Il n’est en ce monde (selon mon petit jugement) o nobles lecteurs, nul vice plus enorme & detestable, que le peché d’ingratitude, comme celluy que je estime estre l’origine de tous les aultres. Car si le premier homme ne eust esté ingrat envers celluy qui est Auteur de tout, duquel il avoit receu tant de benefices, il ne fut succumbé en la mortelle ruyne pecheresse, dont en sont contaminez tous ses posterieurs.
A ceste cause & en consideration de ce, se il m’est possible, me veulx preserver de estre maculé du vice predict. Et pour ce, premier que plus me travailler a parachever ceste œuvre, ay voulu remercier celluy duquel toute beatitude provient : qui tant de grace m’a imparti, comme de rediger amplement par mes escriptz ce que je vous avoye narré en briefz motz par mon epistre : puis apres les louenges rendues selon ma possibilité (me confiant en celluy : lequel par son prophete Osee au deusiesme chapitre dict a l’ame : je te espouseray en la foy.) Je donneray commencement a vous relater encore quelques voyages accomplis par Guenelic & Quezinstra : puis vous manifesteray, par quelle subtile invention Guenelic retrouva ce que tant affectueusement desiroit. Si vous donneray intelligence de la cause par laquelle la joye par luy conceue fut convertie en tresgriefve & cruelle passion : ce que considerant, aurez encores plus l’occasion de detester cest abominable vice de desordonnee amour : cela pour le present, est la principale cause, qui par ung aspirant desir, plus fort me stimule a continuer l’assiduité d’escripre. Car si precedentement vous ay exhorté a la discipline de l’art militaire pour acquerir triumphe de renommee, a ceste heure plus fort suis provocquee a vous instiguer a la resistence contre vostre sensualité : qui est une bataille difficile a superer : & d’icelle escript sainct Paul aux Galathes, cinquiesme chapitre. La chair & concupiscence, est adversaire de l’esperit : & l’esperit est adversaire de la chair. Mais qui sera ce, qui donnera port & faveur a l’esperit, sy ce n’est Dame raison ? de laquelle je n’ay voulu croire les salutaires conseilz : mais l’ay totalement repulsee : & depuis ne a esté en ma faculté de la pouvoir revocquer. Parquoy je vous obsecre, que de elle ne vouz distinguez aulcunement : affin que par elle, la sensualité succumbe, & soit domptee. Et si ceste felicité vous est concedee, a l’heure pourrez dire comme sainct Paul, qui telles parolles prononçoyt, je castigue mon corps, & redige en captivité. Et pour ce, je exore l’eternelle divinité, qui en ceste chose, de sa faveur vous vueille gratifier.