Continuation des colloques amoureux.Chapitre. XVIII.

Ainsi que je luy disois telles ou semblables parolles, quelques fois il interrompoit mon propos, & disoit qu’il estoit en merveilleuse crainte de mon mary. A quoy je luy fis responce, & luy dis. Je vous prie de vous desister de telle timeur, que je vous certifie estre sans occasion : car il n’a doubte ne suspition de moy. Et si je pensoye que sa pensee fust occupee a telles fantasies, je suis celle qui ne pourroit esperer de vivre, parce que je suis certaine & le sçay par longue experience, qu’il me ayme plus que jamais homme aymast femme. Parquoy vous debvez croire que j’auroye bien cause de me contrister : car qui ardentement sçait aymer, cruellement sçayt haïr. Je m’esmerveille grandement dont vous procede une telle crainte, vous estes contraire a tous aultres amoreulx : lesquelz par artificielle subtilité trouvent moyen d’avoir familiarité aux maritz de leurs amyes : cognoissant que par cela ilz peuvent avoir souvent seure occasion de parler & deviser a elles privement & en publicque. Apres que j’euz dit telles paroles, sans differer il me feist telles responses, & dist ainsi. Ma dame je suis certain, & je voy manifestement que monsieur vostre mary est attainct d’une grande & passionee fascherie, pour avoir suspition de la chose ou je pretends. Ainsi comme il disoit ces parolles, il apperceut mon mary, & me le monstra dont je feuz si perturbee, que je ne sçavoye quelle contenance tenir. Et lors tout ainsi que les ondes de la mer agitees d’ung vent, je recommençay a mouvoir & a trembler de toutes pars, & fus long temps sans parler jusques a ce que la crainte de perdre mon amy vint en ma memoire, qui me feist oublier toutes aultres choses, & eut ceste puissance de revocquer les forces en mon corps angoisseux & debile qui toutes dehors estoient dispersees : & en le regardant je congnoissoye que de semblable passion il estoit attainct, & pour le rasseurer luy disoye qu’il ne se souciast de riens, & qu’il n’y avoit danger ne peril pour n’estre chose estrange de parler & deviser, luy affermant que j’estoys certaine qu’il ne se vouldroit enquerir des propos que nous avions eu ensemble, parce qu’il m’estimoit estre chaste & pudicque non seulement aux effectz, mais en parolles & en devis. Mais combien que je luy sceuz dire & affermer, je ne le peuz persuader de le croire. Et en sa tendre & jeune vertu n’eust tant de vigueur qu’il peust prononcer aulcuns motz, mais en jectant souspirs en grand affluence se departit, & je demeuray merveilleusement irritee craignant que par pusillanimité mon amy ne imposast fin a sa poursuyte. Ceste pensee m’estoit si tresgriefve, que j’estoye immemorative de la peine que pourroye souffrir, a l’occasion que mon mary m’avoit apperceue : lequel s’estoit party ne pouant souffrir l’impetueuse rage qui le detenoit. Et ce voyant une de mes damoyselles m’en advertit. Parquoy je comprins que de grand travail il estoit oppressé : dont pour la souvenance ma douleur commença a augmenter, en sorte que en moindre crainte me departy pour retourner a la maison, pensant souffrir comme la fille du roy Priam quand de son corps sur le sepulchre De achilles fut faict sacrifice. Sans grande & laborieuse peine ne parvins au lieu ou je ne attendois souffrir moins de douleur que souffrirent les quarante neuf enfans de Egistus de leurs femmes & cousines. Et quand je pensay entrer dedans ma chambre, je rencontray mon mary, lequel commença a me menasser cruellement : ce que voyant deux damoyselles que je avoye avecques moy, me penserent retirer en une aultre chambre : mais en grand promptitude il me suyvit, en prenant le premier baston que il peut trouver, qui fut une torche : & me donna si grand coup, que violentement me feist cheoir a terre. Et pour cela ne se peult contenter ne refrener son ire : mais me donna de rechief deux ou trois coups si oultrageux, que en plusieurs lieux de mon corps la chair blanche, tendre & delicate devint noire, toutesfoys n’y eut aulcunes vulnerations. Ainsi qu’il me molestoit & oultrageoit, mes damoyseles & serviteurs domesticques mettoient peine de l’appaiser, & ce pendant sa furieuse rage commença a diminuer, parquoy se departit, & me laissa merveilleusement dolente & esploree, & par impatience je commençay a dire. O miserable & infelice plus que nulle vivante, telle te doibs tu nommer : car tu n’espere jamais estre liberé de la presente misere & calamité, sinon par le moyen de la cruelle Atropos : laquelle est le unicque refuge des desolez. Celle seulle peult imposer fin a tes larmes & souspirs, a telz douleurs & angoisses, & furieux desirs. En prononçant telles parolles je faisoye plusieurs crys, et de mon triste estomach jectoye vociferations si treshaultes et piteuses, en continuant tousjours mes miserables regretz : chascune de mes damoyselles mettoit bonne diligence de me conforter et appaiser mes griefves et insupportables douleurs, qui m’estoient reservees a la mort.

Moy estant ainsi tormentee & travaillee, j’entenditz la voix de mon mary : lequel par longue usance de tristesse, estoit plus temperé a souffrir douleurs qu’il n’avoit accoustumé : parquoy il delibera de moderer son yre, considerant qu’il luy estoit necessaire d’endurer & souffrir jusques a ce que plus manifestement ma detestable vie feust divulguee & vulgarisee, a ce qu’en me repudiant, il ne fut reprimé ne blasmé de mes parentz. Et pour ceste cause sans faire quelque semblant se contenoit, en sorte que par aulcune evidence, je ne pouoye comprendre quelle estoit sa volunté. Ce jour se passa en continuant tousjours mes douloureuses complainctes : mais la nuict venue, trop pire que le jour a toutes douleurs, d’autant que les nocturnes tenebres sont plus conformes aux miseres que la lumiere. Je estant au lict seulement accompaignee de ma familiere damoyselle, ne me faignoye de crier & amerement plorer, & passay ceste nuict en tel anxieux & doloureux exercice.

Le rutilant filz de Iperion regissant les Dorez frains, jadis follement desirez par le presumptueux Phaeton desja rendoit a toutes choses leurs propres couleurs noircies par la princesse de tenebres : quand mon mary m’envoya demander si je vouloye aller avecques luy au lieu ou l’on faict droict a chascun, dont je fuz moult esmerveillee : car parce qu’il m’avoit veu parler a mon amy, je n’esperoys plus qu’il me feust permiz d’y aller. Las je ignorois la cause pourquoy il le faisoit, ce que j’ay sceu depuis a mon deshonneur & prejudice : Toutesfoys aulcunement reconfortee me levay, & en grand promptitude me habillay, combien que ce ne fut sans grande peine : parce que je sentoye tresgriefve douleur a l’occasion des blesseures que le jour precedent avoys souffert : mais la memoire de mon amy estoit si enracinee en moy, & si tresfort inseree & vive en mon cueur, qu’elle me donna force a soustenir toutes peines & travaulx, parquoy ne laissay d’aller au lieu preallegué, comme j’avoys de coustume, & ce jour mesme au soir sachant que mon mary estoit fort empesché a ses affaires, par subtil moyen je trouvay maniere de inciter mon amy a parler a moy. Et apres avoir donné & receu les amoureux salutz, & ung petit songé & en silence demeuré, me dist.


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