Chapter 9

Expliquez-vous.

Le Comte,en se frottant les mains.

Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on l'attrape. (A la baronne.) Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment: expliquez-vous.

La Baronne.

Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer… Je reconnois qu'il faut temporiser… Allons! de la patience et du courage. (Elle prend un siège.)

La Marquise.

Madame avoit affaire, ce me semble?

La Baronne.

La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le bonheur de rester avec vous.

La Comtesse,avec humeur.

Comme il vous plaira.

La Marquise,à M. de Lignolle.

Monsieur ne se tiendra pas debout? (Elle lui donne un siège.)

La Baronne.

Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.

Le Comte.

Au contraire, j'y suis très sensible. (Il donne un siège à la marquise.)

Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si quelquefois elle paroît se souvenir que Mmede Fonrose est là, c'est pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les remerciemens demadame, et presque avec dignité les avances demonsieur. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la baronne un coup d'œil fier, impérieux, triomphant; cependant ne seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence.

Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup d'œil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle le repousse.

Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.»

Que son cocher se tienne prêt!L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à nous.

Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie: «Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut courir après; Mmede Fonrose l'en empêche, et lui dit:

«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.»

La Comtesse.

Ma…

La Baronne.

Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits, pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître…?

La Comtesse.

La marquise de B…! grands dieux!

La Marquise,à Faublas.

Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (A Mmede Fonrose, d'un ton menaçant.) Baronne, comptez sur ma reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer de me compromettre en divulguant cette aventure. (A Mmede Lignolle.) Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point révéler vos foiblesses à la marquise de B…

Elle sortit, suivie de la baronne.


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