Prononcees ces parolles, avecq ma secrete conception me sentys totallement consolé : & dictz a Quezinstra : que temps estoit de nous sequestrer de ce lieu pour approcher du chasteau, ou ma dame estoit captive. Incontinent que je eux ce dict, sans plus longue dilation, du gentil homme preismes congé, car remerciant du bon & honnorable traictement que si liberalement nous avoyt faict. Puis quand nous feusmes sortiz hors de la porte, En jectant nostre regard en circonference apperceusmes le chasteau de Cabasus : & ce qui facilement nous le fist congnoistre, ce fut a l’occasion que le gentil homme nous avoit exhibé la situation du lieu, & comment il estoit construit & edifié. Mais tout subit que je l’euz apperceu, en moymesmes je disoye :
O Guenelic voyla le lieu ou est ton supreme contentement : la est ta vraye joye, que le ciel t’a appareillee.
O que bien est heureuse la peyne qui de tel salaire est accompaignee. Disant ces motz, approchasmes le lieu desiré. Et voyant que gueres n’y avoit de distance de la a une belle & grande forest, y adressasmes nostre chemin pour nous solacier : & aussy pour sçavoir se quelque lieu habitable y avoit pour aulcunement nous reffociller, en attendant l’heure oportune. Et comme nous eusmes ung petit cheminé, veismes ung domicile, ou residoient gens commys pour conserver & garder la forest : Et ce lieu nous feust bien propice jusques a ce que le temps feust venu, que Somnus le cueur de l’homme plus validement assault. Et lors estant garny de ce qu’il m’estoit necessaire, a l’heure me partys & me transportay au lieu designé : auquel parvenu, vous debvez croire que plus legers furent mes membres que une feuille automnale estant sur les branches sans liqueur : & quand je fuz approché de la fenestre, je veis celle qui estoit unicque restauration de tout mon travail : laquelle telle salutation me feist, que jamais pareille n’eust Alcumena de Juppiter : Adonys de Venus : Et Hercules de Deyanira : car moins jucunde que benigne ne fust la reception : Et a l’heure j’eux une si excessive joye que je demeuray immemoratif de moy : Et de ma deliberation, Amours avec si grande force mon cueur lya, que en ma faculté ne fust de pouvoir une seulle parolle proferer. Mais ce que la pronontiation me denyoit, les sentimens & gestes exterieures le manifestoient. Et d’aultre part j’avoye certaine evidence que ma dame n’estoit moins attaincte que moy car pour me contempler : demeura en suspendz : Et avec plusieurs mouvemens de couleurs voyoys ses yeulx yrradians : dont les pupilles errantes & vagabundes en leur circonference estincelloient de desir amoureux : comme font les raidz du soleil matutin reverberez en la claire fontaine. Apres avoir longue espace tenu silence, a mon cueur fut restituee sa tranquillité & repos. Et lors commençay a former telles parolles.
Ma dame, admiration ne te prengne pource que je suis si lent & tardif de parler : car ta presence avec la lumiere de tes yeulx par les miens receue : par si vehemente ardeur m’a le cueur allumé, que la chaleur dilatee en mes membres, me faict sembler l’intemperé & froid hyver pour chaud esté. Et pour l’alteration de cueur qui tant penible m’est a souffrir, tout ainsi que les flambles d’une fournaise (dont le feu est trop vehement) pressent l’une l’aultre a l’entree du soupiral : ainsi de mon estomach sortoient souspirs en si grand affluence, que totallement la parolle m’a esté forclose. Et si te certifie que pour te exprimer avec quelle force Amour me domine, ne souffiroient toutes les langues disertes, Grecques & Latines : car d’autant que l’amour est incomprehensible, tu doibs croire qu’elle est inenarrable. Et puis donc ma dame que tu congnoys avec quelle saveur j’ay nostre amour observee entre tant de fatigues, peines, & travaulx, tu doibs estimer que telle amytié a perpetuité durera. Pourquoy ne reste plus que de trouver moyens convenables pour te liberer de ceste calamité & extreme misere, en laquelle tu es constituee. Las si tu sçavoys combien la consideration de tes anxietez preste de douleur a ma vie, encores estimerois tu l’amour que je te porte plus fidelle & parfaicte que tu ne fais : mais toutesfoys si a l’experience l’on doibt soy prester, en brief je manifesteray, combien ton infelicité m’est fascheuse : car pour la varieté de fortune, ne par timeur de mort ne delaisseray mon entreprinse : mais en attendant l’opportunité de l’achever, ne te soit ennuy de me narrer comme tu as en ce lieu esté transmigree.
Incontinent mon propos finy, je veis ma treschere dame qui pour proferer telles paroles sa bouche rosaïcque ouvrit, & dist.
O Guenelic soyez certain que l’excessif amour que je te porte, me stimule non seullement a te obeyr apres tes parolles ouyes : mais bien desireroye sçavoir tes secretes cogitations pour a mon pouvoir icelles accomplir.
Et pour ce, combien que le rememorer (de ce dont tu me supplie faire le recit) me soit cause d’une incomprehensible affliction, si ne veulx je faillir de te narrer ce que je pourray reduire en memoire.
Et pour te donner de la chose ample notice, tu dois sçavoir que apres que par tes indiscretes poursuictes, tu euz donné a mon mary certaine evidence de noz amours, que a ceste occasion me furent inferees tant d’opprobres, injures & cruelz tourmens : que comme ne pouant souffrir telles precipitations, par plusieurs foys me mis en effort de me priver de vie par mes propres mains toutesfoys me intervenoient quelques empeschemens, parquoy ne pouvoys executer mon inique & miserable vouloir.
Et pource que mon mary voioyt qu’il ne me estoyt possible de me desister de ton amour : & que pource que ne pouvoys avoyr jouyssance me vouloys desesperer : pour obvyer aux inconveniens, il me feist absenter :
Mais las si deliberee estoye de t’exprimer l’extreme douleur que je souffroys de ma transmigration, tu doibs croyre que a ce faire ne suffiroit tout le cours de ma vie : car depuis que fuz partie de ta cité, je ne cessay de lachrymer & pleurer. Et quand je fuz conduicte en ce lieu ou tu me voys, je fuz baillee en garde a une dame, laquelle est seur de mon mary. Et par cela je comprins qu’il avoit de moy eu quelque compassion interieure, pour ne me vouloir faire longue espace de temps languir : car je congnoissois sa seur si perverse, que (selon mon ymagination) j’estimoye que moy estant regie & gouvernee par elle, que ma triste vie ne pourroit gueres de temps durer. Parquoy croyois estre de brief par mort delivree de mes infelicitez : Mais nonobstant j’ay esté frustree de mon desir mortel, Car combien que mon corps soit tant delicat & tendre, si n’a il peu dissouldre pour quelque acerbe douleur qu’il eust soubstenu : mais a esté en icelluy retenue la doulente ame agitee d’innumerables passions, car avec l’amaritude que j’avoye pour estre absente de toy, j’estoye continuellement affligee, & cruellement persecutee, tant en faictz que en parolles.
Et entre aultres choses qui furent cause de l’augmentation de mes tourmens : ce fut a l’occasion que ceste mauldicte creature insidiatrice de noz amours trouva moyen de merveilleusement me increper a l’occasion qu’il luy avoit esté exhibé ung livre de mes angoisses : lesquelles j’avoye redigees par escript, ayant ceste esperance, que par ce livre tu pourroys estre certain de mes tribulations : mais helas, je croys que entre les mains de toy, mon cordial amy, elles n’ont estees consignees : mais pour plus aggraver mes maulx, mon acerbe fortune a permis qu’il soit tumbé entre les mains de ma cruelle ennemie, laquelle par ce moien a eu evidente demonstrance de l’infallible amour que je te porte.
Et pourtant elle ne cesse de me injurier & improperer : & persuade a mon mary de croire que quelque esperit malin m’a instiguee a faire cest œuvre, & dict que tresutile chose seroit d’imposer fin a ma vie.
Helas si elle eust entendu quel plaisir c’est aux amans qui sont absens de leurs amours, de recepvoir la mort elle n’eust esté si prompte de me la vouloir appareiller : mais faulte d’intelligence, en me pensant contrister, elle me letifioit. Ains toutesfoys pour nulles instigations, elle n’eust puissance de faire condescendre mon mary a son vouloir. Et quand elle luy en tenoit propos pour se liberer de son inquietude, il luy disoit qu’il croyoit que j’estoye tant debile pour les peines & travaulx souffers que possible ne seroit que ma vie peust estre longue : Parquoy il n’estoit deliberé de vouloir anticiper mes si briefz jours.
Et quand elle ouyoit telle responce, par furieuse rage recommençoit a me exagiter, & a tousjours continuer depuis que suis ycy enfermee, sinon que depuis trois moys : mais la discontinuation procede pource qu’elle est occupee a travailler aultres personnages, contres lesquelz elle a conceu quelques injustes indignations. Et par ce moyen, pource que impossible luy seroit de nous persecuter tous ensemble (a cause de la distance des lieux) elle ne se trouve en ce chasteau que deux foys la sepmaine.
Et a l’heure elle faict recompense du temps qu’elle estime avoir perdu, car elle me faict double travail. Et pource qu’ilz sont deux jours passez qu’elle n’a assisté en ce lieu, je croys qu’elle viendra demain : mais puis que fortune m’a tant favorisee que elle a permis que j’eusse le delectable plaisir de ta veue, il est a croire, que elle est rassasiee de me persecuter. Parquoy l’apprehension future du mal que ceste perverse me pourra faire, ne me est tant triste qu’elle a esté au temps preterit : car la recordation de toy avec l’esperance de estre delivree de brief, me donneront force telle, que toutes molestations me seront faciles a tolerer.