COMMENCEMENT DES ANGOISSES AMOUREUSESde dame Helisenne, endurees pour son amy Guenelic.Chapitre premier.

Au temps que la deesseCIBELEdespouilla son glacial & gelide habit, & vestit sa verdoyante robbe tapissee de diverses couleurs, je fuz procree de noblesse : & fuz cause a ma naissance de reduyre en grand joye & lyesse mes plus prochains parens, qui sont pere & mere, parce qu’ilz estoient hors d’esperance de jamais avoir generation. O que a juste cause, je doibs mauldire l’heure que je nasquis, las que je fuz nee en maulvaise constellation, Je croys qu’il ne estoit Dieu au ciel, ne Fortune en terre pour moy, O que j’eusse esté heureuse, si le laict maternel m’eust esté venim, qui eust esté cause de la transmigration de l’ame sans ce qu’elle eust esté agitee de tant grand anxieté & tristesse. Mais puis qu’il a pleu au createur, que j’ay esté receue au monde, & procree, force m’est de mitiguer mes grandes & extremes douleurs, ce qui me semble estre impossible. Et pour reciter la premiere de mes infortunes, la cruelle Atropos me feist ceste oultrage, premier que fuz aagee d’ung an, de me priver du personnage (qui naturellement m’eust provocquee a grand dueil, si je n’eusse esté pupille & en bas aage) se fut mon pere, dont ma mere eust si grande tristesse & amaritude, que sans l’ardeur d’amour qu’elle avoit en moy, la dolente ame se fut separee de son corps.

Ainsi doncques demouray fille unique, qui fut occasion que ma mere print ung singulier plaisir a me faire instruire en bonnes meurs, & honnestes coustumes de vivre. Et quand je fuz parvenue a l’aage de unze ans, je fuz requise en mariage de plusieurs gentilz hommes : mais incontinent je fuz mariee a ung jeune gentil homme, a moy estrange (parce qu’il y avoit grand distance de son pays au mien) mais nonobstant qu’il n’y eust eu frequentation, ny familiarité aulcune, il me estoit si tresagreable, que me sentois grandement tenue a fortune, & me reputant heureuse. Et aussi j’estois le seul plaisir de mon mary, & me rendoit amour mutuel & reciproque : moy vivant en telle felicité, ne me restoit que une chose c’estoit santé, qui de moy s’estoit sequestree, au moyen que j’avoys esté mariee en trop jeune aage : mais ce ne me pouoit empescher de persister en l’ardente amour de mon mary, & quand il estoit contrainct soy absenter, pour faire service a son prince, je demeurois si chargee d’une extreme tristesse, que je l’estime indicible, & non equiparable, combien que certaine son absence, estre propre pour ma santé. En perseverant en telles amours ma personne croyssoit, & premier que pervinse au treiziesme an de mon aage, je estoye de forme elegante, & de tout si bien proportionee, que j’excedoye toutes aultres femmes en beaulté de corps, & si j’eusse esté aussi accomplie en beaulté de visaige, je m’eusse hardiment osé nommer des plus belles de France. Quand me trouvoye en quelque lieu, remply de grand multitude de gens, plusieurs venoient entour moy pour me regarder (comme par admiration) disans tous en general, voyez la, le plus beau corps que je veis jamais. Puis apres, en me regardant au visage disoient, elle est belle : mais il n’est a accomparer au corps. J’estoye requise de plusieurs, qui estoient ardens en mon amour non de gens de basse condition, mais princes & grans seigneurs : ce qui fut cause d’acroistre le bruict de moy, en plusieurs & divers lieux. Et fut parce que ung Roy avoit de coustume de sejourner souvent en une petite ville, dont n’y avoit de distance que deux lieues dela, jusques au lieu de nostre residence. Et luy estant informé de moy, eut desir de me veoir, parquoy ung jour vint a nostre chasteau (me pensant trouver) mais mon mary (comme prevoyant le temps futur) m’avoit faict absenter, cognoissant que impossible m’eust esté de resister contre ung tel personnage : mais le bruict du pays fut tel (pour aulcun temps) que j’estoy estimee du nombre de ses amyes, puis incontinent fut sceu le contraire, tellement que resplendissois en renommee de chasteté louable, & aussi jamais pour homme que j’eusse veu (combien qu’il fust accomply en don de grace & de nature) mon cueur n’avoit varié, & avoit tousjours ferme propos de vivre ainsi, en desprisant & ayant a abomination celles qui avoient bruict d’estre flexibles & subjectes a tel delict.


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