite à pleurer son amant!… Monsieur de Faublas, jurez-moi une inviolable discrétion.—Je jure par Sophie!—Et moi, par Dorothée!» s'écria Derneval. Nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, et cet embrassement réciproque fut le gage de la fraternité que nous nous promîmes.

Les deux amans écoutèrent patiemment le récit des événemens qui m'avoient amené dans le lieu où je les avois surpris. Derneval me dit ensuite: «La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand l'orage qui se prépare éclatera, permettez que Dorothée et moi nous vous laissions seul un moment.»

Le moment fut long. Lassé d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied duquel je m'étois jeté. Quand je me réveillai, de rapides éclairs sillonnoient une épaisse nuée, au sein de laquelle le tonnerre rouloit avec un épouvantable fracas; le ciel vomissoit des torrens d'eau. Je me levai très surpris de ne pas voir paroître Derneval. Je m'avançai avec inquiétude sous l'allée couverte, du côté qu'ils avoient pris pour s'éloigner. Que les amans sont distraits et préoccupés! Tandis que les élémens paroissoient prêts à se confondre, Derneval et Dorothée s'amusoient à des bagatelles!

«Le ciel est en feu, me dit Derneval, on nous découvriroit peut-être à la lueur des éclairs, il faut attendre encore.—Derneval, vous en parlez à votre aise! je suis presque nu!—Mon cher compagnon, croyez-vous que cette pluie ne me mouille pas aussi?—Ah! Dorothée est avec vous!»

Je m'éloignai triste et pensif. Une demi-heure après il fallut retourner à Derneval, pour l'avertir qu'il ne tonnoit plus et qu'une obscurité profonde favorisoit notre retraite. Il fit enfin ses adieux à Dorothée.

«Amans heureux! leur dis-je alors, ayez pitié d'un couple amant! Ah! Dorothée! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime! vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en être séparé! Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez…» Derneval me prit par la main, il me dit: «Dorothée vous estime, elle aime Mllede Pontis, nous sommes frères, vous verrez votre Sophie, vous la verrez.—La nuit prochaine, mon cher compagnon?…—Non, notre imprudence, heureuse cette nuit, pourroit ne pas l'être toujours. Je tremble d'exposer Dorothée, vous ne voudriez pas compromettre Sophie? Chevalier, nous ne nous voyons ici que deux fois par semaine à peu près, et la nuit du rendez-vous est toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes convenus ne me trompe jamais; et, quant à vous, il ne sera pas difficile de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille; dans trois jours au plus tard vous verrez Mllede Pontis: partons.»

Il me conduisit vers la partie du mur où son échelle de corde étoit attachée. Nous vîmes que de là je gagnerois bien mon pavillon, mais que je ne pourrois atteindre à ma fenêtre, sous laquelle nous retournâmes. Derneval étoit d'une grande taille, il me fit monter sur ses épaules, et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains, il me poussa vigoureusement au moment où je saisissois les cordes de ma jalousie. Dès qu'il me vit chez moi, il retourna à son échelle, au moyen de laquelle il escalada le mur en un instant.

J'étois fatigué, j'avois faim, je m'endormis profondément en attendant mon déjeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en même temps une lettre venue pour moi par la petite poste: elle étoit de Rosambert. Il m'apprenoit que, le soir même de mon enlèvement, madame ma chère mère avoit osé venir lui demander ce que Mmedu Cange étoit devenue. Pour consoler cette mère désolée, et pour la déterminer en même temps à croire qu'il n'avoit jamais connu sa fille, il avoit employé l'un de ces argumens victorieux qui ne manquoient jamais leur effet sur la Dutour. Au reste, il me recommandoit de ne pas sortir de chez moi, et d'y garder l'incognito le plus absolu. Mmede B… me faisoit chercher partout; des gens apostés rôdoient toute la journée autour du couvent; mon père ne pouvoit faire un pas sans être observé, et l'hôtel du comte étoit investi même pendant la nuit.

«Infortunée marquise! m'écriai-je, comme je vous ai délaissée! de quelle ingratitude j'ai payé vos soins généreux et tendres! Pourrois-je vous faire un crime des mouvemens que vous vous donnez pour découvrir ma retraite? Si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins!»

Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville, et je le baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces réflexions, peut-être déplacées, quoique justes, et ce mouvement, sans doute condamnable, quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur, pour l'engager à me continuer son indulgence, c'est qu'un moment après je ne songeai plus qu'à ma Sophie.

Je la vis paroître à sept heures du soir; elle étoit accompagnée d'une femme dont l'habit m'effraya d'abord, mais que je reconnus bientôt pour Dorothée. Toutes deux passèrent sous ma fenêtre. Dorothée pouvoit-elle être belle auprès de Sophie, auprès de Sophie qui brilloit entre toutes ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me modérer en la voyant si près de moi. Elles entendirent toutes deux le cri de ma jalousie que j'allois lever: leur prompte retraite prévint mon imprudence et m'en fit repentir. Elles eurent du moins l'attention de s'asseoir sous l'allée couverte, à peu de distance et vis-à-vis de mon pavillon. Sans doute elles s'entretenoient de moi, car ma jolie cousine parloit avec feu et regardoit toujours ma fenêtre. Bientôt, aux gestes de Dorothée, je compris qu'elle montroit à ma Sophie le côté du mur par lequel Derneval s'introduisoit dans le jardin. Mon cœur étoit pénétré de la plus douce joie.

Le lendemain, même promenade, même imprudence, même châtiment, même plaisir.

Cependant le ciel étoit calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur dont une sécheresse de deux mois brûle les terres inutilement ensemencées, j'invoquois les vents du Midi, j'allois sans cesse de la girouette au baromètre. Le troisième jour enfin, de gros nuages obscurcirent les rayons du soleil couchant. «La nuit sera pluvieuse, dit Dorothée en passant sous ma fenêtre.—Et moi, je crois qu'elle sera belle, répondit ma jolie cousine.—Ah! oui, bien belle!» m'écriai-je assez haut. Les deux amies, qui redoutoient toujours ma vivacité, s'éloignèrent promptement.

A minuit précis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une échelle de corde, que je fixai sur ma fenêtre, et bientôt j'embrassai mon frère. Nous avançâmes sous l'allée couverte: ma jolie cousine et sa tendre amie nous y attendoient. «La voilà, me dit Dorothée; je vous la livre avec confiance, Monsieur de Faublas; elle ne vous aimeroit pas tant si vous n'étiez pas digne d'elle. Ah! croyez-moi, respectez sa timide jeunesse; prolongez cette époque délicieuse de l'amour vertueux et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'être encore! qu'un jour un heureux hyménée… Hélas! cet espoir vous est permis, belle Sophie: cette odieuse enceinte ne vous renferme pas pour toujours… D'affreux sermens…» Ses sanglots lui coupèrent la parole. Derneval, impatient de la consoler, l'entraîna; je restai avec ma Sophie.

Qu'il me soit permis de répéter ici ce qu'on a dit mille fois: le véritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entières avec une maîtresse adorée, tenir sur ses genoux la plus jolie des filles, respirer son haleine, sentir palpiter son cœur et se contenter de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur ses lèvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus précieuses, qui semblent réservées pour l'amant aimé: voilà ce que le jeune Faublas n'auroit jamais cru possible! voilà l'étonnante vérité dont sa jolie cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchois de Sophie, son âme purifioit la mienne.

C'est avec cette ardeur et ces vœux épurésQue, sans doute, les dieux veulent être adorés!

C'est avec cette ardeur et ces vœux épurés

Que, sans doute, les dieux veulent être adorés!

Voltaire,Sémiramis.

Et Derneval, à qui la tendresse de Dorothée ne laissoit plus rien à désirer, Derneval étoit peut-être moins heureux que moi. Ce fut lui, cette fois, qui vint m'avertir qu'il étoit temps de nous retirer, que l'aurore ne tarderoit pas à paroître. «L'aurore! il n'y a pas une heure que nous sommes ici!—Allons, Chevalier, interrompit Dorothée, prenez courage; nous nous reverrons dans trois jours.—Ah! Sophie, je tremble toujours que MmeMunich…—Mon cher cousin, quand, après souper, ma gouvernante a bu quelques verres de ratafia, elle ne songe plus qu'à dormir: c'est moi qui reste chargée du soin de fermer la porte de notre petit appartement…—Allons, le temps se passe, interrompit encore Dorothée, il ne faut pas que le crépuscule nous surprenne ici. Derneval! dans trois jours, peut-être un peu plus tôt,… hélas! peut-être un peu plus tard!—Adieu, ma Sophie; dans trois jours: un peu plus tôt, si cela se peut; mais, je vous en prie, jamais plus tard. Adieu, ma Sophie.»

Pour cette fois, le Ciel s'intéressoit aux vœux d'un amant. Un temps couvert me fit croire, le second jour, que le rendez-vous seroit avancé. Ma jolie cousine, passant sous ma fenêtre à l'heure ordinaire, confirma mon espoir. «La nuit sera pluvieuse! dit-elle.—O ma Sophie!…» Elle n'attendit pas la fin de ma réponse.

Une heure après, mon traiteur frappa à ma porte. Je soupois, quand un inconnu me remit une lettre, en me disant qu'il étoit chargé d'apporter réponse. Voici ce que Rosambert m'écrivoit:

Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une tristesse!… Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de la comédie j'ai été ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg. Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une allée écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur un banc isolé. L'un d'eux avoit un mouchoir à la main: «Ah! s'écrioit-il douloureusement, je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux plus mortelles inquiétudes!» Mon cher chevalier, la voix de cet homme m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite que j'allois atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les deux amis, trop préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se plaindre pleuroit amèrement: c'étoit votre père!… L'autre, je crois l'avoir rencontré quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail, c'est un homme qui lui ressemble beaucoup… Mon ami, le baron pleuroit! cela m'a tant affecté que je n'ai plus songé à la quête du galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentré chez moi pour vous écrire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amitié pour les jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules au désir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!… Je conviens que Sophie mérite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle; mais enfin votre père pleuroit! Chevalier, réfléchissez-y.

Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une tristesse!… Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de la comédie j'ai été ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg. Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une allée écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur un banc isolé. L'un d'eux avoit un mouchoir à la main: «Ah! s'écrioit-il douloureusement, je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux plus mortelles inquiétudes!» Mon cher chevalier, la voix de cet homme m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite que j'allois atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les deux amis, trop préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se plaindre pleuroit amèrement: c'étoit votre père!… L'autre, je crois l'avoir rencontré quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail, c'est un homme qui lui ressemble beaucoup… Mon ami, le baron pleuroit! cela m'a tant affecté que je n'ai plus songé à la quête du galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentré chez moi pour vous écrire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amitié pour les jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules au désir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!… Je conviens que Sophie mérite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle; mais enfin votre père pleuroit! Chevalier, réfléchissez-y.

Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu: «Monsieur, vous direz à celui qui vous envoie que je lui ferai réponse demain.»

Je n'attendis pas que minuit fût sonné pour descendre au jardin; mais mon impatience ne pouvoit avancer l'horloge du couvent. Les deux charmantes recluses ne vinrent qu'à l'heure marquée. Aussitôt que Derneval se fit entendre, Dorothée courut au-devant de lui. Je fus étonné de les voir revenir tous deux une demi-heure après. «Chevalier, me dit Dorothée, vous avez le secret de ma vie, mais je vous dois une histoire détaillée de mes amours, longtemps infortunés.» Elle en commença le touchant récit, qu'elle ne put finir sans verser un torrent de larmes[11]. «Console-toi, ma chère Dorothée, console-toi, s'écria Derneval; tu n'as pas longtemps encore à gémir dans ta prison: bientôt je t'arracherai à l'esclavage, bientôt tes indignes parens frémiront de ton bonheur, qu'ils ne pourront empêcher. Et vous, Chevalier, poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touché, vous m'aiderez à les finir. Je rends grâces au hasard qui m'a donné un ami, un frère d'armes, un compagnon tel que vous. Animés des mêmes motifs, exposés à peu près aux mêmes dangers, dans notre intime union nous trouverons notre sûreté commune. Les ennemis de Dorothée sont les vôtres: je jure une haine éternelle à ceux de Sophie; et malheur à qui troublera désormais nos amours mutuellement protégés!—Derneval, j'y consens volontiers.» J'embrassai Dorothée; Derneval embrassa ma Sophie.

[11]Au moment où j'écris, je ne puis révéler les tragiques aventures de ces amans. Un jour le lecteur les saura, et c'est alors que je l'instruirai des raisons qui me forcent à les lui taire aujourd'hui.

[11]Au moment où j'écris, je ne puis révéler les tragiques aventures de ces amans. Un jour le lecteur les saura, et c'est alors que je l'instruirai des raisons qui me forcent à les lui taire aujourd'hui.

Il n'étoit pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon pavillon; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitoit mon propriétaire. Je le réveillai pour demander unpasse-partout, et pour lui dire qu'une affaire importante m'obligeoit de retourner à la campagne, que peut-être mon absence seroit longue, mais que je me réservois toujours son pavillon, pour avoir, dans tous les cas, unpied-à-terreà Paris.

Avant cinq heures je fus à la porte de Rosambert. Les domestiques ne vouloient point réveiller leur maître, qui venoit de se coucher. Je fis tant de bruit que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme demandoit à lui parler. «A cette heure-ci? qu'elle aille au diable!… Écoute, écoute: est-elle jolie?—Oui, Monsieur.—C'est autre chose! il n'est pas trop tôt! qu'elle entre… Eh! c'est MmeFirmin! ce tour-ci vaut l'autre! (Il se jeta à mon col.) Il me paroît que ma lettre…—Rosambert, faites-moi donner des habits d'homme, et je vais de ce pas chez M. Duportail.—Je crois que vous le trouverez, mon ami. Il est sûrement revenu, c'est sûrement lui que j'ai vu hier au Luxembourg. En vérité, le baron m'a singulièrement touché. Savez-vous qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouvé, j'avois donné des ordres si précis!—Rosambert, faites-moi donner des habits.»

On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvèrent les plus courts. Je volai chez M. Duportail qui fut aussi charmé que surpris de me voir. «Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le fils de votre ami; je me remets en vos mains sans condition. Daignez seulement être médiateur entre mon père et moi: voulez-vous bien me conduire chez le baron?—A l'instant même, mon ami. Quel plaisir nous allons lui faire! Mon cher baron, quel doux moment tu vas passer!»

En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur un faux avis, il avoit été faire à Saint-Pétersbourg un voyage inutile. Sensible à son malheur, je ne pus m'empêcher pourtant de faire tout bas cette réflexion: «Tant que Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire épouser.»

Nous arrivâmes à l'hôtel: M. Duportail me pria d'attendre dans le salon et de le laisser entrer seul dans la chambre à coucher du baron. Il me dit que c'étoit une précaution qu'il devoit prendre, moins pour engager mon père à me pardonner que pour le préparer par degrés à la joie de mon retour.

Je fus bientôt environné des gens de la maison, ravis de revoir leur jeune maître; Jasmin, surtout, ne pouvoit contenir sa joie.

Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand j'entendis celui-ci s'écrier: «Il est là, mon ami; allons, je suis sûr qu'il est là. Mais qu'il entre, qu'il entre donc.» Je m'avançois vers la porte, elle s'ouvrit avec violence: mon père, presque nu, se précipita dans le salon; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de dire un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti de m'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me jetai à ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: «Mon père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous.» Il se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt fois, et mouilla mon visage de ses larmes. «Je n'avois plus que cette crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai que tu m'aimes? J'avois peine à croire que cela ne fût pas! Faublas, mon cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai soufferts! Cependant, mon ami, tu seras père un jour; ah! puissent tes enfans t'épargner ces chagrins que tu m'as donnés!»

Mon père vit bien que mon cœur étoit plein, que mes sanglots étouffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon visage avec les siennes. «Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as quitté, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laissé plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfin tu es revenu volontairement. Va, j'étois plus inquiet que défiant; je n'ai jamais douté de la bonté de ton cœur… Tiens, je t'aime peut-être plus encore que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune homme a jamais réparé les siennes mieux que toi? Quel père plus heureux que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?… Allons, mon ami, le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes droits.»

M. Duportail s'étoit jeté dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux avec un plaisir mêlé de douleur: nous l'entendîmes murmurer le nom de sa fille. Le baron, emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son ami, prit sa main, et lui dit: «Elle se retrouvera, ta fille, elle se retrouvera, et mon fils…» Il n'acheva pas, et s'adressant à moi: «Faublas, vous renoncerez à Sophie?—A Sophie, mon père?—Oh! oui, je l'exige, sur ce point-là je serai toujours inflexible: il faut me promettre de ne plus aller au couvent.—Ne pas aller au couvent!—Mon fils, je vous répète qu'il faut me le promettre.—Eh bien, mon père, puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au parloir.—Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.—Mais Adélaïde?—Oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.) Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y, cours-y vite: tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras.»

Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma sœur, qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.

Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma demeure, et les raisons qui l'avoient déterminé. Il loua beaucoup la sage précaution que j'avois prise de nous ménager, en tout événement, un asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée Dorothée seroit instruite de ces événemens, qu'elle ne manqueroit pas d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses ou sombres étoient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce point, les amans et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.


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