Exclamation piteuse de Helisenne contre son amy.Chapitre. XXII.

A la fin en ma chambre conduicte, commençay a plourer, & furieusement crier. O inicque & meschant jouvenceau : O ennemy de toute pitié : O miserable face simulee, parolle en fraude & dol composee, sentine de trahysons, sacrifice de Proserpine, holocauste de Cerberus, scaturie de iniquité, qui incessamment pullule : regarde comme presentement ta pestifere langue (membre dyabolicque) dissipante de tous biens, consumatrice du monde, sans occasion se efforce de denigrer & adnichiler ma bonne renommee : bien seroit temps de fermer ta vergongneuse bouche, & refrener ton impudicque & vitieuse langue. O que je doibz bien mauldire le jour que jamais je te veis, l’heure, le poinct, & le moment que jamais en toy je prins plaisir. Certes, je croys fermement que quelque furie infernale me avoit a l’heure persuadee pour me priver de toute felicité : car de tous les hommes du monde, je congnois avoir esleu le plus cruel, lequel je pensoye estre le plus loyal & fidel. O malheureuse, combien te eust il esté plus utile de observer le vivre pudicque, que d’ensuyvre les trebuschantz appetitz : la fin desquelz est tousjours infelice. O combien sont perilleuses tristes & inconsiderees voluptez, parquoy bien heureulx sont ceulx qui par prudence apprenent a les superer. Helas le commencement me sembloit si doulx : mais la fin m’est aigre & amere. O saincte deesse, qui par trop ardemment m’as enflammee : O cruel enfant qui le cueur me vulnera : Si navreure de voz dardz oncques je receupz par ceste peine, je vous supplie que de moy miserable prenez pitié. Desliez les laqz, estaignez l’ardeur, & me restituez en ma premiere liberté. En telles parolles me dejectant & tournant par mouvementz desordonnez & impetueulx : comme si je feusse tourmentee & passionnee par colere ou illiacque passion, en sorte que consumoye l’esperit, dissipoye le corps par telles insupportables molestations : & fuz plusieurs jours en telle peine & calamité, mais apres que l’impetuosité de l’yre commença a diminuer, je consideray & pensay diverses fantasies : & entre les aultres choses je me repentoye d’avoir si oultrageusement increpé mon amy, & ainsi commençay a dire en moy mesmes. O folle femme, qui te trouble sans avoir certaine occasion : Ne sçay tu pas que la terre & l’air sont pleins de faulx relateurs & detracteurs ? Quelle personne prudente vouldroit juger premier que proceder ? Bien peult on doubter, mais non determiner, sans avoir aultre indice ou presumptions manifestes. Peult estre que jamais il ne pensa de prononcer telles detractions : & si ainsi estoit qu’il s’en peult justifier, tu auroys grandement failly : car de griefve castigation est digne celluy qui a tort se lamente. Apres que j’avoys dict telles parolles, retournoys en ma pensee plusieurs aultres fantasies : qui me faisoit proferer telles parolles toutes dissemblables aux aultres, & disoys ainsi. Ha si est il a presupposer que tu l’ayes dict, parce que si audacieusement ung jour tu vins parler a moy, qui me faict estimer qu’il n’y avoit point d’amour, mais seulement se delectoit a me cuyder decepvoir pour t’en vanter & glorifier, comme l’on dict que tu faitz, dont je m’esmerveille grandement. Qui te meult d’estre inventeur de telles mensonges ? (Combien qu’il ne tienne a moy que tu ne soys vray disant,) Ne pense tu si tes detractions viennent a la notice de mon mary, que tu mes en peril ma douloureuse vie : laquelle (si elle t’est ennuyeuse,) je te supplye que toy mesmes y vueilles imposer fin : car la mort me sembleroit doulce & felice, si de mon sang cordial tes mains estoient maculees & souillees. Mais si ainsi est que la faculté a toy imposee te soit attribuee a tort, je te prie que tu te vienne justifier pour me liberer de tant grandes anxietez, qui jusques a l’extremité m’ont conduicte, pour conserver en vie ceste creature : de laquelle plus que moymesmes tu es seigneur & maistre. Et s’il te semble que ta longue servitude meritoit long temps a t’estre premye, & que par impatience tu te vueille d’amour sequestrer : considere que ce n’est premiation petite, pour peu souffrir estre l’amant, & faict capable de mille doulx regardz. Selon l’opinion d’aulcuns, Amours n’est aultre chose, qu’une contemplation de la chose aymee : de laquelle plus de delit se prend avec la pensee, qu’avecq l’effect corporel : mais de ce je n’en veulx determiner. Non pourtant, ou deffault l’effect, la veue feroit supplier : & avecq une esperance, L’amant doibt continuer de poursuyvre : & se bien deffailloient les forces de pouoir poursuyvre ce qui se veult, Jamais la volunté ne se doibt estaindre : considerant que toute chose preclaire & haulte, est difficile : & si la Dame est tardive a guerdonner, l’amour sera plus parfaicte. Car le fruict au meurir plus difficile, tant plus est de soymesme conservatif, pour mieulx avoir l’humeur compassee : & toute chose a la creation facile, est beaucoup plus a la corruption subjecte : & trop plus se doibt estimer une bien consideree amytié, que une extemporanee & subitement demonstree. Et pour ce doncques sachant ta partie estre a toy favorable, ne soys du nombre de ces pusillanimes qui la puissance D’amours laissent imparfaicte, destituee & desolee : car si toy estant espris de l’amoureuse flamme, te monstre timide & craintif, l’on ne pourra jamais esperer, que quelque foys tu soys magnanime. Quand j’avoys ainsi long temps parlé, comme s’il eust entendu mes parolles, je me sentoys aulcunement allegee, & ne me restoit aultre chose sinon que je pensoye parler a luy, pour affermer mon opinion de cela, de quoy j’estoys en doubte.

O mes nobles dames, considerant l’extremité ou je suis reduicte, pour ne vouloir ressembler aux miserables desquelz est le souverain reffuge veoir les aultres de semblables passions oppressez, mais au contraire, je me letifie a rediger par escript mon infortune : affin qu’il passe en manifeste exemple a toutes dames & damoyselles, en considerant que de noble & renommee dame, je suis devenue pediseque & subjecte. Car combien que celluy qui est possesseur de mon cueur ne soyt egal en moy en noblesse, ny en opulence de biens & richesses, il m’est sublime, & je suis basse & infime. Las qu’il est heureux qui par l’exemplaire d’aultruy evite cest amour sensuel, qui de coustume rend ses servans infelices & malheureux. Amour n’est aultre chose, qu’une oblivion de raison, qui a personne prudente convient, par ce qui trouble le conseil, & rompt les haulx & generaulx esperitz : il enerve toute la puissance : il faict la personne lamentable, ireuse, prodigue, temeraire, superbe, noysive, immemorable de Dieu, du monde, & de soymesmes. Et finablement les entretient en misere, destresse, langueur, & martyre, & inhumaine affliction : & le plus souvent les conduist a cruelle mort par ung damnable desespoir. Helas je n’en parle comme ygnorante, mais comme celle qui a le tout experimenté, si ne reste plus que la mort : mais ce nonobstant que je congnoysse toutes telles peines & tourmens, je ne m’en sçauroye desister, tant ma pensee : mon sens & liberal arbitre sont surpris, submis & asservis, parce que du principe (sans gueres resister) me suis laissee aller : & facile est le vaincre, qui ne resiste. En telle calamité & continuelle peine ma fortune laissay, sans avoir pis ne mieulx pour quelque temps, jusques a ce que par une de mes servantes je fuz trahye, parce que nul n’est tant cler voyant soit il, qui de traystre domesticque garder se puisse. Et le plus souvent en cueur de personne servile, aulcune chose integre ne se retrouve. Et a ceste perfide & inicque generation, ne se peult ne doybt commettre aulcun secret. Ceste servante dont je ne prenoye garde, & en sa presence ne differoye de jecter mes contumelies, souspirs, & former mes doloreuses complaintes pource qu’elle avoit esté presente a toutes mes infortunes & adversitez : mais la perverse & inicque conspira contre moy telle trahyson, que de toutes mes gestes & contenances & mesmes des parolles qu’elle avoit bien notees & retenues, elle fut a mon mary annunciatrice, & peult estre de quelque avarice prevenue attendant en prouffiter : & pour donner plus evidente preuve de ma vie luy dist que par mes escriptures en pourroit estre certioré : Ouyes par mon mary telles ennuyeuses parolles, il n’arresta, mais dolent comme fut le filz de Laomedon quand il sentit l’enfantement du simulé cheval, lequel a sa vie & a la terre donnerent extermination, & a l’heure, ire & desdaing si fort le commeut, qu’il ne se peut contenir que promptement n’experimentast si de l’accusation j’estoye coulpable : & pour en avoir manifeste science, sachant que a l’heure j’estoye seule en ma chambre sans doubte ne suspition, par grand ire meslee d’impetuosité, il s’en vint & s’esvertua de toutes ses forces de donner si grand coup du pied contre l’huys, qu’il le rompit, & lors je fuz fort espouentee : & la tremeur & crainte non aultrement mon cueur esmeurent, que faict zephire, quand dedans l’onde aspire : qui le commeult, & les arides & silvestres herbes. Je veiz mon mary espris de courroux, ayant les yeulx estincellans par furieuse chaleur. Malheur & infelice influxion du ciel permist que pour sa venue subite je fuz grandement perturbee : que je n’euz la consideration de cacher mes escriptures par lesquelles estoyent exhibees & bien amplement declairees toutes les fortunes benevoles & malevoles qui m’estoyent advenues depuis que Cupido avoit sur moy domination & seigneurie : & cela fut cause de ma totale ruyne : car apres qu’il les eut leues, & le tout distinctement entendu : en face indignee se retourna vers moy, & me dist. O meschante & detestable, a ceste heure suis bien informé par les escriptures de ta main escriptes, de ton effrenee lasciveté. O miserable je te voy submergee et noyee en ceste damnable volupté, tu es de luxure si prevenue, que tu ne desire que l’execution libidineuse : qui seroit cause a toy & a moy de perpetuelle infamie : mais affin d’eviter que par toy ne soyt commise chose si scandaleuse, je suis deliberé de te priver de vie : & en ce je penseray meriter : car ce sera ung vray sacrifice a Dieu & au monde pour purger la terre d’une creature si abominable, toute vermoulue d’iniquité : & en ce disant, tenant son espee en sa main, venant vers moy, avec ferme propos de executer son vouloir, quand par ses serviteurs domesticques a force fut retenu, lesquelz estoyent survenus sans ce qu’il s’en donnast garde, parce qu’il estoit oultrageusement troublé : & a l’heure par mes servantes je fuz portee en ma chambre contre mon vouloir, car je ne desiroye que la mort, parquoy je commençay a dire. O meschantes servantes, femmes de servile condition, qui vous a faict si audacieuses de prendre ainsi violentement vostre dame ? Long temps y a que par singuliere affection je ne desire que la mort : laquelle vous m’avez deniee. Helas j’eusse esté delivree de ceste peine inhumaine, & insupportable tribulation, qui incessamment me tourmente. En prononçant telles parolles je crioye & ploroye, & me frappant de mes poingz comme si je combatoye par guerre violente, puis en telle fureur recommençay a dire, O paoure Dame infelice & malheureuse, quelle chose contre si grand malheur te pourroit prester secours, quel art magicque de Zoroaste & Beroze, quel mystere D’orpheus, quel Aristotelicque engin, quel Pithagoricque secret : quelle Socraticque sanctimonie, quelle Platonicque majesté, en telle desolation se pourroyt consoler ? O infelice estoylle de ma nayssance. Je croy qu’en ma journee natale tous les dieux contre moy conspirerent : car toutes les peines qui sont particulierement & divisement es miserables, sont en moy. O mon corps tant delicat & dely, comment peulx tu souffrir tant de maulx inhumains ? Acteon fut de ses familiers laceré. Thiaceus fut des chiens devoré. Portia fyna sa vie par avaller des charbons ardens. Pernisse se precipita & jecta en bas de la haulte tour de Crete. Les Sagontes ou Abidiens craignans Hannibal de Carthaige, & Philippe Roy de Macedoine, bruslerent & ardirent leurs biens & maisons & eulx mesmes, mais eulx tous ensemblement n’ont eu tant de peine que toy, car leur mort a esté subite, & moy miserable de continuelle cruaulté je suis angustiee. O que j’eusse esté heureuse si le laict maternel m’eust esté venin. Ou que du berceau m’eust esté faict sepulture, ou Lachesis & ses seurs deesses fatales : pourquoy conservez vous tant le fil de ma miserable vie ? O charon, pourquoy se deporte ta barque de me lever de ceste rive pour me porter en la tienne, qui me seroit plus doulce habitation, car je n’estime que au lieu tresformidable ou reside Minos, & Rhadamanthus, il y ait peine si griefve que la mienne : car de ma vie suis ignorante, & de mon travail trescertaine. Quand j’euz tant parlé & crié, que j’estoys tant lassee que je ne pouoye plus parler, je demeuray comme demye morte. Mes damoyselles estoyent entour moy, car on ne m’eust osé laisser seule, craignant que de mes mains je me fusse occise. Je consumay ce jour & la nuict sans plus proferer aulcunes parolles. Mais quand l’aurigateur du celeste char ses chevaulx baygnez en l’ocean commençoit a haulcer, je fuz mandee pour aller parler a mon mary : lequel avoit mitigué sa grand fureur en concluant de me faire absenter : & quand je fuz en sa presence, il me dist. Puis que je voy & congnoys que vous estes inveteree en voz iniquitez, c’est chose tresurgente que je y remedie par vous faire absenter : car il seroit impossible qu’on se peust garder de ceste vulpine subtilité feminine. Je voy que vous estes a ceste heure disposee a aymer, & je suis certain que de plusieurs estes requise : parquoy considerant que difficile est la chose a garder qui de plusieurs est desiree, il vous fault obtemperer a ma voulenté : car peult estre que quelque jour par voz gestes & contenances tant lascives, je seroye contrainct de prendre la vengeance de vous, sans ce qu’il fust en ma faculté de sçavoir refrener ma fureur : & pour ce, regardez de vous preparer, & je m’en vois donner ordre a vostre partement : & en ce disant il se partit, & me laissa. Pour les parolles ouyes, je fuz remplie de plus grande fureur qu’encores n’avoye esté, car si le travail de la journee precedente fut grief, encores fut cestuy plus excessif, et par raige furieuse commençay a dire.

O paoure Helisenne, miserable plus que nulle vivante, voyant le comble de telz malheurs : A juste cause doybs tu mauldire l’heure detestable que tu nasquis : prodigieuse fut l’incarnation, tresmalheureuse la nativité, horrible la vie, & execrable sera la fin. O Lyons orgueilleux, O cruelz tigres, O loups ravissans, O bestes feroces & tous cruelz animaux, lacerez & devorez ce triste corps, au ciel, a la terre, au corps superieurs. O vagues esperitz, O ames interposees, conspirez ma mort, imposez fin a ma miserable vie. O Alecto, Thesiphone & Megera filles D’acheron, l’horrible fleuve, a tous voz cheveulx colubrins presentez vous a moy, apres que le vilain Charon m’aura passé oultre le fleuve appellé stix : & me transmigrez pour perpetuelle habitation en la profondité des abismes appellees chaos, qui est l’eternelle confusion : car je me repute indigne a l’occasion de mes tant multipliees faultes, & exhorbitans pechez : que Mercure recepteur & conducteur des ames, messager des dieux, me conduyse aux champs Helisiens, ou est le sejour des bienheureulx : ou il ne croist fruictz que ambrosieux, & si retrouvent toutes liqueurs nectarees. Ainsi que j’estoys tant travaillee que ne pouois plus, voyant qu’impossible m’estoit de parvenir a mon cruel desir de la mort, parce que j’avois tousjours seure garde, dont pour ceste cause en regardant mes belles mains blanches & deliees, par furieuse rage je commençay a dire : O mains inicques qui m’avez aornee, & m’avez servy selon mon curieux desir pour complaire a celluy que j’ayme si ardemment : pour lequel (par estre privee de sa veue) suis reduicte jusques a l’extremité, vous avez esté cause en partie de mon mal : a quoy vous imposerez fin en transperceant ce cueur variable, qui s’est laisse surprendre, & vaincre d’amour : mais la faculté vous en est ostee, parce que tous serremens vous sont ostez, & pour ce fault que j’attende que j’aye laqz ou cordes mortelles, herbes ou cousteaulx, & a l’heure ferez vostre piteux office, & userez de crudelité en mon corps, & du sang qui en grande effusion en sortira serez maculee & souillee : toutesfoys n’a pas long temps que je ne vous pensoye nee pour si villes choses exercer : mais Fortune cruelle ennemye de felicité, & subtile inventrice de toutes miseres par son instable nature m’a a tel desespoir conduicte. O Fortune plus inhumaine que l’hydre, plus violente que loustre, plus acerbe qu’aspicz, plus incertaine que l’onde, A ceste heure congnois telz dolz & telles frauldes, puis que a nul aultre tu n’es si adverse & rigoureuse : car mes maulx & inconveniens se sont intersuyviz en telle sorte & maniere, que les premiers ont esté messagers des subsequens, denoncians & declarans aultres maulx & tourmens infiniz : qui incessamment m’ont angustiee & lassee : & pour l’extreme & trescruel travail que cruellement j’ay souffert & seuffre continuellement sans avoir aulcune relasche, je suis si debile & faillie, qu’il n’est possible de plus. Et en disant & proferant ces parolles, la voix du tout me deffaillit, ensemble le cueur, & demeuray pasmee pour l’angoisseuse peine & douleur que je sentoys, & fuz longue espace en telles sincopies. Puis apres les forces restituees, a mes yeulx retourna la lumiere perdue, & veis mes damoyselles plorantes & larmoyantes entour moy : Lesquelles avecq aulcuns arrousementz a ce convenables, avoient pourveu en mon miserable accident.


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