Chapter 8

[14]C'étoit le nom de fille de la comtesse.

[14]C'étoit le nom de fille de la comtesse.

J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte et prêtant l'oreille avec la plus grande attention…

«Vous savez bien ma belle charade?» reprit encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des enfans.—Comment! Madame…—Comment! Monsieur, étoit-ce à moi de vous l'apprendre?—Comment?—Si ma tante et Mllede Brumont ne m'avoient pas instruite, je serois donc restée fille?—Madame, vous ne m'entendez pas. Je savois tout comme un autre quel devoir…—Vous le saviez, Monsieur? Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de vos mépris?… Où allez-vous, Monsieur?»

J'entendis Mmede Lignolle courir à la porte et la fermer.

«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que vous n'ayez réparé vos outrages.—Mes outrages?—Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous m'épouserez! vous m'épouserez tout à l'heure… Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas un grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est votre devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. Je le veux et je vous l'ordonne.—Mais, Madame…—Point de mais, Monsieur. Je vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille pas?… On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des charades?… Vous me ferez un enfant, Monsieur… Vous m'en ferez un!… Vous me le ferez! vous me le ferez tout à l'heure!… tout à l'heure,… ici!… là, à cette place-là.»

La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrière les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet, dans un petit espace que laissoit découvert lelampassedevenu trop court,vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era più dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.

Quel personnage je fais là, cependant! que le rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible! Ah! tante bavarde autant que maudite, pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tôt? Eh bien! Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis à toi-même? Quoi! tu désespères de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. Écoute ce que dit la comtesse, et fais un saut de joie.

«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, peut-être qu'en effet ma tante et Mllede Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie. Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je crois que c'est vous rendre service que de vous engager à vous retirer dans votre appartement.—Madame, je vous demande le secret; j'espère qu'une autre fois je serai plus heureux.—Une autre fois! reste à savoir si je voudrai…—Madame, dans tous les cas, je compte sur votre discrétion.—Monsieur, je ne promets rien.—Madame…—Monsieur, je vous prie de me laisser libre.»

Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: «Ah! Madame, que je suis aise!…—Pourquoi donc cette folle joie? interrompit-elle.—Madame, vous ne pouvez concevoir…—Mademoiselle, interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous faire une juste idée de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez qu'entre lui et moi, tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se réjouir et me féliciter; rien dont je doive me réjouir.—Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre peine qui fait ma joie?—Ce que je dirois, Mademoiselle!…—Que diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit chez vous un vengeur?—Un vengeur!—Si je vous déclarois que vous voyez à vos pieds un jeune homme…—Un jeune homme!—Qui vous aime…—Qui m'aime!…—Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration pour vos charmes!—Vous êtes un jeune homme! et vous m'aimez!—Ah! ce n'est pas de l'amour, c'est…—Mademoiselle de Brumont, êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme?—Jolie comtesse, en vérité, je ne puis avoir là-dessus aucune espèce de doute.—Eh bien, venez, venez, vengez-moi, épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!—Ah! vous n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, je ne demande pas mieux.»

Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! J'avois raison d'être content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait… que tout me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage éprouvé: le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissemens, à la fois douloureux et tendres, annoncèrent mon triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri. Triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse du succès, s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite! Victoire la plus douce de toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait jouir encore du bonheur d'autrui!

Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse: aussitôt que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étois. Préparé à cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse: «Charmante Éléonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes, uniquement jaloux d'assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont voulu forcer à me fairegénovéfain…—Ils vouloient vous faire moine! s'écria-t-elle; mais vous n'auriez jamais épousé personne! Oh! que c'eût été dommage!—Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse que je n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je ne devinois pas que le destin propice me réservoit l'avantage peu commun de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois confusément que j'étois né pour épouser. Je me suis donc échappé du couvent où l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parens, m'a recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercher un asile plus sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai grâces au hasard favorable qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge.—Le sort ne m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens soient morts.—Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore! mon père est encore jeune…—Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à ce que tous vos parens soient morts; restez, Flourvac, je le veux.»

Pendant que je faisois à Mmede Lignolle l'indispensable mensonge que vous venez de lire, je l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle m'avoit paru pressée d'être vengée! tant j'avois jugé convenable la prompte exécution de ses ordres formels!

A présent, lecteur, parlez sans déguisement; n'auriez-vous pas quelque envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où je suis avec elle?

Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y passai les plus douces heures de ma vie; mais je vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. Près de l'aimable disciple que je formois, je me rappelai le maître plus aimable qui m'avoit formé. Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m'avoient, presque sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les bras de sa vive moitié! Je me trouvois à la place de M. de Lignolle, enseignant à la jolie comtesse les premiers élémens de l'auguste science que j'avois apprise de la belle Mmede B…, sous les auspices du marquis. Mais, hélas! des deux femmes rares que m'avoit données mon étoile singulièrement propice, l'une déjà m'étoit ravie, l'autre bientôt se verroit abandonnée… Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je quittois ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé son éducation! Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure à Mmede Lignolle! Charmante enfant, sujet précieux, chez qui se trouvoient réunis les moyens séduisans et les dispositions heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui trouvai! combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activité! La même nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus courtes nuits.

Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand tous deux, enfin lassés, nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit midi: «Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du matin?… Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément, et, presque nu que j'étois, je courus à ma chambre, j'ouvris la petite porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!… Heureusement je vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. Le vicomte, avec un crayon rouge, avoit griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à déchiffrer:

Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?

Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?

Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'étoit pas tout à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquens soupirs, quelques mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon écolière attendoit sa dernière leçon. Qui de vous, Messieurs, l'eût refusée, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le poste que j'occupois, et je me préparois à sortir du lit de la comtesse, mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, d'une voix ferme, elle demanda: «Qui va là?—C'est moi, répondit M. de Lignolle; ne vous levez-vous pas aujourd'hui?—Pas encore, Monsieur.—Il est tard cependant, Madame.—Oui, Monsieur, mais je suis occupée.—A quoi, Madame?—Monsieur, je compose.—Qui vous apprend à composer?—Mllede Brumont.—Je voudrois bien assister à la leçon.—Cela ne se peut pas, Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de faire quelque chose.—Et que faites-vous donc, Madame?—Des enfans qu'on puisse croire les vôtres, Monsieur.—Que voulez-vous dire?—Que je finis une charade.—Une charade! voyons donc.—Vous avez envie de chercher le mot?—Oui, vraiment.—Eh bien, attendez une minute.

«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complète. Je veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement interrompu nos doux exercices.» Elle ne m'en dit pas davantage, mais un regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre l'exercice cruellement interrompu. Docile avec plaisir, j'obéis, sans me permettre la plus légère observation. Alors, pour me prouver, après Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique, embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps très conséquemment agir et très distinctement parler, Mmede Lignolle éleva la voix, et dit au comte: «Monsieur, écoutez-vous à la porte?—Il le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.—Bon! voici ma charade:Amo 'l primo mio.(Piano a Faublas abbracciandolo.)L'amo di molto.—Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.—Signor, sì, soggiunse ella.M'ama 'l secondo mio.(Piano a Faublas.)M'ami! Ah! m'ami è vero?» Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: «M'ama 'l secondo mio.—Bravo, signor!disse la contessina.Il mio integrale, benchè composto da due, nondimeno fa più ch'uno.(Piano a Faublas.)Deh! non è la… la verità? la verità,… ben' mio!—Ma, disse Lignolo, dunque in prosa la fate?—Signor,… sì… in pro…» Esta volta sulle labbra della svenuta la parola morì.

Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son mari, qui vouloit absolument deviner, eût cessé de répéter:Mon tout, quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un.«Monsieur, reprit la jeune écervelée, plus contente que si elle eût fait un poème épique et une bonne action, je dois, en conscience, vous prévenir d'une chose essentielle: c'est que ma charade est une espèce d'énigme qui a deux mots. Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas.—Je ne les devinerai pas! ah! je vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une demi-heure.—Dans une demi-heure, soit; je serai levée.»

Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que cette fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, vous savez bien, ma plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a critiquée. On l'a critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru cela?—Oui, Monsieur le comte.—Oui?—Sans doute; l'envie!—L'envie, vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le disons en même temps; chacun félicite mon rival, et personne ne me fait le moindre compliment. Cette injustice m'a donné de l'humeur, et je me suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois dans la tête. Dans leMercure de France, Mademoiselle, on imprime au bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une chose affreuse qu'un homme qui emploie régulièrement trois ou quatre jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, de l'énigme et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou je ne m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, écoutez mon projet: je veux proposer aux rédacteurs duMercured'ouvrir une souscription dont le produit sera destiné à l'impression d'une grande pancarte qui paroîtra toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine précédente.—Fort bien vu, Monsieur, répondit la comtesse; mais, puisque nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne?—Pas encore, Madame», répliqua-t-il d'un air confus. Mmede Lignolle aussitôt lui repartit: «Monsieur, si vous venez à bout de trouver les deux mots, je vous promets, en attendant l'exécution de votre grand projet, je vous promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insérer dans leMercurema charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée, votre nom à vous qui l'aurez devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne au public comment et pourquoi je l'ai faite.—Madame, ce que vous me dites là m'excite encore…»

Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra précipitamment, fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh bien, mon cher cœur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?… Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous avez les yeux battus… Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y connois!… Je t'en félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous, Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix, embrassons-nous… Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf mois!—Un petit-neveu dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le bonjour à Mllede Brumont.»

Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se pencher à l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant écouter la tante, j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, épargnez-moi, laissez à la marquise une erreur…—Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle, n'êtes-vous pas content de moi?—Au contraire, Madame, je vous rends grâces de votre discrétion.—Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.»

M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A propos, Mademoiselle, me dit-il, je vous rends grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse des choses difficiles.—Difficiles! mais non, Monsieur le comte.—Oh! que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment sensible à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop honnête compliment du mari, je lui répétai mot à mot l'équivoque réponse que sa femme venoit de faire:Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.

Après ces politesses réciproques, la conversation devint générale, et de part et d'autre il ne fut rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. «Qu'on fasse entrer», dit la comtesse. Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M. de Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.—Cela ne se peut guère, Madame.—Allez donc chez vous, mais ne tardez pas à revenir.»

Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur le vicomte.—Bonjour, Monsieur le chevalier.—Eh bien! la lettre à ma sœur?—Je l'ai fait porter au couvent.—Celle à mon père?—C'est moi-même qui l'ai mise hier à la poste.—Et ma Sophie?—La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué.—Partons, Vicomte, partons!—Comment! partons?—Oui, tout à l'heure…—Ne sommes-nous pas convenus d'attendre?…—Je n'attends pas un moment.—Mais songez donc…—Je ne songe à rien.—Aux périls…—Je n'en connois plus… O ma Sophie! je différerois d'un jour le bonheur de te voir?—Cependant, il faut différer…—Vicomte, si vous ne voulez pas m'y conduire, j'irai seul.—Mais…—J'irai seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la voir aujourd'hui!—Chevalier de Faublas, et la comtesse?—De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il s'agit de Sophie?—Et vos ennemis?—Je les défie tous.—Ainsi nulle considération ne peut plus vous arrêter?—Nulle considération, Monsieur le vicomte; et, je vous le répète, si vous m'abandonnez, je pars seul… Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point altérée.—Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends; mais je vous demande une grâce.—Parlez, et croyez…—Attendez au moins jusqu'à la nuit.—Jusqu'à la nuit!—Écoutez-moi: dans un quart d'heure je dîne avec la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès que vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au couvent, je vous le promets.—A six heures précises, Vicomte?—Chevalier, je vous en donne ma parole.»

Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-même me chercher. L'aimable enfant, trop abusée, se crut sans doute l'objet de la profonde rêverie dans laquelle on me vit plongé pendant tout le dîner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et sans distraction, vous occupiez alors mon cœur et ma pensée?

Après le dessert, cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrèrent les siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement sur tant d'appas. Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau!… la jolie bouche!… Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas d'être abandonnée le lendemain de vos noces.

Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une commisération trop naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement, dans la situation où je me trouvois, une réflexion fait naître une idée promptement suivie d'une autre réflexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce qui étoit bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences. Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oseroit, en pareil cas, après avoir assigné le point juste où il faudroit s'arrêter, oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.

J'approchai de la comtesse, et, me penchant à son oreille, je lui dis bien bas: «Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir seule au boudoir?» Mmede Lignolle se leva. «Madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?—Oui, oui, répondit Mmed'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont toujours…—Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!—Eh! Monsieur, répliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté! Mais quiconque est également incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.»

A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et, quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite quand nous en sortîmes.

Cependant mes vœux hâtoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup à venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annonça la baronne, je pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient à peine, j'eus à peine la force de faire à maprotectriceune inclination légère; mais, aussitôt que cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, qui faisoit à la baronne les premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais aucun des mouvemens de l'objet chéri n'échappe à l'œil vigilant d'une amante. Mmede Lignolle me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle de Brumont?…—Oui, Madame.—Mais vous allez revenir, j'espère?—Oh! oui,… Madame,… je… re…vien…drai,… oui, je tâ…che…rai,… oui, Madame, le plus tôt possible!»

J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue que je tremblois en lui adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!

Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement l'escalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cochère, je me précipitai dans la voiture du vicomte.

Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. «La veuve Grandval.—Je vais vous conduire à votre chambre, ma sœur.—Non, ma sœur, dites-moi où sont maintenant rassemblées toutes vos pensionnaires.—Ausalut, ma sœur.—Où dit-on lesalut?—Mais… dans la chapelle.—Et la chapelle?—Est devant vous.»

Je cours à la chapelle, et mon coup d'œil inquiet en embrasse toute l'étendue. Beaucoup de femmes sont en prières; une d'entre elles se distingue par son recueillement plus profond. Mon cœur s'est ému, mon cœur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, ses grâces enchanteresses… Je fais quelques pas, je la vois! grand Dieu!… Faublas, heureux époux, maîtrisez la violence de ce premier transport: allez doucement vous mettre à genoux tout à côté d'elle.

Mmede Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne s'aperçut pas qu'une étrangère venoit de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie; si, dans l'auguste sévérité de tes jugemens, tu as décidé que mon crime ne pouvoit s'expier que par une éternelle séparation, Dieu puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtimens ta miséricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera pour ta victime un signalé bienfait; et, si tu daignes combler son dernier vœu, tu permettras qu'à son heure suprême elle entrevoie encore son époux une fois, une fois seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière et reçoive son dernier soupir.»

J'entendis sa prière: mon premier mouvement fut de me précipiter devant elle et de lui montrer son époux. Je conservai pourtant assez de présence d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit, et assez de courage pour modérer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à Sophie quand elle seroit seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.

Lesalutvient de finir, Sophie se lève, et ne me voit seulement pas, parce que, tout entière à sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui l'environnent. Je règle mes pas sur les siens, et je la suis lentement par derrière. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la cour. Au moment où j'y mets le pied, plusieurs hommes[15], tout à coup sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et se jettent sur moi. La surprise et l'effroi m'arrachent un cri, un cri terrible qui va retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir. Moi-même je l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois me tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayées qui l'environnent… Hélas! où sont mes armes? où sont mes amis?… Les barbares satellites m'accablent de leur nombre; ils m'entraînent loin de ma femme! loin de ma femme évanouie!… Dieu cruel, impitoyable Dieu, aurois-tu reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?

[15]Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise hier à la poste, et conjecturez.

[15]Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise hier à la poste, et conjecturez.

Vains emportemens d'une fureur impuissante! Rien ne peut me sauver. Elles viennent de se rouvrir, les portes de ce couvent où je suis si témérairement entré! On m'a jeté dans une voiture, qui soudain part et ne roule pas fort longtemps. J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes gonds; je vois un château fort, le pont-levis s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires décorés m'y reçoivent… Hélas! je suis à la Bastille.

Au Public.

Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur, mais il faut pour cela que vous ayez encore le désir de voir une nouvelle suite de mes aventures. Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer à cet essai l'indulgence dont vous avez honoré le premier, je me verrai condamné à finir mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup de compagnons d'infortune, que le triste avantage de savoir pourquoi l'on m'y a mis et pourquoi j'y reste.

Imprimé par Jouaust et SigauxPOUR LAPETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8o), à 170 pap. de Hollande, 20 chine, 20 whatman.

Nota.—Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.


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