Chapter 11

A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mmede Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que je préférois.

Mmede Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.

Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et d'ennui.

Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.

Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et d'ennui.

Monsieur le chevalier,Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je suis très respectueusement,Monsieur le chevalier,Votre très humble et très obéissant serviteur,Robert, son valet de chambre.

Monsieur le chevalier,

Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je suis très respectueusement,

Monsieur le chevalier,

Votre très humble et très obéissant serviteur,Robert, son valet de chambre.

J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mmede Montdésir…—Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car elle vous fait toujours demander.—Tu la remercieras de son billet, tu lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici… Remarque qu'elle est signée Robert… Ou plutôt,… je vais la mettre sous enveloppe… Tu me comprends? c'est à Mmede Montdésir qu'il faut remettre ceci.—Oui, Monsieur.—De là tu iras chez Mmela comtesse de Lignolle…—Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet… Il faut que cette femme-là vous aime bien, Monsieur?—Oui, mais tu as trop de mémoire… Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse…—Puisque vous me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.—Il le sait, tu as raison.—Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?—Propose-lui en deux,… à ma santé… Jasmin, tu m'entends?—Oh! oui. Monsieur, vous êtes le plus aimable et le plus généreux…—Recommande à La Fleur de prévenir Mmede Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu concerter avec Mmede Fonrose les moyens de reprendre mes habits de femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.—Très bonne, cette commission-là, je ne l'oublierai pas.—Enfin, tu iras chez monsieur le comte de Rosambert…—Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial, celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.—Jasmin, si tu voulois m'écouter!… Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me l'envoyer à dix heures du matin.—Oui, Monsieur.—Eh bien! tu pars?—Sans doute.—Quoi! Jasmin! chez Mmede Lignolle, avec ma livrée?—Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis, l'habit bourgeois!—Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par écrit, parce que je me sentois trop fatigué.—Oui, Monsieur.—Attends donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres commissions.—Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans… Ah çà, mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises raisons!—Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez pas.—Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde quand je fais mon devoir.—Vous serez défendu par le témoignage de votre conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?—Pour vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois cent mauvais propos; vous allez voir.»

Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin, que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un serviteur comme vous!

M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque, voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches: le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez Mmede Lignolle!… et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!

Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira…—A qui parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de Faublas…» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous… Sans partialité, convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»

Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée, devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mmede B…, continua-t-il, cette Mmede B…, qui connoît si bien le monde et ses usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi, parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la première elle avoit égayé le grand œuvre de notre rupture en une soirée consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? ce n'est pas où j'ai frappé Mmede B… qu'elle se seroit jamais avisée de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là, je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé… Mon ami, je n'ai, je vous proteste, par rapport à Mmede B…, qu'un regret, celui de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit, entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!»

Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au cœur des jeunes gens vint émouvoir mon cœur: «Rosambert, mon cher ami, je vous plains.—Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me pardonniez…—Oh! de toute mon âme!—Et que vous me rendiez votre amitié première…—Avec bien du plaisir.—Et que vous veniez me voir tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer…—Quelle idée! la nature à votre âge a tant de ressources! espérez…—Vraiment! on espère toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un beau matin prendre congé de ses amis… Faublas, répétez-moi que vous me pardonnez…—Je vous le répète.—Que vous m'aimez comme autrefois.—Comme autrefois.—Donnez-m'en votre parole d'honneur.—Je vous la donne.—Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier jour.—Rosambert, je vous le promets.—Foi de gentilhomme?—Foi de gentilhomme.

—Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une visite… Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me mettre sur mon séant… Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi: monsieur Robert tout de suite a pris la plume… Eh bien! Faublas, pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain? Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh! bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas… Mais je suis très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même, falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert: il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit, je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en changeant la nature de nos combats, Mmede B… s'est fait encore plus de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces avec Mmede B… L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les combats,… les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage, elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin vous…—Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?…—Si j'y retournerai! Quelle demande!—Quoi! Rosambert, vous irez vous battre avec une femme!—Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là. D'ailleurs, j'ai promis…J'ai promis, Faublas,il n'importe à quel Dieu.—Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour menacer…!—Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en conscience, obligé?—Certainement!—Eh bien, rassurez-vous, c'est le mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger. Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu! l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée, qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12]de la loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si, nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art, répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus; mais… Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].

[12]La Chambre des communes et des pairs.Que si quelqu'un avoit l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.

[12]La Chambre des communes et des pairs.Que si quelqu'un avoit l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.

[13]Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant, cela m'est encore défendu.Le temps présent est l'arche du Seigneur.

[13]Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant, cela m'est encore défendu.Le temps présent est l'arche du Seigneur.

«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous revoir,… et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien, est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres, vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse, avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou désœuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mmede B… Ce n'est qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct; d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste, entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme Faublas, et comme… J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de leur associer mon nom trop peu digne.»

A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle devenue?—Hélas!—Malheureux époux, je vous entends… Et de sa rivale, qu'en faites-vous?—De sa rivale,… de sa rivale… Mais…—Bon! s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes se l'arrachent! heureux mortel!… Eh bien, voyons: les rivales de Sophie, combien sont-elles?—Elles sont une, mon ami.—Une! Quoi! la marquise vous retient toujours enchaîné?—La marquise!… Tenez, Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre parler d'elle.»

Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites, vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mmede B… Votre épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie… Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est rendue. Adieu.»

Un billet de Mmede Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre. Mmede B… me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M. de Rosambert la visite sollicitée. «Je… je ne la ferai pas. Dites que je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le tardif commissionnaire.

Imprimé par Jouaust et SigauxPOUR LAPETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV

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Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25 whatman.—Tirage en GRAND PAPIER (in-8o), à 170 pap. de Hollande, 20 chine, 20 whatman.

Nota.—Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la librairie pour les autres exemplaires.


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