Ample narrationFAICTE PAR QUEZINSTRA,en regretant la mort de son compaignon Guenelic, Et de sa Dame Helisenne apres leurs deplorables fins, ce qui se declarera avec decoration du stille poetique.

Incontinent qu’il eut ces dernieres parolles dictes, je veiz sa belle face que pour l’aspre douleur de diverses couleurs se revestoit : & son mal avec si grande vehemence augmenta, que tout subit la separation du corps & de l’ame se feist : ce que voyant, je fuz si angustié & adoloré, que ne pouoye aulcunes parolles proferer : Et si n’estoit en ma puissance de mes debiles membres soubstenir. Parquoy estant assiz aupres d’eulx, avec une incredible compassion les contemploye : mais en regardant la face de Helisenne, grand admiration me survint : pource que longue espace avoit, que je l’estimoye morte : & je viz qu’elle jecta encores quelque souspir, qui fut le dernier souspir mortel. Et depuis ne tarda gueres qu’il ne me survint occasion encores de plus fort m’esmerveiller : pource que j’apperceuz en l’air spacieulz & clair, ung homme voulant avec aelles dorees : & tenoit en sa main une verge merveilleusement belle, & avecq cest accoustrement oultrepassoyt, & voloyt par l’air plus tost, que le violent Boreas. Et tout incontinent descendit en terre : & je voyant qu’il estoyt proche de moy, commençay a le regarder : mais en le voyant (a cause qu’il resplendissoit d’une preclaire & resplendissante lumiere) a peine ma veue le pouoit souffrir : qui me feist comprendre, que telle vision n’estoyt chose humaine : mais haultaine, supernaturelle & divine. Et pour ce fut mon esperit transporté. Et tellement fus ravy de veoyr chose sy nouvelle & non accoustumee, que je demeuray quelque temps sans me mouvoyr, ne pouant distinguer mes yeulx arriere de ceste splendeur.

Estant occupé en ceste contemplation, ne peuz aultre chose faire, synon que tout crainctif, & plein de tremeur, me prosterner en terre, voulant adorer ce corps celeste. Et lors avecq une voix melliflue & doulce, commença ainsi parler a moy.

Noble chevalier, pource ce que je cognoys que ta pensee est occupee de diverses ymaginations, a l’occasion de ma venue, je t’en veulx certiorer : car ta valeur bien le merite. Et pourtant je te declaire que je suis Mercure, Dieu d’eloquence, conducteur des ames, & messagier des Dieux : & la cause pourquoy je me suis transmigré en ce lieu, si est, pour conduire les ames de ces amans au Royaulme de Mynos : auquel lieu sera determiné de leurs demeures perpetuelles. Incontinent que j’euz entendu ces benignes parolles estant aulcunement asseuré, prins la hardiesse de tresinstamment le supplier, que denyé ne me fut ce que a aultres avoyt desja esté concedé : qui estoyt le descendre au Royaulme de Proserpine. A ces motz me respondit. O chevalier quelle cupidité te stimule & presse de vouloir descendre en ces lieux obscurs & tenebreux ? Auquel tu ne verras sinon que toutes choses tristes & odieuses, qui te causeront douleureuses anxietez : toutesfoys puis que ton affection est si grande, Je ne te veulx frustrer de ton desir. Et pource que ne seroyt chose licite de laisser ainsi ces corps, je veulx a ce pourvoyr convenablement. Et lors il prind une boette pleine de l’ambrosie & du nectar qui est l’ongnement des Dieux, & commença a oindre les deux nobles corps, affin de les preserver de corruption : mais comme a cela l’occupoyt, il apperceut aupres du corps D’helisenne ung petit pacquet couvert de soye blanche, lequel en grand promptitude il leva. Puis regarda dedans, & vit que c’estoyt ung livre. Et a l’heure aulcunement approché de luy, je congneuz par l’intitulation, que en ce estoyent redigez toutes noz entreprinses & voyages. Parquoy je peuz facilement comprendre, que la paoure defuncte l’avoyt escript, apres le recit que Guenelic luy en pourroyt avoyr faict. Et pour ce le declairay a Mercure, lequel avec une grande hylarité me dist, qu’il en feroyt present a ma dame Pallas : laquelle singulierement aux lectures se delectoyt. Puis apres qu’il eust ce dict, ne tarda gueres, que par puissance divine, ne feist venir une nuee auraine sur le corps des deux amans. Et ce feist il, affin qu’ilz ne feussent apperceuz jusques a mon retour que les pourroye faire ensepulturer.

Cela faict, Mercure commença a invocquer le nom de la deesse Hecathes a triple forme : Laquelle est Dame des enchantemens : si luy requist, que en faveur de luy elle me voulyt tant ayder, que par son moyen me fut permis d’estre transporté par l’air jusques aux fleuves Stix. Incontinent ces parolles dictes, sa requeste fut exaulcee : car aussi promptement que Mercure commença a voler avec ses tailaires & son caducee, ne scez par quel moyen je fuz aussi eslevé, qui du principe me donna quelque frayeur : mais assez subitement parvinsmes a ung fleuve : lequel arrousoyt une eaue obscure : profonde, noyre, & diaphanee, tant que le regarder rendoyt grande terreur : la estoyt Charon vieillart tresvilain, laict & odieux a regarder : lequel avecq sa vieille Barque passoyt les ames de leurs corps despouillees : Et en y avoit aussi grand multitude comme il tumbe de feuilles au moys d’automne : & ainsi que au passer me disposoye, ce cruel Charon me refusa : Et avec sa voix pleine d’horreur, me dist que retournasses, & qu’il n’estoit deliberé de me passer. Et a l’heure me feust propice Mercure qui tant le pressa & stimula, que a son vouloir se condescendit : puys quand nous feusmes a l’aultre ryve, j’ouyz horrible critz, & vociferations lamentables : & lors Mercure me dist, ces critz espouentables que tu as ouys, sont des ames mal purgees qui encores retiennent de leurs habitudes corporelles la memoire. Et pour non avoir en l’aultre vie receu de ses operations le divin salaire, se lamentent & douleront jusques a l’ultime purgation : ou lavees au fleuve Lethés, de tout se oubliront.

Ainsi devisant & cheminant, je veis ung grand chien qui troys testes pourtoit treshorribles, & si aboyoit cruellement : Et a icelluy Mercure donna quelque vyande : laquelle avecq ses troys gueulles transgloutit. Et ainsi comme il la devoroit & mengoyt sans estre offensez passasmes : puis parvinsmes au fleuve de Coccitus qui des palus de Stix se derive, & est significatif de pleur & gemissemens. Apres veismes Flegeton qui est le propre ardeur de yre & cupidité : & de luy prend son origine Lethés. Et quand feusmes passez oultre, Je veis le lieu ou reside Minos : lequel seant en son throsne sublime, estoyt de Rhadamantus accompagné : Et la est chascun examiné avecq quelles coustumes il a sa vie regie & gouvernee : & selon leurs merites ou demerites leur est deputé lieu pour perpetuelles demeures. Ces choses veues Mercure me monstra les cruelles filles D’acheron qui se nomment Thesiphone, Alecto & Megera : lesquelles pignoyent leurs cheveulx serpentins, dont distilloyt du venin en grande abondance : Aussi y estoit Cloto & Atropos & sa seur Lachesis, qui sans cesser tousjours fille : mais je veis Thesiphone qui se leva & print une torche ensanglantee, & estoit toute entortillee de Serpens & sa robe souillee & taincte de sang abominable, portant en son regard pleurs & espouentemens : & sy estoyt toute noyrcie de courroux & yre furieuse : estant ainsi, je veis qu’elle arracha de sa teste ung grand & horrible Serpent : puis sortit d’enfer ceste hydeuse. Et lors fut ma pensee occupee de diverses ymaginations. Et pour ce demanday a Mercure, que telle chose signifioyt, lequel me respondit, que ceste furye se partoit a la requeste de la deesse Venus, pour aller faire enrager la dame maldisante : laquelle avoyt tant persecuté les deux amans. Et lors je m’enquis si ces furies estoient ainsi subjectes de mettre en execution les vouloirs de ma dame venus, a quoy il me feist response, certes elles sont tousjours appareillees a mal faire : car sont celles qui continuellement exagitent l’humaine generation : autresfoys ceste Thesiphone a la requeste de la deesse Juno, donna la rage a Athamas, & a sa femme pareillement. Apres ces parolles, il me monstra ceux qui de coustumes maulvaises ont vescu : lesquelz tousjours seront commeuz & agitez a l’horrible jugement de Herebus, & traictez soubz l’obscure region Cahos ou est infiny nombre de cruelz & maulvais. La est Tantalus entre l’eaue belle & claire, & grande abondance de savoureulz fruictz, & si a continuellement fain & soif insatiable. Aussi y est Titius souffrant grandz tourmens, car journellement les Vaultours luy mengent le foye, & chascun jour son foye renaist. Aussi endure tresgriefve peine yxyon, car il est couché le ventre dessus une roue de fer tranchant & ardent, qui ne cesse de torner. Et Sisiphus a une peine incredible pour appuyer une grande roche. Les quarante neuf filles de Danaus ilz sont : qui incessamment travaillent de puyser eaue courante avec cribles & vaisseaulx percez, parquoy leur peine est vaine. En considerant ces cruelz tourmens, j’avoye une pitoyable compassion d’ouyr les lamentables gemissemens des ames qui estoient en ces caligineuses prisons. Et pourtant demanday a Mercure pourquoy tant extremes peines ces ames soubstenoient, lequel promptement me respondit, aulcunes sont d’yceulx qui estant en vie sont demeurez inveterez & endurcys en leurs pechez, sans jamais eulx vouloir repentir : parquoy sont sans misericorde de leurs offenses. Et de l’interieure conscience stimulez sont, comme tu oys, affligez & persecutez. Les aultres, sont les ames des gens ausquelz l’avarice a esté dieu en terre. Et tant plus estoient riches & opulentz, & tant moins a eulx & aux aultres usoient de ceste belle vertu de liberalité. Et les aultres sont de ceulx qui d’oultrageuse tyrannye ont leurs estatz & seigneuries regies & gouvernees, & qui estoient plus estimez de leurs subjectz par timeur que par amour. Ce pendant que Mercure me narroit telles parolles, furent diligemment examinees les ames de Guenelic & de Helisenne. Et quand Minos eut le tout distinctement entendu, il feist deux jugemens, & determina que sans dilation feussent conduictz aux champs Helisiens, ou en doulceur & felicité les ames se reposent. Et lors Mercure nous mena au Lac que on nomme Lethés : & feist boire aux deux bienheurees ames de l’eaue d’oblivion. Et cela faict, allasmes par une voye estroicte, tresdifficile & facheuse a monter : mais peu a peu l’air s’esclarcissoit, qui me donnoit occasion de me letifier. Et finablement survint une clere & yrradiante lumiere : puys tost apres nous trouvasmes a la porte, laquelle estoit belle & tresapparente. En grande silence estoient les gardes ainsi que mabrines statues. Et comme ilz eurent apperceu Mercure, en grand promptitude la porte ouvrirent. Puys entrasmes en ce champ, lequel est tant plaisant & delectable : car le lieu est tousjours verdoyant & remply de plantes aromaticques & odoriferentes viollettes diaprees de plusieurs couleurs : fontaines y sont claires & cristallines : la peult on ouyr diversitez d’oyseaulx : lesquelz chantent en grand armonye & meduleuse resonnance, & les escoutent grand multitude de gens tant hommes que femmes : lesquelz solacieusement se reposent sur la belle herbe verdoyante : Esmerveillé de telle vision, pour en sçavoir la verité, je m’enquys a Mercure que c’estoit de ces gens qui en si grand turbe estoient : Et lors en telle maniere me respondit : Ces umbres & ames que tu voys : ausquelles leurs corps ne sont encores restituez : en attendant de les avoir, sejournent en ce lieu remply de doulce suavité. Et a ces motz ainsi je luy dictz. O mon dieu je ne puys concepvoir & ne puys croire que ces ames desirent leurs corps : car quand bien j’ay consideré, me semble que la delectation de ce lieu leur doibt estre suffisante pour ne vouloir aspirer ne pretendre a aultre beatitude que ceste icy. Tout subit que j’eux dit tellez paroles, Mercure me dist, Quezinstra tu doibz croire que par puissance divine ces ames de leurs corps se revestiront. Et pource que du ciel elles sont extraictes elles seront associees aux astralles substances, & du divin consistoire eternellement seront citadines, ou de continuelle contemplation en vision divine en s’esjouyssans viveront. Incontinent que Mercure eut imposé fin a son dire, s’approcherent de luy plusieurs splendides & cleres ames : lesquelles toutes demonstroient signe de joye : car elles voletoient a l’entour des ames de Guenelic & Helisenne. Et en les saluans benignement leur feirent honnorable reception : disant toutes en general, que plus accomply plaisir ne pouoient avoir, que d’estre associees de si noble compaignie. Et ce disoient elles, pource que en si grande releucense ces deux ames resplendissoient, qu’elles excedoient toutes les aultres ames en illustrissime clarté.

Apres ces choses ainsi faictes, ayant Mercure faict office, de la se voulut sequestrer : Quoy voyant, non sans pleurer & lachrimer prins congé des deux bienheurees ames, Et lors j’entendis Guenelic qui tresinstamment me supplya, vouloir tout ce que veu avoye, en perpetuelle memoire retenir : affin qu’il fust en ma faculté de le pouoir au monde manifester : ce que je luy promis de faire. Et a l’heure sans plus delayer Mercure me voulut conduyre au lieu auquel m’avoit pris : auquel en petit d’espace parvinsmes, Et lors Mercure feist separer la nuee auraine, puis trouvasmes l’invention de donner honorable sepulture aux deux nobles corps. Et affin qu’il feust des deux vrays amantz perpetuelle memoire, sur leurs tumbes fut redigé par escript l’acerbe & cruel traictement qu’ilz avoient au service d’amours trouvé. Et comment a la fin, passion esgalle a mort immaturee les avoit conduictz. Apres toutes ces choses faictes, je ne me peuz contenir de recommancer mes pleurs & gemissemens, en detestant ceste triste & ennuyeuse adventure. Et croys que j’eusse donné triste fin a ma vie, dont la trop longue duree m’estoit desja desplaisante, n’eust esté Mercure qui par sa doulce eloquence de ce propos mortifere me destourna. Et lors aulcunement consolé, commençay a considerer la mutabilité de fortune, disant en moy mesmez, que de castigation est digne celluy qui es choses transitoires, sa pensee forme & arreste : Car tous ses mortelz plaisirs si de vertuz ne sont gouvernez, ne sont seullement inutiles, mais tresdommageables a l’ame. Parquoy me sembla que tres felices sont ceulx lesquelz ce pendant qu’ilz ont en terre la puissance & gouvernement de leur liberal arbitre de mettre tout leur esperance en la chose ferme & stable : & tellement instituer leurs vies, que l’apprehension de la mort ne donne craincte : & pource que qui de peché se garde, de ceste timeur s’eslongne, je vins a considerer que la vie solitaire est plus apte a la fruition de la vie bienheuree, que la continuelle conversation avec le monde, je deliberay a icelle me reduyre. Et pour l’affection que j’en avoye, je trouvay moyen de faire donner principe a l’edifice d’ung petit temple qui fut construit au lyeu mesmes auquel les corps de Guenelic & Helisenne estoient ensepulturez. Et aussi feiz commencer ung petit habitacle a l’intention de faire en ce lieu ma perpetuelle residence. Mais pour n’estre prolixe, en ce propos y imposeray fin : car je vous veulx narrer ce qu’il advint du petit livre que Mercure avoit trouvé, lequel depuys m’en a faict le recit.


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