Chapter 9

Plein de ces idées si tristes, j'arrive à l'hôtel de Mmede Lignolle. Sans m'arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l'escalier dérobé, je frappe à la petite porte de Mllede Brumont. On accourt, on ouvre: quel bonheur! c'est la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.—Mon Éléonore, je tremblois qu'il ne fût trop tard. Viens.—Où cela?—Viens avec moi.—Comment?—Viens vite. Ta liberté est menacée.—Ma liberté! Je ne verrois plus mon amant!—Que cherches-tu?—Mes diamans.—Ils sont chez moi; tu ne les as pas remportés.—Ma tante.—Où est-elle?—Dans le salon.—Cours lui dire adieu… Mais non, Mmed'Armincour voudroit t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il faut venir. D'ailleurs, les frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite, hâtons-nous, il n'y a pas un moment à perdre.»

Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse. «C'est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mmede Lignolle est dans la rue; je m'élance après elle. Mon Éléonore saisit mon bras et presse sa marche autant qu'il est possible. Nous n'osons dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme.

Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l'hôtel, et, comme nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous apercevoir, excepté Jasmin.

Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mmede Lignolle, j'ai du sang sur les mains!… Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce sang, c'est le sang d'une amante! Dans quels momens tu viens unir tes destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi! prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon cœur. Veille sur toi! ce sang, c'est celui d'une amante!

—Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez d'effroi.—Mon amie, ce sang, c'est celui d'une amante. La marquise…—S'est poignardée!—Non. Son mari…—Ah! le cruel!—Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m'avertir du péril auquel tu restois exposée…—Que je la remercie!—Et pour me supplier de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.—Pauvre femme!… il y faut courir, mon ami; tiens, j'y vais avec toi.—Impossible! tant de gens qui te menacent! tant de monde auprès d'elle!—Eh bien donc, va seul, va consoler ses derniers momens… Mais ne restez pas longtemps chez elle… Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,… que je suis profondément affligée de son infortune,… que je voudrois pouvoir…—Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent cœur.—Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.—Bien vite, le plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût monter chez moi, faites passer Mmede Lignolle au fond de l'appartement, dans le boudoir… Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous la recommande, vous me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma vie.»

Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis qu'un moment à retourner près de la marquise.

Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui, répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu'on nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la bouche.

«Est-elle sauvée, mon ami?—Elle est chez moi.—Ne l'y gardez pas longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient de partir pour Versailles: tant qu'un souffle de vie me restera, ne craignez plus rien pour la comtesse.»

Mmede B… garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi ses regards pleins de larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n'admirez-vous pas ma triste destinée? Autrefois, à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur un lit d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de la mort; et le plus cruel revers, aujourd'hui comme autrefois, a renversé tous mes projets à l'instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m'aurez entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n'en doute pas, affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié.

«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre liaison? Il est vrai qu'alors ton amante eut quelques beaux jours; mais qu'ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui, prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je n'ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l'époque fatale de son enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et j'en atteste le Dieu qui m'attend: Rosambert a mérité la mort. Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit indignement calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités brillantes, je lui donnois plus d'attention qu'à tout autre, une préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes espérances, j'ai lieu de croire que l'événement ne les eût jamais justifiées. Je n'entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes, de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a prudemment condamné mon sexe; je n'en ai seulement pas avec toi conservé l'apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang élevé, j'avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme ardente; j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: je te vis, tu m'entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l'amour.

«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais au moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d'un homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris d'elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, croyant maîtriser les grands intérêts du cœur comme je gouvernois de petits intérêts de cour, je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma vengeance et votre avancement.

«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison d'État, où vous n'eussiez pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes efforts à la place éminente qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit pénible! Il s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin de l'amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au contraire, Mmede B…, déjà si malheureuse d'avoir été, pour sa justification complète, obligée d'avouer les droits d'un époux et de remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle douleur, le jour, le jour fatal qu'il lui fallut, pour te sauver, s'aller abandonner aux effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux tendresses cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de *** m'a possédée. Ce n'étoit qu'à mon heure dernière que je devois te faire un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves de mon attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus grande.

«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce fut ma première faute, elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique.

«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment guérie d'un amour fatal: au moins je m'en flattois quand je vous appelai chez Mmede Montdésir; au moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins qu'autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de la comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie sans trouble, sans colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de mon cœur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables. Enfin, je te quittai, m'applaudissant de n'avoir plus que de l'amitié pour toi… Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint couvoit sous la cendre, une étincelle alloit s'échapper, qui recommenceroit l'incendie.

«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu'alors, en préparant le châtiment de Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la vengeance: vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu'il étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça d'épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d'accomplir ma vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente d'obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les terreurs nouvelles qui venoient de m'étonner, les irrésolutions momentanées qu'elles avoient produites, mes agitations encore violentes, le trouble de mes sens, le trouble de mon cœur, tout me dit assez qu'en attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre les miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher que de ne pas mourir; qu'avant tout il falloit m'efforcer de vivre, de vivre afin de t'adorer.

«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur mes véritables dispositions, puisque, même à Compiègne, dans le moment d'ivresse qui suivit ma victoire, mon secret m'échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mmede Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je démêlai seulement, à travers une foule d'idées contraires, que je m'étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos tendresses. Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné le courageux exemple d'une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter d'atteindre à l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je reconnus que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit cependant n'avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; mais enfin, sans oser d'ailleurs former pour l'avenir aucun projet déterminé, je m'arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la seule idée faisoit mon secret désespoir.

«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M. Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles autour de vous, si la comtesse vous permettoit d'aller à la poursuite de votre épouse… Faublas, je vous vois pâlir et trembler!… O toi que j'ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes égaremens, ne leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n'ordonna que des démarches peu condamnables, qui n'eut jamais besoin de trahir un ingrat, ni de persécuter des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers l'abîme n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!

«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai souffert à cette auberge de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant d'inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez Mmede Lignolle! Oui, déjà, j'en fus témoin! déjà vous l'adoriez! L'ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l'amour dont il brûloit pour elle! Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les jours de mon amant, de le trouver dans une maison détestée, de voir une autre femme lui donner les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse seule prodigués, je devois encore de la bouche même d'un infidèle…! Mais écartons ces souvenirs terribles. Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût dit qu'alors je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois réservée à beaucoup d'autres épreuves non moins insupportables, parce qu'il falloit que toutes les horreurs de ma destinée s'accomplissent?

«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y cet écrit funeste qui précipita mes plus fatales résolutions. Reprenez la lettre de votre beau-père, reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus besoin. Quelle lettre! grands dieux! comme j'y suis traitée! que de crimes on osoit me supposer, dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir que je n'avois pas encore mérité! Le profond sentiment d'une injustice irrite un esprit fier, et trop souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables. J'en fis malheureusement l'expérience:Mllede Pontis partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…!Va, Duportail, tu la connois bien peu, cette marquise de B… que ta fureur accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni généreuse à demi. Ce n'étoit point pour partager Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg! Ce n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite elle lui permit de l'aller rejoindre! Ta haine cependant est la récompense des sacrifices qu'elle a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats qu'elle livre encore chaque jour, tu lui promets, avec le mépris public, d'inévitables malheurs. Va! je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; que les hommes condamnoient sévèrement sur les apparences et ne revenoient pas de leurs jugemens; que la fortune, inflexible comme eux, ne révoquoit point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop souvent le gage d'un revers plus grand. Je le savois. Mais toi-même assures que vos communes persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant m'en prémunir, je les justifierai. Duportail, je suis lasse de ne m'imposer que des privations sans dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, puisqu'il ne me reste plus rien à perdre, je veux du moins retirer quelque fruit de mon déshonneur qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger ma vie dont tu demandes la fin. Tu verras ce que la marquise environnée d'ennemis peut encore entreprendre! Tu verras si je suis femme à partager un amant!

«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je jurai que Sophie ne vous seroit point rendue, et que Mmede Lignolle aussi connoîtroit à son tour les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois.

«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois le plus tôt possible vous en éloigner, de peur qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore revenu chercher un asile dans la capitale…—Quoi! ma Sophie…—De grâce, s'écria Mmede B…, ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui me soutient peut tout à coup s'éteindre, et je n'aurois plus la force de vous parler. Ne m'interrompez pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler votre cruelle joie: prenez pitié de l'état où je suis.

«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de Fromonville avec votre épouse et deux étrangères que je ne connois point. Després chargea l'un des miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger de manière que vous n'y trouvassiez pas de chevaux; Després ne cessa pas de poursuivre votre beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de Montargis les deux inconnues continuer la même route, mit pied à terre avec sa fille, et, s'étant jeté dans un chemin de traverse, il vint reprendre la poste à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. Ce fut à Bondy qu'on perdit ses traces. Votre beau-père est certainement dans la capitale; mais je ne sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où depuis plus d'un mois il échappe à toutes mes recherches.

«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu pour vous découvrir ce que je cherchois inutilement; je devois donc me hâter de vous donner un état qui vous forçât de quitter Paris et de vivre dans une province éloignée, où je me flattois de vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous fis capitaine au régiment de ***.

«Mmede Fonrose, malheureusement placée entre la comtesse et le baron, pouvoit doublement contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé de commencer sa rupture avec Mmede Lignolle, et de déterminer M. de Belcour à quitter son indigne maîtresse.

«Je nourrissois toujours de justes projets de vengeance contre mon plus cruel persécuteur. Je ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques jours, à me combattre encore, et si, comme la première fois, je ne portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert échappoit à la mort, au moins je pourrois peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures, recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas à Mmede B… les excès dont il s'étoit rendu coupable envers elle, il me parut d'abord indispensable d'éloigner de vous ce conseiller perfide, et d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit d'outrager l'hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui fis donner Mllede Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.

«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c'étoit cette Mmede Lignolle, que j'aurois beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas donnée pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître La Fleur me faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s'augmentoit sans cesse. Il devenoit pressant d'élever entre la comtesse et vous des obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu'on tenoit toute prête: Mmede Lignolle alloit être arrêtée.

«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur soudaine? Vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre Éléonore! Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l'ordre de retourner à Brest et de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste, n'eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment de ses deux familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous n'auriez jamais pu la revoir, et je m'étois réservé d'ailleurs plusieurs moyens de vous en empêcher.

«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans ses environs que nous allions nous rencontrer, c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets! Ah! malheureuse! quand j'espérois te consacrer ma vie, la mort m'attendoit. L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma victime, est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C'en est donc fait! Je vois ma tombe entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.

«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion trop tard combattue! Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées d'un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver quelques-unes! Qu'on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et ma fin déplorable. Qu'elles sachent que l'amour ne me donna pas un instant de félicité qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes, accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables malheurs. Qu'elles le sachent, et que, remplies d'un effroi salutaire, elles s'arrêtent, s'il est possible, sur le penchant du précipice où j'aurai péri.

«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour qui m'entraîna, toi, Faublas, que j'aurai peut-être étonné jusque dans mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis estimée trop heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes jours plus chers; trop heureuse d'avoir pu, du moins encore une fois, t'appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur du feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s'éteindre qu'avec…»

Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse.

Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l'instant fatal.

A mon retour, Mmede Lignolle s'écria: «Vous avez été bien longtemps: est-elle morte?—Non, mon ami.—Non? tant pis.—Comment!—Sans doute: je n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a tuée, parce qu'il vous a surpris me faisant avec elle une infidélité.»

J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu'elle devoit aux infortunes de Mmede B… rentra dans son cœur; et, la situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de m'entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours pleine de confiance, Mmede Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie; et moi, le cœur navré d'un profond chagrin, l'esprit encore agité de mes irrésolutions secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux avenir, je n'osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O Madame de B…, je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père! ô ma sœur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles efforts pour écarter votre souvenir qui m'obsédoit.

L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j'entrai chez la marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très brève, elle disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous? Où est Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l'assassiner, que le marquis et le capitaine… Le capitaine!… Il approche! il traîne… Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t'arrête? Viens donc la secourir!… Il n'est plus temps, c'en est fait!… Dieu! grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient cette tombe à côté de la mienne!»

Mmede B…, violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur son séant; et, comme on accouroit pour l'obliger à prendre une autre situation, elle retomba. Je l'entendis encore murmurer quelques discours sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur.

«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c'est ainsi qu'elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous flatter: il est impossible qu'elle résiste longtemps.»

Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques espérances; cependant on n'osoit encore répondre de rien, et je ne pus obtenir la permission de lui parler.

Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu'aucun appui ne m'est laissé dans un moment où j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut, si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut! malheureux!

Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à l'enlèvement de Mmede Lignolle, et je ne sais quel pressentiment douloureux m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop long voyage. En préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j'étois tourmenté d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix secrète me crioit que le réveil seroit affreux.

Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que Mmed'Armincour m'attendoit chez mon père; elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. Éléonore et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous étions convenus de la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce, Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont je connois le courage et la fidélité. C'est en Suisse qu'elle est allée chercher un asile; elle a préféré ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre Franche-Comté.—Elle est sauvée! s'écria la marquise en m'embrassant: ah! que je vous dois de reconnoissance!… Elle est partie pour la Suisse? j'y cours après elle. Ma chère nièce!… Comment avez-vous fait pour l'arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l'hôtel! personne ne l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un quart d'heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour l'arrêter… Elle est sauvée!… Mais quoi! mille dangers la menacent encore! En supposant qu'elle puisse échapper à ses persécuteurs, que va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le dire, loin de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!»

A ces mots, Mmed'Armincour partit en pleurant.

Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre Mmede Lignolle qui devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon domestique. «Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne paroît plus devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.—Tiens-toi prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd'hui surtout et dans cette chambre, qu'ai-je à faire autre chose que de t'attendre avec une impatience dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! Faublas, pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque l'heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus séparer, lorsqu'il est certain que désormais nous pourrons vivre et mourir ensemble?—Mon amie, Mmed'Armincour vient de venir…—Je le sais, je l'ai vue de cette fenêtre.—Mmed'Armincour part tout à l'heure pour la Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; elle y sera quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma sœur n'y seront point!—Laisse une lettre pour M. de Belcour.—Sans doute! j'y pensois. Une lettre… Mais qu'est-ce qu'une lettre?… Mon Éléonore, il m'attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J'en sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner avec toi.—Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je suis tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es plus là.» Elle m'embrassa, je descendis.

M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m'entendit ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la main qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté ton père et ta sœur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta sœur t'en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne t'accableront point. Mon fils, c'est de vous que j'ai su qu'avant-hier M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B…; mais c'est la voix publique qui vient de m'apprendre que depuis, dans une autre rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement; mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable épouse dont vous êtes idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?»

Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une lettre. «Dieu de bonté! s'écria-t-il après l'avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, mon ami, lis, lis toi-même.

Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable, et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours.Le comte Lovzinski.

Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable, et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours.

Le comte Lovzinski.

Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu! mais…—Quoi donc, mon frère? Qu'avez-vous?—Rien, ma sœur.—D'où vient l'extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut troubler…?—Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mmede B… se meurt! mille périls environnent encore Mmede Lignolle! et vous m'allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse; mais dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez que la moindre partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins qui pèsent sur mon cœur!… Tenez, mon père, j'ai besoin d'une entière tranquillité… Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma chère Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement à mes rêveries; laissez-moi seul, absolument seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.—Où courez-vous, mon ami?—Chez Jasmin,… pour l'appeler… Non,… dans ma chambre… Point du tout! je descends au jardin… Ne m'y suivez pas, je vous en conjure!»

Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mmede Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, dans les bras de mon épouse, l'amour me prépare le prix… Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je former pour Sophie!… Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé?

Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le bonheur de l'une, causer le désespoir de l'autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent fois, Mmede Lignolle périsse!

Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus barbare des hommes, qu'as-tu dit?

Si je n'enlève Mmede Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d'une éternelle prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour qui sa tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle a mis ses espérances. Si je les trahis, la comtesse trouvera dans son cœur son plus cruel ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs? comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion?

Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, parce que notre séparation n'étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée… Si j'abandonne Sophie, elle meurt de chagrin!

Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un crime une vie déjà… Si je m'immole, aucune des deux ne me survit!

Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la loi de vivre et de choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une victime.

Voilà donc le fruit de mes égaremens!… Des remords! grands dieux, et pourquoi? Vous m'avez donné le cœur le plus aimant et les sens les plus vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l'âme: je les ai toutes ensemble adorées,… adorées moins encore qu'elles ne le méritoient! Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n'avez pu guérir de son funeste amour? O Madame de B…, que vous m'avez été fatale!

Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je l'abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare, pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu'un daignoit m'aider d'un conseil secourable. Allons consulter mon père… Insensé!

Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier…? «Monsieur, interrompit mon domestique que je n'avois pas vu s'approcher, madame, qui vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous la laissiez seule dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.—Madame? je n'y suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes surtout!—Mon cher maître, c'est madame la comtesse.—Oh! ce n'est donc pas Mme… Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?—Que vous ne l'abandonniez pas.—Dis-lui que c'est à quoi je songe.—Mais elle vous prie de remonter tout de suite.—A la bonne heure,… conduis-moi.—Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l'état où je vous vois!—Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure est venue!… Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler…—Plaît-il, Monsieur?—Quoi?—Achevez donc.—Je ne sais plus ce que je te disois.—Bientôt tu entendras parler…—Oui, du retour de ma femme. N'en dis rien à la comtesse.—Prenez garde. Voilà M. de Belcour et MlleAdélaïde qui viennent.—Retourne à Mmede Lignolle; je te suis.»

J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.»

Mon père et ma sœur étant sortis du jardin, je retombai dans mes cruelles rêveries. Jasmin vint m'en tirer une seconde fois.

«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.—Mon amie, crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Pourquoi cette question?—Je pensois… que Mmed'Armincour auroit pu t'emmener.—M'emmener! avec toi?—Avec moi! peut-être n'auroit-elle pas voulu?—Eh bien?—Eh bien! j'aurois été vous rejoindre.—Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?—Mon amie, si cela devenoit impossible?—Qui pourroit l'empêcher?—Vous-même: il n'y a pas une heure, vous me disiez…—Il n'y a pas une heure, j'ignorois… Eh! comment l'aurois-je pu deviner?—Quoi?—Rien, mon Éléonore, je parle sans réflexion… Nous quitterons Paris à minuit précis.»

Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle: «Crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Que m'importe ma tante! s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller avec Mmed'Armincour que j'ai sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce n'est pas seulement votre père qui les cause; ce n'est pas la mort de Mmede B… qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!—Où Sophie ne pourroit pénétrer!—Monsieur, souvenez-vous que j'avois médité ma fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n'est pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis plusieurs ressources.—Plusieurs ressources!—Oui; mais ne me réduisez pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.»

Ces derniers mots de Mmede Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur.

Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l'hôtel. «Pardon, mon Éléonore, c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je suis à toi dans un instant.—Une visite!» s'écria-t-elle. Je n'en entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta chambre.»

Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai dans le vestibule la plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m'avoit été constamment promis, jamais, jamais je n'aurois pu résister aux tourmens de l'absence!» Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été permis de faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde, transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes délicieuses.

Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement de M. de Belcour. Je ne vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant, l'indicible satisfaction de ma sœur et de nos heureux pères. Vous saurez seulement qu'une heure entière s'écoula comme un instant. Hélas! vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée Mmede Lignolle fut complètement oubliée.

«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le baron.—Crier, mon père!… Bon Dieu! Ah! c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix de femme… Je vous quitte pour une minute.»

Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin, vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?… Votre insolent valet m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit ainsi, Jasmin, de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour; voilà pourquoi j'ai barricadé cette fenêtre.—Vous avez eu tout le temps de recevoir votre visite, reprit Mmede Lignolle, j'espère que vous ne me quitterez plus?—On m'attend pour souper.—Il est trop tôt; d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. Quand partons-nous?—Mon amie, je te demande… un jour, seulement un jour.—Un jour! le perfide!»

Elle s'élança vers la porte; je la retins.

«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.—Sortir pour te perdre!—Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que c'est moi qui suis votre femme.—Comment!—Perfide!… je l'ai vue descendre de voiture. Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je l'ai reconnue cette femme de Fromonville!… Ah! que je suis malheureuse! ah! qu'elle est belle!… Et le cruel me demande un jour!… Je resterai là,… dans un grenier de son hôtel!… je resterai dévorée d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,… tandis qu'avec elle il occupera l'appartement où la nuit dernière… Ingrat!… Je resterai là, tandis que dans les bras d'une rivale… Un jour! pas seulement une heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, m'aimes-tu?—Plus que ma vie, je te le jure.—Sauve-moi donc. Je t'avertis qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'il ne te reste pas deux moyens de me conserver. Partons tout à l'heure.—Tout à l'heure!—Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C'est là que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.—Mon Éléonore!…—Oui ou non?»

Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. «Mon Éléonore!—Oui ou non? répéta-t-elle.—Considère que pour le moment il est impossible…—Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m'as donné la mort!»

Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se frappa. Quoique j'eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la comtesse s'évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va, Jasmin, va donc chercher le premier chirurgien. Cours! amène-le par la petite porte du jardin. Cours, mon ami! la plus chère moitié de moi-même est en danger.»

En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours à Mmede Lignolle. De quelle joie fut suivie ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement détourné le coup; le double fer, au lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit glissé sur la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure. Néanmoins, je ne bandois la plaie qu'en mêlant mes pleurs au sang précieux qui s'échappoit encore.

Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne descendez-vous pas?—Tout à l'heure, mon père.»

Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui n'avoit pas repris encore l'usage de ses sens! Je restai près d'elle et l'appelai cent fois inutilement.

Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie, lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une seconde fois: «Ne descendez-vous pas?—Un moment, mon père! un moment!»

Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner, s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je n'eus que le temps de m'emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de Sophie, j'avois quelquefois besoin d'être seul.

Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma femme. Elle me dit tout bas: «C'est le souvenir de Mmede B… qui vous coûte ces larmes? Je vous le pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!… O mon bien-aimé! je m'efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous aimerai tant… que désormais vous ne pourrez plus en aimer d'autres.» Mon père, M. Duportail et ma sœur se joignirent à Sophie pour me prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, je voulus sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes de Sophie m'étoient insupportables. Un quart d'heure enfin s'étant écoulé dans les plus violens combats, l'inquiétude l'emporta sur toute espèce de considération: je m'élançai vers la porte en criant: «Laissez-moi! laissez-moi seul!»

Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien qui m'attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois fermée!—Il est vrai, répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la chambre; Mmede Lignolle n'y étoit plus. Un coup de poignard m'eût fait moins de mal. «Bon Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être allée?»

Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de l'escalier ma sœur, ma femme, son père et le mien: je passe au milieu d'eux, je leur échappe. «Où court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.—La retrouver, la sauver ou périr avec elle!»

«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes qu'elle est sortie; j'ai cru que c'étoit une femme que madame avoit amenée.

—Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à l'abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui parler à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement agité. Elle n'a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai besoin d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries par le passage des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.»

Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c'est que personne n'eût osé courir les rues par l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s'élever; il annonçoit d'épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme étoit consternée: la fureur des élémens ne m'annonçoit-elle pas la vengeance des dieux?

Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y cours, j'y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J'y vole, j'arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la sentinelle du pont.»

Dans ce moment,… je crois l'entendre encore, et la plume m'échappe des mains… Dans ce moment l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.

«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d'une robe blanche, la tête enveloppée d'un mouchoir?—Elle est là», me répond-il froidement. Le cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!—Sans doute! elle vient de s'y jeter: c'est elle qu'on cherche.—Malheureux! que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me précipite après l'infortunée.

D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui s'entr'ouvre, mugit et m'emporte. Enfin j'ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi. Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre clarté qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué je ne sais quoi qui ne s'est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis par les cheveux, et je ramène au rivage… Quel objet je ramène! quel objet d'une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!… Je détourne les yeux, je tombe auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment de mon existence, celui de mes maux.

Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l'on doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; qu'il est peut-être encore possible de la sauver.—La sauver! toute ma fortune ne suffiroit pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme… Mais non. Quel spectacle pour…! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»

Mmede Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où Mmede B… respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque éteinte. J'allois répondre, lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un de ces messieurs, s'étant aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.»

La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l'excès de la douleur: «Est-il possible? s'écria-t-elle. Quoi! je n'ai pas encore les yeux fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat M. de *** m'oublie!… Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!—Oui, barbare! lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; et le malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m'a causés ta passion fatale. Victime de ta rage, Mmede Lignolle est là qui se meurt! Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je pas mort le jour que je t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel ne t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids…» Elle m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des malédictions de Faublas!»

Elle retomba sur son lit, elle expira.

Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où les médecins entouroient Mmede Lignolle, l'un d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n'y a pas de ressources, elle est morte.»

Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s'il falloit maintenant, sous peine d'être séparé de toi par un prompt trépas, retomber seulement pour une heure dans l'état où je restai plusieurs semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j'ai souffert! j'aimerois mieux te quitter et mourir.


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