Chapter 7

Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.

L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée… Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!… Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le prix de ma tendresse extrême… Il est vrai qu'Adélaïde sera là… Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?… Un siècle d'attente!… Mais la nuit! la nuit! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!… Que ces rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!… Et demain, demain, je serai sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans lachambre de l'hymen, à côté de celle ducélibat, qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés… Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourmens de la jalousie… Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse… La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!… Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer… Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.—De Fromonville! bon! Eh bien! quel démon t'arrête?—Dame! n'est-ce pas vous?—Regarde, que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!—Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.—Tu as raison, mon ami, tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»

La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie… Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi… Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins… Quoi! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma sœur, vous pleurez!… C'en est fait!… Sophie!… l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle n'est plus!—Elle respire, s'écria le baron, mais…—Elle vous aime, interrompt ma sœur, mais…—Je vous entends! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»

Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement regrettée!

«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!… Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir!… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»

Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?… Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!… Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!… là-bas, ma sœur… Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler… D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser… Ta bonne amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!… Maintenant un long intervalle nous sépare!… Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer aussitôt… Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur… L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!… L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie… Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon père!

—Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour moi…—Une lettre! Voyons, voyons donc.—Mon ami, commençons par gagner le prochain village.»

Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, il me la confia.

Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut que je vous apprenne des horreurs.Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus grand des forfaits de votre indigne fils…

Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut que je vous apprenne des horreurs.

Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus grand des forfaits de votre indigne fils…

«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de cette injure!… Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur… Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de Sophie… Rassure-toi, ma sœur; mon père, rassurez-vous, excusez le premier transport de la surprise et de la colère. Excusez…—Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.—Oh! non, permettez,… je vous en supplie!»

… Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari…

… Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari…

«Grands dieux!… Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois…—J'aime à le penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le retrouver et de le fléchir. Continuez.»

… A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer tous les siens!Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mllede Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…!

… A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer tous les siens!

Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mllede Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…!

«Mllede Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B…! Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma sœur, quel blasphème!…»

… Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute ils y vivoient ensemble…

… Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute ils y vivoient ensemble…

«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.—Ma sœur, il est vrai que Mmmede B… venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit elle qui me rendoit visite.—Comment ne le saviez-vous pas, mon frère?—Mon amie,… voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop long.—Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»

… Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient de l'en faire sortir…

… Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient de l'en faire sortir…

«En se prostituant!… Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux de le croire!—Insensé! me répondit-il. Que m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»

… Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui préfère.

… Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui préfère.

«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!… la comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme elle est sensible! comme elle est aimable! comme…» Le baron m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?—J'ai tort, mon père, j'ai tort… Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la position la plus embarrassante… Pardon, cent fois pardon.»

… Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié.Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre un séducteur!…

… Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié.

Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre un séducteur!…

«Un vengeur à sa fille!… Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!—Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous promettiez…—Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, il ose encore insulter ma sœur!… Un séducteur à ma chère Adélaïde!—Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur les égaremens de sa Dorliska!—Permettez, mon père!… que je sache enfin ses résolutions.»

Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.

Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.

[9]Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, Duportail tua son adversaire.

[9]Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, Duportail tua son adversaire.

Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des secours,… hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable.Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père…

Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.

Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des secours,… hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable.

Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père…

Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:

Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne aux vertus qu'elle n'a plus…

Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne aux vertus qu'elle n'a plus…

«Les regrets qu'elle donne!… quoi! Sophie, se pourroit-il…? des regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup le plus sensible à mon cœur.»

Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.

… Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les…, et le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables.De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur… Ma Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours regrettée… Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand bonheur… Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il maintenant la peine d'afficher les bonnes mœurs, je ne verrai dans sa conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mmede B…Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées desroueries. Au défaut des époux et des pères, qui savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps.Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi contribueront à fermer les plaies de son cœur. Après d'affreux orages je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand il lui reste un père tel que moi.Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,Le comteLovzinski.

… Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les…, et le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.

Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables.

De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur… Ma Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours regrettée… Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand bonheur… Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il maintenant la peine d'afficher les bonnes mœurs, je ne verrai dans sa conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mmede B…

Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées desroueries. Au défaut des époux et des pères, qui savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps.

Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi contribueront à fermer les plaies de son cœur. Après d'affreux orages je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand il lui reste un père tel que moi.

Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,

Le comteLovzinski.

L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces àla Croisière[10], je me trouvai mal.

[10]La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.

[10]La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.

Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma sœur; je repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer moi-même, avec ma sœur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il, plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien: j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le retrouver!

Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se sentit fort indisposée.

«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma sœur peut avoir besoin.»

Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes:

Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste àla Croisière, l'a cependant reprise àMontargis, au milieu de la nuit suivante.

Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste àla Croisière, l'a cependant reprise àMontargis, au milieu de la nuit suivante.

«Venez, mon père, courons! volons…—Votre sœur, me dit-il, est-elle en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille seule et malade?—Vous avez raison… Que je suis moi-même fâché de la quitter!… Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!… permettez-moi de partir sur-le-champ,… que mon domestique seulement m'accompagne… Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés… Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir… L'époux de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, par des prières; s'il le faut, par des larmes!… Je renonce à tout autre moyen… Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour sa sœur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! le chevalier le jure foi de gentilhomme!»

M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti. Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience, s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte, je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.

«Adieu, ma sœur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te laisser dans l'état où je te vois… Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»

Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du cœur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon courage et dans mes espérances.

Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude; mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois maudit refusa d'avancer, et, l'ordonnanceà la main, il me fit voir que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite.

Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue… Hélas! et je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie!

Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul alloit m'y conduire.

«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?—J'en aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une chambre, de la lumière,… et qu'on me laisse tranquille.»

Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!

Où l'irai-je chercher?… Le moment approche qui va détruire ma dernière espérance… Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites… Je ne la retrouverai pas.

Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte… Cet impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!… Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne reviendra point,… les heures précieuses s'envolent… Je ne la retrouverai pas.

Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mmede B… se fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe malade au moment où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.

De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des hommes… Je ne la verrai plus… Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités… Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,… ou son mépris, pire que sa haine?… Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et m'accable.

Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard et le sort lui déclarent une guerre cruelle… Mmede B…, qu'ils accusent tous, Mmede B…, que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle fait de si répréhensible?… Elle m'a trop aimé. Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!… Leur jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je la chéris… La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon enfant!… Mon enfant? Hélas!… non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!… et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!… Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!… En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà son propre père, ils ordonnent le parricide!… Je vois l'absence et la calomnie creuser une tombe!… Je vois ma femme y descendre à quinze ans,… et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être immolée la première!

Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes celles qui m'auront aimé!… Malheureux! vengeons leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,… par un suicide!… Oui, ce sera le crime du sort… Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant leurs destinées de la mienne!… Du moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront m'oublier et vivre… M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le monde, le souvenir de mon dévouement… Cependant les époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?… Ah! qu'une fois, une fois seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, mes mânes seront consolés.

Mais mon père, qui le consolera?… Mon père! pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces momens affreux?… Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache Sophie?… Duportail, tu me la rendras!… tu me la rendras, ou ton sang… Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!… C'est à toi de mourir!

Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un cœur fait pour les passions douces!… Vainement je voudrois me dérober à vos fureurs… Poursuivi d'affreuses pensées,… environné de spectres horribles… Sont-ce les remords?… Sont-ce les furies?… Quels transports m'agitent!… Je me sens des forces extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!… Je puis m'ensevelir sous ses débris! Je le puis! je le veux!… Malheureux! que vas-tu faire?… Arrête!… Éléonore, que tu vas immoler!… et Sophie! Sophie! ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les épargner,… ton père et ta sœur embrassent tes genoux,… ma main tremble, mes forces m'abandonnent… Asseyons-nous… Que j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!

La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage:Il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps!Barbare, tes prédictions sont des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.

Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!… Un désespoir concentré,… l'image du trépas… Pourquoi suis-je seul ici?… Où donc est ma sœur? Qui peut retenir mon père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?… Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache encore,… ou pour le forcer à me la rendre?… Mais tous en même temps me délaissent,… toutes les consolations me manquent à la fois… Je n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul dans l'univers!… Eh bien, la mort me reste! La mort est moins affreuse que l'état où je suis.


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